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Titre: Histoire du Canada et voyages que les Freres Mineurs Recollects y ont faicts pour la conversion des Infidelles
Auteur: Sagard, Gabriel [Theodat] (c.1580-c.1636)
Date de la première publication: 1636
Lieu et date de l'édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique: Bibliothèque Nationale de France (numérisation de l'édition originale de 1636 [Paris: Claude Sonnius])
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada: 12 avril 2008
Date de la dernière mise à jour: 12 avril 2008
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 106

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NOTES DU TRANSCRIPTEUR

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Pour éviter la confusion, nous avons converti les grands S en caractères modernes. Nous avons également changés les i-j et les u-v pour les rendre conformes à la prononciation.

Par contre nous avons conservé tous les autres attributs archaïques du texte, tels que l'orthographe, la ponctuation, l'accentuation et les erreurs de notation des chiffres romains.

HISTOIRE

DU CANADA

ET

VOYAGES QUE LES FRERES

Mineurs Recollects y ont faicts pour
la conversion des Infidelles.

DIVISEZ EN QUATRE LIVRES.

Où est amplement traicté des choses principales arrivées dans le pays depuis l'an 1615 jusques à la prise qui en a esté faicte par les Anglois. Des biens & commoditez qu'on en peut esperer. Des moeurs, ceremonies, creance, loix, & coustumes merveilleuses de ses habitans. De la conversion & baptesme de plusieurs, & des moyens necessaires pour les amener à la cognoissance de Dieu. L'entretien ordinaire de nos Mariniers, & autres particularités qui se remarquent en la suite de l'histoire.

Fait & composé par le F. GABRIEL SAGARD,
THEODAT, Mineur Recollect de la Province de Paris.

A PARIS,

Chez Claude Sonnius, rue S. Jacques,
à l'Escu de Basle, & au Compas d'or,
M. DC XXXVI.
Avec Privilege & Approbation.



A TRÈS-AUGUSTE
ET
SERENISSIME PRINCE

Henry de Lorraine,
ARCHEVESQUE ET DUC
de Rheims, premier Pair de
France, nay Legat du S. Siege,
& Abbé des deux Monasteres
S. Denis, & S. Remy, &c.



ONSEIGNEUR,

Il n'y a rien qui charme tant, les affections des hommes, & qui les attache plus puissamment aux grands Princes que la vertu & bon exemple qu'ils doivent à leurs sujets. Vostre naissance de la tres-ancienne, tres Auguste & royalle maison de Lorraine, vous est d'un si grand advantage que je ne m'estonne point de l'opinion de plusieurs que vostre grandeur sera un jour un sainct. La perfection peut estre petite au commencement, mais elle s'esleve comme les Cedres du Liban, & va tousjours croissant à mesure qu'elle est arrousée des benedictions du Ciel, que le Seigneur verse abondamment en vous dont on en voit tous les jours des effects. L'histoire nous apprend (Monseigneur) qu'autrefois il n'estoit pas permis à aucun d'aller saluer les Roys de Perse, que l'on n'eust quelque chose à leur donner, non pour les enrichir: car ils estoient des plus grands & puissans Princes de toute la terre, mais seulement pour obliger les sujets à rendre quelque tesmoignage de l'affection qu'ils portoient à leur Prince.

C'est pourquoy considerant les grandes obligations & bienveillances tres-estroites que Vostre saincte & Royalle maison a acquis sur tous les Religieux du monde dont elle a tousjours esté le support & l'asyle asseuré, j'ay pris la hardiesse de presenter aux pieds de Vostre grandeur cest ouvrage avec son Autheur, qui sera s'il vous plaist pour un asseuré tesmoignage; de l'affection que j'ay à vostre service, & une foible recognoissance de l'obligation que vous ont les Recollects de vostre ville de fainct Denis, & moy en particulier m'ayant autrefois fait l'honneur me commander de luy discourir des moeurs des Sauvages, & du pays de Canada.

S'en est un traicté (Monseigneur) & des choses principales qui s'y sont passées pendant quatorze ou quinze années que nos Peres y ont demeuré pour la conversion du pays. Si vostre, grandeur le reçoit comme je l'en supplie en toute humilité (orné sur son frontispice de vostre Auguste nom) il sera bien venu & chery de tout le monde, & verra-on qu'à l'imitation de tous les Princes de vostre maison, vous cherissez la conversion des infidelles comme ils ont tousjours esté portez pour l'accroissement de l'Empire de Jesus-Christ, l'extirpation des heresies, la paix & le salut des peuples.

Ce sont ces vertus là (Prince tres-illustre) qui vous acquerront un grand Empire dans le Ciel, & vous feront aymer de tous les courtisans du Paradis. La terre n'est qu'un petit point, & ce petit point divisé en tant d'autres que je m'estonne comme les Princes, à qui Dieu a donné un coeur si relevé puissent mettre leur affection à chose si basse, & comme un néant devant les yeux de Dieu.

La vostre n'y est point attachée (Monseigneur) vos pensées sont toutes autres, & croy pour moy ayant considere la douceur & bonté de vostre naturel, qu'un jour on dira le coeur de ce Prince estoit tout en Dieu, ce n'est point ma croyance seule, mais de beaucoup d'autres qui sçavent qu'il est permis aux grands de paroistre avec un grand esclat extérieur, tandis, que leur intérieur traicte de paix avec ce Dieu duquel ils sont les images.

Agreez donc, Monseigneur, s'il vous plaist, mes bonnes volontez, & recevez ce petit present de la mesme, affection que ce grand Prince receut le verre, d'eau d'un pauvre villageois: ce n'est point à la valeur du don qu'on regarde, mais à l'affection du coeur d'où il part, mon histoire mal polie ne merite pas de vous estre offerte n'y qui employe aucune heure de vostre loisir, la lecture vous en seroit ennuyeuse comme mon stile grossier trop importun, mais puis que vostre clemence ne desdaigne personne pour petit qu'il soit & ne mesprise le donneur pour son petit don, suffit que vostre grandeur lui fasse l'honneur de le recevoir avec un doux accueil, & le protège à lencontre de tous les envieux, & les langues mesdisantes de ceux qui comme des araignes veneneuses tirent du venin de la fleur d'où l'abeille succe le miel. C'est la très-humble prière que je fais à vostre excellence qui est la sagesse, la bonté & la courtoisie mesme, & tellement accomplie que pour faire un Prince aussi parfait que vous estes, il faudroit recueillir ceste perfection de plusieurs. Ce sont dons que Dieu vous a faits lesquels je prie sa divine bonté vous accroistre, & conserver ses benedictions en vostre Auguste maison, qui suis,

MONSEIGNEUR,

A Paris ce 1 Septembre 1636.

Vostre tres-humble &
tres-affectionné serviteur
en J.-C. GABRIEL SAGARD
Recollect.



AU LECTEUR

E grand Appelles (amy Lecteur) que la venerable antiquité a admiré entre tous les plus excellens Peintres de son temps estoit tellement amateur de la perfection de ses oeuvres qu'il les exposoit à la censure d'un chacun, pour en cognoistre les fautes, & en corriger tous les deffauts, mais comme il arrive ordinairement que les plus impertinens s'emportent facilement en toutes choses, il arriva que le cordonnier fut de fort bonne grâce repris par cet admirable Appelles qu'ayant jugé du soulier, il vouloit encor controller le reste du vestement.

A l'exemple de cet excellent Peintre j'ay librement presenté au publique le premier crayon de mon voyage des Hurons dedié au tres-valleureux & puissant Prince Monseigneur le Comte d'Harcourt Generalissime de l'armée Navale du Roy, lequel a esté parfaitement bien receu, & veu en diverses nations estrangeres, car tant s'en faut que les personnes sages & de bon esprit, & ceux qui ont quelque cognoissances dans le pays y ayent trouvé à redire, qu'au contraire ils m'ont supplié de l'amplifier, & de descrire l'histoire entiere des choses principales qui se sont passées en tout le Canada, pendant quatorze ou quinze années que nos freres y ont demeuré pour la conversion du pays, la lecture de laquelle vous sera d'autant plus utile qu'elle vous portera à une recognoissance envers ce Dieu de tout le monde qui vous a fait naistre dans un pays Chrestien, & de parens Catholiques. Les plus devots y trouveront de quoy occuper leurs bonnes oeuvres & charité à l'endroit de tant de pauvres âmes esgarées & esloignées du chemin de salut. Les affligez leur consideration endurant pour le Paradis, où les pauvres barbares ne souffrent que pour l'enfer. Les esprits curieux, & qui n'ont autre but que leur propre divertissement y verront dequoy se satisfaire allechez par l'aggreable aspect & diversité des choses y contenues, & ceux qui ont voyagé dans le pays comme a fait depuis moy le R. P. Brebeuf Jesuite, pourront avoir le mesme sentiment que ce bon Pere tesmoigna de mon premier Livre, lequel il jugea non seulement digne de voir le jour, mais s'offrit d'en donner son approbation s'il eut esté necessaire.

Je peux donc à bon droit dire que ce Volume peut profiter non seulement aux devots, & personnes portées à la pieté, mais à tous ceux qui ne sont portez que d'une simple curiosité de cognoistre les choses estrangeres & non communes. Pour les esprits blessez ou enyvrez du mal-heureux péché d'envie qui perce jusques aux plus fortes & secretes murailles du monde, il m'est indifferent qu'ils m'ayent en considération ou en mespris, suffit que l'on sçache que ce font personnes qui ne sçauroient souffrir en autruy le bien qu'ils ne peuvent faire eux mesmes.

On me pourra dire que je devois avoir emprunté une plume meilleure que la mienne pour polir mes escrits, & les rendre recommandables, mais c'est dequoy je me soucie le moins, & vous asseure que quand bien je l'aurois pu faire je ne l'aurois pas fait, car il n'est pas raisonnable qu'un pauvre frere mineur comme moy, se pare des riches thresors de l'éloquence d'autruy, & puis je n'ay pas entrepris de contenter les amateurs de beaux discours, mais d'édifier les bonnes ames qui verront en cette Histoire une grande exemple de patience & modestie en nos Sauvages, un coeur vrayement noble, & une paix & union admirable, car que servent tant de mots nouveaux & inventez à plaisir sinon pour vuider l'ame de la devotion & la remplir de vanité. Il n'y a pas jusques à de certaines devotes & petites servantes de Jesus-Christ, qui veulent pindariser & faire les sçavantes en matière de bien dire. Il vaudrait bien mieux, disoit saincte Therese, qu'elles usassent du langage des hermites, sceussent peu parler & bien operer, que de s'amuser à ces cajoleries, ou discours affectez.

On demanda un jour à Démosthenes par quel moyen il estoit plus excellent que les autres en l'art de bien parler, il respondit en consommant, plus d'huyle que de vin. Je pourrois rendre la mesme responce à ceux qui m'interrogeroient du moyen d'avoir pu travailler à mon Histoire, estant si occupé d'ailleurs en d'autres commissions. Que la lampe m'a servy de Soleil, & qu'à peine ses rayons m'ont ils veu composer mes escrits qui portent le pardon de mes fautes s'il s'en trouve dans le corps de ce Livre, car il est bien difficile qu'ayant l'esprit partagé en tant d'endroits & preocupé de tant de differentes affaires il ne s'y soit glissé quelques redites ou trop de sentences & d'exemples, qui portent la rougeur au front de ceux qui se qualifient du nom de Chrestiens, & vivent presque en payens. Tout le monde abonde en son sens & en ses sentimens, quelqu'un me dira que j'ay plustost allégué les sentences des sages payens que non pas des vertueux Chrestiens, je l'ay fait pour ce qu'elles me sembloient plus à nostre confusion, car quand je considere la vie & moeurs d'un Phocion ou d'un Socrates, où les riches documens d'un Marc Aurelle, & d'un Seneque Payens, je suis plus esmeu pour la vertu que non pas par la consideration d'un sainct Jean Baptiste où les belles sentences de quelque autre Sainct qui n'ayent point eu de vices. De mesme je reste plus confus en la pensée de la vie d'une saincte femme que d'un sainct homme, à raison de la fragilité du sexe féminin, qui me donne quelque esperance de pouvoir parvenir à la vertu, l'homme ayant naturellement plus de courage, & la femme moins de resolution.

Mon intention a tousjours esté bonne, & ne voudrois pour rien avoir offencé qui que ce soit, car pour la reprehension que je fais aux vices, personne ne s'en peut offencer que les vicieux mesmes desquels je ne dois pas craindre le mespris, n'y appeler les louanges. Si j'ay parlé advantageusement pour mes Sauvages contre ceux qui negligeoient leur conversion, ç'a esté par devoir, & non pour interest que de celuy de mon Dieu. J'ay blasmé le peu de soin qu'on a eu du pays, & je les ay deu faire pour la mesme intention, & faire veoir les choses comme elles se sont passées pour y apporter les remedes, car ça esté une chose bien déplorable que quelques Marchands des Compagnies anciennes, avant cette nouvelle, qui a pris tout un autre esprit y ayent apporté si peu de soin, & plustost nuits que favorisez nos pieux desseins de les convertir, rendre sedentaires, & peupler le païs.

Je remonstre avec raison combien il seroit necessaire pour le bien du public d'imiter en quelque chose les loix Chinoises, & regler les pauvres & vagabonds, non contre la charité que je dois aux vrais pauvres & membres de Jesus-Christ, mais pour remédier aux abus qui se glissent sous ce nom de pauvres; car en verité il se trouve en beaucoup de choses de la tromperie, qui seroit besoin de cognoistre pour le soulagement des vrays pauvres, & corriger les abus.

Je fais mention des trois Ordres establis par sainct François, non pour en relever le lustre; car il parle assez de soy-mesme, mais pour nostre repos & contenter ceux qui en desirent sçavoir les distinctions j'avois aussi dessein d'inserer en ce volume plusieurs pièces importantes touchant nostre establissement & mission és terres du Canada avec nos Dictionaires & phrases de parler és langues Canadoise, Algoumequine, & Huronne; mais l'ayant veu grossir suffisamment sous ma plume, j'ay creu avec le conseil de nos amis qu'il valloit mieux laisser toutes ces pièces & ces Dictionnaires pour un autre Tome à part, que de grossir trop inconsiderement ce livre, autrement il m'eust fallu contre le sentiment de plusieurs retrancher de mon livre de belles authoritez, lesquelles si elles ne plaisent aux uns, pourront contenter les autres, car il y a des esprits qui se delectent au meslange, & en la diversité, principalement les simples pour lesquels j'escris, & non pour les doctes qui n'ay dequoy leur satisfaire.

Voyla, amy Lecteur, mon petit labeur, l'Histoire du Canada que je vous prie d'aggréer & prendre en bonne part: Si elle ne mérite vostre entretient, qu'elle aye part à vostre amitié qui la deffendra contre tous ses envieux. La bonne vesve au temple ne fut pas mesprisée pour son petit denier, je n'ay pû faire mieux, où il m'eust fallu du temps pour r'appeller mon esprit, & mes pensées souvent esloignées du cours de ma plume, & embarassées aux devoirs de l'obeïssance que j'ay tousjours preferés à mes propres interests, pourveu que Dieu soit loué, & mes pauvres Canadiens assistez, c'est tout ce que je demande, & puis souhaiter avec vos bonnes prières, lesquelles j'implore à ce que Dieu me fasse la grâce de pratiquer pour son amour les mesmes vertus que les barbares exercent pour l'amour d'eux mesmes, & qu'à la fin je vous puisse voir dans le Paradis, où nous conduise le Pere, le Fils, & le sainct Esprit, Amen.



Approbation des Docteurs.

Ous soubsignez Docteurs en Theologie de la Faculté de Paris, certifions avoir leu le livre intitulé, Histoire de Canada, Composé par le Frere Gabriel, de l'Ordre des Recollects, auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la Foy Catholique, Apostolique & Romaine, ny aux bonnes moeurs, en foy dequoy nous avons signé le present tesmoignage, ce unziesme Juillet mil six cent trente-six.

Le Maistre. Pean.

Permission du Commissaire general

Nous soubsignez Frere Cherubin de Marcigny de l'Ordre des Fr. Mineurs Recollects, Père des Provinces de S. François, & de S. Bernardin en France, & Commissaire General en cette Province de S. Denys du mesme Ordre, permettons à Fr. Gabriel Sagard, Profez dudit Ordre, & de ladite Province, de faire imprimer un livre intitulé, Histoire du Canada, où les voyages que les FF. Mineurs Recollects y ont faicts en divers temps pour la conversion des Sauvages, avec un dictionaire, des langues Françoise, Huronne & Canadienne. En gardant ce qui est determiné par le sacré Concile de Trente, Ordonnances du Roy, & Constitutions de l'Ordre touchant l'impression des livres. Faict en nostre Convent de l'Annunciation de la glorieuse Vierge à Paris, sous nostre sein, & seau de la Province, le 19 jour du mois de May l'an de grace 1635.

De Cherubin de Marcigny,
Commissaire General.

Permission des Superieurs.

J'Ay soubsigné Frere Antoine des Moynes, Diffiniteur de la Province de Paris, Ordre de S. François des FF. Mineurs Recollects, certifie avoir veu, & leu par le commandement de nostre Reverend P. Provincial, le R. P. Ignace Legault, un livre intitulé, Histoire du Canada, où les voyages que les F F. Mineurs Recollects ont faits en dîners temps pour la conversion des Sauvages en l'Amérique, avec un Dictionnaire des langues Françoise, Algoumequine, Huronne, & Canadienne: faict & composé par Fr. Gabriel Sagard, Religieux de la mesme Province & du mesme Ordre, & n'y avoir trouvé rien de contraire à nostre saincte Foy, ny aux bonnes moeurs, ains l'ay jugé fort utile, & profitable d'estre mis en public, pour exciter les coeurs des fidels Catholiques, Apostoliques, & Romains, à assister ces pauvres idolâtres, touchant leur conversion au vray Dieu. Faict en nostre Convent de S. Germain en Laye, ce jour S. Denys Areopagite 9 Octobre 1635.
Fr. Antoine des Moynes.



J'Ay soubssigné Theologien, Predicateur, & Confesseur des Peres Recollects de la Province de sainct Denys en France, certifie avoir leu le livre intitulé Histoire du Canada, & voyages que les FF. Mineurs Recollects y ont faicts pour la conversion des Sauvages, avec un Dictionnaire des langues Françoise, Canadoise, Algoumequine, & Huronne: faict & composé par le Frère GABRIEL SAGARD. Religieux de nostre mesme Ordre & Institut. Auquel je n'ay rien trouvé contraire à la Religion Catholique, Apostolique, & Romaine, la lecture duquel fera recognoistre aux ames Chrestiennes l'extreme obligation qu'elles ont à Dieu du don de la Foy, voyans la barbarie és moeurs prophanes, & brutalité de vie de ces peuples: ce que les Chrestiens seroient si Dieu ne les avoit pollis par la cognoissance de son nom & lumière de la foy. J'ay juge que ce livre pourroit estre utile au public. En foy dequoy j'ay signé de ma main, ce vingt septiesme jour de Décembre 1634. A nostre Convent de Paris.


F. ANGE CARRIER,
qui supra.



Extraict du Privilege du Roy.

PAR Grace & Privilege du Roy, donné à Paris le 17 jour de May 1635, signé par le Roy en son Conseil, Croiset, & seellé du grand seau de cire jaulne, il est permis à Fr. Gabriel Sagard Theodat, Religieux Recollect, de faire imprimer un livre intitulé, Histoire du Canada, où les voyages que les Frères Mineurs Recollects y ont faicts en divers temps pour la conversion des Sauvages, avec un Dictionnaire des langues Françoises, Huronne, & Canadienne. Et deffenses à tous Imprimeurs & Libraires de ce Royaume, pays & terres de nostre obeyssance d'Imprimer ledit livre, d'en vendre, ny distribuer d'autre impression que de celle que ledit Fr. Gabriel Sagard Theodat, aura faict imprimer durant le temps de six ans, à compter du jour que la première impression sera achevée, sur peine de confiscation des exemplaires, de deux mille livres d'amende & de tous dépens, dommages, & interests, ainsi que plus au long est contenu audit Privilege.



Achevé d'imprimer pour la première fois le dernier Aoust 1636.


Et ledit Fr. GABRIEL SAGARD, a transporté le droict de son Privilege à CLAUDE SONNIUS Marchand Libraire à Paris, pour en joüyr selon la teneur d'iceluy.



HISTOIRE

DU CANADA

ET

VOYAGES DES PERES

RECOLLECTS EN LA

nouvelle France.


LIVRE PREMIER

Divers motifs des voyageurs & de l'intention des FF. Mineurs Recollects à l'entreprinse de leurs voyages és pais des Canadiens & Hurons.

CHAPITRE I.

A pratique de voyager d'un païs en un autre est fondée sur divers motifs & desseins. Les uns y sont poussez par une certaine instabilité & inquiétude d'esprit qui ne leur permet d'arrester long-temps en un mesme lieu, comme un Cain, lequel aprés avoir commis ce meschant acte de fratricide, qu'il tua par envie de ce qu'il estoit plus homme de bien que luy, & favori de Dieu, en demeura tout troublé & plein d'inquiétude (effect du peché) qui le rendit vagabond & errant par le monde, sans sçavoir où il alloit que pour penser eviter le courroux & la vengeance de Dieu avec la mort, qui à toute heure il apprehendoit & luy advint en punition de son forfaict.

Les autres voyagent par necessité comme un Abraham & son fils Isaac pour eviter la famine, sortent de la terre de Chanaan, l'un pour aller en Egypte, & l'autre en la terre des Philistins, car la famine & la necessité est une marastre si prenante & facheuse, qu'elle conduit les plus foibles au tombeau & contrainct les plus robustes à de longs voyages, pour trouver remède à leur necessité.

Les autres sortent de leur païs attirez par le profit & gain temporel, comme les Marchands qui courent d'un polle à l'autre, la mer & la terre, l'Orient & l'Occident, le Septentrion & le Midy, pour parvenir à leur desir insatiable d'amasser richesses.

D'autres sont portez d'un desir d'apprendre en voyageant, comme un Epimenide Peintre, lequel partit de Rhodes, & s'en alla en Asie, là où il demeura long-temps, puis s'en revint à Rhodes, sans que jamais personne luy entendit dire aucune chose de ce qu'il avoit vu & faict en Asie, dequoy s'esmerveillant les Rhodiens, le prierent qu'il leur voulust conter quels cas de ce qu'il avoit veus ausquels il respondit en telle sorte: j'allay dix ans sur la mer, pour me faciliter à patir, je demeuray autre dix ans en Asie pour apprendre à peindre, & six autres estudiay en Grece pour accoustumer à me taire, & partant n'esperez pas grand discours de moy; ce qu'ayant dit il se teut; & laissa les autres dans leur bon appetit, ce qui me fait resouvenir de ce qui m'a estè dit depuis peu, que la Royne d'Espagne à present regnante, ayant esté pour rentrer dans l'un de nos Convents & sçeut qu'il estoit l'heure du silence, se donna la patience d'attendre dans l'Eglise que les Religieux l'appellassent, sans s'en plaindre d'un petit mot.

Il y en a d'autres qui veulent courir les mers & la terre pour se rendre plus illustres & divins entre les hommes, par la cognoissance des choses les plus belles & magnifiques de l'univers, comme un Appollonius Thianeus, lequel ayant tournoyé toute l'Asie, l'Afrique & l'Europe, depuis le pont du Nil où fut Alexandre, jusques en Gades où sont les colomnes d'Hercules, estant arrivé en Ephese au Temple de Diane, les Prestres de la Deesse luy demandèrent, qui estoit la chose de laquelle il s'esmerveilloit plus par le monde; car il est certain que l'homme qui a beaucoup veu, note plus une chose que l'autre. Et combien que ce Philosophe fust plus estimée en fait qu'en parolle, si leur fit-il ceste responce digne d'estre nottée.

Prestres sacrés, j'ay cheminé longuement par le Royaume des Gaulois, des Anglois, des Espagnol, des Germains, des Latins, des Lidians, des Hebrieux, des Grecs, des Parthes, des Medes, des Phrigiens, des Corinthiens, & des Perses, mesme par le grand Royaume des Indiens, que j'appelle le Royaume sur tous les autres Royaumes, car luy seul vaut mieux que tous les autres joints ensemble; mais je vous advise qu'ils sont tous differens; à sçavoir, en langages, personnages, bestes, metaux, eaux, chairs, coustumes, loix, terres, edifices, vestemens, contenances, & sur tout en Dieux & en temples, pource qu'il y a autant de difference, d'un langage à autre, comme les Dieux & les temples d'Europe sont differens à ceux d'Asie. Toutefois entre toutes les choses que j'ay veuës, de deux seules suis esmerveillé. La première est; que par tout où j'ay esté, j'ay tousjours veu le superbe commander à l'humble, le querelleux au pacifique, le tyran au juste, le cruel au pitoyable, le couard au hardy, l'ignorant au sçavant, & le pis encores j'ay veu les plus grands larrons pendre les plus innocens. La seconde chose dont je me suis esmerveillé, est qu'en tant de païs que j'ay traversé, je n'ay sçeu parler d'un homme perpetuel, ains les ay trouvé tous mortels, prenans fin aussi-tost le moindre, que le plus grand: car maints sont mis du-soir en la sepulture, que le jour pensoient avoir la vie plus asseurée.

Il y en a d'autres qui voyagent: par une saincte devotion de visiter les Saincts lieux, comme un S. Hierosme la terre Saincte. Et les autres pour porter le flambeau de l'Evangile par tout le monde suivant le commandement que le Sauveur donna à ses Apostres. Allez, par tout le monde, & preschez l'Evangile à toute créature. C'est ce dernier motif qui sous la saincte obediance nous a fait entreprendre le voyage des Hurons & Canadiens, non à la manière d'Appollonius, pour y polir nos esprits & en devenir plus sages & considerables entre les hommes, mais pour en secourant nos freres du Canada, y porter le flambeau de la cognoissance du fils de Dieu, & en chasser les tenebres de la barbarie & infidelité, afin que comme nos pères de nostre Seraphique ordre de S. François avoient les premiers porté l'Evangile dans les Indes, Orientales & Occidentales, & arboré l'estendart de nostre redemption és peuples qui n'en avoient jamais ouy parler ny eu cognoissance, à leur imitation nous y portassions nostre zele & devotion, afin de faire la mesme conqueste & ériger les mesmes trophées de nostre salut, où le diable avoit demeuré paisible jusques à present.

Ce n'a donc pas esté pour aucun autre interest que celuy de Dieu & la conversion des Sauvages, que nous avons visité ces larges Provinces, où la barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de ce discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere & aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de telles tenebres & brutalité, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir cognoistre, aymer, & esperer l'adoption de ses enfans: vous verrez comme un tableau de relief & en riche taille douce la misere de la nature humaine, viciée en son origine, privée de la culture de la foy, destituée des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que l'esloignement de la lumière celeste peut grotesquement concevoir. Le recit vous en sera d'autant plus aggreable par la diversité des choses que je vous raconteray avoir remarquées pendant plus de quatorze années que nos freres y ont demeuré que je me promets que la compassion que vous prendrez de la misere de ceux qui participent avec vous de la nature humaine, tireront de vos coeurs des voeux, des larmes, & des souspirs; pour conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres celestes, qui seules les peuvent affranchir de la captivité du diable, embellir leurs raisons de discours salutaires, & polir leur rude barbarie, de la politesse des bonnes moeurs, afin, qu'ayant cognu qu'ils sont hommes, ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de cette foy qui nous honore du riche tiltre d'enfans de Dieu, coheritiers avec nostre doux Jesus, de l'héritage qu'il nous a acquis au prix de son sang, où se trouvera cette immortalité veritable, que la vanité d'Appollonius après tant de voyages, n'avoit peu trouver en terre, où aussi elle n'a garde de se pouvoir trouver.



Comme les Religieux ont par tout esté les premiers employez à la conqueste des ames, & de la Mission de Peres Recollects en Canada.

CHAPITRE II,

LA divine providence a disposé ainsi des choses, que tous ceux qu'il a envoyé à la conqueste des ames fidelles, ont esté Apostres ou gens Apostoliques. La doctrine & saincteté desquels il a pleu à Dieu de confirmer par miracles authentiques & irréprochables & depuis l'an 600, à peine se trouvera il aucune conversion de peuples infidelles, à qui n'ait esté entreprise par des Religieux, faisans profession d'obeissance, pauvreté & chasteté, & si vous prenez la peine de lire les historiens vous verrez qu'il n'y a coin où l'Evangile ait esté presché depuis quatre cens ans, que ce n'ait esté des Religieux de sainct François, qui en ayent faict l'ouverture aux despens de leur propre vie.

Les Religieux ont donc cet advantage, & prerogative, par dessus tous les Ecclesiastiques seculiers, qu'ils ont par tout esté les premiers à passer les mers, s'exposer aux perils & porter l'Evangile de nostre Seigneur en toutes les Nations de la terre habitable, où ils ont exercé indifféremment toutes les fonctions de Curé ou de Pasteur, administrans tous les Sacremens, comme il estoit bien necessaire; puis qu'eux seuls s'estoient employez & s'employent à la conversion des infidelles barbares, de sorte que l'on peut dire que sans les Religieux, les deux Indes, & le reste des peuples barbares convertis, seroient encores à convertir, & que les Eveschés qui y sont à present, y ont esté establies de l'authorité des Papes par les Religieux qui y ont esté les premiers Evesques, comme ils y avoient esté les premiers Prédicateurs aprés les Apostres, & où les Apostres mesmes n'avoient point penetré.

A la vérité le temps qui devoit nous avoir rendu sages, n'a pu qu'après de longues années faire cognoistre à nos Marchands François, qui avoient la traicte & le gouvernement du grand fleuve de Canada (descouvert depuis l'an 1535 par Jacques Cartier) l'ayde de quelque colonies de bons & vertueux Catholiques, ils n'y pouvoient rien advancer. La seule avarice leur faisoit passer la mer pour en rapporter des pelleteries, & les huguenots & heretiques participoient egallement du profit avec les Catholiques; si les Catholiques avoient un Prestre, les huguenots avoient un Ministre, & pendant qu'ils s'amusoient à leur dispute, les Sauvages restoient confirmez dans leur irreligion pour voir se scandalizer des disputes de religion, car ils ne sont pas bestes jusques là, qu'ils ne voyent bien nos differents, & ceux qui font, le signe de la S. Croix ou non, comme ils m'ont eu dit quelquefois.

En ces commencemens que les François furent vers l'Acadie; il arriva qu'un Prestre & un Ministre moururent presque en mesme temps, les mattelots qui les enterrerent, les mirent tous deux dans une mesme fosse, pour veoir si morts, ils demeureroient en paix, puis que vivants ils ne s'estoient pû accorder, toutes choses se tournoient en risée, les Catholiques sans devotion s'accommodoient aysement à l'humeur des huguenots, & ces heretiques malicieux se maintenoient dans leur vie libertine, point d'obstacle ny d'empeschement à leur tirannie qui forçoit mesme les Catholiques d'assister à leurs prieres & chants de Maror, autrement ils n'estoient point admis dans leurs vaisseaux ny employez en leurs manifactures de quoy je me suis souvente fois plaint, mais en vain car Dieu n'est pas respecté jusques là, que son Eglise ait par tout le dessus.

C'estoit une chose digne de compassion de veoir tant de desordres, la terre ne se cultivoit point, le païs ne s'habituoit pas, & point du tout de conversion ny d'envie de convertir, & neantmoins à ouyr les Marchands vous eussiez dit qu'ils n'aspiroient rien tant que la gloire de Dieu, la conversion des Sauvages & le bien du païs, je veux bien croire qu'ils eussent quelque bonne volonté & eussent esté bien ayse d'y veoir de l'advancement, mais toujours sans effect, à cause de leur interest temporel auquel ils estoient attachez principalement.

Ces belles apparences firent resoudre le sieur Houel Secretaire du Roy, personnage tres-affectionné au service de nostre Seigneur d'estre de la partie, & s'associer avec eux, mais comme il estoit homme judicieux & dans le dessein d'une personne qui ne respiroit rien moins que ses propres interests, il recognut aussi-tost les deffauts de la Compagnie, à laquelle il proposa que sans Religieux rien ne se pouvoit advancer ny esperer, & que leur intention principale devoit estre la gloire de Dieu & la conversion des Sauvages, autrement Dieu ne beniroit point leur labeur, car il faut premièrement chercher le Royaume de Dieu & sa justice, & puis toutes choses nous seront administrées.

Ces Messieurs trouverent ces propositions bonnes, advouerent leur manquement, & le prierent de faire choix avec eux, des Religieux les plus utils & de moindre charge à la compagnie pour cette Mission. La memoire encore toute récente des grands fruicts que les Recollects avoient opéré dans l'Amerique Orientale & au Royaume du Toxu que d'autres disent Voxu, qu'ils, avoient depuis n'agueres converty à la foy, leur fist jetter l'oeil sur eux & s'adresser au R.P. Chapoin Provincial Recollects de la Province de S. Denis, pour obtenir de luy quelque Religieux pour une si necessaire & glorieuse Mission.

S'addressant à un Pere si zelé, ils n'en pouvoient esperer que tout contentement, aussi en receurent ils les fruicts qu'ils esperoient, j'avois l'honneur pour lors d'estre son compagnon & d'avoir part à ses soins, aussi me fist-il la faveur de m'en communiquer ses sentimens, & la bonne volonté qu'il avoit pour le service de nostre Seigneur en ceste affaire, j'eusse bien desiré deslors d'estre de la partie, si ma bonne volonté & mon insuffisance eussent mérité cette grâce, mais il en falloit de meilleurs que moy & capables d'un plus grand service, & par ainsi il me fallut avoir patience jusqu'en un autre temps, que Dieu couvrit d'un voile mes imperfections, & furent nommez pour la Mission le R. Pere Denis Jamet, pour Commissaire le P. Jean Dolbeau, pour successeur, en cas de mort, le P. Joseph le Caron, & le P. F. Pacifique du Plessis, qui furent les quatre premiers Religieux qui passerent la mer pour la conversion des peuples du Canada.

Mais pour ce que la chose estoit d'importance & qu'elle ne pouvoit estre bien faicte que par les voyes ordinaires & bien seantes aux Religieux de S. François. Nous eusmes recours à sa Sainteté pour en avoir les permissions necessaires, lequel agréant nostre zele en escrivit à son Nonce residant en Cour de France, duquel nosdits Religieux destinez pour la Mission receurent avec sa benediction, une permission verbale d'aller dans les terres infidelles & Canadiennes pour travailler à leur conversion, en attendant le Bref que par négligence on ne receut que deux ou trois ans aprés nostre entrée au Canada, comme il se verra cy-apres.

CUYDO BENTIVOLE, Par la grace de Dieu & du S. Siege Apostolique Archevesque de Rhodes, de la part de nostre S. Pere le Pape Paul cinquiesme au Tres-Chrestien Roy de France & de Navarre Louys treiziesme, Nonce Apostolique, &c. & specialement choisi, commis & deputé de par nostre S. Pere Paul cinq, pour juge ou Commissaire en ces quartiers. A N. bien aimé le Venerable Pere Joseph le Caron prestre, Religieux profez Recollect de l'Ordre de S. François, Province de Paris, ou S. Denis, & à tous autres Peres & Freres Recollects profez dudit Ordre de S. François & constituez en l'ordre sacré de Prestrise & Confesseurs approuvez par l'ordinaire, lesquels sont sur le point de recevoir Mission & obedience de leur Pere Provincial, pour s'acheminer avec vous en quelques contrées des Payens & infidelles pour moienner leur conversion à la vraye-foy & Religion Catholique, où que vous pouvez prendre avec la permission & licence du susdit Père Provincial, salut & sincère dilection en nostre Seigneur. Vous pourrez sçavoir qu'autrefois le Reverendissime Archevesque comte de Lyon, Ambassadeur de sa Majesté Tres-Chrestienne vers Nostre S. Pere, ayant requis le S. Siege Apostolique & supplié sa Saincteté, que sous le bon plaisir de sadite Saincteté, & avec les conditions cy-dessous escrites, il fut loisible au Reverent Pere Provincial des Religieux Recollects du susdit Ordre S. François, d'envoyer quelques Religieux du mesme Ordre & de sa Province de S. Denis en France, lesquels fussent suffisans & idoines pour prescher & estendre la foy Catholique dans les terres & regions infidelles & dautant que cest oeuvre estoit de soy meritoire, & qu'il avoit pleu à sadite Saincteté de nous donner plein pouvoir de conceder les moyens competens & necessaires pour l'execution de tout ce que dessus par les causes et raisons sus alleguées, par authorité & commission Apostolique, nous avons donné & accordé, donnons & accordons à vostre R. P. Provincial, & à vous qui avez esté nommez, choisis & deputez par luy, les facultez & privileges suivants, desquels vous pourrez vous servir & prevaloir au cas que dans ces lieux, il ne se trouve personne qui en aye de semblables & dont le temps ne soit encore expiré, pour le temps seulement que vous, frère Joseph Caron & vos associez demeurerez dans ces pays de payens & infidelles, & sont les susdit Privileges de la teneur vertu & pouvoir qui s'enfuit, sçavoir est, de recevoir tous les enfans nais de parens fidelles & infidelles & tous autres de quelque condition qui soyent, lesquels aprés avoir promis de garder, & observer tout ce qui doit estre gardé & observé par les fidelles, voudront embrasser la verité de la foy Chrestienne & Catholique de baptizer mesmes hors les Eglises en cas de necessité, d'entendre les confessions des penitens, & icelles diligemment entenduës, aprés leur avoir imposé une pénitence salutaire selon leurs fautes, & enjoint ce qui doit estre enjoint en conscience, les deslier & absoudre de toutes sentences d'excommunication & autres censures & peines Ecclesiastiques, comme aussi de toutes sortes de crimes, excez, & delicts, mesmes des reservez au Siege Apostolique, & de ceux qui sont contenus dans les lettres lesquelles ont accoustumé d'estre leües le jour du Jeudi sainct, d'administrer les Sacremens d'Eucharistie, Mariage & extrême Onction, de bénir toutes sortes de paremens, vases & ornemens où l'onction sacrée n'est pas necessaire, de dispenser gratuitement les nouveaux convertis qui auroient contracté ou voudroient contracter Mariage en quelque degré de consanguinité & affinité que ce soit, sauf au premier & second, ou entre ascendans & descendans, pourveu que les femmes n'ayent point esté ravies, que les deux parties qui auroient contracté ou voudroient, contracter soient Catholiques & qu'il y ait juste cause tant pour les mariages desja contractez, que pour ceux que l'on desire contracter, declarer & prononcer les enfans nais & issus de tels Mariages legitimes. D'avoir un Autel que vous puissiez porter avec bienseance, & sur iceluy celebrer és lieux decens & honestes où la commodité des Eglises vous manquera.

En foy & tesmoignage de tout ce que dessus, nous avons commandé les presentes lettres soubscrittes & soubsignées de nostre main, estre faites signées & seellées de nostre sceau par nos aimez Louys Savanutius, nostre Auditeur & Docteur en l'un & l'autre droict, & Messire Thomas Gallot Clerc à Paris licencié és droits canon & civil Notaire public & juré tant de l'authorité Apostolique que de la venerable Cour Episcopale de Paris, & suivant l'Edit du Roy de sorte & comme articulé és registres de l'Evesché & cour de Parlement de Paris, demeurant ausdit Paris rue-neuve Nostre-Dame & Notaire en ce quartier. Donné à Paris l'an de Nostre Seigneur, mille six cens dix-huict le vingtiesme du mois Mars. Ainsi signé & Archevesque de Rhodes Nonce Apostolique, & plus bas par commandement du susdit illustrissime & Reverendissime Seigneur, Nonce Apostolique & Commissaire delegué, Th. Gallot Notaire public comme dessus & Louis Savamitotius Auditeur.

En suitte de la permission de sa Saincteté donnée à nos Peres, j'ay trouvé coppie d'une lettre patente du Roy, par laquelle sa Majesté donne la mesme permission à nostre R. P. Provincial de la Province de S. Denis, privativement à tous autres, de pouvoir envoier des Religieux Mineurs Recollects dans les terres du Canada pour la conversion des Sauvages, & qu'aucun autre du mesme ordre n'y puisse aller qu'avec sa permission & sous son obédience, pour eviter aux desordres & confusions que la diversité des commissions & superiorité pourroit apporter, dont voicy la teneur de la patente.

LOUIS.--PAR LA GRACE DE DIEU Roy de France et de Navarre. A tous ceux qui ces presentes lettres verront, salut. Les feux Roys nos predecesseurs se sont acquis le tiltre & qualité de Tres-Chrestien en procurant l'exaltation de la saincte foy Catholique, Apostolique & Romaine, & en la deffendant de toutes oppressions, maintenant les Ecclesiastiques en leurs droits, & recevans en leur Royaume tous les Ordres de Religieux, qui avec une pureté de vie se mettoient à enseigner les peuples & les endoctriner tant de vive voix que par exemple. Et soit ainsi que nous soyons remplis d'un extreme desir de nous maintenir & conserver ledit tiltre de Tres-Chrestien, comme le plus riche fleuron de nostre couronne, & avec lequel nous esperons que toutes nos actions prospereront, voulans non seulement imiter en tout ce qui nous sera possible nosdits predecesseurs, mais mesmes les surpasser en desir d'establir ladite foy Catholique, & icelle faire anoncer és terres loingtaines, barbares & estrangeres où le S. Nom de Dieu n'est point invoqué. Nostre cher & devot Orateur, le Pere Provincial de la Province de S. Denis en France, des Religieux de S. François de l'estroicte observance vulgairement appellez Recollects, se soit cy-devant, & en secondant nos desirs, offert d'envoyer és païs de Canada, des Religieux dudit Ordre, pour y prescher le sainct Evangile & amener à la saincte foy, les ames des habitans dudit pays, qui sont errantes & vagabondes dans leurs fantasies, n'ayans aucune cognoissance de vray Dieu, & à cest effect y en ayant envoyé nombre leur labeur (par la grace de Dieu) n'auroit point esté inutil, au contraire quelqu'uns desdits habitans de Canada recognoissans leur vieil erreur ont embrassé avec ardeur la saincte foy, & y ont receu le sainct Baptesme, nouvelle qui nous a esté aussi aggreable qu'aucune qui nous peust arriver, & ne reste à present qu'à affermir ce qui a esté commencé par lesdits Religieux, ce qui ne peut mieux estre qu'en permettant ausdits Religieux de continuer, ensemble de s'habituer audit pays & y bastir autant de Convents qu'ils jugeront estre necessaires selon les temps & lieux, tous lesquels Convents, Monasteres & Religieux seront soubs l'obedience dudit Pere Provincial de la Province de sainct Denis en France & non d'autre, & ce pour empescher toute confusion qui pourroit survenir si chaque Religieux à son premier mouvement se portoit de passer audit pays de Canada, à quoy desirans remedier pour l'advenir nous avons dit & declaré, disons & déclarons par ces presentes signées de nostre main, nostre intention & volonté estre que le Père Provincial de ladite Province de sainct Denis en France seul, puisse & luy soit loisible d'envoyer audit pays de Canada, autant de ses Religieux Recollects qu'il jugera estre necessaire, & quand bon luy semblera ausquels Religieux Recollects nous avons permis & permettons par cesdites presentes de soy habituer audit, pays de Canada, & y faire construire, & bastir, un ou plusieurs Convents & Monasteres, selon, & ainsi qu'ils jugeront estre à faire, & auquel pays de Canada aucuns autres Religieux Recollects ne pourront aller, si ce n'est par l'obédience qui leur sera donnée par ledit Provincial de laditte Province de sainct Denis en France, & ce afin d'eviter toute dissention qui pourroit survenir faisant deffence à tous les Maistres des ports & havres de permettre qu'aucuns Religieux de l'Ordre de S. François s'embarquent pour passer & aller audit pays de Canada sinon soubs l'obedience audit Provincial & de celuy qu'il commettra pour superieur. Et en tesmoignant plus particulièrement nostre affection envers lesdits Religieux, nous avons iceux, ensemble leurs Convents & Monasteres pris en nostre protection & sauvegarde. SI DONNONS en mandement à nostre très-cher & aymé cousin le sieur de Montmorency Admiral de France ou ses Lieutenants sur tous les ports & havres de cestuy nostre Royaume, & à tous nos autres justiciers & officiers qu'il appartiendra, que le contenu cy-dessus ils ayent à faire garder & observer de point en point selon sa forme & teneur, & faire publier ces presentes par tous, les ports & havres, & lieux, de leurs jurisdictions, sans permettre qu'il y soit contrevenu. Mandons en outre à nostre Viceroy de Canada, les Lieutenans ou autres nos Officiers des lieux, qu'ils ayent à maintenir lesdits Religieux Recollects de ladite Province de sainct Denis en France audit pays sans qu'ils y en puissent recevoir aucuns qui n'ayent l'obédience du dit Provincial de la Province de France, tenant au surplus la main à l'exécution de ceste nostre volonté, nonobstant quelconque lettres à ce contraires, ausquelles nous avons desrogé & desrogeons par cesdites presentes. Car tel est nostre plaisir. En tesmoing dequoy nous avons faict mettre nostre seel à cesdites presentes. DONNE.

Voilà toutes les pieces principales & necessaires, que l'on pouvoit desirer des puissances souveraines jointes à l'authorité de nostre R. P. Provincial, pour pouvoir affermir & rendre asseurée une si glorieuse & meritoire Mission, de laquelle le S. Esprit avoit esté le premier autheur & inspirateur comme d'une oeuvre qui estoit toute de luy & non des hommes, car qui peut aller à JESUS si Dieu ne l'attire.



De l'embarquement des quatre premiers Recollects, qui annoncerent la parolle de Dieu en Canada. La maniere de cabaner des Montagnais, où le P. Dolbeau hyverna & le P. Joseph aux Hurons.

CHAPITRE III.

CEs bons Peres s'estant tous disposez par frequentes oraisons & bonnes oeuvres à une entreprise si pieuse & meritoire, se mirent en chemin pour commencer, leur glorieux voyage, à pied & sans argent à l'Apostolique selon la coustume des vrais freres Mineurs, & s'embarquerent à Honfleur l'an 1615 le 24 d'Avril environ les cinq heures du soir que le vent & la marée leur estoient favorables.

Dieu qui leur avoit donné ce bon sentiment & la volonté d'entreprendre ce penible voyage, leur fist aussi la grace de passer ce grand Ocean & d'arriver heureusement à la Rade de Tadoussac où ils prirent quelques heures de repos, & de là coulerent dans le port à la faveur de la marée où ils mouillerent l'anchre le 25 de May, jour de la translation de nostre Pere S. François qui fut pris à bonne augure.

Sitost que ces bons Peres furent à terre ils rendirent graces à Dieu de les avoir assisté & conduit si à propos au port de salut, & ayans donné un peu de respis à leur corps fatigué des tourmentes & vapeurs de la mer, ils considerent la contrée, laquelle ils trouverent d'abord fort sterile, seiche, deserte & pleine de montagnes & rochers avec une solitude si profonde qu'il leur sembloit estre au milieu des deserts de l'Arabie pierreuse, ils avoient desja veüs plus de cent cinquante lieuës de païs aussi miserable & affreux, & doutoient encore que le reste du Canada fut de mesme, neantmoins à tout evenement ils se resolurent d'y demeurer sous l'esperance que nostre Seigneur leur feroit descouvrir quelque lieu; propre pour si establir, comme il a faict avec le contentement & consolation interieure de tous ceux qui y ont faict quelque sejour.

Il me souvient que lors que j'estois en mer pour le mesme voyage, que plusieurs huguenots sembloient avoir pris à tasche de me descrier la laideur du païs, & disoient qu'à la première veuë j'en concevrois un desplaisir fort grand, à l'encontre de tous ceux qui m'avoient porté à un si laborieux voyage où rien n'estoit capable de pouvoir contenter en son object, les yeux n'y l'esprit de qui que ce fut; mais au contraire je m'y trouvay fort satisfait & prenois un singulier plaisir de voir ces sollitudes, comme j'eusse peu faire les aspres deserts de la Thebayde où residoient anciennement ces grands peres Hermites & Anacorettes.

Le R. Pere Dolbeau aprés avoir sejourné un jour ou deux à Tadoussac, partit pour Kebec dans la première barque qui se mit à voille, & les autres pères cinq ou six jours aprés dans d'autres vaisseaux pour le mesme lieu. Dés qu'ils arriverent au Cap de Tourmente & veu ces belles prairies esmaillées en Esté de quantité de petites fleurettes, les bonnes terres de Kebec, & l'agreable contrée où est à present basti nostre petit Convent, ils reprirent nouveau courage, jugerent la contrée bonne & capable d'y bastir, non seulement un Monastere de pauvres freres Mineurs, mais d'y establir des Colonies, voir de tres-bonnes villes & Villages s'il plaisoit au Roy d'y contribuer de ses liberalitez royales & aux Marchands une partie du profit qu'ils en retirent tous les ans, qui leur vaudroit au double à l'advenir.

La première chose que ce bon Pere fist estant arrivé à Kebec, fust de rendre graces à Dieu, disposer une Chapelle pour y celebrer la S. Messe, & des chambrettes pour se loger, mais comme en un païs tres-pauvre beaucoup de choses luy manquans, il avoit recours à la patience du pauvre Jesus dans la Creche de Bethleem. Il y dit la première Messe le 25e jour de Juin de la mesme année & nos autres Religieux en suitte, avec des contentemens d'esprit qui ne se peuvent expliquer, les larmes leur en decouloient des yeux de joye, il leur estoit advis d'avoir trouvé le Paradis dans ce païs sauvage où ils esperoient attirer les Anges à leur secours pour la conversion de ce pauvre peuple plus ignorant que meschant.

Mais comment & par qu'elle invention pourrons nous faire comprendre à une infinité de Prestres & Religieux, les mérites & les grâces qui accompagnent inseparablement ceste divine Mission, la pluspart craignent de patir & ne veulent mettre en compromis leur petite consolation. Toute la France bouillonne de Religieux, de Beneficiers & de Prestres seculiers, mais peu se peinent pour le salut des mescroyans. Il y en a une infinité qui demeurent icy oysifs mangeans le bien des pauvres & courans les benefices, que s'ils passoient aux Indes & dans les païs infidelles y pourroient profiter & pour eux & pour autruy, mais il y a tousjours ce mais, nous ne voulons rien endurer, fuyons le martyre & prenons des excuses qu'il y a assez à travailler icy où la vanité & le vice a pris tel pied qu'il semble incorrigible & se va dilatant comme une mauvaise racine. Il y resterait tousjours assez d'ouvriers neantmoins quand la moitié de tous les Religieux & des Prestres seculiers seroient envoiez prescher la foy aux Gentils, qui manquent de ce que nous avons trop icy, mais il faudroit que ceste eslection se fist des plus vertueux, pour qu'un aveugle conduit par un autre aveugle ne tombent tous deux dans la fosse.

Nos Religieux de Kebec, ayans tout leur petit faict disposé dans l'habitation, adviserent aux moyens de profiter non seulement aux François, ausquels ils servoient desja de Chappelains. Curez & Religieux leur conferans tous les Sacremens, mais principalement aux Sauvages, pour le salut & la conversion desquels ils s'estoient particulierement acheminez en leur païs.

Le P. Dolbeau tousjours plein de zele, prit le premier l'essor pour les Montagnais, car il ne pouvoit vivre sans exercer la charité laquelle Dieu avoit infuse dans son ame. Il partit le second jour de Décembre pour y cabaner, apprendre leur langue, les catechiser & courir les bois avec eux, mais ayans par la grace de Dieu surmonté toutes ses autres difficultez qui se rencontrent en semblables occasions, a fumée qui est en grande abondance dans leurs cabanes, notamment lors qu'il fait un temps nebuleux & de neige, luy pensa perdre la veuë qu'il n'avoit des-ja guere bonne, & fut plusieurs jours sans pouvoir ouvrir les yeux qui luy faisoient une douleur extreme, tellement que dans l'apprehension que ce mal augmentait il fut contraint de les quitter, après deux mois de temps & revenir à l'habitation vivre avec ses freres, car nostre Seigneur ne demandoit pas de luy la perte de sa veuë, ains qu'en le servant il mesnageat prudemment sa santé laquelle est necessaire dans un si grand travail.

Or quelqu'un me pourroit demander la raison pourquoy il avoit plustost choisi l'Hyver, temps fort incommode & fascheux pour aller avec eux, que la saison d'Esté plus gaye & supportable, à la piqueure des mousquites prés. La principale raison qu'on en peut donner est à mon advis, que les Montagnais n'ont pas de quoy vivre en Esté comme ils ont en Hyver, car l'Eslan qui est leur principale manne ne se prend que pendant les grandes neiges qui tombent en abondance dans les montagnes du Nord, où ils font leur chasse au poil, & à cause d'icelles montagnes les Sauvages qui les hantent sont appellez Montagnais.

Je ne sçay si je me trompe, mais il me semble que ces pauvres gens vivent encore de la mesme sorte de nos premiers parens après le peché. Ils n'ont ny maison ny buron & ne s'arrestent en aucun lieu qu'où ils trouvent de quoy vivre, la viande faillie ils levent le camp qu'ils posent en autre endroit, où ils croyent trouver de la beste, ou du poisson & quelques racines, qui est ce de quoy ils vivent principalement.

Le Père Joseph le Caron touché du mesme zele du Pere Dolbeau, choisit pour son lot le païs des Hurons auquel il s'achemina avec quelqu'uns de la nation qui estoient descendus à la Traicte. De la façon qu'il fut traicté en son voyage & receu dans le païs je n'en sçay pas les particularitez pour ne m'y estre pas trouvé, mais il m'a asseuré qu'il souffrit en chemin, autant que son naturel pouvoit porter, car outre toutes les difficultés des autres, qu'il luy fallut devorer, il eut tousjours l'aviron en main & nageoit comme les Sauvages, à quoy je n'ay jamais esté obligé, autrement je fusse mort en chemin, j'appelle mort en chemin non la mort, mais une peine qui m'eust esté insupportable, puis que exempt de cest incommodité arrivant au port il ne me restoit plus que la peau & les os, dont je m'estonne de la nature mesme, laquelle à son dire est toujours sur le point de mourir & peut mourir tant elle se flatte elle mesme. O mon Dieu que nous faisons souvent gaigner le Medecin sans cause vraye que de la seule imagination, qui nous persuade souvent des grands maux où il n'y en a que de bien petits.

Ce bon Pere fut grandement bien receu des Hurons à leur mode, & luy tesmoignerent l'ayse & le contentement qu'ils avoient de sa venue. Ils pensoient le loger dans leurs cabanes pour pouvoir joüir plus commodement de sa presence & de ses divines instructions, mais comme cela repugnoit à fa modestie religieuse aprés les en avoir humblement remercié, & remonstré que les choses qu'il avoit à traicter avec Dieu pour leur salut, devoient estre negotiées en lieu de repos & hors le bruit des enfans, ils luy en accommodèrent une à part à la portée de la flèche hors de leur village, où les Sauvages l'alloient journellement visiter & luy de mesme leur rendoit leur visite dans leurs cabanes & par les bourgades où il se trouvoit souvent avec eux.

Il se transporta jusques à la nation des petuneux où il eut plus de peine que de consolation en la conversation de ses barbares, qui ne luy firent aucun bon accueil ny demonstration que son voyage leur aggreat, peut estre par l'induction de leurs Medecins ou Magiciens, qui ne veulent point estre contrariez ny condamnez en leurs sottises. De maniere qu'après quelque peu de sejour ce bon Père fut contraint de s'en retourner à ses Hurons, où il sejourna jusque au temps qu'ils descendirent à la Traicte. Tellement que tout ce qu'il pû faire en ce premier voyage, fust seulement de cognoistre les façons de faire de ce peuple, d'apprendre passablement leur langue & les disposer à une vie plus honneste & civile, qui n'estoit pas peu travaillé en ce premier essay, car il ne faut pas tousjours reprendre & arguer au commencement, mais bien édifier & doucement captiver en attendant le temps propre à la moisson, qui doit estre arrousée des benedictions du Ciel & fomentée d'une saincte & aggreable conversation.



Comme le Pere Joseph revint en France, & de son retour en Canada avec le P. Paul Huet. Des dangers qu'ils coururent en chemin, & de la saincte Messe qu'ils celebrerent pour la première fois à Tadoussac.

CHAPITRE IIII.

LE Pere Joseph ayant passé une année entiere dans le païs des Hurons & faict tout ce qui estoit en luy pour les disposer à une vraye conversion à laquelle peu de choses repugnent. Il jugea par les choses qu'il avoit veuës & recognues estre expedient de faire un voyage en France, pour en donner advis à Messieurs de la compagnie, afin qu'ils y pourveussent & donnassent les ordres necessaires pour une si belle moisson de laquelle ils pourroient recueillir plus de couronnes & de gloire, que de toute autre action qu'ils embrassoient pour le Canada.

Ce bon Pere partit donc de son village, pour Kebec le 20 de May 1616 dans l'un des Canots Hurons, destinez pour descendre à la traicte, & firent tant par leurs diligences qu'ils arriverent aux trois Rivieres le premier jour de Juillet ensuivant, où ils trouverent le P. Dolbeau qui si estoit rendu dans les barques des Navires nouvellement arrivées de France pour la mesme Traicte.

Apres qu'ils se furent entresaluez & rendu les actions de graces à Dieu nostre Seigneur, le bon Pere Dolbeau leur aprit comme dés le 24e jour du mois de Mars passé, il avoit ensepulturé un François nommé Michel Colin, avec les ceremonies usitées en la saincte Eglise Romaine, qui fut le premier qui receut cette grace là dans le païs.

La Traicte estant finie, tous se rendirent à Kebec l'unziesme de Juillet, d'où au 20e du mesme mois après avoir invoqué l'assistance du S. Esprit. Le pere Joseph se mit en chemin avec le Pere Denis Jamet pour Tadoussac, & de là pour la France dans les mesmes Navires nouvellement arrivées, qui furent conduits d'un vent si favorable, qu'en moins de sept sepmaines ils se rendirent à Honfleur, où ayans rendu graces à ce Seigneur, qui les avoit préservé de tant de périls & hazards où ils s'estoient exposez pour son service, ils partirent pour Paris, où nous les irons reprendre presentement aprés que je vous auray dit, que le 15 du mesme mois, le P. Dolbeau donna pour la première fois l'Extreme-onction à une femme nommée Marguerite Vienne, qui estoit arrivée la mesme année dans le Canada avec son mary pensans s'y habituer, mais qui tomba bientost malade après son debarquement, & mourut la nuict du 19, puis enterrée sur le soir avec les ceremonies de la saincte Eglise.

Messieurs de la societé furent fort ayse de voir le bon Pere Joseph comme une personne de créance, & d'apprendre de luy mesme du succez de son Voyage, du bien qu'il leur faisoit esperer pour le spirituel & temporel du païs, & du zele qu'il avoit pour la conversion des Sauvages, neantmoins avec tout cela, il ne peut obtenir d'eux autre chose qu'un remerciement de ses travaux & une reiteration de leur bonne volonté à l'endroit de nos Peres, sans autre effect.

C'est ce qui obligea ce bon Pere de chercher ailleurs le secours qu'il n'avoit pû trouver en ceux qui y estoient obligez, & de penser de son retour en Canada en la compagnie du P. Paul Huet, puis que de parler de peuplades & de Colonies, estoit perdre temps, & glacer des coeurs desja assez peu eschauffez, jusques à ce qu'il pleut à nostre Seigneur inspirer luy mesme les puissances superieures d'y donner ordre, puis que les subalternes n'y voulaient entendre, & ne s'interessoient qu'à leur interest propre.

Tres-mal satisfaicts & avec peu d'esperance pour l'advenir, ils se mirent en chemin pour repasser la mer, & partirent du port de Honfleur dans le Navire du Capitaine Morel Dieppois l'unziesme jour de Mars 1617. Il est vray que l'on a quelque fois le temps propre & favorable navigeant en mer; mais c'est dans une inconstance si grande & une bonace si subitement changeante, que l'on n'a pas à peine gousté de l'agreable faveur d'un petit zephir qui enfle doucement vos voiles, que l'on experimente les furies de la mer, les flots bondissans, & la cholere de quelque orage qui vous va menaçant d'une prochaine ruine.

C'est l'humeur de la mer, & l'instabilité des vents, qui vous mettent souvent dans les extremitez du desespoir en l'esperance, & de la joye dans la tristesse; ô bon Jesus la Croix & la douceur s'entresuivent tousjours, & comme fidelles ne se quittent jamais que pour un peu, cest Lya & Rachelle, la laide & la belle, le bon & le mauvais temps, le Soleil & la gresle.

Nos pauvres voyageurs n'y pensoient pas lors qu'après avoir vogué heureusement un long-temps, ils se trouverent environnez des glaces, environ soixante lieuës au deça du grand banc, qui leur fermèrent entièrement le passage de plus de cent lieuës d'estenduës, sans qu'il y eut apparence aucune de pouvoir percer de si fortes murailles, ou d'exquiver le mal-heur de ses rencontres, car les vents en avoient détaché des pièces & morceaux, qui sembloient des villes & chasteaux, puissans au possible, & qui eut pû sans une assistance particulière de Dieu, eviter le choq de ses montagnes de glaces.

Tous pleuraient & s'affligeoient, & n'y avoit celuy, qui ne fut dans les affres de la mort: ô bon Dieu disoient ils, ayez pitié de nous, nous sommes perdus sans vostre secours, car les maux nous environnent de toutes parts, & puis les meilleurs Catholiques s'adressans à nos Peres, les prioient de les confesser & se mettoient en estat comme s'ils deussent mourir, la femme du sieur Hébert ne se contenta pas d'estre elle mesme bien disposée, elle esleva encore ses deux enfans par les coutils, pour recevoir leur benediction qu'un chacun imploroit.

Chose estrange, comme si le diable eut minuté la ruyne totale de tous, plus les Catholiques se mettoient en estat de salut, & s'humiloient devant Dieu; & plus les périls & dangers sembloient augmenter & les menacer d'une prochaine ruine.

Aux bons jours de Pasques mesme & à L'Ascension, Pentecoste & autres festes principales, c'estoit lors qu'ils n'esperoient plus autre sepulture que le ventre des poissons, puis que plus grands & eminents estoient les dangers & les tourmentes, que plus grandes estoient les festes.

On avoit desja prié Dieu pour eux à Kebec les croyoit morts & submergez, lors que Dieu leur fist la grace de les delivrer & leur donner passage pour Tadoussac, où ils arriverent à bon port le 14e jour de Juin, aprés avoir esté treize semaines & un jour en mer dans des continuelles apprehensions de la mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus.

D'exprimer les actions de graces qu'ils rendirent à Dieu, à la Vierge & aux Saincts, il seroit impossible, puis que leur obligation estoit comme des morts ressuscitez en vie par leur beneficence. Le P. Joseph monta à Kebec dans les premieres barques appareillées, pour aller promptement asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin d'eux au milieu de leur plus grandes afflictions & les avoit protegé.

Le P. Paul resta à Tadoussac, où il celebra la S. Messe pour la première fois dans une Chappelle qu'il bastit à l'ayde des Mattelots & du Capitaine Morel, avec des rameaux & feuillages d'arbres le plus commodement que l'on peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes decemment vestus estoient à ses costés avec chacun un rameau en main pour en chasser les mousquites & cousins, qui donnoient une merveilleuse importunité au Prestre, & l'eussent aveuglé ou faict quitter le S. Sacrifice sans ce remede qui est assez ordinaire & autant utile que facile.

Le Capitaine Morel fist en mesme temps tirer tous les canons de son bord, en action de grace & resjouissance de voir dire la saincte Messe où jamais elle n'avoit esté célébrée, & après les prières faictes, pour rendre le corps participant de la Feste aussi bien que l'esprit, il donna à disner à tous les Catholiques, & l'aprés midy on retourna derechef dans la Chappelle, chanter les Vespres solemnellement, de maniere que cet aspre desert en ce jour là fut changé en un petit Paradis, où les louanges divines retentissoient jusques au Ciel, au lieu qu'auparavant on n'y entendoit que la voix des animaux qui courent ces aspres solitudes.

Lors qu'on batissoit la Chappelle, il y avoit plaisir de voir les Sauvages se mettre en peine pourquoy on vouloit là cabaner, (pensant que ce fut pour une habitation,) & disoient qu'est-ce que l'on pensoit faire de se mettre en lieu si miserable, où eux mesmes ne se cabanoient jamais (à cause des excessives froidures) sinon pour la traicte & la pesche, & aucunement pour la chasse, qui n'estoit bonne que dedans les bois; mais quand ils eurent appris que c'estoit pour y chanter les louanges de nostre Dieu, & pour le remercier d'avoir delivré nos frères du péril des glaces, ils approuverent nostre dessein & y voulurent assister eux mesmes, (en dehors) avec une attention & un silence plus louable que celuy des hérétiques, qui en grondoient entre leurs dents.

Cette Chappelle a subsisté plus de six années sus pied, bien qu'elle ne fust bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit mais la modestie & retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais ce que j'admire encore davantage, est qu'ils ne touchent point aux barques ny aux chalouppes, que les François laissent sur la greve pendant les hyvers; modestie que les François mesme n'auroient peut estre pas en pareille liberté, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages.

Il me semble que la Tourterelle & le Rossignol sont le vray symbole des reprouvez & predestinez, car la première ne faict que pleurer & l'autre de se resjouir. Le juste pâtit & le reprouvé se resjoui, l'un est tousjours heureux & l'autre tousjours mal-heureux, mais ce toujours n'est qu'un moment devant l'éternité. O mon Dieu voicy une verité cognuë de bien peu de personnes, car on ne faict estat aujourd'huy, que de ceux qui ont dequoy & qui sont en faveur, ô richesses & richars vous périrez, vous mourrez & serez ensevelis aux enfers, si vous usez mal des biens que Dieu vous a donné. Et vous ô Roys, oyez & entendez; & vous ô Juges de la terre apprenez, que ceste puissance laquelle vous exercez maintenant, vous a esté donnée par ce Dieu tout puissant, qui demandera compte de toutes vos oeuvres; & espluchera vos pensées, d'autant que vous estans les Ministres de son Royaume, n'avez jugé selon droiture & equité, ny gardé la loy de justice, moins aussi cheminé conformément à la volonté de vostre Dieu, pourquoy bien-tost & fort horriblement, il s'apparoistra à vous, à cause de la rigueur du jugement, qui sera faict à ceux là qui commandent; car la misericorde est pour les pauvre: mais les puissans seront punis puissamment, pourquoy gardez vous, vous autres qui aspirez au commandement, puis qu'il vous doit servir de condemnation.

Le bon Capitaine Morel, fort Homme de bien & très-bon Catholique, estoit celuy par le moyen duquel nos Peres maintenoient un chacun dans leur devoir & en bon Chrestien, car l'exemple d'un Chef sert d'un grand commandement aux sujects, mais tous n'en suivoient pas neantmoins ses traces & ses conseils, pour ce que tous n'estoient pas Catholiques & serviteurs de Dieu comme luy, comme il a bien tesmoigne du depuis, aux despens de sa propre vie, en un voyage qu'il fit au Levant, auquel, ayant esté pris par les infidelles & barbares, on m'a dit qu'il fut par eux cruellement traicté & enfin empallé pour n'avoir voulu renier la foy comme avoient faicts plusieurs de ses compagnons mariniers, & partant peut estre conté au nombre des Martyrs.

J'ay dit cy-dessus qu'il semble que Dieu n'en vueille qu'aux bons, & laisse en prosperité les meschants, comme les prisonniers des Hurons qu'on engraisse pour le feu, mais c'est ce qui nous doit encourager, & non point affliger, disans avec l'Apostre en toute humilité. A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la Croix de mon Sauveur.

A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent avec un bon Catholique nommé le Capitaine Cananée, qui avoit receu des disgraces en mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit esté pris & repris des Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, & réduit à servir ceux qu'il auroit pû auparavant commander. Retournant de Canada pour la France le sieur de Caen general de la flotte luy donna le gouvernement & la conduitte d'un petit navire avec 12 ou 13 Mattelots Catholiques & huguenots pour conduite à Bordeaux.

Je desirois fort passer dans son bord tant pour la devotion que j'avois à la saincte Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour le contentement particulier que je recevois à la communication de ce bon & vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen general, & le sieur de Champlain avec quantité de nos amis me dissuaderent de m'embarquer dans un si petit vaisseau, plus aysé à périr qu'un plus grand, outre l'incommodité du balotage.

Je me resolus donc à leur conseil & me teins à ce qu'ils en voulurent, pendant que ce pauvre Cananée print vers la manche la routte de Bordeaux, d'où nous ne l'eusmes pas à peine perdu de veuë, qu'il fut enlevé par les Turcs, & mené en captivité, où il est mort comme je croy en bon Chrestien, aprés avoir souffert au delà des forces humaines, & gaigné le Paradis par la Croix.



Faute d'alimens necessaires, la pluspart des François tombèrent malades à Kebec. Deux de tuez par les Sauvages qui avoient encore dessein sur les autres, & d'un Huguenot qui voulut trop tard differer sa conversion.

CHAPITRE V.

LEs affaires du Capitaine Morel estant expediées à Tadoussac, on se mist sous voile pour Kebec, où la necessité de toutes choses commençoit à estre grande & importune aux hivernants, qui ne furent neantmoins gueres soulagez pour la venue des barques, qui ne leur donnerent pour tout rafraischissement, à 50 ou 60 personnes qu'ils estoient, qu'une petite barrique de lard, laquelle un homme seul porta sur son espaule depuis le port jusques à l'habitation, de manière qu'avant la fin de l'année, ils tomberent presque tous malades de la faim, & d'une certaine espece de maladie qu'ils appellent le mal de la terre, qui les rendoit miserables & languissants, & ce par la faute des chefs qui n'avoient pas fait cultiver les terres, ou eu moyen de le faire.

Tout l'equipage estant arrivé à Kebec, chacun se consola le mieux qu'il peut des biens de Dieu, car il n'y en avoit guere d'autre, force croix & peu de pain. Le retour du P. Joseph minuta un autre pareil voyage au P. Dolbeau qui croyoit y pouvoir opérer davantage, & representer mieux les necessitez du païs, mais il eut affaire avec les mesmes esprits, & tousjours aussi mal disposez au bien, & partant ny fist rien, davantage que perdre ses peines & s'en retourner derechef en Canada en qualité de Commissaire avec le frere Modeste Guines aussi mal satisfaict de des Messieurs qu'avoit esté le P. Joseph.

Ce peu d'ordre les fist à la fin resoudre de recommander le tout à Dieu, sans se plus attendre aux marchands, & faire de leur costé ce qu'ils pourroient, puis qu'il n'y avoit plus d'esperance de secours. Ensuitte de quoy un chacun des Religieux se proposa un pieux & particulier exercice avec l'ordre du R. P. Commissaire, les uns, d'aller hyverner avec les Montagnais, les autres d'administrer les Sacremens aux François, & ceux qui ne pouvoient davantage chantoient les louanges de nostre Dieu en la petite Chappelle, instruisoient les Sauvages qui les venoient voir &, vacquoient à la saincte Oraison, & à ce qui estoit des fonctions de Religieux.

Pendant le voyage du P. Dolbeau, le P. Joseph fist le premier Mariage qui se soit faict en Canada avec les ceremonies de la S. Eglise, entre Estienne Jonquest Normand, & Anne Hebert, fille aisnée du sieur Hebert, qui depuis un an estoit arrivé à Kebec, luy sa femme, deux filles & un petit garçon, en intention de s'y habituer, & y perseverent encores à present, nonobstant les grandes traverses des anciens marchands qui les ont traictez avec toutes les rigueurs possibles, pensans peut estre leur faire perdre l'envie d'y demeurer & à d'autres mesnages de s'y aller habituer qu'en condition de serviteurs ou plustost d'esclaves, qui estoit une espece de cruauté aussi grande que de ne vouloir pas qu'un pauvre homme joüisse du fruict de son travail. O Dieu par tout les gros poissons mangent les petits.

Messieurs les nouveaux associez ont à present adoucy toutes ces rigueurs & donné tout sujet de contentement à ceste honeste famille qui n'est pas peu à son ayse, & promettent encores de tres-favorables conditions & un bon traictement à toutes les autres familles qui s'y voudront aller ranger, qui de pauvres icy se peuvent rendre là facilement accommodés, s'il sont gens de bien & soigneux de travailler, car les mauvais, ny les faineants ne sont bons nulle part.

Pour un surcroy de mal-heur, avec les maladies & les necessitez qui estoient tres-grandes dans l'habitation, on estoit menacé de huict cens Sauvages de diverses nations, qui s'estoient assemblez és trois rivieres à dessein de venir surprendre les François & leur coupper à tous la gorge, pour prevenir la vengeance qu'ils eussent pu prendre de deux de leurs hommes tuez par les Montagnais environ la my-Avril de l'an 1617.

Mais comme entre une multitude il est bien difficile qu'il n'y aye divers advis. Cette armée de Sauvages pour avoir esté trop long-temps à se resoudre de la manière d'assaillir les François, en perdirent l'occasion, plus par divine permission, que pour difficulté qu'il y eut d'avoir le dessus de ceux qui estoient desja plus de demi morts de faim & abbatus de foiblesse. Le Capitaine la Foriere (que j'ay fort cognu) fin & cault entre tous les Sauvages & capable de conduire quelque bonne entreprise, voyant leur coup failli, & bien certain que les François avoient retrouvé les corps morts sur le bord de la riviere, & sçeu le mauvais dessein de leur assemblée, vint à l'habitation où un nommé Beauchesne commandoit pour lors, & faisant de l'effaré & comme ne sçachant pas que les François eussent desja esté advertis; dit qu'il luy vouloit parler en secret & à tous ceux de ses gens qui avoient de l'esprit, c'est à dire, quelque authorité, charge ou office au Conseil, & que ses autres n'en entendissent rien; voyez la finesse du bon homme, pour descouvrir une chose qu'on sçavoit des-ja & qu'il ne pouvoit taire qu'en se rendant coulpable.

Il leur dit donc, comme deux François avoient esté tuez par des Sauvages particuliers qu'il ne cognoissoit point, & de plus qu'il y avoit aux trois Rivieres environ huict cens jeunes hommes de diverses nations, assemblez pour leur venir coure sus & se rendre maistre de l'habitation, & que pour son particulier il n'avoit jamais esté consentant d'une si meschante resolution, de laquelle il les avoit bien voulu advertir, afin qu'ils se donnassent sur leur garde, & que pour un plus evident tesmoignage de sa fidélité, il vouloit cabaner auprès d'eux, & moyenner quelque accommodement entr'eux & les Sauvages.

Nos Peres, & tous ceux du Conseil, jugerent bien à la contenance du bon homme & en tous ses discours, qu'il traictoit pour son interest particulier, d'estre continué dans l'amitié des François ausquels il n'avoit peu nuire, & n'estre pas declaré ennemy de ceux de sa patrie qu'il sembloit abandonner pour se joindre à nous, mais d'un procedé si subtil & une invention si gentille, qu'il eut par ceste sagesse des presens de toutes les deux parties.

Or aprés plusieurs allées & venues, l'armée sauvagesse considerant, que difficilement pourroient ils prendre les François sans armes, comme ils eussent pû faire quelque temps auparavant, & n'ayans plus dequoy vivre, ny moien de chasser ny pescher pour n'en estre la saison. Ils envoyérent le mesme la Foriere demander pardon & reconciliation avec les François, avec promesse de mieux faire à l'advenir, ce qu'ils obtindrent d'autant plus facilement que la paix estoit Necessaire à l'une & à l'autre des parties. Ensuitte ils envoyerent quarante Canots de femmes & d'enfans pour avoir dequoy mange, disans qu'ils mouroient tous de faim, ce que consideré par ceux de l'habitation, ils leur distribuerent ce qu'ils purent, un peu de pruneaux & rien plus, car la necessité estoit grande par tout entre nous aussi bien qu'entre les Sauvages: laquelle fut cause de nous faire tous filer doux & tendre à la paix.

La chose estant reduite à ce point, il ne restoit plus qu'à conclure les articles, mais pource que les Sauvages demeuroient tousjours à leur ancien poste, on envoya sauf conduit à leurs Capitaines pour descendre à Kebec, où ils arriverent chargez de presens & de complimens avec des demonstrations de vraie amitié, pendant que leur armée faisoit alte à demi lieuë de là.

Les harangues ayans esté faictes & les questions necessaires agitées avec une ample protestation des Montagnais qu'ils ne cognoissoient les meurtriers des François, ils offrirent leurs presens & promirent qu'en tout cas ils satisferoient à ceste mort, Beauchesne & tous les autres François estoient bien d'avis de les recevoir à ceste condition, mais le P. Joseph le Caron & le P. Paul Huet, s'y opposerent absolument, disans qu'on ne devoit pas ainsi vendre la vie & le sang des Chrestiens pour des pelleteries, que ce seroit tacitement autoriser le meurtre, & permettre aux Sauvages de se vanger sur nous & nous mal-traicter à la moindre fantasie musquée qui leur prendroit, & que si on recevoit quelque chose d'eux, que ce devoit estre seulement en depost, & non en satisfaction, jusques à l'arrivée des Navires, qui en ordonneroient ce que de raison. Ains Beauchesne ne receut rien qu'à ceste condition.

De plus nos Peres insisterent que les meurtriers devoient estre representez, mais ne l'ayant pu obtenir sur l'excuse que les Sauvages faisoient de ne les cognoistre point. Ils leur demandèrent deux ostages pour asseurance qu'ils les representeroient venans à leur cognoissance, & en estant interpellé, ce qu'ils promirent faire, puis nous donnerent les deux ostages qui furent deux garçons, l'un nommé Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garçon bien qu'il fust fils d'un bon pere, pour le premier il estoit assez bon enfant & se porta tousjours au bien. Nos Peres l'instruirent à la foy & aux lettres pendant tout un Hyver qu'il demeura avec nous, & à l'arrivée des Navires il eut esté bien ayse d'aller en France pour y vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent obtenir des marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il s'enfuit aprés avoir esté quelque temps à l'habitation, dequoy on ne se mit guere en peine, aussi ny avoit il guere d'esperance de pouvoir faire d'un si mauvais garçon un bon Chrestien.

Les Navires qu'on attendait au Printemps arrivèrent fort tard particulierement le grand, dans lequel commandoit le sieur de Pont Gravé, le petit arriva assez favorablement, mais si peu muni de victuailles, qu'il n'en avoit quasi que pour son voyage, cependant on ne sçavoit plus que manger, tout le magasin estoit desgarni & n'y avoit plus de champignons par la campagne, ny de racines dans le jardin, on regardoit du costé de la mer & on ne voyoit rien arriver; la saison se passoit, & tous desesperoient du salut du sieur du Pont & d'estre secourus assez à temps. Les Religieux estoient assez empeschez de consoler les autres pendant qu'eux mesmes patissoient plus que tous. Leur recours principal estoit la saincte Oraison & aux larmes qui leur servoient en partie de pain, & taschoient de consoler les pauvres hyvernans en leur preschant la patience & d'esperer en Dieu qui n'abandonne jamais les siens au besoin, & comme le pere Paul leur eut recommandé de prier pour ledit sieur du Pont, pendant que lui mesme diroit la saincte Messe à son intention ils se prirent tous à plorer & se lamenter avec tant de vehemence qu'ayant flechi Dieu à exaucer leurs voeux, il leur fist la grace de voir peu de jours après ledit sieur du Pont avec le grand Navire qu'ils pensoient estre perdu, estre dans leur port asseuré, ce qui leur causa une joye telle que l'on peut penser.

Si jamais ils deussent louer Dieu ce fut lors, car le subject y estoit grand & puissant, comme des personnes secourues au temps qu'ils croioient tout perdu & les choses plus desesperées, les louanges qu'ils en rendirent à Dieu furent accompagnées, non plus de larmes de tristesses, mais de joye avec un tel excés qu'ils en estoient comme hors d'eux mesmes, donc la nature par ses deux passions fut quasi estouffée & comme n'ayant plus de sentiment. Le sieur du Pont entra dans la Chappelle avec les autres pour y rendre luy mesme ses voeux & accompagner leur devotion comme il fist avec un rare exemple, car comme ils avoient esté dans le hazard de mourir de faim, luy d'autre costé avoit pensé perir dans les eauës, & estre ensevely dans le ventre des poissons.

De ceste quantité de malades que la necessité avoit alité n'en mourut neantmoins aucun fors un huguenot Escossois, qui selon les apparences ne devoit pas si tost mourir, je croy que ce pauvre homme estoit heretique plustost par respect humain, & peur de desplaire à son maistre qu'autrement, puis qu'estant d'une religion si contraire à la nostre il desiroit neantmoins avoir le P. Paul à sa mort & non plustost comme si Dieu luy eut donné parolle & choix de l'heure de sa conversion, & en avoit fort enchargé la dame Hébert, laquelle ne voulant manquer à une oeuvre si charitable & qui concernoit la conversion & le salut d'une ame esgarée, en fist son devoir & pria le Pere de s'y trouver, ce qu'il fist à l'instant mesme, mais comme il pensa luy parler de son salut & de se remettre dans le giron de la S. Eglise par une vraye conversion à Dieu, il luy respondit d'une voix affreuse, souvent reiterée; mon Pere il est trop tard, il est trop tard, & n'en pû jamais tirer autre responce pendant trois quarts d'heure de temps qu'il demeura là auprés de luy & mourut ainsi desesperé de la misericorde de Dieu, rendant son ame miserable entre les mains de Sathan qui l'emporta au profond des enfers en punition de son ingratitude & pour avoir refusé la grace au temps que Dieu la luy presentoit. Pour nous apprendre à nous autres, de n'attendre point si tard nostre conversion & l'amendement de nostre vie, peur de ne pas trouver Dieu quand nous le chercherons, s'il ne nous a trouvé quand il nous a cherché.

Le sieur du Pont ayant mis ordre à tout ce qui estoit necessaire pour l'habitation & consolé un chacun de ses victuailles, il monta aux trois Rivieres pour la Traicte, où le P. Paul fist dresser une Chappelle avec des rameaux pour la saincte Messe qu'il y celebra tout le temps qu'on fut là. Il excita aussi Beauchesne & tous les autres François de faire les feux de la S. Pierre, & de tirer en l'honneur du Sainct tous les perriers de la barque. Le Borgne de l'Isle Capitaine Algoumequin y estoit present, mais comme on luy vint à dire de se retirer de derriere le perrier qu'on alloit tirer, il s'en scandaliza & n'en vouloit rien faire, disant que les vrais Capitaines n'avoient point de peur, mais on le contraignist pourtant de se retirer, qui fut bien à la bonne-heure pour luy et pour les François, car le perrier creva & jetta sa culasse par le mesme endroit d'où on l'avoit faict sortir, & s'il luy fust mesarrivé nonobstant l'advertissement qu'on luy avoit donné, ceux de sa nation l'eussent creu tué à dessein, & nous eussent faict la guerre unis avec sous les autres Sauvages, lesquels quoy que moins armez que les François estoient capables de nous troubler & venir à main armée-jusques à l'habitation, où on n'est pas si fort qu'on aye besoin d'ennemis plus forts que les mousquites & la faim.

La traicte estant finie, & les Sauvages partis, chacun rentra dans les barques qui se rendirent promptement à Kebec, où il fut jugé à propos & necessaire aux PP. Paul & Pacifique du Plessis, de faire un voyage en France dans les premiers Navires qui se mettroient sous voile, pour le bien du païs, ce qu'ils executèrent comme bons Religieux, la mesme année, & revindrent la suivante avec le père Guillaume Poulain, sans avoir pu gaigner sur l'esprit des marchands non plus que les autres Religieux precedens.



Du premier Jubilé gaigné en la nouvelle France. De la mort de Frere Pacifique, & du commencement de nostre Convent de sainct Charles en Canada, avec une lettre du P. Denis Jamet Commissaire traictant de nostre establissement.

CHAPITRE VI.

IL ne suffit pas au malade d'avoir une bonne medecine pour se faire quitte de son mal. Il la faut avaller si l'on en veut recevoir guerison. Dieu est mort pour tous, mais tous ne cooperent point à la grace, & par ainsi tous ne seront pas sauvez. Je m'esjouy maintenant en mes souffrances pour vous, & accomplis le reste des afflictions de Jesus-Christ, en ma chair pour son corps, qui est l'Eglise, disoit le le S. Apostre aux Coloss. I.

Le R.P. Dolbeau comme un bon pere spirituel qui a soing de ses ouailles, apporta de France, un jubilé obtenu de nostre S. Pere le Pape pour la nouvelle France, lequel il publia le 29 Juillet 1618 dans la Chappelle de Kebec, (car il n'y a pas encor d'Eglise) & en fist faire la procession pour l'ouverture cinq ou six jours aprés son arrivée, au grand contentement & consolation d'un chacun, pour estre le premier qui se soit jamais gaigné dans le Canada.

Le P. Joseph qui des-ja avoit passé une année entiere dans le païs des Hurons, desira aussi d'aller hyverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue & les instruire, par aprés en la foy, il partit le 9 de Novembre 1618 avec un jeune garçon François, qui desiroit se rendre capable de servir un jour de truchement à la compagnie des marchands. Les peines & les incommoditez qu'il souffrirent furent grandes à la verité, car outre qu'il falloit souvent changer de place, & faire tous les jours de nouveaux trous dans le profond des neiges pour pouvoir coucher & y passer les longues nuicts de l'hyver, la fumée & les grands froids luy donnoient encor bien de la peine, mais beaucoup plus la faim & la necessité, lors que manquans de chasse, ils ne sçavoient de quoy se rassasier, & cela leur arrivoit assez souvent par le mauvais mesnage des Sauvages, car lors qu'ils avoient dequoy, ils faisoient jour & nuict bonne chere & bon feu sans se soucier du lendemain, mais quand tout estoit dissipé, & que la chasse et la pesche ne leur en disoit point vous eussiez veu alors des gens bien empeschez à contenter des ventres qui n'avoient point d'oreilles.

Quand on veut aller demeurer ou hyverner avec les Sauvages errants, on se met sous la conduite d'un de leur chef de famille, lequel a soing de vous nourrir & heberger comme son domestique, ou comme son enfant, car de se mettre au commun on ne seroit pas bien, & si on n'y pourroit subsister longuement, pour ce qu'ils se separent souvent pour la chasse, les uns d'un costé & les autres d'un autre, & par ainsi ne pouvant faire vostre cas à part, faudroit que mourussiez de faim ou que retournassiez avec les François.

Celuy avec lequel le P. Joseph hyverna se nommoit Choumin, qui signifie en langue Montagnaise, un Raisin, les François l'appelloient le Cadet à cause qu'il est fort propre & net de sa personne, sent peu son Sauvage & rend tout le service qu'il peut aux François qu'il ayme cordialement & véritablement, & non feintement ou avec dissimulation comme l'on faict pour le jourd'huy.

Pendant cet hyvernement, la femme de Choumin accoucha d'un garçon qu'il voulut estre nommé Pere Joseph, qui estoit le plus grand signe d'amitié qu'il eut pû tesmoigner à ce bon pere, car en effect il l'aymoit de coeur & d'affection. Il luy dit doncques: Pere Joseph mon frere, (ainsi l'appelloit-il) voilà ma femme qui est accouchée d'un garçon, comment l'appellerons nous, je voudrois bien qu'il se nomma Pere Joseph. A quoy le Pere luy repartist qu'il vaudroit mieux qu'il luy donnast le nom de Monsieur du Pont l'un des Capitaines & chefs de la traicte, qui seroit un bon moyen de se faire aymer de luy & de profiter en ses visites. Car disoit le Pere Joseph, mon amitié t'est des-ja toute acquise & t'aymeray tousjours sans cette gratification, & en outre je suis pauvre & hors de la puissance de te pouvoir faire du bien comme peut Monsieur du Pont, advise donc bien à ce que tu dois faire, afin que tu ne te repente point par après: car je te dis derechef que je t'ayme & ne te peux faire riche. Il n'importe, respondit Choumin, j'ayme bien Monsieur du Pont & tous les François, mais je t'ayme encor plus qu'eux tous. C'est pourquoy je veux qu'il se nomme pere Joseph & quand il fera grand je te le donneray pour l'instruire & demeurer avec toy car je ne veux point qu'il soit marié, ains qu'il soit habillé & vive comme toy.

Et puis luy monstrant son autre fils qui estoit celuy qui a esté depuis baptizé à nostre Convent de Kebec, & travaillé par le démon, luy dit: en voicy encor un autre que je te donneray quand il sera un peu plus grand pour envoyer en France, & veux qu'il soit baptizé, & vive encor comme toy, sans femme & en mesme habit. Ils eurent plusieurs autres entretiens sur ce sujet, dans lesquels le P. Joseph prenoit occasion de luy parler de Dieu & de nostre croyance, & le Sauvage de l'entretenir de leurs resveries & superstitions ausquelles il recognoissoit mesme par les raisons du Pere, un grand aveuglement. Puis fut conclud que le nouveau né se nommeroit Pere Joseph, & y est encore appellé par les François & par tous ceux de sa nation.

Le 30 de Novembre parut sur leur orizon, la mesme Commette qui paroissoit en France, jusqu'au 12 de Decembre, qu'elle ne se vit plus, tellement qu'on pouvoit donner là, la mesme interpretation qu'on en donnoit icy. Plusieurs escrivains ont employez leur plume & leur temps pour d'escrire des effects des Commettes & bien que soit chose naturelle & contingente selon les Astrologues, si est-ce qu'ils nous font croire qu'elles sont ordinairement comme un signal donné de Dieu, de plusieurs grands mal-heurs qui nous doivent arriver, comme les evenemens passez & presens nous le tesmoignent assez, car depuis la derniere qui parut l'an 1618 nous n'avons veu que guerres & miseres dans une partie des Provinces de la Chrestienté & en verrons encores de bien grandes, car le glaive de Dieu n'est pas encores rengainé, ny ses verges jettées au feu, ce fera pour quand il vous plaira, Seigneur, qui cognoissez les meschans & ceux qui molestent vostre Eglise & vostre peuple.

L'Hyver estant passé, & le Printemps pluvieux commençant à descouvrir les terres par tout auparavant couverte de neiges, le bon Pere Joseph prit congé de ses Sauvages & en partit pour revenir entre ses freres l'unziesme de Mars, 1619.

La vie & la mort sont entre les mains de Dieu, & personne n'est certain de l'heure de son trespas, non plus que de son salut ou de sa condamnation, car comme dit l'Apostre, personne ne sçait s'il est digne d'amour ou de hayne, du feu ou de la gloire, du bien, ou du mal de l'enfer ou du Paradis, car pour parfait qu'on soit il y a tousjours à craindre jusques à ce qu'on aye passé le pas, mais pas espouventable: l'instant de la mort, qui nous doit faire trembler au seul resouvenir de nos pechez, bienheureux sont les morts qui sont morts au Seigneur & qui ont vescu en leur vie comme ils ont desiré d'estre trouvé en la mort, car comme nous ne mourons qu'une fois, il faut tascher de bien mourir & on ne peut bien mourir qu'en bien vivant, comme a fait nostre bon frère Pacifique decedé à Kebec le 13 d'Aoust l'an 1619.

Ce bon Religieux estoit donc de beaucoup de belles vertus & des qualités requises en un vray frère Mineur, mais il avoit sur toutes la charité en singuliere recommandation, car quand il estoit question d'assister le prochain il y alloit comme un homme, pour gaigner des pistoles, mais des pistoles du Paradis. J'ay quelquefois veu les Superieurs le reprendre de cette trop grande ardeur, mais il les prioit de si bonne grace que cognoissant cette grande compassion qu'il avoit dans son ame, laquelle s'estendoit jusques aux animaux mesmes ausquels il ne pouvoit faire de mal, ils le laissoient faire ses oeuvres de charité, & à la fin estant tombé malade. Dieu le voulant remunerer de ses travaux passez, il deceda le dit 24e jour d'Aoust aprés avoir receu tous les Sacremens en grande devotion, & fut enterré à la Chappelle de Kebec avec les ceremonies de la S. Eglise, regretté d'un chacun & pleuré presque de tous, tant des Chrestiens que des Sauvages; qui perdirent en luy un grand support & la principale de leur consolation en maladie.

Le 7 Septembre de la mesme année 1619 plusieurs de nos amis, nous ayans asseuré de quelques aumosnes, & entr'autres le sieur des Boues grand Vicaire de Pontoise nostre Sindique (encor que la qualité ne luy en fut donnée que l'année d'aprés) & le sieur Houel Secretaire du Roy, nos deux principaux bienfacteurs pour le Canada, l'on commença d'amasser les materiaux & de joindre la charpenterie de nostre Convent de nostre Dame des Anges, où le Pere Dolbeau fist mettre la premiere pierre le 3 juin 1620.

Nos Religieux trouverent l'invention de faire construire un four à chaux, qui leur servit merveilleusement pour adoucir les frais de nostre bastiment. Il n'y eut que les journées & l'entretien de dix ou douze ouvriers que nous eusmes peines de faire payer par de nouvelles questes, que nous fismes, à Paris & par tout ailleurs chez de nos amis, car les marchands ne nous y assistoient presque en rien (excepté le sieur du Pont Gravé en ce qu'il pouvoit de son particulier,) & se contentoient de nous donner la nourriture de nos Religieux comme ils y estoient obligez dés nostre entrée audit païs, & depuis par Articles accordez par Monseigneur le Duc de Montmorency Vice-roy de Canada, &c.

Lesdits de Caen ou leurdite societez sera tenue de nourrir six Frères Recollects à l'ordinaire, comprit deux qui seront souvent aux descouvertures dans le païs parmy les Sauvages. Faict & arresté double, entre nous soubsignez esdits noms, à Paris le huictiesme jour de Novembre 1620. Dolu de Caen, ainsi signé.

Or en ce temps là estoit pour Commissaire de nos Peres de Canada, le R. P. Denis Jamet, lequel apportoit tout le soing possible à l'advancement tant pour le spirituel que pour le temporel du païs, & pour ce que la lettre qu'il en escrivit à Monsieur le grand Vicaire de Pontoise le sieur des Boues, vous en peut dire les vrayes particularitez mieux que je ne sçaurois de mon invention & de ma plume baiguaiante, je l'ay d'escrite pour vostre contentement.




Lettre du P. Denis Jamet Recollect,
au sieur des Boues, grand Vicaire de Pontoise.

Pax Christi.

MONSIEUR, Comme il n'y a rien qui charme & agrée mieux aux esprits genereux que les hautes entreprises, aussi n'ayment ils personne que ceux qui poussez, de mesme generosité, secondent leurs volontez. Vous sçavés, Monsieur, quel est nostre dessein, je le vous ay manifesté sans vous en rien cacher, il est petit en son principe, mais si Dieu y continue ses benedictions, il sera sans doute grand, puisque Dieu vous a imprimé en l'ame le desir de bien faire en la nouvelle France, (comme vous faictes tous les jours en l'ancienne,) & de seconder ceux pour qui l'amour de Dieu, & le salut des ames, quittent la douceur de leur patrie pour s'establir en un pays Sauvage & inculte afin qu'en cultivant les terres, l'on trouve moyen de cultiver les ames. Je ne puis que je ne vous honore, & que je ne prie Dieu cent & cent fois pour vostre prosperité, & santé, & que je ne vous escrive de nostre voyage & comment nos entreprises sont mieux reussy que nous ne pensions, en nostre partement, donc nous nous divisasmes en deux bandes. Je partis le premier avec l'un de nos freres appellé Bonaventure, dans le premier Navire qu'on nomme la Salamande, nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche de la Passion, & arrivasmes le Samedy des Octaves de l'Ascension, dans le port de Tadoussac, qui est un port naturel, où ils ont accoustumé retirer les Navires, cependant qu'avec les barques ils montent à mont la riviere pour traicter avec les Sauvages. A nostre arrivée, nous sçeumes que le sieur du Pont Gravé Capitaine pour les Marchands dans l'habitation avoit commencé à nous faire bastir une maison (laquelle depuis nostre arrivée nous avons faict achever) dont je fus fort, resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beauté du bastiment, le corps du logis donc est faict de bonne & forte charpente, & entre les grosses pièces une muraille de 8 & 9 pouces jusque à la couverture, sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt-deux, il est à double estage: nous divisons le bas en deux: de la moitié nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux: de l'autre une belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & où logerons nos gens: au second estage nous avons une belle grande chambre puis quatre autres, petites: dans deux desquelles que nous avons faict faire tant soit peu plus grandes que les autres, y a des cheminées pour retirer les malades, à ce qu'ils soient seuls: la muraille est faicte de bonne pierre & bon sable & meilleure chaux que celle qui se faict en France, au dessoubs est la cave de vingt pieds en carré, & sept de profond.

Nous avons aussi faict faire trois guarittes pour la deffence de nostre logis, une de cinq pieds en carré, dans le milieu du pignon qui regarde le Septentrion, & deux autres de quatre pieds aux deux coings d'iceluy qui regarde le Midi, nous ferons une demy lune devant nostre porte avec des boises fortes afin qu'elle ne soit aisée à attaquer. Quant à l'assiette du lieu elle est des plus belles du pays, car le fonds de la terre est tres-bon, & sans pierre aucune, les arbres y sont clairs & pourtant aisés à deserter, nous avons du costé du Septentrion une petite Riviere, qui neantmoins n'est pas petite, principallement quand la Mer est pleine, mais elle se nomme ainsi en comparaison de la grande, dans laquelle elle se va emboucher, nous avons un fossé du costé de l'Orient, & fort profond & large, un autre du costé de l'Occident, dans lesquels y a des ruisseaux d'eau qui se vont presque rencontrer du costé du Midy, ils ne s'en faut pas plus de 50 pieds: si bien que nous sommes presque comme dans une Isle de fort belle estendue. Tout le pays de-ça & de-là la Riviere est de mesme façon de terre: nous avons aussi la commodité des prés le long de ceste petite rivière au bord de laquelle nous sommes basti: ne faut qu'arracher certaines broussailles, qui rompent les faux quand on fauche, si bien que la nourriture du bestail nous sera fort aysée: nous avons amené un Asne & une Anesse pour nostre commodité, nous nourrissons aussi des Pourceaux un couple d'oyes masle & femelle, sept paires de volailles, quatre paires de Canes. Quant aux Vaches & Chevres, nous ne sommes pas en volonté d'en nourrir que l'année prochaine que nous serons mieux accommodez: outre la riviere qui est fort poissonneuse & les fossez, nous ferons faire quatre autres fossez de douze pieds de large en hault de six en bas & de huict de profond, tant pour faire evacuer les eaux qui degoustent de tous costé dans nostre cave, que pour nous fortifier centre tous ennemis.

Nous avons trois Maistre Charpentiers avec un Maistre Masson & son fils, quatre autres hommes pour travailler à la terre, et des vivres pour les bien nourrir un an, au bout duquel si nous sommes assistés nous prendrons cinq ou six bons deserteurs qui ne cesseront de deserter la terre, & esperons que dans deux ans nous pourrons nourrir douze personnes sans rien mandier de la France, par ce que nous avons du grain suffismment pour faire du pain, & de la bière, & des cochons assez pour faire lard sans les autres viandes, que nous nourrirons comme Poulles, Oyes, Chevres & Vaches, sans aussi l'abondance du poisson qui se pesche és Rivieres, & l'abondance des Canards & Oyes sauvages qui viennent; tout devant nostre Convent depuis la fin d'Aoust jusques à la Toussaincts, sans enfin l'anguille que nous sallerons au commencement de Septembre, & l'Elan que nous aurons pour un peu de pain des Sauvages quand les neiges seront grandes & autre mille petites commodités: toute sorte de legumage, d'herbage, & racines viennent grandement bien, nous sommes esloignés environ une petite demy lieuë de l'habitation, la chaux se faict à cinq cens pas de nous, rien ne nous manque graces à Dieu, que moyen d'entretenir pour deux ans six ou huict bons garçons pour travailler à la terre pour nous, au bout desquels nous pourrons entretenir des familles sans beaucoup de frais & aussi peu à peu peupler le païs & faire ce que nous pretendons; sçavoir est un seminaire pour y nourrir & instruire les enfans des Sauvages, nous en aurions des-ja plus de six si nous avions moyen de les nourrir, se seroit une belle amorce pour en prendre davantage, nous nous sommes contentés d'un jeune enfant aagé de douze ans, lequel nous avons envoyé en France par l'un de nos Peres, qui le donnera à quelque personne pieuse pour le faire instruire.

Je vous escris clairement de tout, afin que vostre pieuse volonté que vous avez aux peuples de la nouvelle France sçache & cognoisse qu'encore que nostre entreprise soit petite en son commencement, qu'elle est pourtant pour devenir grande avec le temps, si Dieu nous continue ses benedictions, & si nous sommes secondez des gens de bien, (le sieur Guers Commissionnsire de Monseigneur de Montmorency Vice-Roy de ce païs de la nouvelle France, porteur de la presente) vous dira de bouche ce que je vous escris, je vous repete donc la prière que je vous fis estant chez vous, laquelle tendait à vous persuader de vous joindre avec nous, vous ne serez pas des moindres, ains le premier & chef de l'entreprise. Nous vous prions d'accepter le tiltre & qualité de Sindic & Procureur du seminaire de Canada, & cependant qu'en France vous aurez soin de nous amasser, nous serons en Canada à prudemment employer le tout, nous vous rescrirons tous les ans par des hommes dignes de foy, comment le tout se passera, & ne croyez pas que ceste charge vous soit à peine pource que, nous trouverons assez de gens de bien, qui feront tout ce que leur commanderez, pour nous seulement nous serions trop heureux si un homme de merite comme vous prenoit la qualité de chef de l'entreprise de Canada, & croyons qu'à vostre exemple plusieurs se rangeroient de nostre part, & ferions des merveilles devant six ans.

L'année prochaine le R. P. Georges retournera en France pour nos affaires, vous cognoistrez quel homme c'est, ce qu'il peut, & l'esperance que nous avons de faire choses grandes, si dés ceste année vous nous voulez ayder, & de joindre vos pieuses volontez avec les nostres vous vous addresserés à Monsieur Houel, lequel ledit sieur Guers vous fera voir, nous restons trois Religieux, Prestres en la nouvelle France avec le F. Oblat que vous avez veu, résolu ne de jamais abandonner ledit païs, ains d'y faire ce que nous pourrons pour le service de Dieu, du Roy & du bien public, ce qui nous releve le coeur est le bon commencement que nous voyons, & l'apparence belle de faire de grands fruicts, si le tout ne reussit pour n'estre secondez nous ne laisserons pas d'avoir gloire devant Dieu, & devant les hommes, je souhaitte avec passion que vous soiez, le premier participant de ce bien.

Nottez s'il vous plaist Monsieur, qu'il y a treize ans que l'habitation subsiste sans que jamais aucuns étrangers & moins encore les Sauvages qui nous desirent, & nous recoivent à bras, ouverts, ayent rien attenté à l'encontre, en laquelle habitation nous avons semblablement une maison & Chappelle, où nos Peres ont faicte depuis six ans & font tous les jours le service Divin pour la consolation des François qui sont en icelle, j'espere des lettres de vous l'année prochaine, qui m'apprendront vostre derniere resolution, cependant nous vivrons dans l'esperance que Dieu fera reussir par vostre moyen cet auguste dessein, & offrirons à sa divine misericorde journellement nos prières pour tous ceux qui y contribueront, & particulierement pour vous, à qui je suis & seray toute ma vie, Monsieur, très-humble & obeissant serviteur en Jesus, Denis Jamet, indigne Commissaire des PP. Recollects de Canada. De Kebec ce 15 d'Aoust 1620.

On peut cognoistre en abregé par cette lettre tout l'estat de nos Religieux en Canada, lequel je déduiray plus amplement cy-apres, mais par ce qu'il est porté en icelle que nos Religieux y ont fortifié nostre maison, faict labourer les terres & nourry du bestail pour nostre Séminaire, qui sembleroit contrevenir à nostre profession, j'ay trouvé à propos de ne vous donner en cela autre responce que celle que ledit sieur grand Vicaire fist à celle cy-dessus, laquelle vous esclaircira de vos doutes, & vous asseurera que la necessité nous y ayant contraint pour y pouvoir eslever & instruire les enfans des Sauvages, & les Peres mesmes en la loy de Dieu, il y a eu du merite, & non du manquement autrement il nous eut fallu tout quitter & abandonner la conversion des Sauvages, qui eut esté une grande faute.




LETTRE DE MONSIEUR
le grand Vicaire de Pontoise, au
Pere Denis Jamet Commissaire
des PP. Recollects en Canada.

Mon Reverend Pere,
J'ay receu vostre lettre dattée de Kebec en Canada du quinziesme Aoust mil six cens vingt, pour responce je vous diray que j'ay grandement admiré la providence Divine, de ce que comme vous me fistes ce bien de me voir icy allant en Canada, je vous feis entendre mon sentiment sur ceste entreprise, & vostre Reverence me tesmoigna avoir le mesme, lorsque nous en traictions & deliberions ensemble à Pontoise, y craignant beaucoup d'obstacles. Dieu neantmoins l'exécutoit exactement en Canada, ce qui est comme un petit miracle qui me faict bien esperer; je loue & remercie nostre Seigneur, qu'avez pratiqué le dire de S. Paul, que je vous avois tant repeté. Prius quod animalè devidè quod spiritale. Ayant une maison à part hors l'habitation, que sera un Convent, où vous & vos Peres & Freres servirez, à Dieu, en l'observance regulière, en priere, contemplations, sacrifice & penitence, & qui pourra servir d'un Seminaire de Sauvages, & d'un lieu pour exercer la charité vers les malades. Et en quatriesme lieu sera une forteresse comme je vous disois. Une remarque que j'ay faict; que anciennement les Monasteres, estoient Convents de personnes religieuses, qui servoient à Dieu jour & nuict, & les jeunes y estoient instruicts comme il se voit en la Regle de S. Benoist, & en la vie de S. Anselme, & estoient aussi hospitaux, ce qui appert en tous les anciens Monasteres, ausquels il y a joint un hospital ou le lieu où il souloit estre, & l'on voit dedans les chartres en ces maisons là, des legs laissez par les fondateurs & bien-faicteurs; tant pour les Religieux, & tant pour l'hospital; puis c'estoient forteresses, pour se prevaloir contre les incursions des ennemis, soit de la part des infidelles ou autres, en signe dequoy nous les voyons encore aujourd'huy clos & fermez de murs crenelez, accompagnez de machicoulis & de tours, qui estoient des fortifications du passé. Nous voyons cela à sainct Denis en France, à sainct Germain des prés, à saincte Geneviesve, au Temple, à sainct Martin des Champs, à Paris, & en plusieurs autres lieux; c'est pourquoy vous devez zeler ces quatre choses soient en vostre maison & faicte très bien de faire cultiver la terre & mesnager pour vous ayder à fournir aux choses necessaires à une telle entreprise, j'en ay communiqué avec des plus celebres Docteurs en Theologie, seculiers & réguliers reformez, lesquels n'y trouvent aucune difficulté ny scrupule nonobstant vostre regle par ce que c'est un ordre & à ceste fin à y planter nostre saincte foy, ce qui ne se pourroit pas faire autrement selon l'experience que vous en avez depuis six ans, que vos Peres sont là, sans y avoir faict beaucoup de fruict faute de prendre ceste voye pour introduire le Cbristianisme au milieu de ses Sauvages, qui ne cognoissent & m'adorent aucune divinité. C'est un desseing tres-auguste, que dis-je, il est tout divin. C'est un oeuvre d'un incomparable mérite, mais aussi il est besoin d'estre particulierement aydé de Dieu, car Nisi Dominus aedificaverit domum in vanum laboraverunt qui aedificant eam. Non est volentis neque curientis miserantis sec Dei, il faut estre tout Apostolique & demander instamment à Dieu. Que faciat nos Idoncos Ministros, pour executer une si haute & divine entreprinse, & que tout ceux qui vous assistent là les François soient pierres visves fondamentales pour le bastiment de ceste nouvelle Eglise que vous voulez assembler là à nostre Seigneur. Il est besoin que leur vie puisse edifier & instruire à salut ces Sauvages, & davantage en vos Sacrifices tenant nostre Seigneur, luy demander misericorde pour ces infidelles, à ce qu'il leur ouvre le coeur pour recevoir la saincte foy & qu'il y prenne pied, comme vous le prenez, pour luy dans leurs terres. Quae adaperiat Dominus cordi illorum in lege sua & in praeceptis suis faciat eos ambulare. Et dresserez vous vos exercices & disciplines à ceste fin, envoyant continuellement des aspirations & souspirs vers Dieu, à ceste intention le demandant à la divine bonté avec prostrations & quelquefois les bras eslevez ou les bras estendus en Croix. Et quand vous sortez, de ces redoutables Autels du grand Dieu vivant, soufflez en la face de ces Sauvages cest esprit de vie, que vous y venez, recevoir, leurs mettant quelquefois vos mains lesquelles viennent de toucher & contratter ces Divins Misteres du précieux corps & sang de nostre Seigneur, les mettant, dis-je, sur leurs testes, d'autre fois leur imprimer au front ce signe terrible de nostre redemption la Croix, car mon Reverend Pere, fidés est domum Dei, he! qui sommes nous pour penser faire un oeuvre & de si importante consequence, ny mesmes un de moindre sans le concours de Dieu. Il nous faut croire que nous y nuyrons plustost par nos pecbez que d'y servir, c'est son oeuvre Domini est salus, Domini est assumptio nostra. Il nous y faut toutesfois employer diligemment & fortement. Qu'elle joye à la mort d'avoir acquis un grand peuple à Jésus Christ. Qu'elle gloire dans le Ciel de tirer aprés soy ces Nations. Je vous rends Infinies graces de ce que vostre Reverence a daigné m'y donner part, m'honorant de la commission que vous m'avez addressée par la vostre, je l'ay acceptée & accepte tres-volontiers m'en jugeant fort indigne, j'en espere toutefois quelque bon succés, veu que Dieu faict ordinairement ses oeuvres de rien, & par de foibles & quasi contraires moyens, comme je suis tel. Et sa divine Majesté, vous ayant inspiré de vous servir de moy en ce S. oeuvre, je luy recommande & faict recommander, par tous ses serviteurs & servantes. Pour le temporel, j'ay baillé à Monsieur Houel 200 escus pour commencer un Séminaire de six petits Sauvages dés cette année presente, lequel s'appellera le Séminaire de S. Charles, au moins que ce grand Reformateur vous protege, je vous envoyrai tous les ans pareille somme pour ce suject, & bien davantage pour vous accroistre & dilater, car j'espere l'année prochaine vous envoyer plus de mil escus. Ledit sieur Houel m'a dit, qu'il vous envoye pour plus de 1200 livres de vivres & commoditez des aumosnes qu'il avoit à vous, c'est un bon serviteur de Dieu, homme d'honneur & de mérite, qui s'employe fidellement & infatigablement pour ceste affaire, Monsieur Guerre vous dira le reste de ce que j'ay faict & feray Dieu aydant, car je suis du tout dédié à vous servir & assister en ceste Apostolique entreprise. Je prie nostre Seigneur la benir & vous conserver longuement & heureusement, pour y travailler fidellement & advantageusement & demeure, Mon R.P. Vostre bien-humble & tres-affectionné à vous servir. Charles des Boues, Grand Vicaire de Pontoise. De Pontoise ce 27 Fevrier 1621.



Comme le R.P. George fut deputé Commis des habitans du Canada vers le Roy, & de la Requeste qu'il presenta à sa Majesté, pour les affaires dudit Canada.

CHAPITRE VII.

JE N'ay point observé ny le temps ny l'année que le R. P. George passa en Canada, ny le sejour qu'il y a faict, non plus que de son gouvernement, mais j'ay remarqué qu'il y estoit en grande estime par les lettres, que le Roy luy faisoit l'honneur, d'escrire, dont on peut inférer de son merite. Or comme les affaires du Canada n'ont jamais esté bien prises & qu'il y a tousjours eu des desordres causez de son premier fondement, qui n'avoit pas esté entrepris par les Marchands pour la gloire de Dieu (comme j'ay dit, en quelque endroit de ce volume.) Le sieur de Champlain & tous les principaux habitans François du Canada, y desirans remedier & apporter quelque ordre dans ces desordres, firent une assemblée générale, en laquelle ils deputerent le R. P. George vers sa Majesté tres-Chrestienne, pour luy en faire les tres-humbles remonstrances, & negotier envers icelle tout ce qu'il cognoistroit estre expedient au bien & à l'advancement du Canada, s'en rapportant à sa prudence, à laquelle ils passerent, acte & procuration autentique pour luy valoir & servir en temps & lieu, dont en voicy coppie qui me servira plus que suffisante de tout ce que j'ay escrit des mesmes desordres qui ont duré jusqu'à la venue de cette nouvelle compagnie qui fait & promet quelque chose de mieux, dont ils auront de la gloire.

SÇACHENT TOUS QU'IL appartiendra. Que l'an de grace 1621, le 18e jour d'Aoust, du Regne de tres-haut, tres-puissant & tres-chrestien Monarque Louys 13e du nom, Roy de France de Navarre & de la nouvelle France ditte Occidentale, du Gouvernement de haut & puissant Seigneur Messire Henry Duc de Montmorency & de Dampville, Pair & Admiral de France, Gouverneur & Lieutenant general pour le Roy en Languedoc, & Viceroy des pays & terres de la nouvelle France ditte Occidentale, de la Lieutenance de noble homme Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine, Lieutenant general esdits pays & terres dudit seigneur Viceroy, que par permission dudit sieur Lieutenant se seroit faicte une assemblée generale de tous les François habitans de ce pais de la nouvelle France afin d'aviser des moiens les plus propres sur la ruyne & desolation de tout ce païs, & pour chercher les moiens de conserver la Religion Catholique, Apostolique & Romaine en son entier, l'authorité du Roy inviolable & l'obeïssance deuë audit Seigneur Viceroy, après que par ledit sieur Lieutenant, Religieux & habitans, presence du sieur Baptise Guers Commissaire dudit seigneur viceroy, a esté conclud & promis de ne vivre que pour la conservation de ladicte Religion, obeïssance inviolable au Roy & conservation de l'autorité dudit Seigneur Vice-roy, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a esté d'une pareille voix deliberé, que l'on feroit choix d'une personne de l'assemblée pour estre deputé de la part de tout le general du pays, afin d'aller aux pieds du Roy, faire les tres humbles submissions ausquelles la nature christianisme & obligation, rendent tous sujects redevables, & presenter avec toute humilité le Cahier du pays, auquel seront contenus les desordres arrivez en ce pays, & notamment ceste année mil six cens vingt-un. Et aussi qu'iceluy deputé aille trouver nostre-dit seigneur Viceroy, pour luy communiquer semblablement des mesmes desordres, & le supplier se joindre à leur complainte, pour la demande de l'ordre necessaire à tant de mal-heurs, qui menacent ces terres d'une perte future, & finallement pour qu'iceluy deputé puisse agir, requerir, convenir, traicter & accorder pour le General dudit pays, en tout & par tout ce qui sera l'advantage dudit pays. Et pour ce tous d'un pareil consentement & de la mesme voix cognoissant la saincte ardeur à la Religion chrestienne, le zele inviolable au service du Roy, & de l'affection passionnée à la conservation de l'autorité dudit seigneur Viceroy, qu'a tousjours constamment & fidellement, tesmoigné le Reverend Pere Georges le Ballif Religieux de l'ordre des Recollects, joint sa grande probité, doctrine & prudence. Nous l'avons commis, deputé, & delegué avec plain pouvoir & charge de faire, agir, representer, requerir, convenir, escrire & accorder, pour & au nom de tous les habitans de ceste terre, suppliant avec toute humilité sa Majesté, son conseil, & nostredit seigneur Viceroy, d'agreer ceste nostre delegation, conserver & proteger ledit R. Pere en ce qu'il ne soit troublé ny molesté de quelque personne que ce soit, ny sous quelque pretexte que ce puisse estre, à ce que paisiblement il puisse faire, agir & poursuivre les affaires du païs, duquel nous donnons derechef pouvoir de reduire tous les advis à luy donnez par les particuliers en un cahier general, & à iceluy apposer sa signature avec ample declaration que nous faisons, d'avoir pour aggreable & tenir pour vallable tout ce qui sera par iceluy Reverend Pere fait, signé, requis, negotié & accordé pour ce qui concernera ledit pays, & de plus luy donnons pouvoir de nommer & instituer un ou deux Advocats au Conseil de sa Majesté y Cours souveraines & Jurisdictions, pour & en son nom & au nostre, escrire, consulter, signer, plaider & requérir de sa Majesté & de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de ceste nouvelle France. Si requerons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs, Gouverneurs, Prelats, Justiciers & tous qu'il appartiendra, de donner assistance & faveur audit Reverend Pere, & empecher qu'iceluy allant, venant ou sejournant en France ne soit inquieté ou molesté en ceste delegation avec particuliere obligation de recognoissance, autant qu'il sera à nous possibles. Donné à Kebec en la nouvelle France sous la signature des principaux habitans, faisans pour le general, lesquels pour autentiquer d'avantage ceste delegation, ont prié le tres-Reverend Pere en Dieu Denis Jamet Commissaire des Religieux, qui sont en ces terres, d'apposer son sceau Ecclesiastique, ce jour & an que dessous, signé Champlain, Frere Denis Jamet Commissaire, Frere Joseph le Caron, Hebert Procureur du Roy, Gilbert Courseron Lieutenant du Prevost, Boullé, Pierre Reye, le Tardif, I. le Groux, P. Desportes, Nicolas Greffier de la jurisdiction de Kebec & Greffier de l'assemblée, Guers Commissionné de Monseigneur le Vice-roy & present en cette eslection, & seellée en placard du scel dudit Reverend Pere Commissaire.

Le bon Pere Georges ayant ses despeches & pris les advis de tout ce qu'il avoit à faire, s'embarqua dans les premiers Navires fretez, pour le voyage de la France, où estant arrivé il employa la vivacité de son esprit, à faire valoir sa commission & remonstrer que si sa Majesté n'avoit un soin particulier du Canada & de contribuer aux frais necessaires, pour pouvoir mettre le pays en bon estat, que jamais on n'en tireroit gloire ny profit non plus que d'une terre abandonnée & deserte, quoy que bonne de soy & de grande esperance, & afin d'y pouvoir plus pressamment persuader le Roy, il luy fait une deduction des richesses du pays en la Requeste & és advis suivans, qu'il luy presenta, lesquels s'il eussent esté accomplis & effectués de point en point, comme on luy avoit faict esperer la nouvelle France seroit à present, un beau & riche pays, & la pluspart de ses peuples convertis, au lieu que ce n'est encor qu'un desert presque inhabité, sinon d'un peuple errant dont la pauvreté & la fainéantise, rendent egallement leur conversion difficile.



AU ROY

Sire,

Les pauvres Religieux Recollects habituez à Kebec en la nouvelle France vous remonstrent tres-humblement, que depuis six années en ça, qu'il a pleu à Dieu se servir de leur ministere soubs l'autorité de vostre Majesté, tant au voyage de cette terre etrangere, descouvertures du pays, qu'en la conversion des peuples plus Sauvages en la cognoissance de Dieu, qu'en leur conversion civile. Ils ont differé de donner leur advis, touchant cette entreprise, jusqu'à ce que l'expérience secondant leur bonne volonté, ils eussent avec tant plus de certitude qu'il importe de ne parler aux Roya que d'affaires bien digérées & meurement considerées, proposer à vostre Majesté ce qui est necessaire en ceste affaire: & bien qu'il semblast estre de leur devoir, dés les premières années de leur sejour audit pays, advertir vostre Majesté de ce qui estoit à faire pour la continuation de cet auguste dessein. Ils ont estimé que les lettres annuelles qu'ils ont escrit depuis leur arrivée suffisoient jusques à ce que le pays & les peuples leur feussent davantage cogneus, afin que selon qu'ils trouveroient tant de la disposition des peuples que des profits que l'on pourroit esperer de la terre, ils jugeassent ce qui seroit plus à propos; or est il qu'à present que la hantise des peuples les a rendus sçavans en leur recherche, & que les voyages qu'ils ont faict de cinq à six cens lieuës dans les terres en la compagnie du sieur de Champlain, Lieutenant sous vostre autorité de Monseigneur de Montmorency Viceroy du pays, leur ont acquis la cognoissance tant desirée des peuples de diverses contrées. Et voyans les grands & manifestes profits, qui peuvent reussir à la gloire de Dieu, augmentation du sceptre & de l'Empire des François, contentement singulier de vostre Majesté & proffit & utilité de tous ses sujects. Les supplians ont jugé estre expedient, voire grandement necessaire de declarer ce que en conscience ils recognoissent estre de toute ceste entreprise afin qu'il plaise à vostre Majesté leur accorder le contenu leur en memoire cy attaché.

Les supplians doncques sont avec la grace de Dieu, SIRE, dans une terre nommée par le commun Canada, mais mieux la nouvelle France, en un lieu appellé Kebec, basty par la diligence & industrie singuliere du sieur Champlain, fort avant dans le fleuve de sainct Laurens. Où ayant sejournez, ils ont appris les richesses de ce quartier & speciallement de ce fleuve accompagné de plusieurs belles & fertiles Isles, peuplé d'une telle abondance de toutes fortes de poissons quelle ne se peut descrire, bordée de costaux plains d'arbres fruictiers, comme noyers, chastagniers, pruniers, cerisiers, & vignes agrestes, avec quantité de prairies qui ornent & embellissent ses vallons, le reste de la terre garny & peuplé de toute sorte de chasse & plus qu'il y en a en France, & avec plus grand proffit en ce que non seulement ils ne manquent de gibier & bestes fauves ordinaires en ces païs, mais ont de plus des Eslans ou orignals, Castors, Renard noirs, & autres animaux dont la pelleterie donne accés & esperance, au bien futur d'un très grand commerce: davantage la bonté de ceste terre a esté de plus en plus recognuë par les voyages que les supplians y ont faict qui leur ont porté la cognoissance de plus de trois cent mille ames desireuses du labourage & faciles d'attirer à la cognoissance de Dieu, pour n'estre liez à aucun culte, par la conduite desquels peuples les fleuves, rivieres, lacs de largeur & longueur indicibles ont esté recognus par les supplians; mais comme le bien ne s'aquiert sans peine, il n'y a point de doute que outre les grands labeurs des supplians, en ses découvertures & leur sejour dans le pays, ce qui leur donne le plus de trouble n'est pas seulement de s'estre trouvé sans assistance d'aucune commodité, ains seulement de vivres par ceux qui sont associez en ce commerce, ausquels seuls faut advouer ceste obligation, mais que ces terres & leur abondance recognues par l'estranger, ils sont en perpetuelle crainte de surprises n'attendans que l'heure que l'on vienne coupper la gorge à tous ceux qui resident audit Kebec. Car il ne faut pas tant s'asseurer aux paupières abatües des Lyons, que l'on ne sçache qu'ils mordent en dormant, & que les ennemis de vostre Couronne, bien qu'ils semblent endormis ne viennent à l'appas de si grandes esperances de gain & de profit. En effect, SIRE, qui ne se hazarderoit de venir posseder une terre si riche laquelle donne de ses flancs des mines de fer & d'acier, qui rendent quarante-cinq pourcent, du plomb trente, du cuivre dix-huict, & qui en promet d'or & d'argent, terre qui donne par usure toutes sortes de semences, & laquelle dés à present donne les matériaux propres pour la construction de toutes sortes, de vaisseaux fournissant le Meirain, Jantes, planchages pour fenestrages & lambris, & de plus les Gommes, Bray & Raisins, en outre la pelleterie cy-dessus mentionnée. Les cendres & la potasse dequoy seul il se peut faire trafic de plus de cent mille escus, & ce qui est plus considerable, un autre qui possederoit ladite terre pourroit de là tenir en bride & contraincte plus de mille vaisseaux de vostre Estat qui vienent annuellement aux pesches dont ils emportent les huilles, les moluës, baleines & saulmons dont vos sujects se fervent. Il est vray que l'approche qu'on faict une fois les Anglais, qui coupèrent la gorge à la flotte des Jesuites accompagnée du sieur de Poitrincourt s'en allans en l'Accadie, donne aux supplians des apprehensions qui leur sont tant plus grandes qu'ils regretteroient de voir le tiltre auguste de nouvelle France changé en un autre, soit de nouvelle Hollande, Flandre, ou Angleterre: car à estimer qu'il y ait rien qui resiste à present à leur entreprise, c'est se flatter en l'attente d'un malheur inevitable s'il n'y est remedié, & bien que cela arrive ce ne sera sans en avoir esté long-temps menacez, sans mettre en ligne de compte les menées & entreprises de ceux de la Rochelle, qui tout les ans apportent armes & munitions aux Sauvages, les animans de couper la gorge aux François, & ruyner leur habitation, ce qui n'est pas peu considerable. Les supplians ont donc jugé estre de leur conscience de donner advis à vostre Majesté de l'interest qu'elle a en la conservation de ceste terre qui promet en la continuation des labeurs precedens un passage favorable pour aller à la Chine, ce qui est autant ou plus facile à conserver & maintenir, SIRE, sous vostre domination, qu'il est aysé à l'estranger imprimer sur le front de la France, une tache perpetuelle & indelebile pour n'avoir sçeu conserver une terre qui estoit à l'augmentation de fa gloire, laquelle conservation dépend de l'entretien de la Religion par l'authorité de la Justice, quand elles y seront toutes deux appuyées & maintenues par la force d'une garnison establie en un fort, qui faut bastir sur la croupe d'une Montagne qui tiendra plus de dix-huict cens lieuës de pays suject, attendu qu'il n'y a aucun abord recogneu que l'entrée dudit fleuve de S. Laurent. Ce qui fera reussir le commerce & le rendra grandement profitable, & par ainsi vostre gloire augmentée & une nouvelle fleur adjoustée à la Couronne Françoise.

Sur ces considerations, SIRE, plaise à vostre Majesté accorder aux supplians le contenu en leurs articles cy attachez pour la conservation dudit pays, accroissement & entretien de la Religion Chrestienne en iceluy, & ils continueront leurs labeurs & leurs prières pour l'Augmentation de vostre Empire & la prosperité de vostre Majesté. Outre que les ames qui seront par ce moyen conduites au Christianisme rendront leurs prieres, leurs biens & leurs vies tributaires de son Sceptre.

J'aurois encores icy descrit tout au long les articles presentez à sa Majesté mentionnez en la susdite Requeste, mais pour estre aussi peu necessaire comme ils ont eu peu d'effet, je me suis contenté d'en poser icy les principales & générales, sans m'arrester à celles des particuliers, qui ne pourroient de rien servir à mon suject, suffit que l'on sçache que sans interest, nos Religieux ont faict tout ce qu'ils ont pû pour le bien, honneur & salut du païs.



Très-humbles remonstrances & mémoires des choses necessaires pour l'entretien & execution de l'entreprise faicte en la nouvelle France presentées au Roy, & du temps qu'elle a esté descouverte.

Comme jamais l'homme ne peut acquerir la fin d'aucune chose que par les moyens propres & convenables à icelle, estant ainsi que le principal but & l'intention particuliere de sa Majesté vise à la conversion des ames, d'où dépend l'augmentation de son Empire & de sa gloire, il est vray qu'il est impossible d'y parvenir que par les moyens essentiels pour l'execution d'une si saincte entreprise, qui sont d'assister la religion de la justice, & toutes deux de la force, l'une ne pouvant subsister sans les autres & toutes trois bien associées se trouvent les pilliers & plus solides fondements d'un Estat. Partant sa Majesté outre plusieurs autres considerations est d'autant plus interessée à la conservation de la nouvelle France, sous son Empire par le moyen de ces trois arcsboutans, que nul autre Prince de la Chrestienté n'y peut rien pretendre, les François en ayant faict les descouvertures depuis cent seize ans, & continué jusques à present, car dés l'an mil cinq cens quatre, les Normands y allerent, au rapport mesme & par l'adveu des histoires estrangeres, & d'aprés eux Jacques Cartier en l'an mil cinq cens trente-quatre &, trente-cinq par l'expres commandement de François Premier. Depuis le marquis de la Roche fist ce voyage en l'an mil cinq cens nonante-cinq poursuivy en l'an mil six cens par Chauvin, qui fist bastir une demeure à Tadoussac, & en l'an mil six cens trois, le sieur de Monts accompagné du sieur de Champlain, qui firent des nouvelles descouvertures & des bastimens és lieux esquels il ne s'en estoit jamais veu, toutefois abandonnées puis aprés jusques en l'an mil six cens huict que le sieur de Poitrincourt avec des Peres Jesuites entreprist le voyage, où ils furent desconfits par les Anglois, qui pensoient triompher des travaux & peines des François. Mais en la mesme année le sieur de Champlain vint donner dans ces terres jusques, au lieu de Kebec, qui est advancé de plus de cent lieuës dans le fleuve de S. Laurens, où il fit l'habitation qui y est à present, & de là passa à plus de six cens lieuës dans ces terres nouvelles, où il a descouvert plusieurs belles contrées habitables dont l'on peut tirer de grandes richesses & commoditez dés à present, en esperer beaucoup plus à l'advenir, d'où se void l'interest que sa Majesté a de se prevaloir de la possession légitime de ceste terre, qui luy est d'autant plus asseurée que par la confession mesme des Cartes estrangeres, ce droict lui est acquis & cedé privativement à tous autres, & de là resulte l'obligation necessaire de sa Majesté à la contribution & assistance esperée pour la manutention de ce païs, qui ne se peut mieux conserver que par ces trois moyens, de la Religion, la Justice & la force, qui y feront (s'il plaist à sa Majesté) establies & par elle entretenues suivant ces articles & mémoires que les pauvres Religieux, Recollects habituez en ladite terre luy en presentent, protestant toutesfois qu'ils ne l'auroient jamais entrepris & d'entrer en une si grande cognoissance d'affaires, que l'on pourroit estimer outrepasser les bornes de leur institution & de leurs voeux, n'estoit la necessité de l'affaire, & qu'il ne se treuve autres personnes dans le païs qui puissent donner ces advis & ayent plus d'interest de faire ces très humbles remonstrances, pour la gloire de Dieu en la conversion des ames & pauvres nations qui s'y perdent sans cognoissance de leur Créateur & sans Religion & culte aucun, joinct à la considération qu'ils ont de l'utilité visible & augmentation asseurée de l'Empire de sa Majesté, qui luy feront agréer s'il luy plaist, ce qui luy est demandé, sçavoir,

Pour le regard de la Religion.

Que defences seront faictes à tous sujets de vostre Majesté, faisant profession de la Religion prétendue reformée d'y habituer ou y entretenir aucunes personnes de quelque nation que ce soit de ladite religion prétendue reformée, sur les peines qui feront jugées raisonnables.

Qu'il plaise à sa Majesté fonder un Séminaire de 50 enfans des Sauvages, pour six ans seulement à raison de 50 escus pour chacun qui seront par an 1500 escus, aprés lequel temps de six ans ils pourront estre entretenus voire un plus grand nombre, du revenu des terres qui seront cultivées pendant le dit temps. Lesquels enfans sont tous les jours offerts aux supplians par leurs parens, pour estre instruits & eslevés en la Religion Chrestienne, & pour ce donner une Abbaye pour le revenu y estre employé, la nourriture des Religieux de ladite Abbaye, & l'entretien préalablement faict.

Qu'il plaise à sa Majesté donner ausdits supplians dequoy avoir des livres, ornemens, ustencilles, meubles, vivres, & dequoy entretenir une douzaine d'hommes pour leur labourer de la terre & entretenir du bestail pendant sesdites six années seulement

Pour le regard de la Justice.

Il est grandement necessaire que sa Majesté accorde que la justice y soit exercée avec tant plus de puissance que les commencement des peuplades sont plus importans, afin d'eviter les reproches de nos voisins, & aussi pour ne permettre que sous l'authorité de sa Majesté il se commette des voleries, meurtres, assassinats, paillardise, blasphemes, & autres crimes des-ja par trop familiers, entre quelques François habitans en ladite terre &c.

Et pour le regard de la Force.

Celle cy estant l'humeur radicalle qui soustient les deux precedentes. Il plaira au Roy de donner dequoy bastir un fort dans le pays, une Tour à Tadoussac, lieu qui est l'unique abord des vaisseaux, & l'entretien pour six ans d'une garnison de cinquante hommes propre pour la construction & conservation dudit fort.

Finalement qu'il plaise au Roy donner au sieur de Champlain de son Arsenal des canons, poudres & munitions & augmenter son authorité & ses pensions de luy & sa famille, son appointement de deux cens escus n'estant suffisant pour un tel entretien, &c.

Voyla tout ce qui est des principales affaires que le R. Pere Georges negotia au Conseil & avec les Gens du Roy après en avoir parlé à sa Majesté & presenté les Articles cy-dessus, mais qui ont autant advancé le Canada qu'on a contribué à l'exécution & accomplissement d'icelles.



Voyage des Peres Guillaume & Irenée Recollects pour le Canada. D'un Sauvage baptisé & mort sur mer, & de quelques ceremonies des Montagnais pour les malades.

CHAPITRE VIII.

LEs visites des Superieurs dans les Ordres sacrez sont tellement importantes & necessaires que sans icelles, l'ordre delaisse d'estre ordre & se pervertit par ce delaissement. Ce fut la raison pour laquelle nos Peres assemblez au Chapitre tenu l'an 1622 firent eslection du R P. Guillaume Galleran pour Commissaire du Canada auquel on donna pour Compagnon le R. P. Irenée Piat qui dés long-temps desiroit s'employer à la conqueste des ames des pauvres Sauvages. C'estoit un choix qu'on ne pouvoit faire meilleur, & qui eut fait beaucoup s'il eut esté bien assisté, mais sa Majesté, ny contribuant rien, ou fort peu, les marchands n'ont pas eu assez de puissance non plus que de bonne volonté pour parfaire un si grand oeuvre que de reduire ces peuples & rendre le païs florissant, comme il se pourrait faire si on y employoit les despences superflues qui se font icy tous les ans, en ballets, jeux & banquets, & en tant d'habits mondains, qui montent jusques à l'excés, d'où, sensuit la ruine de beaucoup de bonnes familles.

Avec la benediction du R. P. Provincial ils s'acheminerent à Dieppe environ la my May, où ils furent favorablement receus dans les vaisseaux par le sieur Guillaume de Caen General de la flotte bien que de contraire Religion, car au reste il est homme poly, libéral & de bon entendement sçachant parfaictement bien commander en mer. Une chose en leur voyage leur fist grandement admirer la divine providence en l'ordre qu'il tient voulant sauver les hommes, Il y avoit un an & plus qu'un Sauvage Canadien avoit esté amené à Dieppe lors qu'estant tombé malade il desira s'en retourner en son pays en la compagnie de nos Peres, sans pour cela monstrer aucune inclination pour le Baptesme.

Estant embarqué il eut de merveilleuses tentations ou plustost imaginations qui augmentoient grandement son mal. Il eut opinion que e Maistre du vaisseau le vouloit faire mourir, de manière que s'il remuoit une corde il croyoit que c'estoit pour le pendre, & s'enfuyoit se cacher au fond du Navire, s'il alloit à luy il pensoit que c'estoit pour le jetter dans la mer & se prenoit à crier, & par ces continuelles inquiétudes d'esprit il se mit si bas & s'afoiblit de telle forte qu'il fut contraint d'en garder le lict, & chercher remede à sa santé, mais qui fut tout extraordinaire, car s'imaginant que mangeant beaucoup & incessamment seroit le vray moyen de sa guarison, il crioit tousjours à la faim, mangeoit sans relâche, & empiroit à mesure qu'il croyait se mieux porter du corps, tandis qu'interieurement Dieu illuminoit son ame & le tiroit des tenebres pour le mettre à la grace.

Le Père Irenée qui avoit pris soin de luy, l'oyoit souvent plaindre la nuit & s'escrier en son patois François qu'il escorchoit au moins mal: Moy pourquoy point Chrestien, moy pourquoy point Baptisé, & est à noter qu'estant en France il avoit esté souvent sollicité des Huguenots d'embrasser leur pretendue Religion, ce qu'il ne voulut jamais faire, Dieu le reservant pour son Eglise & pour son Palais celeste, où les Heretiques n'ont aucune part ny ceux qui sont hors de l'Eglise, car hors icelle il n'y a point de salut.

Le Pere Irenée le voyant si perseveremment demander le S. Baptesme, creut qu'il y avoit là quelque chose de Dieu & qu'il ne devoit point negliger cette ame laquelle la divine Majesté vouloit sauver, la difficulté estoit de luy faire entendre les mysteres de nostre S. Foy, & tirer de luy la confession, d'un Dieu mort pour nous en Croix, mais il n'y avoit point là de truchement qui le pû faire, pour ce, comme j'ay dit ailleurs, qu'ils n'ont point de mots propres pour leur faire entendre nos mysteres, & si le pauvre malade sçavoit fort peu de François.

Le Pere luy fist neantmoins comprendre au mieux qu'il pu, plus par signes que par paroles, car Dieu n'oblige pas à l'impossible, aprés quoy il luy presente une Image du crucifiement de nostre Seigneur, qu'il prist avec grande reverence en ostant son bonnet, & la mist auprés de luy, & souvent luy faisoit la mesme reverence; mais ce qui estoit de merveilleux, est que jamais il ne mangeoit qu'il ne joignit premierement les mains & remuoit les levres comme faisoit mon grand Sauvage Huron, il s'armoit du signe de la S. Croix & disoit humblement ces divines paroles, Jesus ayez pitié de moy.

Et comme il se sentit diminuer de force & en des apprehensions de mourir sans avoir receu le S. Baptesme, il recommença de plus bel & avec des afections plus pressantes à prier qu'on eut à luy donner, autrement qu'il estoit perdu. Le Père Irenée luy fit dire par le Truchement qu'on apprehendoit que si nostre Seigneur luy rendoit la santé, qu'il retournast derechef vivre en son ancienne vie Sauvage & delaissast là le Christianisme, il protesta que non, & qu'il vouloit vivre & mourir en nostre saincte Religion.

Là dessus on prist asseurance du General qu'il contribueroit à sa nourriture s'il revenoit en convalessence, peur que la necessité le contraignit de retourner à son ancien poste; c'est à dire vie barbare, puis on le baptisa. Chose admirable le Pere Commissaire ne luy eust pas plustost conferé ce Sacrement aprés un acte de contrition qu'on tira de luy, qu'il rendit son ame à Dieu le Créateur comme s'il n'eust attendu que cette application pour passer de cette vie en l'autre: Ce qui me faict dire avec S. Paul, ô grandeur des merveilles de Dieu, combien vos voyes sont inscrutables, voicy un Sauvage qui sort de son pays, il tombe malade, il est baptisé, il meurt & le voyla sauvé plus heureusement que beaucoup de Chrestiens qui vivent & meurent en infidels.

Le corps ayant esté ensevely & exposé honnestement sur le tillac, les Peres dirent L'Office & les prières accoustumées, aprés lesquelles il fut jetté dans la mer une grosse pierre attachée à son pied pour le faire couler au fond: il n'y eut qu'une seule chose en quoy on manqua, qui fut de n'avoir retenu de ses cheveux & de ses ongles, mais de ses cheveux principalement selon qu'ils ont de coustume, pour les monstrer à ses parens & à tous ceux de sa Nation, à fin de leur oster toute sinistre opinion qu'on l'eust tué ou submergé, car comme ils sont assez soupçonneux d'eux mesmes, il ne falloit que ce manquement là, pour les mettre en rumeur: (nous dirent quelques Sauvages de nos amis) on ne laissa pas neantmoins de faire des presens aux plus prochains parens du deffunct, pour leur oster tout suject de plainte, & nous mettre en asseurance de ce costé là.

Tandis qu'on estoit occupé à l'enterrement du deffunct le Navire suivoit sa routte & advança jusques à Tadoussac où ils arriverent fort heureusement, sinon qu'ils frayerent une roche entrant au port, qui les pensa perdre, dequoy eschappez, ils rendirent graces à Dieu & mouillerent l'anchre pour le repos d'une si longue navigation, pendant laquelle le P. Guillaume resta toujours sain & gaillard, & le P. Irenée au contraire presque tousjours malade & incommodé, voyla comme tous n'ont pas une mesme grace naturelle ny la force & vertu de pouvoir supporter l'air de la mer & la violence des tourmentes qui causent à la pluspart des maux de coeur fort grands, lesquels neantmoins se guerissent en abordent la terre, si plustost ils ne quittent, comme ils font, & puis reviennent, mais souvent avec de furieux vomissemens.

Le R.P. Guillaume monta à Kebec dans les premières barques & de là à nostre Convent, & le P. Irenée resta pour les dernieres afin d'assister tousjours les passagers & personnes Catholiques. Il trouva là une fort grande Croix que depuis quelque-temps nos Religieux avoient fait faire pour l'y eslever en signe de Victoire, mais les grands debats survenus entre les Navires des deux societez en empescha l'exécution jusques à l'arrivée dudit P. Irenée qui la benist solennellement & la fit eslever à l'ayde des hommes que Monsieur le General luy presta. Il y eut des Huguenots mesme qui s'y employerent d'affection, pendant que d'autres plus pervers se mocquoient. Ils édifièrent aussi une Chapelle de rameaux d'arbres, où ledit Pere dit la S. Messe au grand contentement de son ame & tous les bons Catholiques qui se trouverent là presens. Le Sieur de Caen ayant donné l'ordre necessaire à Tadoussac, partit pour Kebec avec le P. Irenée, lequel après un peu de repos, voulut se rendre miserable avec les miserables & aller hyverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue; car c'est le principal suject pourquoy on s'y abandonne, & pour cest effect, il contracta amitié avec un barbare qui luy sembloit honneste homme, lequel après quelque petit present, luy promist place & nourriture dans sa cabane avec tout son emmeublement qui consistoit simplement en deux buches de bois, l'une pour luy servir de chevet & l'autre pour luy servir de cloison & le separer aucunement des autres, qui ont accoustumé de coucher tous pesle mesle les uns parmy les autres sans separation.

Voyla donc le bon Pere logé, mais en tel lieu qu'on ne voyoit que pauvreté, le Ciel estoit sa couverture & la terre nue son lict mollet: pour toute vaisselle il n'avoit que son escuelle d'escorce & sa cueiller, & le reste estoit bien peu de chose, encor se sentoit il bien-heureux, ô mon Jesus d'avoir rencontré un si bon hoste.

Mais il arriva par malheur peu de jours aprés sa venue une maladie inopinée au frere de ce Sauvage, pour laquelle il fallut faire alte au milieu des bois par l'espace de dix ou douze jours, pendant lesquels on chercha par tout des remedes à ce mal qui ne pû estre si-tost guery, car les Medecins ny les Apoticaires n'y sont pas là des plus sçavans. Il fallut donc avoir recours à l'Oracle & voicy comment: Le bon homme fist dresser au milieu de sa cabane une espece de tour ronde avec des pieux picquez en terre redoublez en dehors avec des couvertures & des escorces de bouleaux pour la rendre noire & obscure car le diable fuit par tout la lumiere.

Cela estant faict il fit entrer dedans un Maistre Pirotois ou Magicien, pour s'informer du diable qui avoit donné ce mal à son frere, afin de l'en punir & guarir le malade par le moyen de ceste punition, car ils sont tellement superstitieux en leurs maladies, qu'ils croyent qu'elles leurs sont ordinairement données par autruy ou causées par le malin esprit, qui en effect leur en donne souvent d'imaginaires, qui se guerissent par des pareilles imaginations, & voyla ce qui met le diable en crédit.

Or le bonhomme ne faisoit pas moins des siennes pour descouvrir les auteurs de la maladie de son frere, que le Maistre Pirotois dans sa petite tour, car il faisoit des gestes & des grimasses admirables, il se demenoit, il se frappoit le visage avec une forme de tambour de basques dans lequel y avoit quelque petits cailloux ou grains de bled d'Inde, & au dessus estoient depeintes des figures de diable; il heurloit il tempestoit, & faisoit des cris espouvantables, qui eussent faict peur à des personnes peu asseurées & encores moins accoustumées à ces charivaris, & puis tout à coup l'un & l'autre faisoient des pauses & demeuroient un petit espace de temps dans un profond silence, au milieu duquel le malade interrogeoit son médecin de l'autheur de son mal, qui luy en contoit à plaisir & tousjours des bourdes qu'il sçavoit gentiment controuver en charlatan raffiné.

A la fin aprés avoir encor bien tintamarre & faict des invocations à ce demon, il fut conclud par le Pirotois que le mal avoit esté donné par un Sauvage fort esloigné de là, surquoy resolution fut prise qu'on l'envoyeroit tuer par l'un des freres du malade (car ils estoient plusieurs) afin de tirer par ceste mort, la vengeance de sa malice & la guerison du malade comme j'ay dit. Voyla comme le diable se joue de ses pauvres miserables, & comme par les pernicieux conseils, il les destruict de sorte qu'ils ne peuvent mesme multiplier ny croistre en nombre à cause de ses tueries, non plus qu'en lumière & cognoissance de leur mal-heur.

Le Pere Irenée estonné d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modérer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy vn peuple gentil) il quitta là tout & s'en retourna au Convent pour y cathechiser les François, n'ayant pû assez tost corriger les barbares qu'il faut supporter & souvent dissimuler leur façon de faire avec une grande patience & douceur d'esprit, attendant le temps propre pour recueillir le fruict de la charité, car les forteresses du diable ne se prennent pas du premier coup n'y toujours avec violence.

C'est une methode de laquelle nous usons mesme parmy les gros Chrestiens, car d'abord allez parler de Dieu à un homme grandement avare ou addonné à ses plaisirs, il vous rebutera & tournera le dos, il y faut apporter de grandes precautions, encor a on bien de la peine de gaigner quelque chose sur leur esprit en dissimulant leur deffaut. Il me souvient à ce propos d'un certain gentil homme autant avare et indevot que sa femme estoit pieuse & saincte. Il fuyoit les Religieux & sa femme les accueilloit. Il ne parloit que d'escus & sa femme que de vertus, bref les Religieux ne pouvoient avoir d'entrée chez luy qu'il ne leur tournast aussitost les talons, peur qu'on luy parla des choses de son salut, ou de faire quelque aumosne aux pauvres, qui ne voyoient que Madame.

Il arriva neantmoins que nous l'abordames un soir comme il estoit à table, de se retirer il ny avoit point d'apparence, ni nous de coucher devant la porte estant en si bonne maison, donc par ceremonie il fut contrainct de nous offrir le couvert, car il cognoissait nostre ordre. Or que croyez vous quelle fut sa première pensée, elle fut justement de nous dire qu'il eut bien desiré que les douze plus gros de ses villageois fussent convertis en or enfermez dans sa cave. Voyla un merveilleux souhait & qui sentoit bien de son avarice, & tout le reste de son entretien ne fut que de semblables discours & des guerres où il avoit vieilly; mais la conclusion en fut tres-bonne aprés nos applications & ses reflections, car il nous fit promettre un soing de le voir plus souvent & de prier Dieu pour luy, puis nous conduit luy mesme dans la chambre & nous fist faire du feu, ce qui ne luy estoit jamais arrivé, dequoy Madame joyeuse au possible rendit graces à Dieu de la conversion de son mary qu'elle, n'avoit jamais veu dans une si grande devotion.



Des travaux de nos Religieux allans à l'Eslan, & à un second voyage que fist le Pere Irenée aux Sauvages où ils observerent quelque ceremonies pour avoir bon vent.

CHAPITRE IX

LE Pere Joseph voyant le P. Irenée plustost de retour qu'il n'esperoit, prist luy mesme sa place & s'en alla passer le reste de l'Hyver avec les Montagnais, afin de gaigner tousjours temps & disposer aucunement ce peuple de grossier au bien qu'on desisoit d'eux. Or il ne fut pas long-temps que les Sauvages prirent plusieurs Eslans, desquels ils en dedierent un pour nos pauvres Religieux de Kebec, qu'ils envoyerent advertir par un de leurs hommes pour le venir querir à dix ou douze lieuës de Kebec.

Le P. Irenée y voulut aller avec nostre bon frere Charles, & quelques François que leur presta le sieur de Champlain. Il faisoit pour lors un fort grand froid, le temps fort serain & la terre par tout couverte de cinq ou six pieds de neiges, c'est ce qui les contraignit aprés avoir faict provision d'un peu de galettes pour vivre en chemin, de s'accommoder chacun d'une paire de raquettes attachées sous leurs pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & avec cela ils se mirent à la suitte de leur Sauvage qu'ils ne perdoient point de veue, à cause qu'il n'y a aucun sentier ny chemin en tout le pais.

Mais comme il alloit un peu trop viste pour de pauvres Religieux & n'avoit pas la discretion de considerer que nos habits nous sont fort incommodes à marcher pendant les vents & le mauvais temps; le Pere ordonna qu'il iroit le dernier & le plus mauvais marcheur le premier, & avec cest ordre ils allèrent plus commodement & allegrement.

En tout le chemin ils ne trouverent ny maison ny taverne pour se chauffer, & pour leur nourriture il fallut se contenter d'un peu de leurs galettes, car il la falloit menager, pour qu'il en restat jusques à la fin du voyage. La réception que leur firent les Sauvages estoit plus accompagnée de complimens que de bonnes viandes, car estant jour de jeusne, il leur fallut aller coucher sans soupper pour n'y avoir ny poisson ny castor pour les regaler, la chair d'Eslan dont ils avoient à foison n'estant pas pour pareil jour.

Le matin venu rien ne les empêcha de s'esveiller que le travail du chemin qui les avoit un peu assoupy & appesanty. Aprés qu'ils eurent prié Dieu, les Sauvages leur donnèrent à chacun un morceau de la beste qu'ils accommoderent à part, chacun dans un morceau de la peau & des vieilles couvertures qu'ils avoient apportées, puis ayans proprement liez leur pacquets, chacun traisna le sien avec une corde par dessus les neiges, qui est une bonne invention, car de les porter sur le dos il eut esté bien difficille & quasi impossible.

Si le temps n'eust point changé ils n'eussent eu que demy mal, mais quatre ou cinq heures aprés qu'ils furent partis, il s'esleva un si grand vent avec des pluyes si fascheuses, qu'elles leur gasterent tout le chemin; puis la nuict survenant il leur fallut loger emmy les bois dans un trou qu'ils firent au fond des neiges, où ils avoient l'eau qui les incommodoit autant que la pluye qui faisoit fondre la neige pour leur repas ils eussent bien pu cuire de la viande, mais ils n'avoient ny pain, ny sel, & mouroient de froid; de maniere qu'ils passerent la nuict fort esveillez, & dans un extreme soucy comment ils passeroient le lendemain la riviere qui commençoit à lascher & les neiges à se fondre, ce qui rendoit le chemin presque insupportable à gens chargez, & si mal accommodez.

Ils n'eurent pas à peine passé ceste riviere qui conduit au Saut de Montmorency & le bois en suitte, que le temps se changeant, ils furent accueillis d'un froid si extreme accompagné d'un vent impetueux qui roulloit la neige par monceaux, qu'ils en penserent estre au mourir. La peine leur en estoit double, car avec leurs raquettes ils ne pouvoient marcher sur les glaces du grand fleuve, & sans icelles ils ne pouvoient passer les grands monceaux de neiges qui leur bouchoient le passage de manière qu'ils se trouvoient fort empeschez.

Le bon frere Charles qui sembloit le plus robuste, fut neantmoins le premier abbatu, car il demeura comme immobile presque sans sentiment, dequoy s'appercevant le Pere Irenée, tout mal qu'il estoit courut à luy pour le consoler & l'exhorter de prendre courage, non toutesfois si efficacement que l'Ange le bon Helie accablé de lassitude sous un genievre, lorsqu'il fuyoit la persecution de Jesabelle, & ayant trouvé un petit morceau de pain dans sa pochette, gellé & dur comme pierre, il en escrasa un petit entre deux cailloux qu'il luy fist avaller pour luy faire revenir le coeur, & en effect cela luy profita.

Apres quoy ils en trouverent un autre couché de son long sur la neige, lequel ils remirent sus pieds au mieux mal qu'ils purent, non sans beaucoup de peine: car en fin ne pouvant quasi se soutenir, ils furent contraints de trainer son pacquet & prendre part dans son travail, tellement que les malades aydoient aux infirmes, & ceux qui estoient bien empeschez à traîner leur fardeau, portoient encore celuy des autres, & ne falloit point marchander, ains tousjours peiner, afin qu'en agissant du corps, le froid & le vent ne les fist geler tout debouts.

Mais, ô bonté divine, qui n'abandonnés jamais les vostres jusques au dernier point, alors qu'ils pensoient estre perdus vous les secourustes par le moyen du bon Pere Paul Huet comme je diray presentement. Ce bon Religieux ayant dit les Vespres à la Chapelle de Kebec, comme nous avions accoustumé toutes les Festes & Dimanches, monta sur la montagne prochaine pour voir s'il descouvriroit nos voyageurs comme il fist de fort loing. Les ayans apperceus comme un autre Abraham qui se tenoit sur les chemins pour accueillir les pelerins, il accourut promptement au Convent prendre un peu d'eau de vie avec un peu de vin que l'on garde exprés pour semblables necessités, qu'il leur porta en grand haste, & à mesure qu'il en rencontroit quelqu'un, il luy donnoit un peu de ses rafraischissemens & le consoloit au mieux qu'il luy estoit possible jusques au Pere Irenée, qui estoit des derniers, auquel ayant donné un peu de vin, comme revenu d'une extase, les larmes luy en tombèrent des yeux à grosses gouttes, ou d'ayse, ou d'estonnement, car comme il m'a dit luy mesme, ce petit doigt de vin tres-rare dans le pays, fist comme un miracle en luy, le changeant tout en un autre homme, & de plus le bon Pere Paul se chargea de son pacquet jusques au Convent, où ils arriverent sur le soir fort heureusement, à leurs maux passez prés.

Il est très-véritable que Dieu faict des graces particulières à ceux qui vont entre les infidelles qu'il ne faict pas à ceux qui demeurent en leur maison, & sans icelles il ne seroit pas possible d'y subsister, ny de pouvoir resister long-temps à tant de travaux & d'austeritez, que de pauvres pieds nuds, pauvres Evangeliques, & pauvres en tous les biens & commoditez de la terre, sont contraints d'y souffrir journellement. Je confesse que je ne pourrois pas vivre ici un mois sans tomber malade, comme j'ay vescu parmy les Hurons un an entier en pleine santé, & que s'il y avoit des Religieux par deça qui vescussent de la sorte, tout le monde les auroit en admiration, mais il n'y en a point qui en approchent.

Le Pere Irenée projetta un autre voyage le long du grand fleuve vers les contrées de Tadoussac, pour y sonder le coeur des peuples qui l'habitent, & voir s'il y pourroit faire quelque chose pour leur salut, autre que celuy de son voyage precedent, mais qui ne luy reussit guère mieux à son extreme regret. Il se mist donc sous la conduite de son Sauvage ordinaire, lequel avec tout plein d'autres y devoient descendre dans deux chalouppes de compagnies. Les sieurs de Champlain & du Pont Gravé leur firent à tous present de quelques galettes afin qu'ils prissent un soin, particulier dudit Pere, & en donnerent encor d'autres pour luy particulièrement, lesquels ils mesnagerent comme les Hurons firent de mon biscuit, car sitost quelles furent en leur possession, ils se mirent après, & le jour & la nuict, & ne cesserent point que tout ne fut dissipé & mangé jusques aux miettes.

De remède à cela il n'y en a point, il faut laisser manger son bien, & ne dire mot pour ce qu'autrement ils vous appelleroient Oustey, avare & chiche, il vous est neantmoins permis de faire comme eux, & user de vos biens avec eux, mais tous ne peuvent vivre comme les bestes, qui mangent le jour & la nuict pendant qu'elles ont dequoy, & par ainsi il faut laisser passer la feste sans en estre, encor qu'elle soie à vos despens.

Prevoyant ce mauvais mesnage j'avois serré un peu de biscuit dans un petit sac que je tenois, caché soubs mon manteau pour me servir dans la necessité, mais il fut bientost descouvert & mangé sur le champ, & par ainsi nous demeurasmes à deux de jeu, aussi bien pourveus l'un comme l'autre, d'un rien du tout, sinon du maïs qu'ils avoient cachez par les champs en descendans; & voilà comme ils seroient bons frères Mineurs s'ils estoient bons Chrestiens, car ils ont bien peu de soin du lendemain, s'appuyans sur la divine Providence, qui nourrit les oyseaux du Ciel.

Il y a une chose à remarquer en eux, que lors qu'ils ont peur, ou songent à quelque malice, ou bien qu'ils prevoyent quelque danger ou péril, c'est alors qu'ils chantent principalement, tellement que l'on peut prendre à mauvaise augure quand les Sauvages chantent seuls par les bois, ou à la campagne, sinon que ce soit pour un simple divertissement d'esprit, comme ils font quelquefois.

Au premier giste que ce bon Pere fist avec ses Sauvages, il leur fallut entrer dans les fanges jusques à my-jambes, pour ce que leurs chalouppes ne peurent aborder la terre ferme, qui estoit bien avant dans les marests, & puis le mauvais temps, le froid, & les pluyes en rendoient le lieu quasi inaccessible. Le bon naturel du Sauvage du Pere fut remarquable, en ce qu'ayant une espece de bas de peau d'Eslan aux jambes, il les vouloit deschausser pour luy faire prendre, & le deffendre aucunement du froid qu'il luy voyoit souffrir, mais il l'en remercia bien humblement, aymant mieux qu'il s'en servit luy-mesme, que luy qui faisoit profession d'aller pieds nuds & vivre en Apostre.

Le Sauvage le pria, donc de s'arrester là, pendant qu'il yroit dans le bois prochain, d'où il rapporta son col chargé de busches, qu'il accommoda dans les plus mauvais endroits par où le Pere devoit passer pour gaigner la terre ferme, & arriver au lieu où l'on devoit cabaner. Voyez un peu je vous prie le bon naturel de ce Sauvage, & combien nous serons blasmables devant Dieu de nostre peu de charité.

Estoit-ce pas encore une action bien louable au fils du Capitaine la Foriere, lequel voyant le pauvre Pere Joseph le Caron fatigué du mauvais chemin & presque transi de froid, le pria de tenir le devant afin de marcher plus à l'ayse, & trouvant des lieux propres, il luy allumoit du feu pour le reschauffer, & luy rendoit tout le service possible à un pauvre Sauvage: je ne sçay ce que vous en penserez, mais j'ay receu tant de secours d'aucuns, que je ferois plus volontiers le tour du monde avec eux, qu'avec beaucoup de Chrestiens & d'Ecclesiastiques mesmes.

Le Pere Irenée estant esveillé partit de ce marest avec ses Sauvages pour Tadoussac où ils arriverent à nuict close avec bien de la peine, tant à cause du mauvais vent, que pour la difficulté qu'ils eurent de doubler la riviere du Saguenay, & d'aborder les barques Françoises qui estoient là à l'anchre attendant la flotte de France qu'on esperoit dans peu de jours.

Or le lendemain les Sauvages du Pere ayant esté abouchez par un autre plus grand nombre qui estoient là, attendans d'autres de leurs amis pour aller la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de renvoyer ledit Pere dans son Convent jusques à un autre temps qu'ils le reprendraient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre, marry que son voyage ne luy avoit mieux succedé.

Ces Montagnais allèrent le jour & la nuict tandis qu'ils eurent le vent propice, mais leur ayant manqué ils prirent terre, & dresserent une suerie pour purger leurs mauvaises humeurs (j'en ay descrit la méthode au second livre de ce volume) pendant que le Pere accommodoit à part sa petite cuisine qui ne luy reussit guere bien. Il avoit un petit pacquet de ris qui est la meilleure provision que l'on puisse avoir entre les Sauvages, il s'estoit aussi muny d'un petit chaudron à Kebec pour luy servir, mais il fut bien tost égarré, non sans soupçon qu'il luy eust esté enlevé par les Sauvages, & fallut qu'il se servit d'un des leur qui leur servoit à faire griller des pois, mais qui rendit son ris d'un si mauvais goust, qu'il ne fust possible à personne d'en pouvoir manger, non pas mesme les chiens pour affamez qu'ils fussent, ce fust là le moyen de coucher à la légère, & n'estre point trop assoupis le matin.

Les sauvages en leur suerie, firent d'une pierre deux coups, car parmy les chants qu'ils y font d'ordinaire, ils y en adjousterent d'autres, avec de grands tintamarres & des chimagrée dignes de leurs personnes, pour obtenir un vent propre à leur navigation. Durant ce temps là deux jeunes sauvages estoient en sentinelle, pour prendre garde au vent, lesquels peu d'heures aprés accoururent promptement à la cabane ou se tenoit le Sabbat, disant, Cessez, cessez, voilà bon vent & tous cesserent, & se resjouirent du secours de leur Manitou, disans au Pere que ce n'avoit pas esté son JESUS qui leur avoit envoyé un vent si souhaitable, mais leur bon Manitou, par le moyen de leur ceremonies.

Dieu, qui est jaloux de son honneur les fist bien-tost repentir de leur trop prompte venterie, car ils ne furent pas à deux ou trois lieuës de là, qu'il s'esleva un vent si impetueux & extraordinairement contraire & violent, qu'ils penserent tous perir, & furent rejettez d'où ils estoient partis, heureux d'avoir pu gaigner terre, où ils eurent tout loisir de penser au peu d'effect de leur cérémonie, comme au pouvoir de nostre Dieu, qui seul leur pouvoit donner le temps qu'ils desiroient, ainsi que leur fist entendre le Pere en la revenche qu'il eut respondant à leur folle croyance.

Puis il leur dit, Vous avez eu recours à vostre Manitou pour avoir un vent propre, & il vous en a donné un contraire & vous a trompé. Or à present ayons recours à Jesus, & vous verrez qu'il nous exaucera & fera paroistre son pouvoir par dessus tous les Demons, ce qu'ils firent en la personne dudit Pere, & Dieu tres-bon, qui veut estre recognu, prié, & adoré de ses créatures, leur en donna un en bref tres-excellent, par le moyen duquel ils se rendirent allegrement à Kebec, comme s'ils y eussent esté conduits de la main d'un Ange, d'où le Père Irenée ayant appris que je revenois des Hurons, vint au devant de moy dans un canot de Montagnais, où il faillit à se perdre par la faute de son Pilote qui dormoit lors qu'un coup de vent l'eut fait tourner s'en dessus dessous, si le cordeau qui gouvernoit la voile ne se fust rompu par la violence du vent.


Fin du premier Livre.



HISTOIRE

DU CANADA

ET

VOYAGES DES PERES

RECOLLECTS EN LA

nouvelle-France




LIVRE SECOND.

Commencement du voyage de l'Autheur pour les Hurons. Rencontre d'un Pirate Holandois, & du danger qu'ils coururent estant eschouez.

CHAPITRE I.

ostre Congrégation se tenant à Paris, nos Peres touchez & illuminez de cest esprit divin qui conduit les Apostres entre les peuples Gentils, donnèrent ordre au Pere Nicolas Viel & à moy, d'aller secourir nos frères qui seuls avoient là mission de la conversion du Canada, pendant que d'autres se disposoient pour les lieux Saincts que nos frères, ont en leur gouvernement avec plusieurs Convents en Levant, où ils ont liberté de servir Dieu, mais avec peine à cause de l'avarice du Turc, qui leur fait souvent des avanies. Comme enfans obeïssans & sujects de la S. Eglise, aprés nous estre recommandez à Dieu & invoqué la benediction du sainct Esprit, nous fumes recevoir celle de Monseigneur le Nonce residant à Paris, lequel approuvant nostre zele & favorisant nostre pieux dessein, nous octroya toute l'authorité & puissance qu'il pouvoit avoir dans l'estendue de toutes les terres Canadiennes, s'offrant encores de luy mesme d'en escrire à & Saincteté & d'obtenir d'elle'pour nous la benediction Apostolique & tout pouvoir de sa part par une bulle expresse, si le Navire fretté & desja tout prest à faire voile, ne nous eut contrainct à un humble remerciement, & nous contenter de sa bonne volonté, & du pouvoir que nous donnoit sa Seigneurie, sans nous mettre en peine d'autre escrit.

Munis de la benediction, des Conseils & de l'authorité d'un si grand Prelat, nous receumes aussi celle de nostre Reverend Pere Provincial & partisme de nostre Convent de Paris le 18e jour de Mars l'an 1613 à l'Apostolique, à pied & sans argent selon la coustume des pauvres Mineurs Recollects, & arrivasmes à Dieppe en bonne santé, où à peine pûmes nous prendre quelque repos, qu'il nous fallut embarquer le mesme jour peu avant my-nuict, avec un vent assez bon; mais qui par sa faveur inconstante, nous laissa bien-tost, & fusmes surpris d'un vent contraire joignant la coste d'Angleterre, qui causa un mal de mer fort fascheux à mon compagnon qui l'incommoda grandement, & le contraignit de rendre le tribut ordinaire à la mer qui est l'unique remede & la guerison de ces indispositions maritimes. Graces à nostre Seigneur nous avions des-ja scillonné pour le moins cent lieues de mer avant que je me ressentisse beaucoup de ces fascheuses maladies, mais aprés je m'en trouvay tellement travaillé qu'il me sembloit n'avoir jamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant trois mois six jours de navigation qu'il nous fallut (à cause des vents contraires) pour traverser ce grand & espouventable Occean, & arriver à Kebec, demeure des Mineurs Recollects.

Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller necessairement & passer devant la Rochelle à la rade de laquelle nous nous arrestames deux jours, pendant lesquels nos gens allèrent negotier en ville pour leurs affaires particulieres. Il y avoit là bon nombre de Navires Hollandois tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, & à la riviere de Suedre proche Mareine, nous en avions des-ja trouvé en chemin environ 30 ou 40 en diverses flottes, & aucun n'avait couru sus nous, entant que nostre pavillon nous faisoit cognoistre: il y eut seulement un Pirate Holandois qui nous voulut attaquer & rendre combat, ayant des-ja à ce dessein ouvert ses sabors, faict boire & armer ses gens; mais pour n'estre pas assez forts, nous gaignames le devant à petit bruit & nous sauvames à la voille. Ce miserable traisnoit desja quand & luy un autre Navire chargé de sucre & autres marchandises qu'il avoit volé à des pauvres marchands François venans d'Espagne.

De la Rochelle on prend d'ordinaire un Pilote de louage pour conduire les Navires qui vont à la riviere de Suedre à cause de plusieurs lieux dangereux incognus aux pilotes estrangers. Celuy que nous prismes à la Rochelle tout expérimenté qu'il se disoit, pensa neantmoins nous faire perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de bruine comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous jetta sur des sables où nous demeurames eschouez, depuis les quatre ou cinq heures du soir, jusques au lendemain matin, qu'à la marée nous remis sus pied & en estat de voguer. Je vous laisse à considerer en cette disgrace qu'elle pouvoit estre la pensée d'un chacun, & si elle n'estoit pas capable d'affliger les plus resolus, car le Navire estoit tellement couché, que si Dieu par sa bonté ne nous eut preservé & calmé du tout le temps, c'estoit faict du Navire & de nous tous.

Le Capitaine & conducteur du Navire estoit doublemenf affligé, car il se voyoit à la veille de perdre non seulement le corps, l'honneur & les biens, mais en suitte tout l'equipage, aucun duquel n'eut le courage de boire ny de manger, encore que le souper fust prest & servy: pour moy j'estois fort débile & eusse volontiers pris quelque chose, mais la crainte de mal édifier me retint, me fit jeusner comme les autres, & demeurer en prière toute la nuict avec mon compagnon: nos Matelots parloient des-ja de jetter en mer le Pilote Rochelois, qui nous avoit eschoué, pendant qu'une partie de l'équipage vouloient se saisir de l'esquif pour chercher leur seureté si le Capitaine courageux ne les en eut empesché & menacé d'un coup de pistolet le premier qui s'y ingereroit. Il les contraignit de travailler pour le salut de tous, leur fist poser les quatre anchres & estre sur leur garde attendant l'assistance & misericorde de nostre Seigneur.

Je loue Dieu, qu'ayant pitié de ma foiblesse, il me fist grace d'estre fort peu esmeu pour le danger present, & eminent, ny pour tous autres que nous avons eu pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensée (me confiant en sa divine misericorde) que deussions perir, autrement il y avoit grandement à craindre pour moy, puis que les plus expérimentez Pilotes & Mariniers n'estoient pas sans crainte & apprehension, un desquels indigné du peu de peur que je tesmoignois pendant une furieuse tourmente de huict jours, me dit un peu en cholere qu'il doutoit que je fusse Chrestien de n'aprehender pas en des périls & dangers si eminens; je luy respondis que nous estions entre les mains de Dieu, qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, que je m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre Seigneur au païs des Sauvages, d'y endurer mesme le martyre si telle estoit sa saincte volonté que si sa divine misericorde vouloit que je perisse en chemin je ne m'en devois point affliger, que d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas un bon signe: mais qu'un chacun devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & aprés faire ce qu'on pourroit pour se delivrer du naufrage, puis laisser le reste du soing à Dieu.

Aprés estre delivré du péril de la mort & de la perte du Navire qu'on croyoit innevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivames d'assez bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel de Mareine. Nous nous desbarquames & n'estans qu'à deux bonnes lieuës de Brouage nous y allames passer quelque jours de repos, avec nos frères de la Province de la Conception, qui y ont estably un Convent, lesquels nous y receurent & accommoderent avec beaucoup de charité.

Nostre Navire estant chargé, & prest de se remettre sous voile, nous retournames nous rembarquer avec un nouveau Pilote de Mareine qui devoit nous reconduire au port de la Rochelle, mais Dieu adorable en ses jugemens, permit que ce Pilote nous pensa encor eschouer, ce qu'indubitablement auroit esté sans le grand jour qui fist voir le fond de l'eau, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile Pilote de cette mer, aussi estoit il de la pretendue Religion, & des plus opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous avoit eschoué, quoy que plus retenu & modeste.

Vers la Rochelle il se voit grande quantité de Marsoins, desquels nos Mattelots ne firent point estat, comme de ceux qui se prennent en pleine mer. Ils pescherent forces seiches lesquelles accommodées sembloient des blancs d'oeufs durs fricassez, ils prindrent aussi des Grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traîner aprés les galleries du Navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, lesquels nous servoient à faire du potage.

L'on dit que ce poison est appellé Grondin d'autant qu'estant hors de la mer il ne cesse de gronder comme un petit pourceau, contre l'ordinaire des poissons qui ne crient jamais, mais à cause de mon mal de mer qui me donnoit peu de relasche je n'y prins point garde, ny à beaucoup d'autres choses qu'en autre saison j'eusse curieusement observées.

Ce poisson n'estoit point trop à mon goust à cause de mon degoust, mais beaucoup moins la disourtoisie d'un Chirurgien huguenot qui seul avoit le soin de nous assister, car nous n'en pouvions tirer une seule bonne parole, non pas mesme ceux de sa prétendue religion, qui ne pouvoient approuver sa mauvaise, dereglée & mélancolique humeur, qui domine d'ordinaire en ceux qui ont l'ame assise en mauvais lieu.

Passant devant la Rochelle on renvoya le nouveau Pilote qui nous avoit ramené de Brouages, on remplit nos bariques d'eau douce dans l'Isle de Rez, puis ayant mis les voiles au vent & le cap à la route de Canada, nous cinglâmes par la Manche en haute mer à la garde du bon Dieu & à la mercy des vents qui nous furent favorables et discourtois selon leur inconstance.



Des larrons & pirates. D'un Mattelot tué par accident. Tourmente fort grande. Prise d'un Navire Anglois. Des Baleines & du poisson appelle Dorade beau par excellence.

CHAPITRE II.

ON se plaint, mais avec raison du grand nombre de voleurs & de larronneaux, qu'és guise de chenilles couvrent aujourd'huy presque toute la surface de la terre, dont les uns semblent honnestes gens & passent pour des gros Messieurs, & ceux-là sont les pires de tous, car ils desrobent beaucoup & font prendre ceux qui prennent le moins. Les autres moins dangereux sont ceux qui comme Hibous ne vont que de nuict, sont assez malcouverts & aussi peu courtois, ont tousjours la mine morne, triste & perfide comme gens de mauvaise conscience, mais il y en a une troisiesme espece entre les deux, qui sont les filous, les tireurs de laine, les emmielleux, les cajoleurs, les subtils, ceux qui vous font acroire que le blanc est le noir, font des querelles d'Allemands entr'eux puis feignent de se battre pour attaquer ceux qui veulent mettre le hola, & puis crient les premiers aux volleurs; ce sont ces batteurs de pavé qu'il faut appréhender. O qu'il est bon de ne se fier aujourd'huy qu'en Dieu, toute la terre est couverte de liens & de pieges contre les gens de bien & ceux qui marchent dans la candeur & la simplicité. C'est le regne des meschants & de ceux qui tirent le sang & la substance du peuple, desquels Dieu fera vengeance un jour & n'aura non plus de pitié d'eux qu'ils en ont eu du peuple.

Or de mesme que la terre a ses larronneaux, voleurs & brigands, la mer a ses pirates, escumeurs de mers & forbans, & si les uns sont bien meschans sur la terre les autres ne leur cedent en rien sur les eaux, car ils brisent les furieux flots de la mer & courent les vastes campagnes de cet element impitoyable avec la mesme gayeté qu'ils feraient sur la terre sans appréhender ny la mort ny le fond des abismes, qui les va tousjours menassans d'un prochain péril ou naufrage, dequoy ils ne se soucient non plus que s'ils n'avoient point d'ame à perdre ny d'enfer à redouter.

De ces pirates vous en voyez (comme les voleurs sur la terre, qui font les honnestes marchands pour n'estre point soupçonnez, & surprendre quand ils trouvent leur coup disposé, autrement ils se tiennent sur la mine de gens de bien. Les autres sont sans dissimulation & veulent bien qu'on les cognoisse pour tels qu'ils sont, car comme il n'y a que des coups à gaigner chez eux, ils sçavent bien qu'on est tousjours à la deffensive contre eux, & ce fut un de ceux là qui nous vint menacer à deux ou trois cens lieuës de mer, auquel il ne fut rien respondu, pour n'estre alors en estat de deffence, mais parti d'auprès de nous, on tendit le pont de corde & chacun se tint sur ses armes, pour rendre combat au cas qu'il fut revenu, mais il nous laissa aller ayant bien opinion qu'allant en Canada on n'avoit pas grand richesse, & que de nous vouloir oster nos vivres il n'y eut pas grand gain pour eux non plus que pour nous de contentement qui nous eut oblige à nous bien battre. Toutesfois il fut encore trois ou quatre jours à roder les mer à nostre veue pour descouvrir la proye.

Il arriva un accident dans nostre Navire le premier jour du mois de May qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que tous les Matelots s'arment au matin, & en ordre; font une salve descoupeterie au Capitaine du vaisseau, un bon garçon peu dressé aux armes par imprudence donna une double ou triple charge à un meschant mousquet qu'il avoit & pensant le tirer il se creva & tua le Mattelot qui estoit à fon costé, en blessa un autre legerement à la main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu que ce pauvre homme blessé à mort; car ayant toutes les parties naturelles emportées, & quelque peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient, aprés qu'il fut revenu de pasmoison à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe & d'y appliquer ses remèdes, & jusques à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté, & d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade ny blessé à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa & peu de temps aprés il mourut: puis il fut enveloppé dans sa paillasse & mis le lendemain sur le tillac où nous dismes l'Office des morts, & toutes les prières accoustumées, puis le corps ayant esté mis sur une planche fut fait glisser dans la mer, puis un tizon de feu allumé & un coup de canon tiré qui est toute la pompe funèbre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent sur mer.

Depuis nous fusmes battus d'une tempeste si grande par l'espace de sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust joindre au Ciel, ou que tout l'Occean se deust bouleverser, de manière que l'on avoit de l'apprehension qu'il se deust rompre quelque membre du Navire pour les grands coups de mer qu'il recevoit à tout moment ou que les vagues furieuses qui donnoient jusques par-dessus la Dunette l'abymasse sans resource, car elles avoient desja rompu & emporté les galleries avec tout ce qui estoit dedans: c'est pourquoy on fut contraint de caler le voile & d'abandonner le Navire à la violence de la tourmente, & des flots qui nous balotoient d'une estrange façon sans que nous sçeussions où les vents nous jettoient, pour ce qu'il estoit impossible pour lors de prendre les elevations ny par le Soleil, ny par le Nord, & de nous sauver encore moins, si Dieu nostre vray Cocher ne nous eust protégé & sauvé par une grace speciale de cest evident naufrage. Cependant s'il y avoit quelque coffre mal amarré on l'entendoit rouller & quelquesfois la marmite estoit renversée, & en disnans ou soupans si nous ne tenions bien nos plats ils voloient de la table à terre & les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire selon le mouvemenr du Navire que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit plus & n'y pouvions remedier. Pendant ce temps là les plus devots passagers prioient Dieu & se mettoient en bon estat, mais pour les Mattelots je vous asseure qu'ils ne tesmoignerent jamais moins de devotion sinon quelqu'un, encore estoit-ce en cachette peur d'estre mocqué, mais quand c'est tout à bon qu'il faut périr, c'est alors que tout le monde se met en son devoir, mais souvent trop tard par une invention du Diable qui nous fait différer nostre conversion. Il est tres-bon de ne se point troubler voire très-necessaire pour chose qui arrive, à cause que l'on est moins apte à se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus insolent, ains le recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense estre expedient & necessaire à son salut & delivrance.

Or ces tempestes bien souvent nous estoient presagées par les Marsoins qui pour lors environnoient nostre vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante, dont les uns ont le museau moussé & gros, & les autres pointus & allongé commes cannes.

Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec le Pere Nicolas dans la Chambre du Capitaine ou je lisois pour mon contentement spirituel les Méditations de sainct Bonaventure, ledit Pere n'ayant pas encore achevé son Office le disoit de genouils proche la fenestre qui regarde sur la gallerie comme un coup de mer rompit un aiz du siege de la Chambre, entra dedans, sousleva ledit Pere & m'envelopa une partie du corps qui m'ayant esblouy me fist promptement lever en sursaut & à tastons ouvrir la porte pour donner cours à l'eau, me resouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son fils se trouverent un jour noyez d'un coup de mer qui entra dans leur Chambre comme cet autre estoit entré dans la nostre.

Nous eusmes aussi par fois des ressaques jusques au grand masts, c'est à dire que le Navire puisoit à mesme dans la mer & s'en falloit peu que le reste n'allast au fond, mais lors que cela arrivoit au plus fort mesme de nos prieres on quittoit tout pour maneuvrer & puis on continuoit ses devotions qui ne sont pas si eschauffées en mer que l'on ne prennes tousjours garde aux vents & aux flots qui nous envoyoient par fois de merveilleux rafraischissemens qui donnoient à rire aux moins mouillez & pitié aux mieux trempez. Bon Jesus que la vie des Mariniers est une vie estrange & merveilleuse, car s'ils ont quelquesfois une heure de bon temps ils en ont d'autres qui sont bien discourtoises & pleines de difficultés, je l'ay ouy dire, & je le croy qu'il y a neantmoins plus de vieux Mariniers que de vieux Laboureurs, pour vous dire que nonobstant tout ce qui se passe peu perissent, & que l'on n'est pas si tost en terre que l'on veut retourner en mer où la santé se trouve fortifiée par le vomissement & la diette.

Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà des Isles Assores qui sont Isles riches & bien peuplées appartenant au Roy d'Espagne, desquelles nous n'approchasmes pas plus prés que d'une journée au dire de nostre Pilote.

Ordinairement aprés une grande tempeste vient un grand calme, comme en effet nous en avions quelquesfois de bien importuns, qui nous empeschoient d'avancer chemin, durant lesquels les Mattelots jouoient & dansoient sur le tillac; puis quand on voyait sortir de dessous l'Orizon un nuage espais, c'estoit lors qu'il falloit quitter ces exercices, & prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre vaisseau s'en dessus dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à exécuter ce que le maistre du Navire commandoit.

Or le calme qui nous arriva aprés cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la mer, un grand tonneau de très-bonne huile d'olive, que nous apperceusmes flottant sur les eauës assez proche de nous, nous en apperceusmes encore un autre deux ou trois jours aprés: mais la mer un peu trop agitée pour lors nous en priva. Ces tonneaux comme il est à presumer, estoient de quelque Navire brizé en mer par les furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps auparavant.

Quelques jours aprés nous rencontrasmes un petit Navire Anglois, qui disoit venir de la Virginie, & je croy de quelqu'autre contrée des indes Occidentales, car il avoit quantité de Palmes, du petun, de la cochenille & des cuivres, qui ne sont pas frequens à la Virginie. Il estoit tout dematté & en assez pauvre équipage pour son retour en Angleterre & Escosse d'où ils estoient pour la pluspart, car il ne leur estoit resté de la tourmente passée, que le seul masts de mizanne qu'ils avoient accommodé à la place, du grand masts qui s'estoit brizé avec tous les autres aussi. Il pensoit s'esquiver mais comme nous estions assez bons voilliers, nous allasmes à luy & luy demandasmes selon la coustume de la mer usitée par ceux qui se croyent les plus forts: D'où est la Navire il respondit d'Angleterre, on luy répliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos voiles, sortez vostre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il appartient, on le fait passer par la Loy & commission de celuy qui le prend: mais il est vray qu'en cela; comme en toute chose, il se commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre marchand, & avoir bonne commission, qui luy-mesme est Pirate & marchand tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions & rencontres.

De mesme nos Mariniers eussent bien desiré la rencontre de quelque petit Navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises, pour en faire curée, & contenter aucunement leur convoitise, comme si prendre le bien d'autruy sur mer n'estoit pas larrecin & vollerie obligeant à la damnation éternelle, aussi bien que le prendre sur terre, car la malice réciproque des Nautonniers n'excuse point que le larrecin sur mer ne soit peche, & c'est par coustume on se damnera par coustume: car le Commandement qui dit, Tu ne desroberas point s'entend nulle part, ny en la mer ny en la terre. Or bien que la chose soit ainsi le mal ne s'en diminue point pourtant, & va tousjours pullulant à mesure que les hommes vieillissent Cela se voit à l'oeil qu'aujourd'huy il n'y a plus de fidelité entre les hommes, & que chacun tasche de tromper son compagnon, c'est pourquoy il s'en faut donner de garde, & n'approcher d'aucun Navire en mer qu'à bonnes-enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un Pirate. Que si demandant d'où est le Navire on respond, de la mer, c'est à dire escumeur de mers & qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on n'ayme mieux se rendre à la mercy & discretion du plus fort ou qui semble l'estre, je dis, qui semble l'estre, car on y est souvent trompé.

C'est aussi coustume en mer, que quand quelque Navire particulier rencontre un Navire-Royal, de se mettre au dessous du vent, & se presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant & mesme d'abattre son enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand voyages) sinon quand on approche de terre, ou quand il se faut battre.

Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent en fin à nous, sçavoir leur Maistre de Navire, un vieil Gentil'homme & quelques autres des principaulx, non toutesfois sans une grande contradiction, car ils apprehendoient le mesme traitement qu'ils ont accoustumé de faire aux François, quand ils ont le dessus, c'est pourquoy leur Chef offrit en particulier à nostre Capitaine moy seul present, tout ce qu'ils avoient de marchandises en leur Navire, pour lieu que la vie sauve on les laissast aller en leur païs avec un peu de vivres, ce que nostre Capitaine refusa disant, qu'il ne vouloit rien d'eux s'ils estoient gens de bien, mais que s'il trouvoit du contraire, qu'il leur feroit subir la Loy de la mer, aprés avoir deuement faict examiner leur patente. Neantmoins à force d'importunité nous firent accepter (attendant le jugement de leur cause,) un baril de petun & un autre de patates, ce sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux, rouges & jaunes; mais d'un goust beaucoup plus excellent, que toute autre racine que nous ayons par deça. Et me donnerent à moy, un cadran solaire, que je ne voulois accepter peur de leur en incommoder.

Le Capitaine de nostre vaisseau, comme sage, ne voulut rien déterminer en ce faict, de soy-mesme, sans l'avoir premièrement communiqué aux principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit celuy que principalement il desiroit suivre, pour ne rien faire contre sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous estions en ce conseil, on avoit envoyé partie de nos hommes dans ce navire Anglois, pour y estre les plus forts, & en ramener une autre plus grande partie des leurs dans le nostre, avec tous les Chefs, excepté le Capitaine, lequel estant fort malade mourut dans son Navire quelques heures après sa prise.

Apres avoir veu tous les papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres, qui s'addressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fut que trop vieux obtenu, & qu'on eut trouvé quelques boëttes de poison dans leur coffre, qui eussent pû faire soupçonner de mauvais dessein, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor fort foiblement armez, ils avoient quelques charte-parties, puis toutes ces lettres les mettoient hors de soupçon de ce costé là, & par ainsi furent renvoyez en leur Navires quittes & absous, aprés nous avoir accompagné les trois jours consecutifs qu'on fust à consulter leur affaire.

Je me recreois par fois, selon que je me trouvois disposé à voir jetter l'esvent aux Baleines, & jouer les petits balenots qui se recreoient en temps calme, d'une façon fort plaisante. Les grandes Baleines desquelles j'ay veu une infinité, particulierement à la Baye de Gaspey, nous importunoient plus qu'elles ne nous recreoient par leur soufflemens & les diverses courses des Gibars aprés elles, qui nous estoit une interruption de repos sans remede. Gibar est proprement le masle de la Baleine, auquel on a donné le nom de Gibar, pour une bosse qu'il semble avoir ayant le dos fort eslevé, où il porte une nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent souffleur.

Toutes les femelles Baleines portent & font leurs petits tous vifs (non pas en masses ou en oeufs comme les autres poissons) & les allaittent, couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes un peu eslevées, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Ces monstres le voyent & descouvrent de fort loin par leur queuë qu'elles monstrent, souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par leurs esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances; & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle peut rendre d'huyle. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de 4 cens barriques, d'autres six vingts poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques des communes: Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens pieds de long, & 360 de large. Si d'autres disent de l'estendue de plus de trois arpens de terre, s'il est vray semblable comme ils l'asseurent, il y en a desquelles on en pourroit tirer beaucoup davantage. Mais ce qui est admirable en ce monstre est, qu'estant d'une grandeur & grosseur si demesurée, surpassant tout autres poissons & animaux marins, il a neantmoins le gosier si petit & estroit qu'il n'y sçauroit passer que la grosseur d'un macreau à la fois, dont on peut admirer le double miracle de Jonas que Dieu fist eslargir ce gozier pour luy donner passage, & le conserva vivant dans ce ventre l'espace de trois jours jusqu'aprés reslargissant ce mesme gozier, il l'en fist sortir sain comme il y estoit entré.

A mon retour des Hurons j'en vis tres-peu en comparaison de l'année précédente, & n'en pu concevoir la cause, sinon la grande abondance de sang que rendit la blessure d'une grande Baleine, que par plaisir le sieur Goua Commis de nostre vaisseau, luy fist d'un coup d'arquebuse à croc, chargée d'une double charge: ce n'est neantmoins ny la façon ny la manière de les avoir car il y faut bien d'autre invention & des artifices desquels les Basques se sçavent servir, mais pour ce que divers Autheurs en ont escrit, je n'en fis point icy de mention pour abreger, & ne repeter ce que d'autres ont des ja dit.

La première Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, & passant tout auprés on detourna un peu le Navire, craignant qu'à son resvueil elle nous causast quelque accident. J'en vis une entre les autres espouventablement grosse, & telle que le Capitaine & ceux qui la virent, dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce qui fit mieux cognoistre sa grosseur & grandeur est que se démenant & soustenant contre la mer agitée, elle faisoit voir une partie de son grand corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit entendre de plusieurs lieuës; & me dit on que c'estoit pour estonner & amasser le poisson, pour aprés s'en gorger

Je vis un jour un poisson de quelque 10 ou 12 pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout joignant nostre Navire: on me dit que c'estoit un Requiens, poisson fort friant de chair humaine, c'est pourquoy il ne fait pas bon se baigner où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il coupe aysement avec ses 3, 4, 5 & 6 rangées de dents qu'il a en gueule fort aiguës & dangereuses, comme avoit la teste de celuy que j'ay veu à Paris dans un cabinet de pièces rares, dont la veuë me fist croire ce qu'on dit de ce poisson que n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre & la teste de costé pour prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, & par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit s'il avoit la gueule autrement disposée.

En quelque endroit de la mer vers l'Isle de terre neufve, l'un de nos Mattelots herpons une Dorade que les habitans voisins du Peru tenoient anciennement pour un Dieu & l'adoroient à cause de sa rare beauté qui surpasse celle de tous les autres poissons de la mer; car il semble que la nature se soit particulièrement delectée & ait pris plaisir à l'embellir de ses diverses & vives couleurs: de sorte qu'il esblouit presque la veuë des regardans, en se divertissant & changeant comme le Cameleon, & selon qu'il approche, de sa mort il se diversifie & se change en ses vives couleurs. Il n'avoit pas plus de 3 pieds de longueur, & sa nageoire qu'il avoit dessus le dos, luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë toute dorée & couverte comme d'un or tres-fin comme aussi la queuë, ses aislerons ou nageoires, excepté que par fois il paroissoit de petites taches de la couleur d'un tres-fin azur, & d'autres de vermillon, puis comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses autres couleurs: il n'estoit pas guere large sous le ventre ny sur le dos; mais il estoit haut & bien proportionné à sa grandeur nous le mangeasmes, & trouvasmes très bon, sinon qu'il estoit un peu sec. Quand il fut pris il se jouoit à nostre vaisseau, car le naturel de ce poisson suit volontiers les Navires, à l'entour desquels il se joue, mais on en void peu en la mer du Canada.

Nous tirasmes aussi de la mer un poisson mort long d'un pied, ressemblant à une perche qui avoit la moitié du corps entièrement rouge; mais aucun de nos gens ne pû dire ny juger quel poisson ce pouvoit estre; j'ay aussi quelquefois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ la longueur de 4 ou 5 pieds, fuyans de plus gros poissons qui les poursuivoient, car Dieu le Créateur qui les a créés petits, leur donc de petites ailles pour se pouvoir garantir des plus grands, mais leur vol est aussi bref comme leurs ailles sont facilement deseichées, & pour un surcroy de mal-heur, pensans se sauver en l'air il y a souvent des oyseaux aux aguets, qui les surprenent en volant, & par ainsi ils ne sont point asseurez ny en l'air ny en la mer, non plus que l'homme de bien qui est persecuté par tout de ses ennemys, pendant que le meschant vit en repos, & jouit de la substance des petits.

Nos Mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui en avoit un autre petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guyse d'un levraut, puis mangé avec sa mere qui se trouverent très-bons & nous consolerent fort pour estre las de salines & privés de rafraischissemens.



Du grand Ban. De l'Isle aux oyseaux. Des Elephans de mer & de la Baye de Gaspey. Cérémonies des Mattelots és monts nostre Dame, & du grand fleuve S. Laurens.

CHAPITRE III.

Entre la partie Occidentale du Canada. & nous, il y a un lieu en mer qui s'appelle le grand Ban, où nombre de Vaisseaux tant François que estrangers, vont faire la pesche de molues tous les ans, comme vers la terre ferme & Isles d'icelluy grand Ban, sont hautes montagnes assise en la profonde racine des abismes des eaux, lesquelles s'eslevent prés de la surface de la mer, jusques à 90, 60, 40 & 30 brassées d'eauë, peu plus ou moins, selon que la sonde se rencontre tombant sur lesdites montagnes ou à costé.

On le tient de forme ovale, long de plus de six-vingts lieuës, d'autres disent de 160 de large, passé lequel on ne trouve plus de fond non plus que par de-çà; bien qu'il ne soit esloigné de la plus prochaine terre, qui, est le Cap de Raze tenant à l'Isle de Terre neufve, que de 30 ou 40 lieuës au plus.

Avant que venir à ce grand Ban de 25 à 30 lieuës loin, il se voit de certains oyseaux par Troupes, qui s'appellent marmets, qui donnent une certaine cognoissance au Pilote, qu'il n'est pas loin de l'escore ou bord dudit Ban & qu'il est temps de tenir le plomb prest, pour sonder de fois à autre, jusqu'à ce que l'on parvienne à ceste escore où l'on trouve fond. Et pour une autre certaine marque que l'on est sur le lieu, est le nombre infiny d'oyseaux que l'on y voit, qui sont, comme fauquets, maupoules, huans, mauves & quelques autres qui n'en bougent presque, pour ce qu'ils y trouvent dequoy vivre & non en pleine mer.

Or je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs nids & esclore leurs petits, estans si esloignez de la terre, sinon qu'ils quittent la mer & se retirent à la mesme terre au temps qu'ils sont prests à faire leurs oeufs. Il y en a qui asseurent aprés Pline, que sept jours avant & sept jours aprés le Solstice d'Hyver la mer se tient calme, & pendant ce temps-là les Alcyons (ce sont oyseaux qui presagerent par leur prise la Couronne Royale de Jerusalem, appartenir à Godefroy Duc de Lorraine,) font leurs nids, leurs oeufs & esclosent leurs petits, & que la navigation en est beaucoup plus asseurée; mais d'autres ne l'asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à décider à plus sage que moy: Seulement je dis que Jésus-Christ le Dieu de paix voulut naistre au monde au temps que tout estoit tranquille sur la terre, car le Temple de Janus estoit fermé à Rome, & la mer dans son calme.

Nous prismes à Gaspey un de ses fauquets avec une longue ligne à l'ain, de laquelle y avoit des entrailles de molues fraîches, qui est l'invention donc on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor un autre de cette façon; un de ces fauquets grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre Navire cherchant quelque proye: l'un de nos Mattelots advisé, luy presenta un harang qu'il tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descendit & le garçon habile le prit par la patte & fut pour nous: Nous le nourrismes un assez long-temps dans un seau couvert, où il ne se demenoit aucunement, mais il sçavoit fort bien pincer du bec quand on le vouloit toucher. Plusieurs appellent communement cet oyseau happefoye, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des testes & foyes des molues que l'on jette en mer aprés qu'on leur a ouvert le ventre, desquels ils sont si frians qu'ils se hazardent à tout, pour en attrapper. Ils ressemblent aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont encore une fois plus gros, ont les pattes d'oyes & se repaissent de poisson, comme font plusieurs autres especes d'oyseaux qui suivent les vaisseaux pescheurs de moluës pour y trouver dequoy vivre.

Sur le grand Ban nous eumes le plaisir de la pesche d'une quantité de moluës & quelques gros flétans qui leur font une furieuse guerre. Ils sont de la forme d'un turbot ou barbue, mais dix fois plus grands, & qui ne leur cedent point en bonté, grillez par tranches ou bouillis dans un chaudron. Cela est admirable combien les moluës sont aspres à l'amorce, car elles avalent tout ce qui tombe dans la mer, bois, fer, pierres & toute autre chose que l'on retrouve par fois dans leur ventre quand elles ne l'ont pu rejetter. Cette avidité est la cause principale pourquoy on en prend si grande quantité tous les ans, car elles n'ont pas plustost apperçeu l'amorce qu'elles l'engloutissent; mais il faut estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles ont la proprieté de revomir lain en renversant leur entrailles & s'eschapent.

Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait un continuel temps pluvieux, humide & froid, sur ce grand Ban, aussi bien en plein Esté comme en autre saison, & hors de là on voit un temps tout autre. Ces mauvaise qualitez seroient fort ennuyeuse si elles n'estoient adoucies & compensées par la récreation & le divertissement de la pesche, qui vous donne d'un poisson frais ravissamment bon.

Une chose entr'autres, me donnait de la peine en mes indispositions, une grande envie de boire un peu d'eau douce & nous n'en avions point, car la nostre s'estoit corrompue & empuantie par la longueur du temps que nous estions en mer, & si je ne pouvois user de cidre, ny de vin, non plus que beaucoup d'autres rafraichissemens, sans me trouver mal du coeur qui m'estoit comme empoisonné & souvent bondissant contre les meilleures viandes, estre couché ou assis me donnoit quelque allegement lors que la mer n'estoit point trop haute, mais estant fort enflée nous estions bercez d'une merveilleuse façon. O que je trouvois les Matelots heureux d'avoir tousjours bon appetit, estre gays & joyeux, & ne sentir point ces bondissantes & empoisonnées douleurs du coeur.

Douze ou quinze lieues de chemin après avoir passé le grand Ban, nous rencontrames le Ban Avert, ainsi nommé (me dirent les Mariniers) pour ce qu'aux moluës qu'on y pesche, il s'y trouve des petits boyaux qui remuent comme vers que je voulu voir moy mesme, pour en pouvoir parler avec expérience; & remarquay de plus, que ces moluës ont ordinairement une peau noire en dedans, & ne sont si bonnes ny si excellentes que celles du grand Ban.

Ceux qui partent du Ban pour entrer au Golphe S. Laurens; prennent diversement leur route, les uns plus à droite, & les autres plus à gauche, selon qu'il plaist à un chacun, car en cela personne n'est contraint comme on pourroit estre à quelque petit destroit. Nous passames tout joignant le Cap Breton (estimé sous la hauteur de 45 à 46 degrés & demy, & esloigné de cent lieues du grand Ban) entre ledit Cap Breton, & l'Isle S. Paul laquelle est inhabitée, & en partie pleine de rocherons, bouleaux, sapinieres, & autres meschants menus bois, comme sont la pluspart des terres maigres & steriles qu'on appelle terre neufves, qui sont toutes les premieres qu'on trouve d'icy en Canada, & sont du Canada mesme.

Le Cap Breton que nous avions à main gauche, est une grande Isle en forme triangulaire d'environ 80 ou 100 lieues de circuit, terre haute eslevée qui me representoit l'Angleterre selon qu'elle se presente à mon object; pendant les quatre jours que pour cause des vents contraires nous lonjasmes contre la coste. Neantmoins on m'a asseuré qu'il y a en icelle nombre de montagnes soit hautes, & des précipices fort affreux, & que la terre est partout couverte de toutes sortes d'arbres propres à bastir, & de fort bons Ports pour les Navires, mais ce qui me sembloit fort advantageux pour la conservation du pays, & le Golfe S. Laurens, est un Tertre pozé à la pointe du Cap qui regarde l'Isle S. Paul. Il est de forme quarrée fort eslevé & plat par dessus, ayant la mer de trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme. Ce lieu semble avoir esté fait par industrie humaine pour y bastir une forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais les choses ne se font qu'avec le temps, il faut penser aux choses plus necessaires les premières, y passer des familles pour cultiver, & des Religieux pour travailler à la conversion des Sauvages que l'on tient fort, sages dans leur barbarie, & fort honnestes & posez en leur conversation. Au reste accommodez en leurs vestemens & chevelure comme les Montagnais & autres Sauvages de la terre Neuve.

Estans entrez dans le Golfe ou grande baye S. Laurens, nous trouvames dés le lendemain matin ce tant renommé Rocher que Dieu a estably & pozé au milieu de ce Golfe, pour la retraite d'une infinie multitude d'oyseaux de diverses especes qui le couvrent, par tout en telle quantité qu'on ny sçauroit presque poser le pied, sans marcher sur lesdits oyseaux, sur leurs nids, ou sur leurs oeufs.

Cette volière ainsi establie par la divine providence, est esloignée dix-sept ou 18 lieues du Cap Breton, & sous la hauteur d'environ 47 degrez & trois quarts. Il est plat au dessus un peu en talus, coupé à lentour comme une muraille, de circuit environ une petite lieuë, en forme ovale & difficile à monter, nous avions proposé d'y aller querir des oyseaux s'il eut fait calme, mais la mer un peu trop agitée nous en empescha & priva de ce contentement.

Quand il y fait vent les oyseaux s'eslevent facilement de terre, autrement il y a de certaines especes qui ne peuvent presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme avoient faits les Mattelots d'un autre Navire, qui avant nous en avoient emplis leur Chalouppe, & plusieurs tonneaux de leurs oeufs; mais ils y penserent tomber en foiblesse pour la puanteur extreme des ordures desdits oyseaux, me dit un honneste homme qui estoit en la compagnie.

Ces oyseaux comme il est croyable, ne vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns plus gros, les autres plus petits, ils ne sont pour l'ordinaire plusieurs trouppes, ains comme une armée espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle & és environs, & ne s'escartent que pour s'egayer, eslever & se plonger dans la mer. Il y avoit plaisir à les voir librement approcher & voler à l'entour de nostre vaisseau, & puis se plonger pour un long temps dans l'eau cherchant leur proye.

Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a aucune confusion ains un tres bel ordre.

Les grands oyseaux sont arrangez plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres especes avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à peine le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un que les Mattelots appellent Guillaume ou autrement Tangeux, & ceux du pays Apponath, de plumage blanc & noir, & gros presque comme un canard, avec une courte queuë & de petites aisles qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons par deçà. Ce sont de bons pescheurs pour les poissons, qui prennent & portent sur leurs Isles pour manger, il y en a d'une autre espece plus petits que les autres & sont appellez Godets, mais les plus grands nommez Margaux d'un plumage tres-blanc sont en un canton de l'isle separez des autres, & tres-difficilles à prendre pour ce qu'ils mordent comme chiens à ce qu'on m'a dit.

Proche de la mesme Isle, il y en a une autre plus petite & presque de la mesme forme sur laquelle quelqu'uns de nos Mattelots estoient montez en un autre voyage precedent, lesquels m'asseurerent y avoir trouvé sur le bord de la mer des poissons fort grands & gros comme un boeuf, & qu'ils en tuerent un de plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre & la gorge, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups sur les autres parties de son corps sans l'avoir pu blesser pour la dureté de sa peau, bien que d ailleurs il soit quasi sans desfence, & si massif & pesant que l'on peut sauter dessus, & le chevaler sans crainte: car il ne se peut plier, & si il advance fort peu à cause que ses pieds sont faits en nageoires & ne s'appuye que sur certains mognons qu'il a au milieu des jambes qui luy sont fort courtes, il jette aussi sa teste de costé & d'autre en marchant, qui fait que de sa dent il peut offencer ceux qui ne se tiennent pas assez derrière. On dit qu'il y en a une grande quantité en l'Isle de Sable qui est à quelque 60 lieuës dans la mer, & qu'il s'y trouve aussi force taureaux & des vaches que les Espagnols y deschargerent en un debris qui leur arriva passant par là, dont nos gens de Lacadie font à present leur profit.

Ce poisson est appellé par les Espagnols Maniti; & par d'autres Hippotame, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau enflée, il a encor deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faicts comme c'eux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les espaules s'estendent par le milieu jusques à la queuë.

Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun, & un peu rougeastre, il a la teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus descharnée, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de la mâchoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant, desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de ces dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les yeux petits & les oreilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus; La femelle rend ses petits comme la vache sur la terre, aussi a-elle deux mamelles pour les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quand il est frais, vous diriez que ce seroit veau, & d'autant qu'il est des poissons cectases, & portant beaucoup de lard, nos Basques & autres Mariniers en tirent des huiles fort bonnes, comme de la Baleine, & ne rancit point, ny ne sent jamais le vieil; il a certaines pierres en la teste, desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre le mal de costé. On le tue quand il paist de l'herbe à la rive des rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est petit mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se conviendroit mettre, cela faict qu'on ne se met pas beaucoup en peine d'en chasser. Nostre P. Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, & qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.

Le lendemain nous eusmes la veuë de la montagne que les Matelots ont surnommée Table de Roland, à cause de sa hauteur, & les diverses entre-coupures qui sont au sommet d'icelle. Puis peu à peu nous approchasmes des terres jusques à Gaspey, qui est estimé sous la hauteur de 48 degrés deux tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela nous fut une grande consolation: car outre la necessité que nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer, l'air de la terre nous sembloit merveilleusement soüef: toute cette Baye estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient fort importunes, & empeschoient nostre repos par leur continuel tracas, & le bruit de leur esvents. Nos Mattelots y pescherent grande quantité de houmars, truites, macreaux, moluës, & autres diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, qui nous sont icy incognus.

Cette Baye de Gaspey peut avoir à son entrée trois à quatre lieues de largeur, qui fuit à Norrouest environ 4 ou 5 lieuës, où au bout il y a une riviere, qui va assez avant dans les terres, où je pensay aller dans une chalouppe avec quelques Mattelots, qui y furent quérir une barque qu'on y avoit cachée dés l'année précédente.

Toute cette contrée est fort montagneuse, haute & presque partout couverte de meschants bois, qui faict cognoistre la sterilité de la terre & qu'on n'en pourroit à peine tirer aucun profit, il y a seulement un petit jardin devant la rade, en lieu un peu eslevé, que les Mattelots cultivent quand ils sont là arrivez, & y sement de l'ozeille & autres petites herbes, qui leur servent à faire du potage, en faisant leur pesche & seicherie de moluës sur le gallay.

Ce qu'il y a de plus commode & consolatif, aprés la pesche & la chasse, qui y est médiocrement bonne, est un beau ruisseau d'eau douce, tres-bonne à boire, qui se descharge au port dans la grand mer de dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le sommet desquelles me promenant par fois, pour contempler de l'autre costé l'emboucheure du grand fleuve S. Laurens, par où nous devions passer pour Tadoussac, y vis quelques lapins & perdrix, comme celles que j'ay veuës du depuis dans le païs des Hurons: & comme je desirois m'employer toujours à quelque chose de pieux & qui me fournit d'un renouvellement de ferveur à la poursuitte de mon dessein, ne pouvans placer d'autres Croix, j'en gravois avec la pointe d'un couteau dans l'escorce des plus grands arbres, avec des noms des Jesus, pour marque que nous prenions possession de cette terre au nom de Jesus-Christ nostre Maistre, où le seul & vray Dieu seroit doresnavant adoré.

Nos gens ayans mis ordre à toutes leurs affaires & disposé un grand eschafaut pour la pesche de la moluë, qu'ils avoient hautement pris sur un particulier pescheur arrivé le premier, ils laisserent nostre Navire au port pour leur servir, & nous embarquames dans une pinace nommée la Magdeleine pour Tadoussac, mais le vent & la marée, nous furent tellement contraires, que nous fusmes trois jours à pouvoir doubler le Cap, & puis le temps se remit au beau, nous donna moyen de ranger tousjours la coste à main gauche, & ensuitte les monts nostre Dame, qui contiennent environ vingt cinq lieuës de longueur, pour lors encore en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eut plus par tout aillieur.

Or les Mattelots qui ne demandent ordinairement qu'à rire & se recréer, pour adoucir & charmer aucunement les travaux qu'ils souffrent en voyageant, font icy des ceremonies dignes de leur esprit à l'endroit des nouveaux venus, & lesquelles les Religieux n'ont encor pû abolir. Un d'entr'eux contrefaict le Prestre, qui feint de les confesser en marmotans quelque mots entre ses dents, puis les baptize à la mode en leur versant sur la teste une grande platée d'eau fresche, les presche, les exhorte & leur faist tant de mal que pour en estre bien tost quitte, ils sont contraintes de se rachepter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de vie, à discretion. Que si on pense faire le retif on empire d'autant son marché, car cinq ou six Mattelots empoignent le galand, & le plongent la teste la première dans un grand bacquet plein d'eau, comme je vis faire à un grand garçon, qui ne vouloit obeir à la loy, laquelle porte, que comme le tout se faict selon leur coustume ancienne & par recreation, ils ne veulent pas qu'aucun se desdaigne de passer par icelle, ains gayement & de bonne volonté s'y sousmettre, j'entends les personnes seculiers & de médiocre condition ausquels seuls on faict observer la loy.

L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs monstrueusement grands & qui devorent les hommes comme en Norvegue, est longue d'environ 35 ou 40 lieues, sous la hauteur de 50 degrez. Nous l'avions à main droite, qui est au Nordest de Gaspey, & en suitte des terres plattes couvertes de sapinieres & autres petits bois, jusques à la rade de Tadoussac.

Cette Isle avec le Gap de Gaspey opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appellons de sainct Laurens, admirable en ce qu'il est l'un des plus beaux fleuves du monde, ancien & non pas du nouveau où il y en a encores de plus grande estendue selon que nous en apprend l'histoire & les personnes qui ont grandement voyagé, en ce païs, qui nous ont esté de long-temps incognus. J'ay veu & parlé à des jeunes hommes dans les contrées Canadiennes, qui m'ont asseuré avoir voyagé aux Moluques & vers les Antipodes & n'y avoir veu aucune Riviere comparable à celle, du Canada, donc celles du nouveau monde sont les plus grandes du monde, & celle de sainct Laurens la plus grande du Canada.

Il a à son entrée à ce qu'on peut juger, prés de 25 à 30 lieuës de largeur, plus de deux cens brassées de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance, & au bout de 400 lieuës, elle est encore aussi large que les plus grands fleuves que nous ayons dans l'Europe, remplie (par endroits) d'Isles & de Rochers innumerables, & pour moy je peux asseurer que l'endroit le plus estroict que j'ay veu passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de Seine, & ne pense point me tromper; mais ce qui est plus admirable, quelqu'uns tiennent que cette riviere prend son origine, l'un des lacs, qui se rencontrent au fil de son courant, ce que je ne puis comprendre & n'y a point d'apparence.

Mais pour le Lac des Skekaneronons, il a ce me semble deux descharges opposites, une qui produit une grande riviere, qui se va rendre dans le grand Lac des Hurons, & l'autre beaucoup plus petite, qui prend son cours du costé de Kebec, & se perd dans un Lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa source. Ce fut par ce chemin là, que mes Sauvages me ramenerent des Hurons pour retrouver nostre grand fleuve des Algoumequins, qui conduit par les Sauts à Kebec.



Du port de Tadoussac & de la riviere du Saguenay. Village de Canadiens, Insolence des Sauvages dans nostre barque. De l'Isle aux allouettes. Marsoins blancs. Cap de tourmente, & du Saut appelle de Montmorency.

CHAPITRE IIII

Continuans nostre route, nous passames devant le Bic, c'est une montagne fort haute & pointue, qui paroist par dessus toutes les autres & qu'on descouvre en beau temps de plus de dix à quinze lieues loin. De là, nous allames poser l'anchre à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë du port, & près de 80, ou cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, puis le lendemain matin à la faveur de la marée nous doublasmes la pointe aux vaches & entrasmes au port, qui est jusques où peuvent aller les grands vaisseaux, où on tient des barques & chalouppes exprès pour les descharger & porter le tout à Kebec, où il y a de là encor environ 40 ou 50 lieues par la riviere, car d'y penser aller par terre c'est ce qui ne se peut esperer, ou du moins semble il impossible; pour estre le pays tout remply de hautes montagnes, rochers & precipices espouventables.

Ce lieu de Tadoussac est, comme une ance de terre à l'entrée de la riviere du Saguenay, où il y a une marée fort estrange pour sa vitesse, où quelquefois il vient des vents impétueux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy il y fait plus de froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du Soleil de quelque degré.

Ce port (sous la hauteur de 48 degrez deux tiers) est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus, la grand riviere en cest endroit a de large environ 6 à 7 lieuës, il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une petite Isle de rochers, qui est presque coupée de la mer; le reste sont montagnes hautes eslevées ou il y a peu de terre, mais force rochers & sables remplis de bois, comme sapins & bouleaux, puis une petite pairie & une forest assez aggreable, mais de petite estendue.

Tout joignant la petite Isle de rochers à main droite tirant à Kebec, est la tres-belle & profonde riviere du Saguenay, bordée des deux costez de hautes, steriles, & affreuses montagnes, parmy lesquelles habitent les Etechemins en assez petit nombre, pour avoir esté presque tous tuez en diverses guerres & rencontres, qu'ils ont euës avec les Canadiens devant lesquels il n'ozent plus paroistre à present, & se tiennent cachez.

Ceste Riviere est d'une profondeur incroyable, comme de 150 ou 200 brassées, & contient demie lieuë de large en des endroits, et un quart en son entrée, où il y a un courant si grand, qu'il est trois quarts de marée couru dedans la riviere qu'elle porte encore dehors: c'est ce qui faict grandement apprehender, ou que son courant ne rejette & empesche d'entrer au port, ou que la forte marée n'entraisne dans la Riviere, comme il est une fois, arrivé au sieur du Pontgravé, lequel y pensa perdre à ce qu'il nous dit, pource qu'il n'y pu prendre fonds ny ne sçavoit comment en sortir, car ses anchres ne luy purent servir, ny toutes les industries humaines, il n'y eut que la seule assistance particuliere de Dieu, qui le sauva & et empécha de se briser contre les montagnes & rochers.

Entre le port & la rade, au lieu appellé la pointe aux vaches, estoit dressé au haut d'une terre eslevée un village de Canadiens, fortifié de fortes pallissades pour la crainte de leurs ennemis qui tenoient la campagne. Pendant que nostre Navire estoit là, attendant le vent & la marée propre pour entrer au port, je descendis à terre, pour visiter ce village, & entray par tout dans les Cabanes des Sauvages lesquels je trouvay assez courtois pour n'avoir rien appris de nostre courtoisie, & m'asseant auprès d'eux je prenois plaisir à leurs petites façons de faire, & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire plusieurs autres petites jolivetez avec des pointes de porcs espics, teintes en rouge cramoisy que je trouvois admirables.

A la verité je trouvay leur manger de fort mauvaise grace & desgoutant jusques au dernier point, comme n'estant accoustumé à ces mets Sauvages, quoy que leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort mal net, dequoy je les remerciay fort humblement, car outre que je n'avois point de soif, il n'y avoit guere d'appetit à une eau si mal nette, bien que le Sauvage qui n'avoit autre chose à me presenter ne fut guere content de mon refus, non plus que moy de ne le pouvoir contenter. Je demande neantmoins pardon à nostre Seigneur de ne l'avoir pas satisfait, & confesse mon peu de mortification en une chose ou on pensoit m'obliger & tesmoigner de la benevolence.

Toutes mes visites faites, je m'en allay au port par le chemin de la forest avec quelques François que j'avois de compagnie, mais à peine y fumes nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il pensa nous y arriver une disgrace. Ce fut que le principal Capitaine des Sauvages nommé la Foriere estant venu nous voir dans nostre barque & peu content du petit present de figues que nostre Capitaine luy avoit fait, au sortir du vaisseau les jetta dans la riviere par despit, & advisa les Sauvages d'entrer, tous fil à fil dans nostre barque & d'en emporter toutes les marchandises qui leur faisoient besoin & de les payer à leur volonté, sans se soucier du mescontentement des François, puis qu'on ne l'avoit pas contenté.

Ils y entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans eux mesmes ouverts les coutils & tiré hors de dessous les tillacs ce qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleteries qu'à leur volonté, sans que personne leur osast contredire ny resister. Le mal pour nous fut, d'y en avoir laissé entrer trop à la fois, veu le peu de gens que nous restions, car nous n'y estions pour lors que six ou sept, le reste de l'équipage ayant esté envoyé ailleurs pour affaires, c'est ce qui fit filer doux à nos gens, & les laisser faire de peur d'estre assommez ou jettez dans la riviere comme ils en cherchoient l'occasion, si tant soit peu on les eut voulu mal traiter.

Le soir tout nostre équipage estant de retour, les Sauvages ayans crainte, ou marris du tort qu'ils avoient fait aux François, tindrent conseil & adviserent entr'eux, en quoy & de combien ils les pouvoient avoir trompez, & s'estans cottisez apporterent autant de pelleteries et plus, que ne valoit leur larrecin toute la fraude qu'ils avoient faite; ce que l'on receut avec promesse d'oublier tout le passé, & de contribuer tousjours dans l'amitié ancienne, & pour asseurance de paix on tira deux volées de canon, & puis on leur fit boire un peu de vin, ce qui les contenta fort, & nous encor plus car à dire vray, on craint plus de mescontenter les Sauvages; à cause des pelleteries) qu'ils n'ont d'offencer les François.

Le Capitaine Sauvage m'importuna fort pour avoir nostre Chapelet & la Croix qu'il appellent, Jesus, & me faisoit signe qu'il le porteroit à son col, mais n'en ayant point d'autre il me le fallut refuser à mon grand regret; car ce bon homme me tesmoignoit assez d'amitié, & semble quelque devotion à cette Croix, de laquelle je ne me pouvois deffaire qu'en me privant d'un objet qui me consoloit fort parmy mes autres Croix.

Pendant que nous fusmes là, on pescha grande quantité de harangs & des petits oursins que nous amassions sur le bord de la riviere & les mangions en guise d'huistres. Ce sont poissons ou petites huistres jaunes & rouge trés enfermées dans une escaille assez tendre; presque rouge & bleue ayant des pointes comme un gros marron enfermé dans sa coque verte.

Quelqu'uns croyent en nostre Europe que le harang frais meurs à l'instant qu'il sort de son element, mais ils se trompent, car j'en ay veu sauter vifs sur le tillac un assez long-temps & mouroient. Les loups marins se gorgeoient aussi parfois en nos filets des harangs que nous y prenions, sans les, en pouvoir empescher, & estoient si fins & rusez qu'ils sortoient leurs testes hors de l'eau pour se donner garde d'estre surpris, & voir de quel costé estoient les pescheurs, puis rentroient dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons souvent leurs voix, qui se sembloient presque à celles des chats-huants, chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & escrit, que les poissons n'avoient point de voix.

A une petite lieuë de là, sur le chemin de Kebec, est l'Isle aux allouettes, ainsi nommée pour le nombre infiny qui s'y en trouve tous les ans, environ le mois de Septembre, comme d'autres sortes de gibiers & coquillages. L'on me donna l'une de ses allouettes en vie laquelle avoit son petit capuce en teste comme celles d'icy, mais elle estoit un peu plus petite, & de plumage plus grisade & relevé, elles sont d'un mesme manger que les nostres, & ne different en rien au goust comme j'ay peu sçavoir par le grand nombre qui s'en est mangé là durant que j'y estois.

Cette Isle n'est presque couverte que de sable, qui fait que l'on en tue un grand nombre, car donnant à fleur de terre, le sable ee tue plus que fait la poudre de plomb, tesmoin celuy qui en tua trois cens & plus d'un seul coup d'arquebuse.

Proche de là est l'Isle aux lievres, ainsi nommée pour y en avoir esté pris au commencement qu'elle fut descouverte, mais à present ils y sont bien rares. Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouvames aussi en divers endroits plusieurs grandes trouppes de marsoins, blancs comme neige par tout le corps, lesquels proches les uns des autres, se jouoient, & se souslevans hors de l'eau, monstroient ensemblement une partie de leurs grands corps, qui me sembloient gros quatre fois comme les noirs, & à cause de cette pesanteur & que ce poisson n'est bon que pour en tirer de l'huile l'on ne s'amuse point à cette pescherie. Par tout ailleurs nous n'en avons point veu de blancs ny de si gros; car ceux de la mer sont noirs, & bons à manger, & beaucoup plus petits.

Il y a aussi en chemin des échos admirables qui repètent tellement les paroles, & si distinctement qu'ils n'en obmettent une seule syllabe, & diriez proprement que ce soient personnes qui contrefont ou repetent tout ce que vous dites & proferez.

Il nous est arrivé aucunefois que nostre pinace appellée la Realle, demeuroit à sec de basse mer, & falloit que nous attendissions la marée pour nous remettre sur pieds, qui estoit la cause que nous avancions si peu, & puis les Mattelots non plus que ceux qui gouvernoient se soucioient assez peu d'arriver si tost à Kebec où ils n'y trouvoient pas mieux leur compte que là.

Nous passames joignant l'Isle aux Coudres; laquelle peut contenir environ une lieuë & demie de long, où on tient qu'il y a quantité de lapins, perdrix & autre gibier en saison, elle est quelque peu eslevée par le milieu, de forme presque sur ovale & baisse tout autour, je la trouvois assez agreable à cause des bois dont elle est couverte, distante de la terre du Nord d'environ demie lieuë, qui est la largeur d'un des bras de la riviere.

De l'Isle aux Coudres, costoyans la terre, nous fusmes au Cap de Tourmente, distant de Kebec 7 ou 8 lieuës: Il est ainsi nommé d'autant que pour peu qu'il fasse de vent, la mer s'y esleve comme si elle estoit pleine. En ce lieu l'eau commence à estre douce, & les terres & prairies y sont assez bonnes & capables d'une bonne habitation pour du bestail, à faute de laquelle, de mon temps, les hyvernans de Kebec y alloient amasser le foin pour le bestail de l'habitation. A deux lieuës de là nous trouvasmes l'Isle Dorleans qui peut avoir environ cinq à six lieuës de longueur en plusieurs Isles qu'elle comprend, esloignée d'une bonne grande lieuë de Kebec.

Ces Isles sont belles & agréables pour la diversité des bois, prairies, vignes & noyers qu'il y a en quelques endroits, puis pour le plaisir de la chasse, & du gibier qu'il y a en abondance, de maniere que l'on peut dire à bon droit que c'est icy le commencement du beau & bon pays, de la grande riviere: car en tout le deça on ne trouve qu'un tres pauvre & miserable pays, sec, sterile, montagneux & plein de rochers à la reserve du Cap Breton.

Au bout de l'Isle du costé du Nord une lieuë & demie de Kebec, il y a un Saut ou cheute d'eau appellé de Montmorency, qui tombe avec grand bruit & impetuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans le fleuve qui le reçoit d'une riviere venant des montagnes que l'on voit dans les terres, mais esloignée de plusieurs lieux. Comme c'estoit le premier que nous trouvames je l'admirois & regardois souvent pendans qu'un doux zephir enflant favorablement nos voiles nous portoit à Kebec, où nous arrivames la veille de S. Pierre S. Paul sur les cinq heures du soir en tres-bonne santé & assez bien mouillez d'une pluye qui nous tomboit du Ciel, dequoy nous louames Dieu & primes port au lieu accoustumé.



De Kebec. Demeure des Recollects. Du peu de progrés que les François y ont faicts pour le temporel & la cause qui a retardé la conversion des Sauvages.

CHAPITRE V

AAyans posé l'anchre, & mis ordre à ce qui nous concernoit, nous descendismes à terre, saluames les Chefs de l'habitation qui nous estoient venu recevoir au Port, & nous entrames dans la Chapelle, où nous rendimes actions de grace à nostre Seigneur de sa divine assistance & en suitte poussez d'un desir extreme de voir nos Freres dans leur petit Convent, nous pensames prendre congé du sieur de Champlain pour nous y rendre au plustost, mais sa charité, outre les pluyes continuelles & l'obscurité du temps, nous en empescherent, & nous retint à coucher jusques au lendemain matin que nous y fusmes conduits par un des Matelots de l'habitation.

Il sembloit que cette affection nous eut faict naistre des aisles aux pieds tant nous allions viste, & ne pensions desja plus à tous nos maux passez. Mon Dieu, il bien vray, vostre joug est doux & suave à ceux qui ont bonne volonté, & n'est pénible qu'à ceux qui n'ont point d'affection pour vostre service. Nous trouvames tous nos Religieux en tres-bonne santé Dieu mercy, lesquels tres-joyeux de nostre venue, & nous au reciproque de leur bonne disposition. Apres le Te Deum, & les actions de graces accoustumées rendues à nostre Sauveur dans nostre Chappelle, nous receumes la charité & bon accueil que nous pouvions esperer de si bons Religieux, discourumes de nostre voyage, & en quelle contrée nous pourrions davantage avancer la gloire de nostre Seigneur, aprés quoy nous primes resolution le P. Joseph, le P. Nicolas & moy de passer aux Hurons, comme au meilleur endroit & où il y avoit plus à profiter pour son service.

Et en attendant que les barques montassent à la Traicte, je consideray tous les environs de nostre petit Convent, & la maison de Kebec, bastie sur le bord d'un destroit du fleuve sainct: Laurens, qui n'a en cet endroit qu'environ une petite demie lieue de largeur, au pied d'une montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois basty pour la deffence du païs. Ceste maison de Kebec est à present un assez beau logis, environné d'une muraille en quarré, avec deux petites tourelles aux coins d'en haut que l'on y a faictes depuis peu pour la seureté du lieu, mais au bout du compte il est tres-facile de prendre le fort & la maison sans canon, car il n'y a rampars ny murailles, qui vous puisse empescher d'emporter le tout à coups de main.

Il y a un autre logis au dessus de la terre haute en lieu fort commode, qui y a esté basty par le deffunct Hebert, où sa femme & ses enfans nourrissent quantité de bestail, qu'il y avoit faict passer de France. Ils ont aussi un grand desert joignant leur maison, auquel ils font tous les ans quantité de bled d'Inde & des pois, qui se traictent par aprés aux Sauvages pour des pelleteries. Je vis un jeune pommier, qui avoit esté apporté de Normandie, chargé de fort belles pommes, & des jeunes plantes de vignes, qui y estoient tres-belles, & tout plein d'autres petites chose, qui tesmoignoient la bonté de la terre.

Nostre petit convent consacré en l'honneur de Dieu & de Nostre-Dame des Anges, est à demie lieue de là, en un très-bel endroit, & autant agréable qu'il s'en puisse trouver, basty sur une petite riviere, que nous appelions de S. Charles, & les Montagmais Cabirecoubat, à raison qu'elle tourne & faict plusieurs pointes, par laquelle les barques peuvent aller de pleine mer jusqu'au premier Saut, assez esloigné au delà de nostre Convent, & les chalouppes en toutes saisons. En basse mer, il y a un bon jet de pierre de nostre maison à la riviere, mais au flux de pleine Lune, le chemin en est racourcy, car elle s'enfle de plus de 15 pieds de hauteur, & s'estend par consequent au large. J'ay admiré l'instinct naturel de quelques petits cochonets (sauf respect) que l'on nourrissoit proche de là, lesquels avoient une parfaicte cognoissance des flux & reflux, car quand ils vouloient passer dans la prairie ils attendoient sur le bord de l'eau que la marée fut basse, puis passoient, & desirant retourner à la maison (car personne n'en prenoit soin & se conduisoient d'eux mesmes) ils venoient de mesme se rendre sur le bord de l'eau, & repassoient aprés le reflux, & non jamais au flux, plustost ils attendoient là de pied coy tous ensemble la plus basse eauë.

Puis que je vous ai parlé de ces petit animaux il faut que je vous die encor ce petit mot en general, qu'ils sont sociables & veulent compagnie. Aprés que tous eussent esté mangé un excepté, cet un ayant perdu ses compagnons, s'acosta d'une anesse qui avoit aussi perdu son asnon, & vivoit vagabonde parmy les bois tout l'Esté tantost vers Kebec, puis vers nostre Convent, sans avoir de retraicte qu'au fort des neiges, que nos Religieux la reserroient dans une petite estable. Ces pauvres bestes bien dissemblables, & d'especes bien différentes prirent telle amitié par ensembles, que depuis jamais elles ne se separerent, si vous en voyez l'une vous estiez asseuré de voir l'autre à trois pas de là: j'en ay moy mesme veu faire des gageures avec des nouveaux venus, qui l'ont admiré avec moy, & confessé que nous sommes bien miserables nous autres, de nous entre-quereller & vivre en discorde, tandis que les animaux moins semblables, s'associent & vivent en paix, tesmoin la chatte, qui en l'an 1634 alaicta deux souris au Royaume de Naple, si l'histoire que j'en ay leu est veritable.

Nostre petite riviere, que j'appelle petite en comparaison de la grande, produit une douce manne aux Sauvages, de bon poisson & l'anguille en Automne, de laquelle ils font pecherie pour leur provision d'Hyver, pendant que les neiges grossissent pour l'Eslan. Les petites prairies qui la bordent, sont esmaillées en Esté de plusieurs belles fleurs, particulierement de celles que pour estre tres-rouges & esclatantes, nous avons surnommées Cardinales, & des Martagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a prés de six, sept à huict pieds, de haut, desquelles les Sauvages mangent l'oignon cuit sous la cendre, ou en sagamité. Nous en avions apporté un plain baril en France, avec des plantes de Cardinales, comme fleurs rares & ravissantes, mais elles n'y ont point proffité, ny parvenues à la perfection qu'elles ont dans leur propre climat, & à la fin, nous sont manquées.

Nostre jardin est aussi tres-beau & d'un bon fond de terre, car les plantes de vignes, toutes nos herbes & racines y viennent tres-bien, & mieux qu'en beaucoup de jardins que nous avons en France, & n'estoit le nombre infiny de mousquites & cousins, qui s'y retrouvent comme en tout autre endroit du Canada pendant l'Esté, je ne sçay si on pourroit rencontrer un meilleur & plus agreable sejour, car outre la beauté & bonté de la contrée avec le bon air, nostre logis est fort commode en ce qu'il contient, ressemblant neantmoins, plustost une maison de Noblesse des champs, que non pas à un Monastere de freres Mineurs, ayans esté contraints de le bastir de la sorte, tant à cause de nostre pauvreté, que pour se fortifier en tout cas, contre les sauvages, s'ils vouloient nous offencer ou voller nos ornemens.

Le corps de logis est au milieu de la court comme un donjon, puis les courtines & rampars faits de bois, avec quatre petits bastions de mesme estoffe, aux quatre coins, eslevez environ de 12 ou 15 pieds de raiz de chaussée, sur lesquels nos religieux ont dressé des petits jardins à fleurs & sallades, d'où ils peuvent aller à nostre Chappelle bastie de pierre, au dessus de la maistresse porte du Convent, environné d'un beau fossé naturel, qui circuit aprés tout l'alentour de la maison & du jardin avec le verger, qui est d'assez grande estendue tout fermé de pallissades de pieux.

Nous avons devant la porte de nostre Convent une autre grande estendue de terre, qui nous a esté donnée en eschange par le sieur Hebert pour d'autres terres que nous avions desfrichées proche de l'habitation. Elle s'estend en longueur depuis nostre Convent, jusqu'au lieu appellé la Gribane & la prairie, au delà d'icelle le long de la riviere S. Charles. Et en largeur la longueur de quatre arpens sans comprendre le jardin du P. Denis, contenans un arpent ou environ, deserté & labouré, clos & fermé de pallissades de pieux, situé environ le milieu du chemin de nostre couvent, à l'habitation proche une Fontaine.

La quantité de framboiziers, qui sont aux terres devant nostre Convent, y attirent tant de tourterelles en la saison, que c'est un plaisir d'y en voir des arbres tout couverts. Les chasseurs de l'habitation y vont aussi souvent giboyer & chasser, comme en un tres-bon endroit, & où ils ont le canart & l'outarde & tout plein d'autre gibier, avec l'anguille, qui ne leur manque pas en la saison, dont les Sauvages nous faisoient quelquefois part.

Si nos Religieux veulent aller de nostre Convent de Kebec, ou ceux de Kebec venir chez nous, il y a à choisir de chemin, par terre ou par eau, selon le temps & la saison, qui n'est pas une petite commodité, de laquelle les Sauvages se sçavent aussi servir pour nous venir voir, & instruire avec nous du chemin du Paradis.

Tellement que tout bien pris & consideré, tous les bastimens de la nouvelle France, ne consistoient (au temps que j'y estois) qu'au petit fort, à la maison des marchands, à celle de la vesve d'Hebert, & à nostre petit Convent. Du depuis on en a commencé un pour les RR. PP. Jesuites, & quelques autres bastimens, pour d'autres familles, desquelles je ne me suis point informé & ne parle que ce dequoy je suis asseuré, pour ne point mesprendre.

Mais pour ce que beaucoup ont désiré sçavoir la propre situation du païs. Le R. P. le Jeune a supputé de combien le Soleil se levoit plustost sur l'orrison de Paris, que sur celuy de Kebec, & a trouvé, que c'estoit de 6 heures & un peu davantage, c'est à dire qu'à Paris, on a le jour environ 6 heures & un quart plustost qu'à Kebec: si bien que quand un Dimanche nous contons 5 heures du matin, on n'est encore à Kebec, qu'à 10 heures 3 quarts du Samedy au soir; & s'ils ont à Kebec 8 heures du matin, nous avons à Paris 2 heures & 1 quart aprés midy. On tient aussi que ce lieu de Kebec est par les 46 degrés & demi de latitude plus Sud que Paris, de prés de 2 degrez; & en mesme paralelle de la ville de la Rochelle, & nonobstant ces approches du Soleil, qui devroient avoir rendu Kebec plus chaud que Paris de ces 2 degrez, l'Hyver y est neantmoins plus long & le païs plus froid à cause de son assiette & de la disposition du lieu, couvert par tout de bois & forests, de plusieurs centaines de lieuës d'estenduës, & du costé du Nord environ 5 ou 6 lieuës de nous, d'une grande chaisne de Montagnes, d'où il vient un vent de Nord-ouest qui nous fait presque transir de froid quand il donne, car il n'y a froid plus cruel & insupportable que celuy du vent, comme nous l'experimentons souvent, allans par la campagne avec nos pieds nuds, que j'ay eu gellés plusieurs & diverses fois, & tousjours en voyageant & obeissant, car ces maladies là, ne s'aquierent point au coin du feu, ny enveloppé dans sa couverture.

Nous habitons aussi les bords de 2 fleuves, dont l'un est estimé incomparablement plus grand qu'aucun qui soit en l'Europe, & l'autre est souvent glacé, & tout gelé, voyla (comme on dit) les vrayes causes & alimens du froid qui se pourront amender en decouvrant les terres, & habitans le païs, car les bois qui engendrent les frimas & les gelées, diminuans, diminueront les froids, come il se voit par experience en la maison de la dame Hebert, où les terres sont plustost deschargées de neiges & le froid moindre, qu'à celles de nostre Convent, plus reserrez dans les bois.

Quelques particuliers mal affectionnés ont eu fort bonne grace de dire que les Religieux y ont bien peu advancé pour le spirituel, je voudrois, bien voir qu'ils y eussent plus faict pour le temporel, car au contraire que nous leurs ayons nuis, il nous desplaisoit assez de voir que toutes leurs plus grandes merveilles se sont tousjours passées en parolles & promesses, & presque point d'effect, jusque là, que les anciennes societez depuis plus de vingt années en ça, qu'ils ont possedé le païs pour l'habiter & faire valoir, n'y ont pas ensemencé un seul arpent de terre. Il n'y a eu que nos Religieux pour esprouver la terre, & la seule & unique famille d'Hebert, qui y a faict travailler, tellement que si on eut manqué une seule année d'y porter des vivres de France tous les François de l'habitation eussent pery de faim, comme il pensa arriver, lorsque les Anglois s'en rendirent maistres, auquel temps ceux qui commandoient à Kebec, eussent bien desiré nous faire souffrir les premiers, & tirer, si peu de bled d'inde qui nous restoit de nostre jardin, aprés en avoir faict de bonnes, aumosnes aux plus necessiteux, voyla leur charité, qui nous vouloit faire porter la peine deuë à leur négligence & peu de soin.

Mais si nous voulons pénétrer plus avant, & voir de quel genre de devotion ils se sont portez à la conversion des Sauvages, nous trouverons que nous n'avons eu aucun plus grand empêchement que de la part des François, car outre la mauvaise vie de plusieurs, la pluspart ne desiroient pas en effect, qu'il s'y fit aucune conversion tant ils apprehendoient qu'elle en diminuat le trafique du castor, seul & unique but de leur voyage. O mon Dieu, le sang me gelle quand je r'entre en moy-mesme; & considere qu'ils faisoient plus d'estat d'un castor que du salut d'un peuple qui vous peut aymer.

Et l'indevotion n'est arrivée jusques là qu'une personne de condition (Catholique de profession) interressée dans le party, nous dit, au P. Nicolas, & à moy, que si nous pensions rendre les Canadiens & Montagnais sedentaires proches de nous, comme nous en avions le dessein pour les pouvoir commodement instruire & maintenir dans nostre créance, qu'ils les en chasseroient à coups de bastons, & les feroient retirer au loin hors de toute cognoissance de leur traite, & voyla comme nous estions favorisez, & quel secours nous pouvions esperer de personnes si peu sentant le bien.

Il est pourtant necessaire, & toutes les autres nations Chrestiennes qui ont subjugué des pays infidelles, l'ont ainsi pratiqué, que les peuples que l'on veut instruire en la Loy de Dieu, soient reduits à vivre ensemble en bastissans des bourgs, villes & villages sous de bons Chefs, autrement comment voudroient ils qu'on les rendit jamais Chrestiens, les Religieux peuvent ils tousjours courir avec eux Hyver & Esté en des pays fort esloignez, chargez de leurs ornemens & petites commoditez, ce seroit vouloir rendre les Religieux autant Sauvages que les Sauvages mesmes, & s'ils ne pourroient jamais long-temps perseverer dans cette fatigue, ny les Sauvages devenir gueres autres que tousjours barbares, les Religieux les venans à quitter, puis que les François mesmes, mieux instruits & eslevez dans l'Escole de la Foy, deviennent Sauvages pour si peu qu'ils vivent avec les Sauvages, & perdent presque la forme du Chrestien, si cela est, comme il est vray semblable, pourquoy voudroit on que l'on hasardat imprudemment le saint Baptesme à des personnes qu'on sçait asseurement (estans errants comme il sont) qu'ils ne pourroient vivre en Chrestiens, l'expérience nous la fait voir, en ce que la pluspart des Sauvages que nos Freres ont baptisez en Canada, & puis renvoyez hyverner entre leurs parens pour y profiter, y ont, au contraire presque oublié la pratique du Chrestien, & fussent devenus derechef Sauvages sans le soin que l'on a pris de les redresser: Et c'est pourquoi je dis que qu'on ny fera jamais, grand profit si on ne suit nostre premier dessein, qui est de les rendre sedentaires, & y entremesler parmy eux, des familles de bons & vertueux Catholiques pour leur monstrer la pratique & l'exemple des choses qu'ils auront apprises des Religieux, & qu'ils ont peine de concevoir en leur esprit sans cest exemple exercée des bons seculiers parmy la mesnagerie.

C'est donc à nostre tres grand regret, & desplaisir, que les choses ny ont pas si heureusement avancées comme nos esperances nous promettoient foiblement fondées sur des colonies de bons & vertueux Catholiques que les Marchands y devoient establir, suivant les promesses qu'ils en avoient fait au Roy en prenant le traité, & par ainsi les Peres Recollects ont fait beaucoup (n'estant point assisté & au contraire contrarié) d'en avoir baptisé plusieurs, & disposé un grand nombre qui ne demande qu'un peu de secours, à faute duquel nous avons esté contraints de differer le saint Baptesme de beaucoup, & d'attendre l'assistance & faveur que Messieurs les nouveaux associez nous font esperer pour le maintenir & conferer avec fruict.

Les choses ne se font point trop tard quand elles se font bien. On tient que nos Peres des Indes, ont employé jusques à treize ou quatorze années, avant que d'avoir pu convertir le Royaume de Voxu & qu'on a esté prés de 30 ans avant que de rien faire au pays du Bresil; C'est le Jardin de Dieu, duquel les fruicts meurissent en leur temps, quand ils sont arrousez de la benediction du Tres-haut, que nous devons attirer en nos ames par la patience & la perseverance, au bien encommencé.



Du Cap de Victoire, & comme nous nous acheminames au pays des Hurons. Du gouvernement des Sauvages allans en voyages. Comme ils cabanent & tirent du feu de deux petits bastons, & des travaux que nous souffrismes en chemin, avec l'importunité des mousquites & cousins.

CHAPITRE VI

APres avoir esté rafraichis par quelques jours avec nos Freres; & jouy de leur douce conversation dans nostre petit Convent, nous montames avec les barques par le mesme fleuve S. Laurens pour la traite du Cap de Victoire, d'où il y a de Kebec environ cinquante lieuës. On nous separa dés l'entrée chacun dans une barque particuliere pour y contenir les Mattelots en leur devoir de prendre soin des prieres qui se font soir & matin en tous les bords où les Catholiques dominent; Je desagreois assez au Capitaine de mon vaisseau dans ce soin, car estant de la prétendue, il eut bien desiré ou que nous eussions assisté à ses Pseaumes, ou que nous fussions descendus à la proue, & luy avoir le dessus qui estoit deu à l'Eglise, mais je ne le pû trouver bon, & tinsmes chacun sa par- tie à la poupe en paix, & fans dissention, car hors l'interest de la Religion, il estoit honneste homme, accommodant & cousin du sieur de Caen, lors nostre Admiral.

Par tout le chemin nous eumes la recreation d'une très-belle veue, d'un beau paisage, & la consolation d'un temps fort doux, où nous vimes les terres par tout plattes, belles & unies, un peu sablonneuses neantmoins couvertes de tres-beaux bois, la riviere fort poissonneuse, & par tout grande, large & profonde plus qu'aucune de nostre Europe.

Dans l'entretien de mes pensées, il m'arrivoit (d'un si bel object) de grands souhaits d'y voir des villes & villages bastis, & où l'air & la chasse sont également bonnes, mais ces pensées n'enfantoient en moy que des regrets de mon impuissance. Tous les soirs on posoit l'Anchre, & aux heures du jour que les vents nous estoient contraires on faisoit alte, & pendant ce temps là on s'alloit promener sur la greve, & dans les bois clairs & ouverts, qui nous estoient d'une singuliere consolation.

Nous passames aux trois rivieres que je contemplay curieusement pour estre un sejour fort agréable & charmant. Les François ont nommé ce lieu les trois rivieres, pour ce qu'il sort des terres une assez belle riviere, qui se vient descharger dans le grand fleuve de sainct Laurens par trois principales emboucheures, causées par plusieurs petites Isles qui se rencontrent à l'entrée de ce fleuve, & puis nous trouvames le Lac S. Pierre qui contient environ six ou sept lieuës de longueur, trois ou quatre de large par endroits, & prés de quatre brasses de profondeur, duquel l'eau est presque dormante & fort poissonneux, environné de petites collines, ruisseaux & petites rivieres qui s'y deschargent & rendent le lieu agreable, & plein d'Isles ou Isletes.

A l'issue du Lac, entrames peu aprés, au port du Cap de Victoire, & y posames l'anchre le jour de la saincte Magdelene environ les six à sept heures du soir, où desja s'estoient cabanez le long du rivage, grand nombre de Sauvages de diverses Nations pour la traite des castors avec les François. Cette contrée est très belle & autant plaisante qu'aucune qui soit en tout le Canada, jusques à la riviere des prairies, d'où il y a d'icy environ douze lieuës, & de Kebec plus de soixante. On voit du port six ou sept Isles toutes de front, couvertes de beaux arbres d'une égale hauteur, qui couvrent le Lac S. Pierre & la riviere des Ignierhonons (nation Hyroquoise) qui se descharge icy dans le grand fleuve, vis à vis du port, beau, large & fort spacieux.

La traite estant faite & les Hurons prests à partir, nous les abordames en la compagnie du sieur de Caen general de la flotte, lequel nous fit accepter chacun pour un canot moyennant quelque petit present de haches, cousteaux, & canons ou petits tuiaux de verre qu'on leur donna pour nostre despence. Toute la difficulté fut de nous voir sans armes qu'ils eussent desiré en nous plustost que toute autre chose, pour guerroyer leurs ennemis, mais comme les espées & les mousquets n'estoient pas de nostre gibier, nous leur fismes dire par le Truchement que nos armes estoient spitituelles, avec lesquelles nous les instruirions & conserverions à l'encontre de leurs ennemis moyennant la grace de Dieu, & que s'ils vouloient croire nos conseils, les Diables mesmes ne leur pourroient plus nuire: Cette responce les contenta fort, & nous eurent dans une très haute estime, tenans à faveur de nous avoir comme nous de les accompagner, & servir en une si belle occasion.

Le voyage de la France icy, nous avoit esté bien pénible, mais sans comparaison celuy que nous allions entreprendre quoy que plus court, nous le devoit estre beaucoup davantage pour tant de perils eminens qui vous avoisinent en chemin, tous les jours de la mort. Nous invoquames sur nous la grace du S. Esprit, l'assistance de la Vierge, & des Saincts, puis nous primes congé des Chefs de la traite, & nous rendimes avec nos petits paquets dans les cabanes de nos Hurons tout prests à partir & se mettre en campagne.

Or la raison pour laquelle il nous fallut necessairement separer & nous mettre chacun dans un canot à part fut pour ce qu'ils sont fort petits, & qu'il ny peut à chacun que cinq ou six personnes avec les marchandises. Mes hommes estoient cinq en nombre & je faisois le sixiesme, l'un servoit de gouverneur que l'avois derrière mon dos tellement prés de moy, qu'avec le bout de son grand aviron il m'attrapoit souvent le sommet de la teste que je tenais baissée le plus que je pouvois pour eviter ces rencontres, heureux qu'il ne me frappoit pas à dessein. J'estois quasi en ploton assis à costé d'un nageur, puis deux autres nageurs estoient assis devant moy à costé l'un de l'autre, & le cinquiesme barbare tenoit le devant du Navire, qui dans l'occasion se tenoit debout, les jambes au large & l'aviron en main pour eviter aux dangers de quelques perilleux passages, & en cest equipage nous fusmes conduis jusques dans leur pays, sans plus revoir nos Freres en chemin que les deux premieres soirées que par hazard nous cabanames avec le P. Joseph, mais pour le P. Nicolas je ne le trouvay pour la première fois, qu'à deux cens lieues de Kebec, à la nation que nous appelions les Ebicerinys ou Sorciers, & les Hurons Squekaneronons.

Nostre premier giste fut à la riviere des prairies, qui est à cinq lieuës au dessous du Saut Sainct Louis, où nous trouvames desja d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand ours qu'ils avoient poursuivy & pris dans la riviere, comme il pensoit se sauver aux Isles voisines: Ces barbares faisans bonne chere, se resjouissoient honnestement, chantoient tous ensemblement, puis alternativement, d'un chant si doux & agreable que j'en demeuray tout estonné & ravy d'admiration: de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus armonieux entr'eux; car leur chant ordinaire est assez malgracieux.

Nous cabanames assez proche d'eux & fismes chaudiere à la Huronne, mais pour ce coup je ne pû encor manger de leur sagamité, pour ce qu'elle me sembloit trop fade & desgoustante; & me fallut ainsi coucher sans souper, car ils avoient mangé en chemin tout le petit sac de biscuit que j'avois pris aux barques pour mon voyage, sans s'informer s'il me feroit besoin ou non, comme gens qui n'ont pas grand soucy du lendemain, & puis me voyant si deliberé & contant dans ma misere, ils croyoient que leur sagamité me sembleroit bonne à la fin du compte, & par ainsi qu'il n'y avoit pas grand danger de s'accommoder pour m'incommoder de mon biscuit, duquel ils firent place nette le mesme jour de nostre partement.

Nostre lit fut la terre nue dressé à l'enseigne de la Lune, avec une pierre pour mon chevet, plus que n'avoient les Sauvages, qui n'ont accoustumé d'avoir la teste plus haute que les pieds: Nostre cabane fut faite de deux rouleaux d'escorces posées sur quatre petites perches picquées en terre & accommodées en penchans au dessus de nous. Le matin venu on fit chaudiere pour partir mais je m'abstins encor de la sagamité pour cette seconde fois, jusques à la troisiesme qu'estant devenu fort foible & abbatu, je commençay d'en manger un petit & de m'y accoustumer en me faisant violence.

Mais pour ce que la façon de faire des Sauvages, & leur manière de s'accommoder allans en voyage est presque tousjours de mesme, je vous diray succinctement cy aprés leur méthode, & comme ils s'y gouvernent, aprés que j'auray donné un petit mot d'avis à ceux qui ont à faire de longs voyages avec eux, & se mettre sous leur conduite plus asseurée dans le pays que celle des François, qui n'oseroient encor d'eux-mesmes se hasarder par les bois, & s'esloigner de l'habitation sans guide.

Il se faut donc resoudre dés le commencement à la patience & de souffrir beaucoup, pour ce qu'à toute heure les sujets s'en presentent. Il se faut aussi estudier à la douceur & monstrer une face joyeuse & modestement contante, & chanter parfois des Hymnes, & Cantiques spirituels, tant pour sa propre consolation, & le soulagement de ses peines, que pour le contentement & edification de ces Sauvages, qui prennent un singulier plaisir d'ouyr chanter les louanges de nostre Dieu, plustost que des chansons profanes, contre lesquelles je leur ay veu quelquesfois monstrer de la repugnance. O bon Jesus, qui condamne les mauvais Chrestiens, chanteurs de chansons dissolues & mondaines.

Surtout si on a quelquefois de l'impatience, il la faut estouffer au dedans de soy-mesme sans la faire paroistre au dehors, & n'estre point songeur, chagrin, turbulent, non plus qu'esventé; pour ce qu'ils mesprisent fort ces mauvaises qualités, en un bon esprit, comme nous en un homme qui s'estime sage.

Une ou deux bouteilles d'eau de vie seroient fort necessaires pour se fortifier le coeur en chemin, desquelles il faudra faire part à ces Sauvages, avec un tel mesnage toutesfois qu'elles puissent durer jusques à la fin du voyage: car on se sent quelquesfois si foible & abbatu du coeur, que faute de cette regale, on souffre de grandes debilitez & affadissemens d'estomach. Passant par les Nations qu'on trouve en chemin, il est fort à propos qu'on leur traite tousjours quelque petit morceau de poisson, ou viande, pour festiner au soir après le travail, car pour ces petites courtoisies & liberalitez, on reçoit souvent d'eux de beaucoup plus grandes: Ils vous nourrissent au reste du temps, ils portent vos pacquets & vos hardes, vous exemptent de nager, & vous ayment, respectent, & cherissent comme Capitaines s bons amys, & si davanture vous tombez malades en chemin ils vous porteroient sur leurs espaules plustost que vous abandonner, & avec tout cela on patit encore allez, c'est pourquoy on a besoin de leur amitié & qu'ils vous ayent en quelque estime, si on y veut faire fruict & avoir du contentement avec eux.

Les dangers & perils qu'on rencontre en chemin sont si grands & frequens qu'ils ne se peuvent presque expliquer, car premierement en quatre-vingt ou cent sauts qu'il y a de la riviere des prairies aux Hurons, il y en a une quantité que l'on ne se hasarderoit jamais si la sage conduite des Sauvages ne vous en donnoit l'asseurance. Il faut advouer que le marcher pieds, nuds & sans sandales, comme j'ay fait par tout le voyage, allant & venant, à l'imitation de nostre Seraphique Père sainct François, & des premiers Religieux de nostre sacré Ordre, qui ont parcouru toute la terre habitable en cet estat, m'estoit d'une grande peine, contraint d'ainsi faire à cause qu'estant sur terre nous rencontrions souvent des rochers, des lieux fangeux, & des arbres tombez qu'il nous falloit à toute heure enjamber, & nous faire quelquesfois passage avec la teste & les mains par les bois touffus, hailliers & brossailles, sans sentier, n'y chemin, mais je ne sçay si on pourroit souffrir une plus rude mortification que des mauvais vents de l'estomach que ses salles gens rendent presque continuellement dans leurs canots, qu'en guyse de pots de chambre ils se servoient de leurs escuelles à potage, ce qui seroit capable de se desgouter du tout de si desegreables compagnies, si on ne se mortifioit pour l'amour d'un Dieu, & la gloire d'un Paradis qui merite chose plus grande.

La piqueure des mousquites, cousins & moucherons desquels il y a de trois ou quatre sortes, comme je dirai à la fin de ce Chapitre, est un autre tourment si grand qu'il semble autant de petits Demons, desquels je pensay perdre la veuë, comme j'en fus offencé au visage, aux jambes & aux mains, sans m'en pouvoir garantir pour diligence que j'y apportasse, c'est pourquoy estre chaussé, & avoir de bons gands & un voile sur la face eut esté bien necessaire. S'il faisoit de la pluye ou des orages, nous ne pouvions nous en deffendre, ny le jour, ny la nuict, car alors elle nous tomboit à plomb sur le dos, & nous couloit par dessous comme de petits torrens au panchant des montagnes, mais le pis est quelle nous ostoit le moyen de faire chaudière & prendre nostre refection.

Comme apprenti, la peine m'en estoit double, car ne sçachant encor la langue sinon fort peu de mots, je ne pouvois qu'à peine déclarer mes pensées & manifester mes necessitez: Dieu seul estoit celuy en qui je me consolois, & à l'humanité de mes sauvages qui se manifestoit assez dans la compassion qu'ils avoient de moy & à l'assistance qu'ils m'apportoient, mais ce qu'ils pouvoient estoit bien peu de chose, sinon leur bonne volonté qui me contentoit fort, & m'encourageoit à la patience, laquelle j'apprenois d'eux mieux qu'en Eschole du monde, de manière que je peu dire avec verité que j'ay trouvé plus de bien en eux que je ne m'estois auparavant imaginé, ny moy, ny beaucoup d'autres: car vous diriez icy parlant d'un Sauvage que c'est parler d'une beste brutte, d'un loup ravissant, ou d'une personne sans esprit, sans raison & sans humanité, comme un tas de meschans coquins qu'on laisse impunement vivre entre les Chrestiens, ce qui n'est point entre les Sauvages qui ont tous de l'humanité envers ceux qui ne leur sont point ennemis, soient estrangers ou autres.

L'heure de se cabaner venue, mes Sauvages cherchoient une place propre pour y passer la nuict, où aisement se pût trouver du bois sec à faire du feu, sinon ils s'accommodoient ou la necessité les contraignoit quelquesfois bien, & quelquesfois mal, selon les occurrences. Le lieu choisi on y portoit le canot, nos paquets & tout ce qui estoit de nostre équipage, puis tous se mettoient en besongne & travailloient à ce qui estoit necessaire; pour le logement: Les uns alloient chercher du bois sec, & moy avec eux, les autres sept ou huict perches pour dresser la cabane & d'autres prenoient le soin de battre le fuzil & mettre la chaudiere sur le feu, qu'ils attachoient en un baston piqué en terre, pendant qu'un autre cherchoit deux pierres plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estendue contre terre, dequoy on faisoit la sagamité.

L'hostellerie dressée & les roulleaux d'escorces estendus sur la charpente, qui panchoit en voute, on serroit les pacquets le long de la cabane contre les bois, & le canot en dehors, puis un chacun prenoit place le dos appuyé contre les sacs & la marchandise, à lentour du feu qu'on estendoit de long afin qu'un chacun y pût participer, & en prendre pour petuner tandis que la chaudière bouilloit.

La sagamité estant cuite tousjours fort claire, on dressoit à chacun son potage dans les escuelles d'escorces que pour ce sujet nous portions quant & nous, avec chacun une cuilliere de bois grande comme un petit plat, de laquelle on se sert à manger cette menestre soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant partir. Si nous estions par trop pressés de partir, on la faisoit deux heures avant jour, que tout endormy on m'esveilloit pour manger, ou seulement sur le midy, ou bien on attendoit jusqu'au soir, sans rien manger de tout le jour que cette seule fois.

Lorsque nous nous rencontrions deux mesnage en un mesme giste, ce qui arrivoit souvent; Nous nous cabanions par ensemble, l'un faisant un des costez de la cabane couvert de ses escorces, & l'autre s'accommodoit de l'autre, & chacun faisoit sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une aprés l'autre sans aucun debat ny contention, car ils ont cela de bon qu'ils ne se font aucun reproche, & ne se disent point mon disner est meilleur que le vostre, vous estes trop-grand train au prix de nous qui sommes peu car en toutes choses ils s'accordent admirablement bien, & font leur petit festin comme les repas d'une trouppe de bons Religieux, ou l'on n'entend qu'une voix de paix ou un silence Religieux.

Pour moy qui n'avois pas encore le coeur bien fait à toutes ces sausses, je me contentois pour l'ordinaire de la sagamité des deux qui m'agreoit davantage, bien qu'à l'une & à l'autre il y eut tousjours des salletez & ordures à cause, en partie qu'on se servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes pour concasser le bled.

D'escumer le pot jamais il ne s'en parle non plus que de laver la viande, ou le poisson, avant de le mettre au pot. Ils traiterent un morceau de venaison à la petite Nation, mais comment pensez vous qu'ils le coupperent, ce fut de le tenir contre terre avec leur pieds salles, & à mesure qu'ils couppoient quelque piece ils la jettoient dans la chaudière sans autre sel que le sable qui y tenoit attaché.

Les escuelles desquelles nous nous servions, n'estoient jamais nettoyées que du doigt qui essuyoit le reste de la sagamité, dont aucunes ne pouvoit sentir gueres bon, qui servoient à tomber de l'eau dans leur Canot, & pour boire & manger comme j'ay dit. J'ay admiré l'honnesteté de leur action en tombant de l'eau sur terre, car outre qu'ils se retiroient à l'escart, ils s'acroupissoient avec beaucoup de modestie à l'exemple des anciens hommes d'Egypte, qui en faisoient de mesme, plus civils & honnestes que les femmes des uns & des autres, qui se tiennent debout en semblable necessité sans se beaucoup escarter.

Ils faisoient par fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien qu'il fut tousjours fort dur, pour la difficulté qu'il y a de le faire cuire entier, il m'agreoit davantage au commencement, pour ce que je le prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir en marchant & dans nostre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner aprés leur Canot, une ligne à l'ain, de laquelle ils accommodoient de la peau de grenouille escorchée, avec quoy ils prenoient du poisson, qui servoit à donner goust à la sagamité, mais quand le temps ne les pressoit point trop, comme lors que nous descendimes pour la traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloit tendre leurs rets dans le fleuve ou és lacs, ausquels ils faisoient par fois de fort bonnes prises, comme de brochets, esturgeons, poissons blancs & des carpes qui ne sont neantmoins telles, ny si bonnes, ny si grosses que les nostres de deça, puis plusieurs autres especes de poissons qu'on ne cognoist point icy.

Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient quérir de deux en deux jours au fond des bois & en des certains lieux escartez, où ils l'avoient caché en descendans, dans de petits sacs d'ecorces de bouleau: car autrement ce leur seroit trop de peine de porter tousjours quant & eux tout le bled ou les farines, qui leur sont necessaire pour leur voyage, & m'estonnois grandement comme ils pouvoient si bien remarquer tous les endroits ou ils l'avoient caché sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust souvent fort esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, sous quelques mottes ou enterré dans le sable.

La manière & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est pratiquée par tous les peuples sauvages & barbares est telle & si admirable qu'elle ne se peut assez admirer, & louer le divin Autheur d'une telle merveille. Ils prenoient deux bastons de bois de saulx, tillet ou d'autre espece, secs & légers, puis en accommodoient un, d'environ la longueur d'une coudée ou peu moins, & espais d'un doigt ou environ, & ayans sur le bord de sa largeur cavé de la pointe d'un cousteau ou de la dent d'un castor, une bien petite fossette, avec un petit cran à costé, pour faire tomber à bas sur quelque bout de mesche ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite en feu; qui devoit tomber du trou, ils mettoient la pointe d'un autre baston du mesme bois, gros comme le peut doigt ou peu moins, dans ce trou ainsi commencé; & estans contre terre le genouil sur le bout du baston large, ils tournoient l'autre entre les deux mains si soudainement & si long-temps, que les deux bois estans bien eschauffez, la poudre qui en sortoit à cause de cette continuelle agitation se convertissoit en feu, duquel ils allumoient un bout de leur corde seiche, qui conserve le feu comme mesche d'arquebuse: aprés avec un peu de menu bois sec, ils faisoient du feu pour faire chaudiere.

Mais il faut noter que tout bois n'est pas propre à faire du feu, ains du particulier, & que nous pouvons rencontrer icy. Or quand ils avoient de la difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un petit de charbon, ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque souche: s'ils avoient un baston large comme j'ay dit, ils en prenoient deux ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, en la manière d'une navette de Tessier, & estans couchez le genouil dessus pour les tenir en estat, mettoient entre deux la pointe d'un autre petit baston du mesme bois, qu'ils tournoient par l'autre bout entre les deux mains comme cy-dessus.

Nos Montagnais, à ce qu'on dit, se servent d'une autre sorte de fusil, qui n'est neantmoins faict comme les nostres; ils ont pour meche la peau de la cuisse d'un Aigle avec du duvet qui prend feu aisement, ils battent deux pierres de mine ensemble comme nous faisons une pierre à fuzil, avec un morceau de fer ou d'acier: au lieu d'allumettes ils servent d'un petit morceau de tondre, c'est un bois pourry & bien seiché, qui brusle aisement & incessament jusques à tant qu'il soit consumé, ayant pris feu ils le mettent dans de l'escorce de cedre pulverisée, & soufflant doucement cette écorce s'enflamme. Voyla comme ils font du feu.

Pour revenir à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux fois le jour, qui estoit peu pour moy, en ce temps encor mal accoutumé à ceste manière de viande, car j'en usois à chasque fois si peu que les deux repas ne meritoient pas le nom d'un bien petit, c'est pourquoy j'estois tousjours fort foible sans avoir moyen de me fortifier, patissant plus que mes Sauvages, qui estoient accoustumez à cette façon de vivre, joint que; petunans assez souvent durant le jour, cela les consoloit, les fortifioit & leur amortissoit aucunement la faim & non pas à moy, qui n'en ay jamais voulu user peur d'une habitude onereuse, de laquelle on ne se fait pas quitte quand on veut, & sçay des personnes extremement marries d'en avoir jamais usé, pour ce qu'il nuyt plus icy pris en fumée, qu'il ne profite à des personnes qui ont autre chose à disner, ou qui ne sont point incommodées des humiditez du cerveau, car alors il deseiche médiocrement pris, masché, ou en fumée.

L'humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute couverture & habillement, une peau d'ours assez petite, encor m'en faisoit il part la moitié, la nuict quand il pleuvoit, sans que je l'en priasse, & mesme me disposoit la place au soir où je devois reposer la nuict, avec quelques petits rameaux de cedre, ou à faute d'iceux sa petite natte de joncs qu'il avoit accoustumé de porter en de longs voyages: & compatissant à mes travaux desja assez grands, il m'exemptoit de nager & de tenir l'aviron, qui n'estoit pas me descharger d'une petite peine, outre le service qu'il me rendoit de porter mes pacquets par tous les Sauts, bien qu'il fust desja assez chargé de ses marchandises, & à son tour du Canot qu'il portoit sur son espaule, parmy de si fascheux & pénibles chemins, où il luy falloit faire divers voyages.

Un jour ayant pris le devant comme estoit ma coustume pendant que mes Sauvages deschargeoient le Canot & portoient les marchandises au de là des Sauts, je me trouvay à l'improviste esgaré, en une grande estendue de terre tremblante sous mes pieds, proche d'un lac, que nous devions passer: estonné de ceste nouveauté, je m'en retiray fort doucement & à petit pas, sur un rocher, qui estoit là auprès, peur de plus grand inconvenient, car il n'y avoit point là lieu de seureté pour moy. Il y a plusieurs Autheurs, qui asseurent qu'il y a des Isles qui flottent sur les eaux, & mesme Herodote faict mention d'une semblable, située prés la ville Botis, non loing du Nil, mais on s'en peut donner de garde, comme de celle cy, car comme elles ne sont pas tout à faict destachées de la terre ferme, sinon quelqu'unes, au premier pas on s'en peut tirer & se mettre en chemin asseuré.

Nous rencontrions aussi parfois de furieux bourbiers, desquels nous recevions de grandes incommoditez & des peines nompareilles d'en pouvoir sortir; que les jambes toutes embourbées, comme il arriva à un certain François, lequel s'il n'eust eu les jambes escarquillées au large eut enfoncé jusques aux oreilles, comme il enfonça jusques aux reins. On a aussi bien de la peine de se faire passage avec la teste & les mains parmy les bois touffus, où il s'y en rencontre aussi grand nombre de pourris & tombez les uns sur les autres, qu'il faut enjamber & monter par dessus, sans craindre la suitte & l'importunité d'un nombre sans nombre de mousquites & cousins, qui vous font une continuelle & très cruelle guerre, pire que celle des loups, qui se contentent de la première brebis, & non ces animaux de la premiere piqueure.

Je suis aussi comme asseuré que sans l'estamine, qui me couvroit la face & le visage, que j'estois pour en perdre la veue, comme j'en fus pliyé par toutes les parties descouvertes sans y avoir pu apporter de remede non plus que plusieurs François, qui en devindrent aveugles pour plusieurs jours, tant est pestiferé & veneneuse la piqueure de ces petits demons, à qui n'a encor pris l'air du païs.

Ces bestioles ne paroissent neantmoins pas tousjours, mais au temps le plus chaud, & lors qu'il ne faict point de vent, autrement qui en pourroit jamais souffrir l'importunité & les morsures maligne, qui rendent les personnes semblables à des lepreux, laids & hideux à ceux qui les regardent. Je ne sçay; car pour moy je confesse que c'est le plus rude martyre que j'aye souffert dans le pais, la faim & la soif, la lassitude & la fièvre, ne sont rien en comparaison, ces petites bestes ne vous font pas seulement la guerre pendant le jour, mais mesme la nuict, elles s jettent dans vos yeux, elles entrent dans vostre bouche, passent par dessous vos habits, & perce mesme l'estoffe qui joint vostre chair, de leur long esguillon, le bruit vous en est aussi fort importun, car il desrobe souvent vostre attention, vous empesche de prier Dieu, de lire, d'escrire & de faire vos exercices avec quelque repos, se fourrent partout, & principallement dans les chambres, où le vent ne domine point, c'est ce qui nous obligeait d'y brusler souvent de l'encens, la fumée duquel les faisoit rassoir, & puis revenoient de plus bel qu'auparavant.

Il y en à de trois ou quatre sortes, dont les uns s'appellent en Montagnais sentimeou, en Huron tachiey ou teschey, & en François cousins, ce sont ceux qui ont ces longs esguillons tres-deliez & menus. Il y en a encore d'une autre espece au païs de nos Montagnais, que je n'ay point veu chez nos Hurons, ny par toutes leurs contrées, si petites, qu'à peine les peut on voir, mais importunent & mordent comme petits diablotins, qui est le nom propre que leur donnent les Montagnais, à sçavoir manitouchis; & les François mouches-quilles, ou mouchequites, qui se viennent que vers le mois d'Aoust, & n'ont pas longue durée.

Au païs des Hurons, à cause qu'il est descouvert & habité, il y a peu de ces cousin, sinon aux forest, & lieux où les vents, ne dominent point pendant les grandes chaleurs de l'Esté, car en autre saison il ne s'en voit nulle part, non pas mesmes dans les sapiniers, c'est pourquoy ne les craignez point.



Suitte de nostre voyage aux Hurons. De la nation des Ebicerinys.. De celle de bois & des cheveux relevez. Comme ils chantent les malades, & de la maniere que les femmes se gouvernent ayant leur mois.

CHAPITRE VII

Nous passames par plusieurs nations Sauvages, mais nous y arrestames assez peu à chacune, aux unes une nuict, & aux autres quelques heures seulement, pour tousjours advancer chemin, sinon aux Ebicerinys & Sorciers, où nous sejournames deux jours entiers, tant pour nous reposer de la fatigue du chemin, ue pour traicter avec eux de la marchandise de nos Hurons, pour de leurs pelleteries.

La rencontre que nous fismes icy du P. Nicolas, pour estre la première depuis nostre partement de Kebec, nous obligea puissamment de nous entrecaresser & nous resjouir en nostre Seigneur de ceste heureuse entreveuë, laquelle fut suivie d'un festin que ce bon Pere ordonna à la façon du païs, qui me sembla excellent au de là de toute la bonne chere, que j'ay jamais faict en nostre Europe, mais pour ce que la merveille ne s'est pas portée jusque à dans un tel excés, que je doive apprehender de le dire; figurez vous quels pouvoient estre les mets de ce festin, un peu de poisson blanc, avec des citrouilles du païs, le tout cuit ensemblement en de l'eau pure, sans autre sausse que du bon appétit, qui ne pouvoit manquer à un homme, qui avoit tres-mal souppé & encor plus mal couché, mouillé dessus & dessous d'un grand orage, qui nous avoit duré toute la nuict. Pour de la boisson il ne s'en parle point, que de la belle eau claire du Lac, qui estoit là devant nostre cabane, non plus que de linge, de pain & de sel qui ne leur sont point en usage, ny beaucoup d'autres choses que nostre Europe nous fournit abondamment.

Les François appellent ordinairement les Ebicerinys le peuple sorcier, non qu'ils le soient tous, mais pour ce que c'est une nation, qui faict particulière profession de consulter le diable en leur necessité. Lors qu'ils le veulent communiquer & apprendre quelque chose de luy, c'est ordinairement dans une petite tour d'écorces, qu'ils dressent à l'escart dans les bois, ou au beau milieu de leurs cabanes, & là estans enfermez, ils invoquent leur demon & reçoivent ses oracles plus souvent faux que vrays. Il y en a beaucoup qui feignent luy parler, & avoir sa communication, pour estre estimez Pirotois & Magiciens, qui ne luy parlent pas pour tout, & ne predisent que bourdes & mensonges, car le diable, pour se faire plus estimer, se faict rechercher & ne se familiarise point à tous.

Ces Sorciers sont fort coustumiers de donner des sorts, & causer de certaines maladies, à ceux contre lesquels ils ont quelque hayne, qui ne se peuvent guerir que par d'autres sorts & remedes extraordinaires, dont il y en a du corps desquels, ils font sortir des grands serpens & des longs boyaux, & quelquefois seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques & inventées par art magique, à cela prés & excepté la communication qu'ils ont avec les demons, je les trouvois assez bonnes gens, fort humains & courtois en leur conversation, & d'un esprit capable de quelque chose de bon, s'ils estoient cultivez & instruicts en la loy de Dieu.

Pour leurs habits & leur chevelure, ils les portent à la mode des Algoumequins courans, mais je me suis fort estonné de voir des hommes entr'eux, porter en teste un petit capuce rond, comme celuy d'un Chanoine, faict de petites lanières de fourrures, larges d'un travers de doigts, proprement assemblez & cousus jusques au bas du col, puis esparpillées à l'entour des espaules, qui leur battoient environ un pied de long en guise d'un petit camail: je ne sçay qui leur en a donné l'invention, ny sur quel modelle ils les ont pris, car avant nostre arrivée aux Hurons, ils en portoient desja & puis les nostres sont plus profonds & quarrez, tant y a qu'ils estoient fort bien faicts.

Avec ce petit capuce qui ne leur sert qu'en hyver & pour de longs voyages, quelques-uns s'accommodent encores de certaines manches de castors qui leur prennent par derrière les espaules attachez d'une petite cordelette, & des bas de chausses attachez à leur ceinture qui leur servent contre le grand froid du Nord qui est tel qu'on n'en pourroit supporter les atteintes sans ses deffences desquelles ils se servent quand ils y voyagent.

Quelques uns portent des bonnets de chanvre & d'escorce du bois aussi fort bien tissus ou ils façonnent deux manières de cornes au dessus qu'ils croyent leur donner bonne grâce: car plus les choses sont desguisées plus ils les estiment riches & belles, c'est ce qui a donné suject à nos Marchands François de bigarer les capots qu'ils leur traictent de diverses couleurs de houlpe & de faulx passemens.

On dit que les Arrabes ont quelque chose d'approchans de nos Sorciers tant en leur vie que en leurs vestemens, en leur vie en ce qu'ils sont presque tous errants, & en leurs vestemens en ce qu'ils n'ont presque aucune conformité & s'accommodent chacun selon que la pauvreté leur permet, l'un est tout nud & l'autre un peu couvert. Quelques Arrabes portent des Turbans, quelques autres des capuces qui les fait sembler des masques tant ils sont mal faits & grotesquement accommodez.

Il y a une certaine Nation entre eux lesquels on appelle Arrabes à la barrette, non qu'ils en portent tous, mais le chef seulement. Ce nom leur est venu de ce qu'un de nos Religieux ayant par megarde perdu sa calotte vers le fleuve Jourdain, un Arrabe l'ayant ramassée la porta à son Capitaine disant qu'elle venoit d'un franc (ils appellent indifferement franc, toutes les nations Chrestiennes; François, Espagnols, Italiens & autres qui ne sont point nays sujets & esclaves du grand Turc.) Ce Capitaine fit estat de cette calotte & s'en servit une année entiere après quoy il la rendit au Gardien de nostre Convent de Jerusalem, mais à la charge de luy en rendre une neuve, & tous les ans retourne porter la barette pour en ravoir une autre, laquelle coustume a tellement prevalu qu'on n'oseroit luy avoir refusé, le bonheur est qu'il n'y a que le Chef à contenter, car ceux de sa troupe portent de hauts bonnets pointus ou piramidales & non ronds & cornus comme ceux de nos Bisseriniens.

Dans ce village des Ebicerinys, je perdis tous les mémoires que j'avois dressés, des païs & chemins que j'avois observés depuis nostre embarquement de Dieppe, & ne m'en apperceus qu'à la rencontre de deux Canots Sauvages, de la nation de bois, nation fort esloignée & avant dans les terres vers la mer du Su, à mon advis, ils sont dépendans des cheveux relevez & comme une mesme nation, aussi sont ils nuds entre les hommes, comme l'enfant sortant du ventre de sa mere, dequoy mes Hurons sembloient avoir horreur, bien qu'ils ne fussent gueres plus honnestes eux mesmes, car dans nostre Canot ils ne faisoient non plus difficulté de se tenir nuds, & pour chose que je leur en die, ils me respondoient, que c'estoit pour leur commodité, & pour n'estre embarassés de rien en nageant non pas mesme de leur brayer.

Ces gens de bois, avoient à leur col de petites fraizes de plumes blanches, & leurs cheveux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint par tout de diverses couleurs en huyle fort joliement, les uns l'avoient d'un costé tout vert & de l'autre rouge, autres sembloient avoir tout le visage couvert de passemens naturels parfaictement bien faicts, & autres tout autrement, car chacun a liberté de s'accommoder comme il veut, & de suivre la mode aussi folle & de moindre coutange que celle d'icy. Mes Hurons se fardoient aussi le jour, qu'ils devoient arriver en quelque nation, mais ils y estoient un peu grossiers, & n'avoient pas ceste gentillesse ny l'invention de plusieurs petites jolivetez, qu'avoient ces gens de bois.

Le lendemain aprés midy nous trouvasmes un village d'Algoumequins, auquel nous reposames environ trois heures, pendant lequel temps, il se fist une chanterie de malade dans une cabane, avec tant de bruit de la voix, du son des tortues & du frappement de certains battons, que je ne sçavois qu'en juger, car j'estois encore nouveau dans le païs. A la fin je fus curieux de m'approcher & voir par la fente de la cabane que ce pouvoit estre, là où je vis (ainsi que j'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) dix ou douze hommes, my partis en deux bandes, assis contre terre & arrangez des deux costez de la cabane & devant chacune bande estoit une longue perche, platte, large de trois ou quatre doigts, couchée de long sur la terre à leurs pieds sur lesquelles il frappoient continuellement avec chacun un baston en main, à la cadence du son des tortues & des chansons, qu'ils entonnoient & poursuivoient alternativement, d'un ton le plus haut qu'ils pouvoient, pensans par là, d'autant plustost obtenir ce qu'ils desiroient, que plus ils feroient de bruit.

Loki ou Medecin estoit au haut-bout avec sa grande tortue en main, qui battoit la mesure, & commencoit les chansons que les autres poursuivoient à pleine teste, mais avec tant d'ardeur qu'il sembloit qu'ils deussent s'esgorger, suoient de peine & estouffoient de chaleur. Pendant ce sabbat, cette harmonie de démons, deux femmes tenoient un petit garçon, pleurant couché tout nud le ventre en haut sur la terre, vis à vis de Loki, lequel de temps en temps, à quatre pattes s'approchoit de l'enfant avec des cris & hurlemens comme d'un furieux taureau, puis le souffloit au ventre, & après estant retourné à sa place, recommençoient leur tintamarre & charivari, qui finit par un festin, qui se disposoit pendant la ceremonie au bout de le cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou non, s'y on y adjousta encore quelque autre façon de faire, je n'en ay rien sçeu du depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent après avoir repeu, traicté & un peu reposé.

De cette nation, nous allâmes cabaner en un village d'Andatahouats, que nous disons, Cheveux du poil levé, qui s'estoient venus camper proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui retournoient de la traicte de Kebec, & fusmes deux jours à negocier avec eux, pendant lesquels je fus visiter la plupart de leurs cabanes, pour apprendre leur façon de faire, & qu'elle estoit leur humeur, mais je les trouvay un peu trop serieux, & assez peu courtois, comme gens qui ne demandoient qu'à bien vendre & d'acheter à bon prix.

Ils avoient leurs cheveux parfaictement bien relevez, peignez & agencez sur le front, plus droits que ne souloient autrefois porter nos Courtisans, cela leur donnoit assez bonne grace avec le reste de leur Matachias, mais la nudité entiere de leurs corps, de laquelle ils n'ont ny honte ny vergongne, m'estoit d'un grand desplaisir, qui m'empéchoit de les voir librement. Neantmoins ils ont telle habitude à cela, que les femmes & filles traictent & demeurent parmy eux, avec la mesme liberté que s'ils estoient vestus, sans que l'on puisse appercevoir, que cela fasse de mauvais effets en elles.

Je vis la mesme nuict une quantité de Sauvages pescher l'anguille à la clarté du feu, en un coin du grand Lac duquel ils tiroient à chaque coup un de ces longs poissons, qui emplirent à la fin leur Canot, c'estoit une façon de pescher que je n'avois encore point veuë, & laquelle neantmoins est fort pratiquée par nos Montagnais, depuis la my-Aoust, jusques à la Toussaincts, comme celle des loups marins en May & Juin, à sept lieues de Kebec.

Les Sauvages & Sauvagesses du Bresil & de tous les païs circonvoisins ne se servent non plus de vestemens que nos Cheveux relevez, & demeurent nuds, hommes, & femmes comme les enfans sortans du ventre de leur mere. Mais les femmes & filles des Cheveux relevez plus honnestes & vergongneuses ont un petit cuir à peu prés grand comme une serviette, du quel elles se couvrent les reins jusques au milieu des cuisses, & tout le reste du corps est descouvert, à la façon de nos Huronnes.

Il y a un grand peuple en cette nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs, & pescheurs. Je vis là beaucoup de jeunes femmes qui faisoient des nattes de joncs grandement bien tissuës & embellies de diverses couleurs, qu'elles traittoient après pour d'autres marchandises à des barbares de diverses nations qui abordoient en leur bourgade. Ils sont errants, sinon quelqu'uns d'entr'eux qui bastissent des villages au milieu des bois, pour la commodité qu'ils troquent d'y bastir & les fortifier, & tous ensemble font la guerre à une autre nation nommée Assistagueronon, qui veut dire gens feu: car en langue Huronne Assista signifie de feu, & Eronon signifie Nation. Ils sont esloignez d'eux à ce qu'on tient, de neuf ou dix journées de canots, qui sont environ deux cens lieuës & plus de chemin; ils vont par trouppes en plusieurs régions & contrées, esloignées de plus de cinq cens lieuës, comme il est aysé à conjecturer en ce qu'on en a veu quelques fois à la traite de Kebec, & puis de là se transporter par les Nations jusques au delà de celles des Puants, qui fait d'un lieu à l'autre plus de cinq cens lieues de pays, où ils trafiquent de leurs marchandises, & en changent pour des pelleteries peintures, pourceleines, & autres fatras desquels ils sont fort curieux pour s'accommoder.

En general le pays des Algoumequins desquels ils sont alliez & font partie; quand à l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, au rapport du sieur de Champlain, contient prés de 450 lieuës de longueur, & deux cens par endroits de largeur du Midy au Septentrion, sous la hauteur de quarante & un degré de latitude, jusques à quarante huict & 49.

Cette terre est comme une Isle que la grande riviere de sainct Laurens enceint, passant par plusieurs Lacs de grandes estenduës, sur le rivage desquels habitent plusieurs Nations, parlans divers langages, aucuns ont leur demeure arrestée, & autres non. Entre lesquels on en remarque quelqu'unes qui se percent les narines ausquelles ils pendent des patinotres bleues, qui peuvent estre pierreries; & d'autres qui se decouppent le corps par rayes & compartimens, où ils appliquent du charbon & autres couleurs qui leur demeurent pour tousjours.

Les femmes de toutes ces Nations vivent fort bien avec leurs maris, & particulièrement celles des Cheveux relevez, lesquelles ont cette coustume entr'elles, qu'ayans leur mois, elles se separent d'avec leurs maris, & les filles d'avec leurs peres & meres, & autres parens, & se retirent en de certaines petites cabanes ou huttes qu'on leur accomode en lieu escarté & esloigné de leur village, où elles sejournent & demeurent seules, tout le temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur portent des vivres, & ce qui leur est necessaire jusques à leur retour, si elles mesmes n'en portent suffisamment pour leur provision necessaire, comme elles font ordinairement, ou de leurs compagnes.

Entre les Hurons & autres peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur maison ou village pour semblables incommoditez: mais elles font leur manger en de petits pots à part pendant ce temps là, & ne permettent à personne d'en manger, ny de prendre les repas avec elles: de sorte qu'elles semblent imiter les juifves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le temps de leur fleurs; Je n'ay pû apprendre d'où leur estoit venue cette coustume de se separer ainsi, quoy que je l'estime pleine d'honnesteté, & louable en ce que elles mesmes nous en advertissoient (avec un peu de honte pourtant) peur que mangeassions de leur menestre qu'elles croyoient nous devoir causer de l'incommodité, au contraire de celles d'icy qui n'en sont pas plus nettes, & s'en taisent neantmoins. O pauvreté, misere & infirmité du corps humain, que tu es sujet à de maux & incommoditez, plus que les animaux de la terre mesme, & cependant il n'y à pas moyen de l'humilier, & luy faire sentir la bassesse & le mespris, que mérite une cabane infecte, que veut estre venerée comme une Deesse par les fols amoureux de ce temps.



De nostre arrivée au pays des Hurons. Comme une multitude de Sauvages me vindrent au devant, & la façon que je fus receu, traicté & gouverné en la cabane de mon Sauvage.

CHAPITRE VIII.

PPuis qu'avec l'assistance de nostre Dieu, auquel je rend graces infinies, nous sommes arrivez si prés du pays de nos Hurons, il est doresnavant temps que je commence à en traiter plus amplement, & de la façon de faire de ses habitans, non à la maniere, de certaines personnes, lesquelles descrivans leurs histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, & les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience, on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escris non seulement les choses principales, comme elles se sont passées, mais aussi les moindres & plus petites, avec la mesme naifveté & simplicité que j'ay accoustumé.

C'est pourquoy je prie le Lecteur, d'avoir pour agréable ma manière de proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos Sauvages, j'ay esté contraint d'inserer icy plusieurs choses qui sembleront inciviles & extravagantes, d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement, qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y retrouve: autrement il ne m'eust failli descrire les moeurs des Sauvages, s'il ne s'y trouvoit rien de Sauvage, mais des moeurs polies & civiles, comme les peuples qui sont cultivez par la Religion & pieté, ou par des Magistrats & Sages, qui par leurs bonnes loix eussent donné quelque forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'un nature espurée.

Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ midy, que le soleil donnoit à plomb: Je me prosterne devant Dieu, & baise la terre en laquelle ce souverain Monarque m'avoit amené, pour annoncer sa parole & ses merveilles à un peuple qui ne le cognoissoit point, & le prier de m'assister de ses grâces, & d'estre par tout ma guyde pour faire toutes choses selon ses divines volontez, & au salut de ce peuple; puis mes Sauvages ayans serré leur canot dans un bois qui estoit là auprès, me chargèrent de mes hardes & pacquets qu'ils avoient tousjours auparavant portez, par les sauts, car la longue distance qu'il y avoit de là au bourg, & la quantité de leurs marchandises desquelles ils estoient plus que suffisament chargez, ne leur pû permettre de faire davantage pour moy, dans cette occasion.

Je portay donc mon pacquet & mes hardes, non sans une tres-grande peine, tant pour la pesanteur, l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité grande que je ressentois en tous mes membres depuis un longs temps, joint que pour m'avoir fait prendre le devant, comme ils avoient accoustumé (à cause que je ne pouvois les suivre qu'à toute peine) je me perdis du chemin, & me trouvay un long temps seul egaré dans les bois & par les campagnes, sans sçavoir où j'allois, car les chemins sont si peu battus en ces pays-là, qu'on les perds aysement si on n'y prend garde de prez. A la fin après avoir bien marché & traversé pays, Dieu me fit la grâce de trouver un petit sentier que je suivy quelque temps, aprés quoy je rencontray deux femmes Huronnes, proche d'un chemin croisé, lesquelles s'arresterent tout court pour me contempler: de me parler elles ne pouvoient, ny moy leur demander lequel des deux chemins je devois prendre pour aller au bourg que je pretendois, car je n'en sçavois pas mesme le nom, ny de quel costé estoient allez mes gens, dequoy elles me tesmoignoient de la compassion par leur soupir ordinaire. Et hon, & hon. En fin inspiré de Dieu je pris à main gauche du costé de la mer douce, esperant d'y rencontrer, sinon mes hommes ou mon village, du moins quelques pescheurs pour me donner adresse.

Au bout de quelque temps comme j'allois d'un pas allez viste je fus apperceu de mes Sauvages qui m'attendoient bien en peine que j'estois de devenu, assis à l'ombre sous un arbre un peu à costé du chemin dans une belle grande prairie, ma veue les consola fort, comme leur rencontre me resjouit grandement, car je faisois desja estat de coucher seul dans la campagne, & de vivre de feuilles & de racines, comme les anciens Hermites en attendant l'assistance de Dieu, duquel j'esperois estre conservé de la main des Hiroquois qui couroient pour lors les frontières, car ils m'eussent envoyé en l'autre monde par le feu & les tourments, & m'eussent mangé au lieu des vers, comme ils font leurs ennemis.

Je m'aprochay donc de mes gens, lesquels m'ayans fait seoir auprès d'eux, me donnerent, des cannes de bled d'Inde à succer pour me fortifier & me faire reprendre haleine; Je pris garde comme ils en usoient, car cela m'estoit un peu nouveau, & les trouvay d'un assez bon suc, puis ayant reposé quelques temps & repris nouvelle force, nous poursuivismes nostre chemin jusques à un petit hameau, où les habitans nous donnerent des prunes ronges ressemblans à nos damas violets, mais si rudes & aspres au goust que je n'en peu manger du tout, en lieu je cueillay un plein plat de fezolles dans leur desert, qui nous servirent pour un second festin dans nostre cabane, l'escorce en estoit desja bien dure, mais la sauce en fut encor plus maigre, car il n'y eut, ny sel, ny huile, ny graisse, plus douce neantmoins que le fiel, & le vinaigre, du Fils de Dieu en la Croix.

Le Soleil commençoit desja à quitter nostre orison & nous priver de sa lumiere, lors que nous partismes de ce petit hameau, une partie de nos hommes se separerent aprés leur avoir fait la courtoisie de quelques fers à flesches, puis mon Sauvage & moy, avec un autre prismes le chemin de Tequeunock'aye, autrement nommé Queumdohian, par quelques François la Rochelle, & par nous, la ville de sainct Gabriel, pour estre la premiere Ville du pays dans laquelle je sois entré, elle est aussi la principale, & comme la gardienne & le rempart de toutes celles de la Nation des Ours, & où se decident ordinairement les affaires de plus grande importance. Ce lieu est assez bien fortifié à leur mode, & peut contenir environ deux ou trois cens mesnages, en trente ou quarante cabanes qu'il y a. A l'aproche de ce bourg un grand nombre de Sauvages de tous aages, sortirent au devant de nous avec une acclamation, & un bruit populaire si grand, que j'en avois les oreilles toutes estourdies, & fus ainsi conduit jusques dans nostre cabane, où la presse y estoit desja si grande que je fus contraint de gaigner le haut de l'establie pour me liberer & faire quite de leur empeschement.

Le pere & la mere de mon Sauvage me firent un fort bon accueil à leur mode, & par des caresses extraordinaires me tesmoignerent l'aise & le contentement qu'ils, avoient de ma venuë, & me traiterent avec la mesme douceur & amitié de leurs propres enfans, me donnant tout sujet de louer Dieu en leur humanité & bienveillance. Ils prirent aussi soin de mes petites hardes afin que rien ne s'en perdit, & m'advertirent de me donner garde des larrons & trompeurs, particulierement des Quieunontateronons qui sont les plus rusez de tous, & en effet ils me caressoient soit pour m'attraper par des inventions qui feroient leçon, à celles des fins coupeurs de bources d'icy.

C'est une chose digne de consideration & bien admirable que les Sauvages n'estans conduits que de leur naturel, quelques corrompus qu'ils soient, s'entr'ayment neantmoins d'un amour si cordial & sincere, qu'ils s'entr'appellent ordinairement les uns les autres pere, frere, oncle, nepveu ou cousin, comme s'ils estoient tous d'une mesme famille & parenté. Mon Sauvage qui me tenoit en qualité de frere, me donna advis d'appeler sa mere Sendoue, c'est à dire maman, ma mere, puis luy & ses freres Ataquan, mon frere, & le reste de ses parens en suitte, selon les degrez de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient leur parent. La bonne femme disoit Ayein, mon fils, & les autres Ataquen, mon frere, Sarassée, mon cousin, Hivoirtan, mon nepveu; Houatinoron, mon oncle, Aystan, mon pere; selon l'aage des personnes j'estois ainsi appellé oncle ou nepveu, &c. & de peu de personnes, qui ne me tenoient en cette qualité de parens, j'estois appellé Yatoro, mon compagnon mon camarade, & & de beaucoup Garihouanne grand Capitaine, j'en usois de mesme à leur endroit comme j'ay dit, & par ainsi nous vivions en très-grand paix & douceur d'esprit.

Le festin qui nous fut fait à nostre arrivée, fut d'un peu de bled d'Inde pillé, qu'ils appellent Ottet, avec un petit morceau de poisson boucanné à chacun, cuit en l'eau, car c'est tout la sauce du pays, & mes fezolles nous servirent pour le lendemain: des lors je trouvay bonne la sagamité qui estoit faite dans nostre cabane, pour estre assez nettement accommodée, je n'en pouvois seulement manger lors qu'il y avoir du poisson puant demincé parmy, ou d'autres petits, qu'ils appellent Auhairsique, n'y aussi de Leindohy qui est un bled puant, duquel ils font neantmoins grand estat: nous mangions par fois des citrouilles du pays, cuites, dans de l'eau, ou bien sous les cendres chaudes, que je trouvois fort bonnes, comme semblablement des espics de bled d'Inde que nous faisions rostir devant le feu, & d'autres esgrenez, grillez comme pois dans les cendres pour des meures champestres nostre Sauvagesse m'en apportoit souvent au matin pour mon desjeuner, ou bien des cannes d'honneha à succer, & autre chose qu'elle pouvoit: & avoit ce soin de faire dresser ma sagamité la première, dans l'escuelle de bois ou d'escorce la plus nette, large comme un plat bassin, & la cueillier avec laquelle je mangeois, grande comme une sauciere, & longue comme une à dresser potage.

Pour mon département & quartier, ils me donnerent à moy seul, autant de place qu'en pouvoit occuper un petit mesnage, qu'ils firent sortir à mon occasion, dés le lendemain de mon arrivée: en quoy je remarquay particulièrement leur bonne affection, & comme ils desiroient en tout de me contenter, & m'assister avec toute l'honnesteté & le respect deu à un grand Capitaine & chef de guerre tel qu'ils me tenoient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoustumé de se servir de chevet, je me servois la nuict d'un billot de bois, ou d'une pierre sous ma teste, & au reste couché simplement sur la natte sans couverture n'y forme de couche, & en lieu tellement dur, que le matin me levant, je me trouvois tout rompu & brisé de la teste & du corps.

Le matin, aprés estre esveillé, & prié un peu Dieu, je desjeunois de ce peu que nostre Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant pris mon cadran solaire, je sortois de la ville en quelque lieu à l'escart, pour pouvoir dire mon office en paix, & faire mes petites prières & meditations ordinaires hors du bruit: estant venu, ou midy ou une heure, je me rendois derechef à nostre cabane, pour disner d'un peu de sagamité, ou de quelque citrouille cuitte; aprés disner je lisois dans quelque petit livre que j'avois porté, ou bien j'escrivois, & observant soigneusement les mots de la langue que j'apprenois, j'en dressois des memoires que j'estudiois, & repetois devant mes Sauvages, lesquels y prenoient plaisir & m'aydoient à m'y perfectionner avec une assez bonne, methode, me disant souvent, Auiel, pour Gabriel, qu'ils ne pouvoient prononcer, à cause de la lettre B. qui ne se trouve point en tout leur langue, non plus, que les autres lettres labiales, assehoua agnonra, & Sentonqua: Gabriel, prends ta plume & escris, puis ils m'expliquoient au mieux qu'ils pouvoient ce que je desirois sçavoir d'eux.

Et comme ils ne pouvoient par fois me faire entendre leurs conceptions, ils me les demonstroient par figures, similitudes & demonstrations extérieures, par fois par discours, & quelquesfois avec un baston, traçant la chose sur la terre au-mieux qu'ils pouvoient, ou par le mouvement du corps, n'estans pas honteux d'en faire quelquefois de bien indécents, pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost que par longs discours & raisons qu'ils eussent pu alléguer, pour estre leur langue assez pauvre & disetteuse de mots en plusieurs choses, & particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion, lesquels nous ne leur pouvions expliquer, ny mesme le Pater noster sinon par periphrase; c'est à dire, que pour un de nos mots, il en falloit user de plusieurs des leurs car entr'eux ils ne sçavent que c'est de Sanctification, de Reigne celeste, du tres-Sainct Sacrement. Les mors de Gloire, Trinité, S. Esprit, Paradis, Enfer, Eglise, foy, Esperance & Charité, & autres infinis, ne sont pas en usage chez-eux.

De sorte qu'il n'y a pas besoin de gens bien sçavans pour le commencement; mais de personnes bien craignans Dieu, patiens, & pleins de charité: & voyla en quoy il faut principallement exceller pour convertir ce pauvre peuple, & le tirer hors du peché & de son aveuglement.

Je sortois aussi fort souvent par la bourgade & les visitois en leurs cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient d'avantage, voyans que je traittois doucement, & affablement avec eux, autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner sur eux; mais plustost d'acquérir la disgrace d'un chacun, & se faire hayr de tous: car à mesme temps qu'un estranger a donné à l'un d'eux quelque petit sujet ou ombrage de mescontement, il est aussitost sçeu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le mescontant vous a despeint.

Nostre bourgade estoit de ce costé là la plus, proche voisine des Hyroquois, leurs ennemis mortels; c'est pourquoy on m'advertissoit souvent de me tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allais au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des meures champestres: mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du pays, Quoye, puis il passa outre son chemin, & moy le mien.

Je visitois aussi par fois leur cimetiere, qu'ils appellent Agosayé, admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts de leurs parens & amis deffuncts & trouvois qu'en cela, ils surpassoient la pieté des Chrestiens, puis qu'ils n'esparguent rien pour le soulagement de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, scavoir besoin du secours des vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois & consolois en Dieu par la prière, ou en chantant des Hymnes & Cantiques spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter souvent, principalement après que je leur eus dict, que ces chants & Cantiques spirituels estoient des prières que je faisois à Dieu nostre Seigneur, pour leur salut & conversion.

Pendant la nuict j'entendois aussi aucunefois, la mere de mon Sauvage pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable. J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response que c'estoit le Diable qui la travailloit, par des songes & representations fascheuses de la mort de ses parens, & amis deffuncts. Cela est particulièrement commun aux femmes plustost qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve aucuns qui en sont travaillez, & en deviennent fols & furieux, selon leur imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouster foy, & faire cas de ces ruseries diaboliques, & d'une infinité de fatras qu'il leur met dans l'esprit.



Venue du Pere Nicolas en la ville de fainct Gabriel. Et comme le Père Joseph & nous fismes bastir une cabane. De nostre pauvreté & nourriture ordinaire & du vin que nom fismes pour les sainctes Messes.

CHAPITRE IX.

IL se passa un assez long-temps après mon arrivée avant que j'eusse aucune cognoissance, n'y nouvelles du lieu où estoient arrivez mes confreres, jusques à un certain jour que le Père Nicolas accompagné d'un Sauvage, me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës de nous. Je fus fort resjouy de sa venue, & de le voir plein de santé (luy qui estoit d'une complexion si foible) que Dieu luy avoit conservée au milieu de tant de travaux & de disettes qu'il avoit souffertes depuis nostre partement de la traite jusques à cette entreveuë, avec son barbare mal gracieux & chiche au possible en son endroit, qui le faisoit presque mourir de faim.

Mes Sauvages au contraire plus doux & courtois, firent voir par le bon accueil qu'ils firent à ce bon Pere, & à tous les François qui me vindrent voir, combien estoit differante leur bonne humeur de celle de ce mélancolique, car outre qu'ils les receurent avec une face joyeuse & contante, ils les firent incontinent seoir, petuner & manger en attendant le manifique festin du soir qui fut fait de farine qu'ils appellent eschionque, de laquelle ils furent tous plus que suffisamment rasasiez & non point enyvrez, car ils ne beurent que de l'eau pour toute boisson, & couchèrent sur la terre nuë.

Le lendemain matin nous primes resolution le Pere Nicolas & moy avec quelques François d'aller trouver le Père Joseph à son village esloigné du nostre 4 ou cinq lieues, car Dieu nous avoit fait la grâce que sans l'avoir prémédité nous nous mismes à la conduicte de trois personnes, qui demeuroient chacun en un village d'egale distance les uns des autres, faisans comme un triangle, qui nous fust à bon augure & une memoire de la tres-saincte Trinité, un seul Dieu en trois personne, Pere, Fils, & S. Esprit, également bons, sages & puissans.

Or d'autan que j'estois fort aymé de O'onchiarey mon Sauvage, de la pluspart de ses parens & de tous ceux de la bourgade, je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, ny qu'elle excuse prendre pour luy faire agréer ma sortie, nous trouvames en fin moyen de luy persuader que j'avois quelque affaire d'importance à communiquer à nostre frere Joseph, & qu'allant vers luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui estoit autant à luy comme à moy mesme, afin de prendre chacun ce qui luy appartenoit, le bon jeune homme se contenta de ceste raison, sous esperance de nous revoir bien tost, & ainsi satisfaict, nous primes congé de luy & partimes pour le village du Pere Joseph.

Nous nous servimes d'un Sauvage pour guide & pour porter nos paquets, moyennant quelque petite courtoisie que nous luy donnames, mais le plaisir fut d'un François nommé la Griette, serviteur du sieur de Champlain lequel ayant apperceu dans le bois à vingt pas de nous, un arbre tout couvert de tourterelles, & les voulans tirer, il tourna tant de fois à l'entour de l'arbre qu'il effara les oyseaux, & luy mesme s'égara, de sorte qu'il nous fallut faire courir nostre Sauvage après luy, qui s'enfuyoit comme un perdu à travers les bois, pensant nous suivre dans un sentier contraire, & le ramener au lieu mesme où il nous avoit laissé assis, tellement qu'il eut bien de la peine, n'eut point de tourterelles & nous fit bien perdre du temps.

N'ayans pas trouvé le Père Joseph dans son petit hameau, nous le fumes trouver à demie lieuë de là, au bourg de Quieunonascatan, où je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes de nous revoir, tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre grâces à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour la gloire, & pour la conversion de ces pauvres infidelles. La beauté du pais & l'honnesteté du grand Capitaine, chez lequel nous logeâmes par plusieurs jours, nous fist faire eslection de la contrée pour nostre retraicte, où à grand peine eûmes nous le loisir de nous entrecaresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous venir retrouver, ce qu'ils réitérèrent par plusieurs fois, & nous nous estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie à recevoir les François en leur cabane, lors que la necessité de leurs affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous experimentames avoir esté utils, à ceux qui doivent traicter avec eux, esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur conversion, seul motif, d'un si long & fascheux voyage.

Le desir de profiter & d'avancer la gloire de Dieu, nous fist resoudre d'y bastir un logement à part, & separé pour prendre possession de ce païs au nom de Jesus-Christ, afin d'y faire les fonctions & exercer les Ministeres de nostre Mission: ce qui fut cause que nous priames le Chef, qu'ils appellent Garihoua Andiouxra, c'est à dire, Capitaine & Chef de la Police, de nous le permettre, ce qu'il fist avec l'advis de son Conseil, mais avec bien de la peine, ayans au préalable faict leur possible pour nous le dissuader, disans, qu'il vaudroit beaucoup mieux, que logeassions dans leur cabanes & parmy leurs familles, pour y estre mieux traictez qu'en un lieu escarté, où personne n'auroit soin de nous.

Nous obtinmes enfin ce que nous désirions, leur ayans fait entendre qu'il estoit aussi necessaire pour leur bien; car estans venus de si loingtain païs, pour leur faire entendre ce qui concernoit le salut de leurs ames, & le bien de la felicité éternelle, avec la cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire, parmy le tracas de la mesnagerie de leurs cabanes, joint que desirans leur conserver l'amitié des François, qui traictoient avec eux, nous aurions plus de crédit à les conserver ainsi à part, que non pas quand nous serions cabanez parmy eux.

De sorte que s'estans laissez persuader par ces discours & autres semblables, ils nous dirent de prier ce grand Dieu, que nous appellions Pere & nous dirions les serviteurs, afin qu'il fist cesser les pluyes qui pour lors estoient fort grandes & importunes, pour pouvoir nous accommoder la cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres après avoir passé la nuict suyvante dans une petite cabane au milieu des champs, à le solliciter de ses promesses, il nous exauça, & les fist cesser si heureusement, que nous eusmes un temps fort serain, dequoy ils furent si estonnez & ravis d'admiration qu'ils le publièrent pour miracle, dont nous rendimes graces à Dieu. Et ce qui les confirma davantage en ceste croyance fut qu'aprés avoir employé quelques-jour à ce pieux travail & mis à sa perfection, les pluyes recommencerent, de sorte qu'ils publièrent par tout la grandeur de nostre Dieu.

Je ne puis obmettre un gentil débat qui arriva entr'eux à raison de nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se donnoient pour des personnes qui ne leur estoient point parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la cabane imparfaite, & nous en peine de loger à descouvert, mais les autres Sauvages portez de meilleure affection, ne luy voulurent point acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient chérir comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que pour leur propre bien & profit.

Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux, que quand quelqu'uns de leurs concitoyens n'ont point de cabane à se loger, tous unanimement prestent la main & luy en font une, du moins ils la mettent en tel estat qu'aysement de luy mesme il la peut parachever: & pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est question d'y travailler, la chose se décide tousjours en plein conseil, puis le cry s'en faict tous les jours par la ville ou bourgade; afin qu'un chacun s'y trouve à l'heure ordonnée, jusques à entiere perfection de l'oeuvre, ce qui est un très-bel ordre & fort louable pour des Sauvages, que nous croyons & sont en effect, moins polis que nous.

Mais pour nous qui leur estions estrangers & arrivez de nouveau, comme disoit ce jeune homme, c'estoit beaucoup de se monstrer si humain que de nous en bastir une, avec une si commune & universelle affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours particulièrement aux François, qu'ils appellent Agnonha, c'est à dire gens de fer en leur langue, ou qui se servent de fer, ou le fer mesme, car ils nommoient quelquefois les haches Agnonha, qu'ils appellent autrement Atouhoin. Les Montagnais nous donnent le nom de Mistigoche, ou, Ouemichtigouchion, c'est à dire un homme qui est dans un canot de bois, ou batteau de bois, ou coffre de bois, selon l'interprétation d'aucun. Nom qu'ils donnerent aux premiers Europeans, qui les aborderent dans des navires ou batteaux de bois, desquels ils n'avoient jamais veu auparavant, car les leurs ne sont faicts que d'escorces & fort petits. Mais pour le nom que nous donnent les Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit de fer & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou minerai, sinon en quelque endroit ils avoient du cuivre rouge, duquel j'ay veu un petit lingot vers la mer douce, que le Truchement Bruslé nous apporta, d'une nation esloignée 80 lieuës des Hurons.

Nostre cabane fust bastie à la portée du pistolet de la bourgade, en un lieu que nous mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un fond, où passoit un beau & agréable ruisseau, de l'eau duquel nous nous, servions à boire & à faire nostre sagamité, excepté pendant les grandes neiges de l'Hyver, que pour cause du mauvais chemins nous prenions de la neige és environ de nostre cabane, pour faire nostre manger, & ne nous en trouvasmes point mal Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les sepmaines & les mois entiers sans boire, & sans estre altéré, car ne mangeant jamais rien de sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant, que de ce bled d'Inde bouilly en eau, ceste menestre sert de boisson & de mangeaille, & si on peut estre quelquefois altéré, c'est lors qu'on mange de la viande, ou qu'on vay en voyage par terre, & peux asseurer qu'en un an, que j'ay demeuré aux Hurons, je n'y ay pas beu neuf ou dix fois au plus ce qui me faict dire avec sainct Jean Climacus, que le beaucoup boire, vient d'habitude & non de necessité, & par ainsi on peut à bon droit reprendre les grands beuveurs, & ne souffrir ce vice à sa jeunese, qui est ordinairement suivy des autres.

Je me trouvois aussi fort bien de ne manger point de sel ny rien de sallé, encor que je n'en eusse point l'habitude, que depuis que j'estois entré aux Hurons, d'où on n'en peut esperer que de plus de trois cens lieuës loin. A mon retour en Canada, je me trouvois mal au commencement d'en manger, pour l'avoir discontinué un trop long-temps, mais je m'y suis racoutumé du depuis, ce qui me faict croire qu'il n'est nullement necessaire à la conservation de la vie, n'y à la santé de l'homme, & qu'aysement s'en pourroit passer qui voudroit, il n'y auroit que de la peine au commencement & point à la fin.

Nostre pauvre cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur & dix ou douze de large, faicte en la forme d'un berceau de jardin, couverte d'escorce par tout, exceptée au faiste où on avoit laissé une fente & ouverture, d'un bout à l'autre de la cabane, pour sortir la fumée, estant achevée de nous mesmes au mieux qu'il nous fut possible, nous fismes des cloisons de pièces de bois, separant nostre cabane en trois, dont la premiere partie du costé de la porte nous servoit de chambre & de cuisine, pour faire tout ce qui estoit de nostre petit mesnage & pour nostre repos de la nuict, que nous prenions contre la terre, sur une petite natte de joncs, avec un billot de bois pour chevet, & quelques busches que hous avions accommodées chacun devant nos couches pour n'estre veus. Ce lieu nous servoit aussi de salle, pour recevoir & entretenir les Sauvages qui nous venoient voir journellement.

La seconde chambre, qui estoit la plus petite estoit celle où nous serrions nos ustencilles & petits emmeublemens. Et la troisiesme, dans laquelle nous avions dressé un Autel avec des pièces de bois piquées en terre, nous servoit de Chappelle, laquelle a esté la seconde qui se soit jamais bastie aux Hurons & païs circonvoisins où la saincte Messe se disoit tous les jours, au grand contentement & consolation de nos ames, car auparavant nous, ny Prestres, ny Religieux n'y avoit mis le pied, que le seul P. Joseph le Caron, qui y dit la première Messe vers la bourgade de Toenchain. Et peur de la main larronnesse des barbares, nous tenions les petites portes d'escorces toujours fermées & attachées avec des cordelettes, n'ayans pas moyen de les mieux accommoder.

A l'entour de nostre logis, bien que la terre, fust un peu maigre & sablonneuse, nous y accommodames un petit jardin, fermé de pallisades pour en oster le libre accés aux enfans. Les pois, herbes & autres petites choses que nous y avions semées, y profiterent assez bien & eussent faict davantage, si la terre eut esté bien labourée, mais il nous fallut servir d'une vieille hache en lieu de besche & d'un baston courbé & pointu, pour tout le reste des instrumens.

Si nostre jardin n'estoit point tant bon, nostre cabane estoit encore moindre, car pour avoir esté faicte hors de saison, l'escorce se decreva toute & si fist de grandes fentes, de sorte qu'elle nous garantissoit peu ou point des pluyes, qui nous tomboient par tout, sans nous en pouvoir garantir ny le jour ny la nuict, non plus que des neiges pendant l'Hyver, desquelles nous nous trouvions parfois couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre elle nous esteignoit nostre feu, nous privoit du manger & nous causoit tant d'autres incommoditez que je puis dire avec vérité; que jusques à ce que nous y eûmes un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin en nostre cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit d'y passer les nuicts entières sans dormir, cherchans à nous tenir & ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages, qui tomboient encores sur nous.

Ce nous estoit une grande incommodité à la verité, mais quand je considere ce que nostre Seigneur a dit de luy mesme. Les Renards ont des tanieres, & les oyseaux ont des nids pour se retirer, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer son chef, je trouve que nous estions grandement bien logez, & que nous aurions tort de nous en plaindre, car la gloire des vrays frères Mineurs est, d'estre vrayement pauvres avec Jesus. Il n'y a que ceux qui sont pauvres malgré eux qui deussent se plaindre de l'estre, disoit Aristides Athenien, car le bon Religieux est tousjours contant, & se plaint rarement des choses mesmes qui l'oppressent & le mettent en necessité.

La terre nue ou nos genouils nous servoient de table à prendre nos repas, ainsi comme les Sauvages, non en posture de Singe, mais assis sur des bûches de bois, qui estoit quelque chose de plus que les barbares. Les nappes ny les serviettes ne sont point en usage en ces païs là, & n'avions autre linge pour essuyer nos doigts aprés l'eau, que les seules feuilles de bled d'inde, car nostre linge n'estoit que pour la Chapelle, lequel nous mesnagions fort pour estre en païs disetteux & esloigné de tout secours. Nous avions quelques cousteaux, mais ils ne servoient aux repas, pour ce que nous n'avions point de pain à coupper, & si rarement de la viande, que nous avons passé des six sepmaines & 2 mois entiers sans en manger un seul morceau, que quelques petites pièces de chien, d'ours, ou de renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur chasse.

La chandelle dequoy nous nous servons la nuict, n'estoit que de petits cornets d'escorce de bouleau, qui estoient de peu de durée, & la clarté du feu, nous servoit pour lire, escrire & faire autres petites choses pendant les longues nuicts de l'Hyver, qui nous estoient fort incommodes.

Nos, viandes ordinaires estoient de mesme celles des Sauvages, & n'y avoit autre difference sinon à la netteté avec laquelle elles estoient preparées, nous y mestions aussi souvent des petites herbes champestres, que nous trouvions dans les prairies & par la campagne, comme de la marjolaine sauvage, de la pourcelene, & d'une certaine espece de baume avec de petits oignons qui donnoit goust à nostre sagamité, les Sauvages n'en vouloient neantmoins point manger, & disoient que cela sentoit trop le mauvais, pour ce qu'ils n'usent d'aucunes herbes, & par ainsi ils ne nous en demandoient point, comme ils faisoient lors qu'il n'y en avoit point, & nous leur en donnions volontiers, aussi ne nous en refusoient ils point en leurs cabanes quand nous leur en demandions, & d'eux mesmes nous en offroient volontairement, mais rarement en en acceptions, sinon pour leur complaire & ne les point mescontenter.

Si au temps que les bois estoient en seve, nous avions quelque indisposition ou debilité du coeur, on faisoit une fente dans l'escorce de quelque gros futeau & avec une escuelle on amassoit la liqueur qui en distilloit, qu'on beuvoit comme un remede de bien peu d'effect & qui affadit plustost qu'il ne fortifie, mais on se sert de tout où la necessité contraint.

Avant que je partis pour la mer douce, le vin des Messes que nous avions apporté de Kebec, dans un petit baril de deux pots estant failly, nous en fismes d'autre des raisins du pais, qui fut tres bon & boullut en nostre petit baril & en deux autres bouteilles que nous avions; & mesme qu'il eust pû faire en des plus grands vaissaux, & si nous en eussions encore en d'autres; il y avoit moyen d'en faire une assez bonne provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins, qui sont en ce païs là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les cultivent point, & n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention ny les instrumens propres. Nostre mortier de bois & une serviette de nostre Chappelle nous servirent de pressoir & un Aderoqua ou sceau d'escorce, nous servit de cuve, mais nos petits vaisseaux n'estans pas capables de contenir, tout nostre vin, nouveau, nous fusmes contraincts, pour ne point perdre le reste d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon que celuy que l'on faict en nostre Europe lequel nous servit aux jours de recreation, & pour la bien-venue des François, à en prendre un petit sur la poincte d'un cousteau.



Des visites des Sauvages & à quelles intention. Leur maniere de saluer. L'estime, qu'ils font des François. De la vengeance. De la Nation des testes pellées, & comme nous gouvernions les François & visitions les Sauvages.

CHAPITRE X.

L'Homme est un animal sociable, qui ne peut vivre sans compagnie, mais il faut qu'il fasse élection de gens de bien, s'il le veut estre luy-mesme, pource que les esprits se communiquent facilement & nous rendent souvent tels que sont ceux avec lesquels nous frequentons. Avec les Saincts vous serez Saincts, & avec les pervers vous serez pervers, disoit le S. Prophete.

Pendant le jour, nous estions continuellement visitez d'un grand nombre de Sauvages & à diverses intentions; car les uns y venoient comme amis & pour s'instruire de leur salut, d'autres pour avoir le contentement de nous voir & s'entretenir de discours avec nous, quelqu'uns pour observer nos ceremonies & nostre gouvernement. Les enfans pour apprendre leur creance & les lettres, & d'autres pour nous demander quelque chose, lors principallement que j'y estois, car le Pere Joseph & le Pere Nicolas avoient trouvé cette invention pour se dépetrer des Sauvages trop importuns, de leur dire qu'ils estoient pauvres quant à eux, & que tout ce qu'ils avoient m'appartenoit, j'en pensois faire de mesme à leur endroit pour avoir paix mais estans deux contre moy, je perdis mon procez & fus tousjours riche; & de rien en effect, car tout nostre vaillant ne consistoit qu'à un peu de rassades, quelques cousteaux & des petites aleines, qu'on nous avoit donné à la traicte, pour vivre en la campagne, & parmy les nations qui n'auroient point de charité pour nous.

Il y en avoit plusieurs malicieux, qui ne venoient que pour nous desrober de nos petits emmeublemens sous pretexte de visite; comme d'autres plus charitables, nous apportoient des petits presens de bled d'Inde, citrouille, fezolles, & aucunefois des petits poissons boucanez ou frais: réciproquement nous leur en rendions d'autres, comme aleines, épingles, fers à flèches, ou un peu de rassade, pour leur col ou leurs oreilles, & comme ils sont pauvres en meubles, quand ils empruntoient de nos chauderons, ils nous les rendoient tousjours avec quelque reste de sagamité pour remerciement, & s'il eschéoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs nous envoyoient nostre plat, comme ils faisoient au reste de leurs parens & amys.

Ciceron escrit, que Caton Censeur estant sur le point de mourir, se repentit d'avoir esté manger chez un sien amy qui l'en avoit prié, disant qu'il avoit faict en cela, non en bon Citoyen Romain, mais en presomptueux barbare, pour ce qu'à dire vray nul homme vertueux & genereux peut aller manger chez autruy, qu'il ne perde sa liberté & ne mette sa réputation & gravité en très-grand péril, quoy qu'en puisent dire ceux qui ne cherchent que la bonne chère, sous prétexte d'amitié & de visite. Cette raison & plusieurs autres nous empéchoient d'aller que rarement, aux festins des Sauvages desquels ils nous prioient souvent avec instance, mais à la fin nostre retenue leur servit de quelque chose, car par ce moyen ils ne perdirent jamais le respect & la croyance qu'ils nous avoient, ny nous la modestie & le bon exemple que leur devions.

Pour retirer nos François du mal & les induire au bien, nous avions accoustumé de les faire assembler dans nostre cabane toutes les festes & Dimanches, (ceux qui vouloient) & leur remonstrans ce qui estoit de leur devoir, leur donnions aussi la consolation d'une saincte liberté Chrestienne & religieuse, pour leur servir d'amorce à la vertu; & ces récréations estoient toutes spirituelles, desquelles mesmes les Sauvages restoient edifiez, comme de les ouyr chanter tous ensemblement, des Hymnes, des Pseaumes & des Cantiques spirituels, à la gloire & louange de nostre Seigneur.

La veille des Roys, selon qu'il se pratique par toute la Chrestienté, nous tirames au sort avec des febves du bresil, pour l'election d'un Roy, car jusqu'alors jamais cette ceremonie ne s'estoit pratiquée dans le païs des Hurons. Or comme le sort m'escheus d'estre le premier à qui cest honneur ait arrivé, il en fallut faire la ceremonie plus solemnelle & magnifique, aux despens de la communauté, avec un festin qui n'avoit point de prix, mais qui manqua de vin, car il n'y eut pour toute boisson, que de la belle eau claire, de laquelle peu gousterent: pour les viandes il y eut un meilleur ordre, les citrouilles n'y furent point espargnées, le bled d'Inde n'y manqua point, & le poisson boucané y fust assez commun, le tout meslé, deminsé, cuit & bouilly dans une grande chaudiere, de laquelle un chacun eut à suffisance.

Quant quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoient visiter, entrans chez nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, principalement quand on leve la derniere syllabe, tesmoignans par là, la joye & le contentement qu'ils avoient de nous voir; car leur autre salutation. Quoye qui est comme si on disoit, qu'est-ce, que dites vous, se peut prendre en divers sens, aussi est-elle commune envers les amis & ennemis, qui respondent de mesme, Quoye, ou plus gracieusement, Yatoro, qui est à dire; mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent; Ataquen mon frère, & aux filles Eadsé ma bonne amie, ma compagne, & quelquesfois aux vieillards, Yaistan, mon pere, Houatinoron, mon oncle, &c.

Mais lors que mes Sauvages de sainct Gabriel, nous venoient voir, entrans chez nous, ou les rencontrons par la ville, leur salutation ordinaire estoit Jesus Maria, ou plustost Jesous Mana ou Ana ne pouvans dire mieux, on me dira que la lettre M. est labiale, il est vray, mais les enfans à force de s'y estre exercé la prononçoient assez bien. Je leur avoit appris à prononcer ces divins Noms pour salut, afin de les former toujours au bien, car il faut commencer par les choses les plus aysées, pour arriver aux plus difficiles.

Ils nous demandoienr souvent à petuner, pour espargner le petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais dégarnis: mais comme la presse y estoit grande & que cela sentoit de son avarice, nous ne leur en pouvions donner à tous, & nous en excusions, en ce qu'eux mesmes nous traitoient ce peu qu'en avions, & cette raison rendait contans les esconduits, mais qui pourroit en avoir assez pour tous, seroit beaucoup pour les attirer tous en vostre cabane, car c'est leur miel, leur sucre, & leur mets plus délicieux.

Le Diable rusé fait le singe par tout, & contrefait mesme les choses les plus Sainctes, non pour nous ayder, mais pour nous tromper. Il a inventé des idoles pour contrecarer les Images de Dieu, a commandé, & a donné l'invention d'une manière de confession aux Indiens du Perou, qui les fait estimer gens de bien par les autres infidelles, comme aux Puritains d'Angleterre, & aux Lutheriens d'Allemagne, l'ombre de quelque ceremonies de l'Eglise Romaine qui leur fait croire; mais faussement, qu'ils sont enfans de Dieu, & que les seuls Calvinistes sont heretiques, comme il fut dit en la maison d'un Comte d'Allemagne reprenant une personne Catholique qui s'estoit mise au service de ce Huguenot. Ce malin esprit a contrefait entre nos Hurons la louable & ancienne coustume que nous avons de saluer de quelque devote prière ou pieux souhait, celuy que nous entendons éternuer, car ils saluent ceux qui éternuent, non devotement comme nous, mais avec des imprecations & malheurs qu'ils souhaittent à tous ceux qui leur sont ennemis, ce qui m'estonnoit fort au commencement, & ne pouvois penser qu'autre en fut l'inventeur que le Diable mesme.

Nous les en avons quelquesfois repris, mais ils ne pouvoient croire; qu'il y eut de l'offence pour la hayne irréconciliable qu'ils ont à l'encontre des Nations qui leur sont ennemies, car pour les personnes de leur propre nation ils en sçavent assez bien endurer & supporter un tort ou injure quand il eschet, & bon d'un estranger, duquel s'ils ne se vengent à l'instant mesme pour estre en lieu où ils ne se voyent les plus forts, & qu'ils semblent dissimuler leur mal talent, ne vous y fiez pas néantmoins qu'à bonne enseigne pour beau semblant qu'ils vous fassent; peur que lors que vous y penserez le moins, il ne vous prennent au despourveu, & vous rendent au double ce que vous leur aurez presté, non deux coups pour un, ny deux miseres pour une, mais la mort pour un desplasir, car tuer un homme ou un moyneau, n'y a pas grande différence entr'eux, & de blesser ou donner un coup d'aviron, ils ne s'en tiennent pas souvent là, c'est pourquoy il fait bon estre sage par tout, & ne donner sujet à personne de s'offencer s'y on n'en veut estre payé à la fin, comme l'exemple suivante vous fera voir.

Deux François (comme j'ay rapporté au Chap; 5 du ler livre) un peu trop temeraires, offensent un jour deux Canadiens assez mal à propos, dequoy ces Canadiens ne firent pour lors aucun semblant, à cause du lieu qui ne faisoit pas bon pour eux, & dissimulerent cet affront jusques au temps de s'en pouvoir venger sans tesmoins. Or il arriva à quelque sepmaines de là que ces deux François qui ne pensoient desja plus au desplaisir qu'ils avoient faits à ces deux Sauvages, s'en allerent à la chasse, vers l'Isle d'Orleans, ce qu'estant sceu par ces Indiens qui ne les perdoient point de memoire, les allerent prendre au despourvu, ses assommerent à coups de haches, & jetterent les corps dans la riviere, sans qu on pû sçavoir que long-temps après qui en avoient esté les meurtriers, à la fin on descouvrit les homicides, qui pour cela ne laissoient pas d'estre les bien venus, parmy ceux de leur nation, encore qu'ils s'abstinrent de venir plus à Kebec, peur d'y trouver leur chastiment.

Les François exageroient prou la faute comme en effet elle estoit tres-grande, & disoient assez la punition que meritoit l'enormité d'une telle meschanceté, mais pour cela les Sauvages ne donnoient ny chastiment ny réprimande à ces meurtriers, qui n'estoient pas gens à ces viandes là, & puis ils sçavoient bien que tost ou tard la faute leur seroit pardonnée, & qu'un present de castors, au pis aller, les garantiroit du supplice & de la peine qu'on n'a encor ozé entreprendre sur eux.

Neantmoins il fut advisé entre les Chefs François, qu'il falloit monstrer à ces barbares un grand ressentiment de leur faute pour en empescher d'autres pareilles, & pour cet effet firent assembler en un conseil general, tous les Sauvages qui se trouverent pour lors à la traite, où les meurtriers ayans estè grandement blasmez, furent en fin pardonnez à la priere de ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen generale la flotte, assisté du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espée nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens que leur faute leur estoit entierement pardonnée, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espée estoit perdue & ensevelie au fond des eauës, & par ainsi qu'ils n'en parleroient plus.

Mais nos Hurons qui sçavent bien dissimuler & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournerent toute cette ceremonie en risée, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des François avoit esté noyée en ceste espée, & que pour tuer un François on en seroit doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne pardonneras si facilement, & eux-mesme y seront quelques jours trompez s'ils font des mauvais, & que nous soyons les plus forts.

Pendant I'Hyver les Ebicerinys se vindrent cabaner au pays de nos Hurons à trois lieuës du bourg de sainct Joseph, d'où nous les allions quelquesfois voir, & comme ils sont assez bonnes gens ainsi que j'ay dit ailleurs, ils nous rendoient nos visites & se trouvoient souvent dans nostre cabane, pour nous considerer & s'entretenir de discours avec nous, car ils sçavent les deux langues, la Huronne, & la leur; quoy que tres-differentes, ce que n'ont pas les Hurons, lesquels ne sçavent ordinairement que la leur maternelle, sans se mettre en peine d'en apprendre d'autre, ou par negligence, ou pour le peu de necessité qu'ils ont des autres nations, ayans dans leur pays presque tout ce qui leur fait besoin, & pour le reste on leur apporte, ou bien ils voyagent en pays cognus quoy qu'esloignez, d'où ils rapportent ce qui leur manque.

Ces Sauvages Epicerinys nous donnerent advis d'une certaine Nation, à laquelle ils vont tous les ans une fois à la traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune, ou Lune & demy de chemin, tant par terre que par lacs & rivieres. A laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer avec de grands batteau ou Navires de bois, chargez de diverses especes de marchandises comme haches faites en queuës de perdrix, des bas de chausses avec les souliers y attachez, souples neantmoins comme un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des fourures & pelleteries.

Ils nous dirent de plus que ces personnes là, ne portoient ny barbe ny cheveux que fort peu, lesquels pour cette raison nous avons surnommez testes pelées, & nous asseurent aussi que leur ayants parlé de nous ils leur tesmoignerent un grand desir de nous voir, ce qui nous fit conjecturer que ce pouvoit estre quelque peuple & Nation policée & habittée vers la mer de la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident, comme il est aussi borné de la mer Occeane environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un voyage à la première commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous le faisoient esperer moyennant quelque petit present, si obedience ne m'eust rappellé en France: car bien que ces Sorciers ne veuillent pas mener de François seculiers en leur voyage, non plus que les Montagnais, & Hurons au Saguenay, de peur de descouvrir leur meilleure & plus excellente traite avec les pays, d'ou ils rapportent tous les ans quantité de pelleteries; ils ne sont pas si reservez en notre endroit sçachant desja par expérience, que nous ne nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous efforçons de gaigner à Jesus-Christ, sans interest du temporel.

Quand nous allions en visite chez les Sauvages, ils en estoient bien ayses & la tenoient à honneur & faveur se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & c'estoit à qui nous attireroit premier à son foyer; sans trop d'importunité pourtant, car ils tiennent les empressemens onéreux & de mauvaises graces, & estans assis au milieu d'eux, où ils nous donnoient tousjours bonne place, ils nous escoutoient fort attentivement, nous interrogeoient fort paisiblement, & se resjouissoient fort honnestement, accompagnans souvent ces visites de quelque petit present, ou du reste de sagamité, disant: Chataronchesta, avez vous de faim, Sega, mangez, mais pour mon particulier j'en prenois fort rarement, tant à case qu'il sentoit pour l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y mettoient souvent leur nez, & les enfans leur cueillier avec quoy ils mangeoient à mesme.

Comme par deçà l'on presente à boire aux amis, les Sauvages qui n'ont que de l'eaue à boire pour toute boisson, & qui boivent fort rarement, presentent le petunoir tout allumé à leurs amis, & à tous ceux qui leur rendent quelque visite, & nous tenans en cette qualité, ils nous en presentoient de fort bonne grâce. Mais comme je n'en ay jamais voulu user, je les en remerciois avec la mesme grace, & n'en prenois nullement, dequoy ils restoient au commencement fort estonnez, pour ny avoir personne en tous ces pays là qui n'en use, pour à faute de vin, & d'espices, eschauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenantes de leur mauvaise nourriture.

Pendant les grandes neiges, nous estions souvent contraints de nous attacher, des raquettes sous les pieds, ou pour aller au village, ou pour aller querir du bois, d'autant que n'y ayant sentier ny chemin frayé, nous n'eussions pu facilement nous retirer des neiges avec nos sandales de bois. Les Sauvages en usent de mesme comme choses aysées, car avec icelles l'on n'enfonce point, & si on fait bien du chemin en peu de temps, & plus qu'on ne feroit sans icelles.

Ces Agnonra, comme nos Hurons les appellent sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les Montagnais, Canadiens, & Algoumequins, hommes & femmes avec icelles suivent la piste des animaux qu'ils font harceler & arrester par leurs chiens, puis l'abattent à coups de flesches, & d'espée emmanchées au bout d'une demie picque, qu'ils sçavent dextrement darder: aprés ils se cabanent, se consolent & se resjouissent là du fruict de leur travail, & sans ces racquettes ils ne pourroient courir l'eslan, ny le cerf, & par consequent, il faudroit qu'ils mourussent de faim en temps d'Hyver, si les autres bestes ne suppleoient.

Lors que pour quelque necessité ou affaire particulière, ils nous falloit aller d'une bourgade en une autre, nous allions librement loger & manger en leurs cabanes, ausquelles ils nous recevoient & traitoient fort humainement, bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux toute personne qui ne leur est point ennemie; & à plus forte raison ceux de leur Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un chacun, sans qu'il y ayt aucun pauvre mendiant parmy leurs villes, bourgs & villages, comme j'ay dit ailleurs, de sorte qu'ils trouvoient fort mauvais entendans dire qu'il y avoit en France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoit que cela fut faute de charité, & nous en blasmoient grandement, disans que si nous avions de l'esprit on donneroit bon ordre à cela, les remedes estans faciles.

Mais comme une amitié requiert une autre amitié, & un don un autre present, il est plus que raisonnable que nous autres qui leur sommes estrangers, & ausquels ils n'ont aucune obligation, qu'allans loger chez eux, & vivans à leurs despens, nous leur donnions tousjours quelque chose pour y estre tousjours les biens venus, autrement ils vous estimeroient Onustey, c'est à dire, chiche & avare, & à la fin vous n'y seriez pas si bien receus que du passé. Un peu de petun, de rassades, quelques aleines, ou autres petites choses, vous peuvent conserver leur amitié, & l'affection de vous recevoir tousjours courtoisement & traicter amiablement, comme j'ay esté par toutes leurs terres.



Du pays des Hurons, nombre du peuple. De leurs villes, villages, & cabanes, &, comme nous devons renoncer à nostre patrie pour vivre en paix en celle d'autruy.

CHAPITRE XI.

Bien que nostre vraye patrie soit le Paradis, auquel seul nous devons aspirer, & non aux choses de la terre. Si est-ce que l'amour du pays de nostre naissance nous est si naturel qu'encores que nous nous voulions resoudre de l'abandonner, si ne pouvons nous pourtant l'oublier disoit le Sertorius Romain. C'est pourquoy Socrates pour aucunement moderer l'imperfection & la passion de cette inclination naturelle, defendit à ses Disciples de dire cestuy-cy, ou celuy là est mon pays, afin qu'ils ne peussent dire, cecy est à moy, & cela est à toy, pensant par là couper la source de toutes les querelles, procès, & debats, qui demeureroient esteins à son advis, si toutes choses estoient possedées en commun.

Et à ce propos Plutarque au livre d'exil, raconte que Hercules le Thebain, ayant esté interrogé par les Sidoniens de quel pays il estoit naturel, respondit ainsi. Je ne fuis pas de la grande cité de Thebes, ny de la tres-renommée Athenes, ny moins de Lycaonie, ains suis naturel de toute la Grece. Grandement fut estimé par les Grecs cette responce d'Hercules, pour s'estre nommé naturel de Grece. Mais beaucoup plus fut prisée celle de Socrates, ayant esté enquis par le grand Sacrificateur Archites d'où il estoit auquel il respondit: Je ne suis de Thebes comme Thesiphonce, ny des Athenes comme Agesilaus, ny de Lycaonie comme Platon, moins de Lacedemone comme Lycurgus, mais suis né au monde, & naturel de tout le monde.

C'est une leçon qui devroit servir à beaucoup & particulièrement aux Religieux, car qu'est-il de besoin que l'on sçache, ce Frere, est de ce pays là, de cette ville là, il est de bonne maison, il est pauvre, il est riche puisqu'ayant Renoncé, au monde & à tout ce qu'il y pretendoit, il ne doit plus rien avoir à démesler avec iceluy. C'est aussi une vaine curiosité aux seculiers de s'en vouloir informer, pour esgaler l'honneur qu'ils leur rendent non au pois de leur vertu, mais à l'once de ce qu'ils ont quitté, comme si l'honneur n'estoit deu qu'aux apparences extérieures, à l'exclusion des vertus internes, lesquelles Dieu seul cherit sans distinction du pauvre ou du riche.

Or nos Hurons encores barbares n'ont pas esté instruicts en une si bonne escole qu'ils voulussent penser en un seul Paradis, ils disent franchement leur qualité & au delà, & croyent que ce leur soit honneur de haut louer leur pays, quoy qu'assez mal garny en comparaison de plusieurs autres contrées, qui se retrouvent plus vers le Su, mais comme il n'est pas encores des pires, je vous en feray la description telle que je l'ay deu sçavoir, laquelle vous sera d'autant plus utile que vous aurez de volonté d'y voyager.

Premièrement il est situé sous la hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, & selon aucuns le Soleil se leve six ou sept heures plus tard sur leur Orison que sur celuy de Paris, tellement qu'il est icy environ six heures du matin, qu'il n'est encor aux Hurons que unze heures ou minuit du jour précèdent, & la supputation en est bien faite, laquelle je rapporte simplement comme je l'ay apprise.

Ce pays est tres-beau & agréable, fort deserté & traversé d'estangs, & de lacs, avec des beaux ruisseaux qui se desgorgent dedans ce grand lac, que nous appellons la mer douce. Il est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles & grandes prairies qui portent quantité de bon foin, auquel les François mettent le feu sur le pied quand il est sec, non pour en profiter, mais pour se recreer.

Il y a aussi en plusieurs endroits quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain comme de l'avoine; j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis, que ce fussent champs ensemancez de bon grain: je fus de mesme trompé aus pois sauvages, où il y en a en divers endroicts aussi espais, comme, s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour monstrer evidemment la bonté de la terre, un Sauvage du village de Toenchen ayant planté dans un coin de son champ un peu de pois qu'il avoit apporté de Kebec rendirent en quantité leur fruicts deux fois plus gros que leur semence, dequoy je m'estonnay, n'en ayant point veu par tout ailleurs de si beaux.

Il y a de belles, forests, peuplées de gros chesnes, fouteaux, herables, cedres, sapins, ifs, & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans comparaison, qu'aux autres provinces du Canada que nous avons veuës: & sont tousjours d'autant plus belles, le pays plus beau, & les terres meilleures, que plus on avance tirant au Su: car du costé du Nord les terres sont plus sablonneuses, le pays plus montagneux, & les forests plus desgarnies de gros bois, sinon de cedres qui croissent mesme jusques dans les veines des rochers-, comme je vis voyageant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.

Il y a plusieurs contrées ou provinces au pays de nos Hurons qui portent divers noms, & sont gouvernées par divers Capitaines ou chefs généraux & particuliers dependans & independans; celle où commandoit le grand Capitaine Atironta s'appelle Renarhonon, celle d'Entanaque s'appelle Arigagnongueha, & la Nation des Ours qui est celle ou nous demeurions sous le grand Capitaine Anoindaon s'appelle Atingyahointan, & en cette estendue de pays il y a environ vingt ou vingt cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos ny fermez, & les autres sont fortifiez, de longues boises de bois à triples rangs, à la hauteur d'une longue picque entrelassées les unes dans les autres, & redoublées par dedans de grandes & grosses escorces de huict à neuf pieds de haut, par dessous il y a de grands arbres esbranchez posez de leur long sur les troncs des arbres faits en fourchettes, fort courtes pour les tenir en estat, puis au dessus de ces pallissades & fermetures, il y a des galleries ou guerittes qu'ils appellent Ondaqua, lesquelles ils garnirent de pierres en temps de guerre pour ruer sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'il y pourroit appliquer. On y monte par une eschelle assez mal façonnée, & difficile, qui est faite d'une longue piece de bois charpentée de plusieurs coups de haches, pour tenir ferme du pied en montant.

Les villes & villages de nos Hurons sont permanans, & ne se changent point sinon lors que trop esloignez des bois, ils ont de la peine d'en avoir. Et en second lieu quand leurs heritages sont tellament amaigris & deseichez (à faute de fumier) qu'ils ne peuvent plus produire leur bled à la perfection ordinaire, ce qui arrive de dix, vingt, trente, & quarante ans, plus ou moins selon les contrées, la bonté des territoires, ou l'esloignement des forests, au milieu desquelles ils bastissent tousjours leurs bourgs & villages pour les commoditez qu'ils en reçoivent, car auparavant que tous les bois des environs soient consommez, il y va un grand temps, de maniere qu'il n'y auroit plus qu'à trouver l'industrie de fumer les terres, ou de semer, en de nouvelles places leur bled d'Inde, qu'ils sont accoustumez de planter tous les ans dans les mesmes trous des années precedentes, qu'ils seroient comme nous des eternitez en un mesme lieu, car pour le bois ils ont l'invention de l'amener en temps d'Hyver, par sus les neiges, attaché sur de certaines traisnées ou planchettes de cedre fort commodement.

Leurs cabanes qu'ils appellent Ganonchia, sont faites comme j'ay dit en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces d'arbres, longues de vingt cinq à trente toises plus ou moins, selon qu'il eschet (car elles ne sont pas toutes d'une egale longueur) & larges de six, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de large, qui va d'un bout à l'autre de la cabane, aux deux costez de laquelle il y a une maniere d'establie, qu'ils appellent Endicha, de mesme longueur & de la hauteur de quatre ou cinq pieds, où ils couchent en Esté pour eviter l'importunité des puces dont ils ont en quantité, & en Hyver au bas sur les nattes devant le feu arrangez les uns joignans les autres pour estre plus chaudement, les enfans au lieu plus commodes & les pere & mere aprés, & n'y a point d'entre-deux ou de separation, ny pied, ny chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne font autre chose pour se reposer, que de s'estendre, en la mesme place où ils se trouvent assis, & s'affubler la teste dans leur robe sans autre couverture, ny lict, qui est une façon de se coucher aysée, & qui le continue à petit fraiz.

Ils emplissent de bois sec pour brusler en Hyver, tout le dessous de ses establies, mais pour les grosses busches, qu'ils appellent Anemeuny qui servent à entretenir le feu posées à terre par un des deux bouts & eslevées de l'autre sur une pierre, ou bout de tizon, ils en font des piles devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils appellent Aque. Toutes les femmes s'aydent à faire ceste provision de bois, qui se faict dés les mois de Mars & d'Avril, & avec cet ordre en peu de temps chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.

Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymans mieux l'aller chercher bien loin, qu'avoir moins de peine & en avoir de mauvais ou qui fasse fumée, c'est pourquoy ils entretiennent tousjours un feu clair & bien faict: avec peu de bois, que s'ils: ne rencontrent point d'arbre secs à leur gré, ils en abbatent de ceux qui ont les branches mortes, lesquelles ils mettent par esclats & couppent de longueur comme les cotrets de Paris. Pour le fagotage, ils ne s'en servent point du tout, non plus que du tronc des gros arbres qu'ils abbatent, lesquels ils laissent là pourrir sur la terre faute de scie pour les scier, ou d'industrie pour les mettre en pièces, qu'ils ne soient secs & pourris, & pour nous qui n'y prenions pas garde de si prés, nous nous servions du premier venu, sans employer tout nostre temps à en aller chercher si loing, car c'estoit à nous mesmes à y pourvoir, & non aux Sauvagesses, qui ne nous en donnoient que par courtoisie ou par presents reciproquez d'autres de pareille valeur, sinon lors que nous estions logez dans leurs cabanes.

En une cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un costé, & l'autre de l'autre, & telle cabane aura jusqu'à 8 10 ou 12 feux qui font 24 mesnages, & les autres moins, selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon escient, qui faict que plusieurs en recoivent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle qui est au faiste de leur Cabane par où fort la fumée.

Ces cabanes n'ont aucune cloison ou separation, qui puisse empescher de porter sa veuë d'un bout à l'autre & voir ce qui s'y passe, neantmoins ils y demeurent tous en paix & sans aucune confusion n'y bruits, chacun dans son département avec ce qui leur appartient, qui n'est ny enfermé, ny clos de clefs ou de serrures. Aux deux bouts il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorce, dans quoy ils serrent leur bled d'Inde, aprés qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de chacun de leur logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent Ouaronta, où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs fourures, vivres & autres choses, peur des souris, & pour tenir les choses seichement.

Pour le poisson duquel ils font provision pour leur Hyver, aprés qu'il est boucané & bien deseiché, ils le serrent en des tonneaux d'escorce, qu'ils appellent Acha, excepté Leinchataon, lequel ils n'esventrent point & le pendent au haut de leur cabane attaché avec des cordelettes peur des souris & d'une mauvaise odeur qu'il rend en temps chaud, telle que personne ne la pourroit souffrir îcy.

Crainte du feu, auquel ils sont assez sujects, ils serrent ordinairement ce qu'ils ont de plus précieux dans des tonneaux d'escorces, qu'ils enterrent en des fosses profondes qu'ils font au coin de leur foyer, puis les couvrent de la mesme terre, & par ce moyen sont conservez non seulement du feu, mais auffi de la main des larrons, pour n'avoir d'autre coffre ny armoire en tout leur mesnage que ces petits tonneaux. Il est vray qu'ils se font fort peu souvent du tort les uns aux autres; mais encore, s'y en pourroit il trouver de meschans, qui vous feroient du desplaisir s'ils en trouvoient l'occasion, car l'object, esmeut la puissance, dit le Philosophe, & l'occasion faict le larron.



Des exercices ordinaires des Hurons, & des pauvres mendians & vagabons, & comme les Canadiens cabanent & courent les bois.

CHAPITRE XII.

CE bon Legislateur des Atheniens Solon, fist une Loy dont Amafis Roy d'Egypte avoit esté jadis Autheur; laquelle obligeoit un chacun de monstrer tous les ans d'où il vivoit par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire il estoit puny de mort. Et le bon Empereur Marc Aurelle, faisant mention de l'ancienne diligence des Romains, escrit qu'ils s'employerent tous avec telle ardeur aux labeurs & travaux, qu'ils ne peurent oncques trouver en toute la Cité de Rome un homme oisif, pour porter une lettre à deux ou trois journées.

C'estoit une occupation sans exemple & qui tesmoignoit le bon ordre de leur Republique, dans lesquelles on ne doit jamais souffrir ceux qui pouvans gaigner leur vie par un honneste travail ne font mestier que de volleries & brigandages, comme cela n'est que trop ordinaire par toute la France & particulierement à Paris, où souvent ils passent pour honnestes gens, mais le pis est que comme ils ne se contentent pas de la mediocrité à laquelle ils preferent le luxe & la delicatesse, ils mettent souvent vostre vie en hazard, pour l'avoir avec la bource.

Les Chinois desquels nous devrions imiter les Loix (quoyque Payens) ont aussi trouvé l'invention de bannir d'entr'eux les fainéants & paresseux, par une ordonnance inviolablement observée, à tous les pauvres, sous tres-grieves peines, de mandier par les rues, & à qui que ce soit de leur donner, n'y ayant que les seuls, Religieux Chinois à qui il est permis de quester, & chercher leur vie de porte en porte, comme pardeça les FF. Mineurs.

Mais pour ce qu'il sembleroit que ce seroit tout à faict bannir la charité & l'humanité du milieu d'eux, ils ont des Hospitaux Royaux en grand nombre par tout le Royaume, pour loger, nourrir, & entretenir les vrays pauvres, s'entend ceux qui n'ont aucun moyen de travailler & gaigner leur vie, & non les autres qui peuvent faire quelque chose, lesquels sont contraincts de servir pour leurs despens, ce qui est plus que raisonnable, car qu'elle apparence y auroit il de nourrir du bien des pauvres, ceux qui ont de la santé assez pour n'estre point pauvres & vivre honnestement accommodé.

C'est pour la mesme raison que les Aveugles n'y sont point exempts de travailler, ny admis dans les Hospitaux, s'ils ne sont vieux & cassez, & ne leur est non-plus permis de tracasser & mandier par les rues, ny par les Temples, comme ils font à Paris, au grand destourbier de ceux qui prient Dieu. Mais on les oblige chez les cordiers & Potiers d'estain, pour tourner les roues, & faire plusieurs autres exercices où il ne faut point d'yeux. Nous voyons mesmes nos vieilles Huronnes, qui pour avoir la veue debile, ne demeurent pas pour cela tousjours oyseuses; elles s'employent d'elle mesmes à esgrener le Maiz hors des épics, à filer, pleurer les morts, & à plusieurs autres petites occupations compatibles à leurs infirmitez.

On employe les manchots & estropiez en d'autres choses selon leurs incommoditez, & les culs de jattes à faire des espingles & esguilles, à coudre des habits & faire plusieurs autres petits exercices des mains. Mais pour les playez & ulcerez, il est croyable qu'ils y sont moins frequens que par deça, puis que la mendicité leur est interdite, & que s'ils entrent dans les Hospitaux, leurs playes sont visitées & eux oeilladez de prés, pour eviter aux tromperies & artifices, desquels plusieurs gredins & caymans uzent, pour entretenir leurs playes & tirer la quinte-essense des bources. Que si on y prenoit garde de prés, on feroit souvent icy des miracles sans miracles, en des personnes que l'oeil gueriroit sans medicament, & m'estonne comme à Paris, & aux autres bonnes villes de la France, il n'y a des Chirurgiens gagez pour y donner ordre, puis que les abus y sont si frequens que personne n'en peut douter, du moins les vrays pauvres & malades seroient secourus & les trompeurs chastiez ou banis.

Nos Sauvages ne sont point en peine de dresser des Hospitaux pour les malades, ny de deffendre la mandicite aux vagabonds, car chacun a soin de ces malades, & aucun n'est tellement vagabond qu'il doive vivre aux despens d'autruy. Ils ne sont point neantmoins si exacts observateurs que d'employer le temps avec un soin si particulier des anciens Romains, mais encore ont ils quelques occupations & exercices particuliers, ausquels ils s'adonnent & employent aucunement le temps. Les hommes vont à la chasse, à la pesche, à la guerre, à la traicte, & font des cabanes & canots ou les outils propres à cela; le reste du temps à la vérité ils le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festin, & ne veulent s'entremettre d'aucun ouvrage qui soit du devoir de la femme sans grande necessité, & par ainsi jouissent de beaucoup de repos qu'on ne jouyt pas icy.

Ce n'est pas neantmoins en cela que consiste leur bon-heur, principallement, mais c'est en ce qu'ils n'ont aucune passion pour les biens & richesses de la terre, qu'ils possedent comme ne les possedans point, ainsi que dit l'Apostre. N'ont aucun procés, noises ou debats, pour les deffendre, & ne sçavent que c'est de condemnation, de Juges, de tailles, subsides, ny de prison, que pleust à Dieu qu'ils fussent convertis, mais à mesme temps qu'ils seront faicts Chrestiens, je crains bien fort qu'ils perdront leur simplicité & repos, non que la Loy de Dieu porte ceste necessité, mais la corruption glissée entre les Chrestiens se communique facilement entre les barbares convertis, qui succent avec la doctrine des Saincts, le mauvais esprit de ceux qui les fréquentent.

Ils ont l'exercice du jeu tellement recommandable & coustumier, qu'ils y employent une bonne partie du temps qui leur reste des autres occupations plus serieuses, ausquelles ils s'addonnent assez peu souvent, & que la necessité ne les y contraigne. Ils sont fort beaux joueurs & patiens, car encores que la chanse ne leur en die point, ils ne s'en faschent pas, & perdent aussi gayement du moins extérieurement, que s'ils estoit en chanse, dont j'en ay vu, quelqu'uns s'en retourner en leur village tout nuds, chantans alaigrement aprés avoir tout perdu au nostre, & est une fois, arrivé qu'un Canadien perdit (aprés toutes ses hardes) & sa femme & ses enfans contre le sieur Du Pont Gravé, lequel les luy rendit aprés volontairement, & de bonne volonté, car il n'eust pas voulu se charger d'un tel attirail, qui luy eust apporté plus de peine que de profit, & neantmoins, il estoit en luy de les retenir sans que le Sauvage l'eut pu trouver mauvais.

Les hommes ne s'adonnent pas seulement au jeu de joncs nommé Aescaya qui sont trois ou quatre cens petits joncs blancs, également couppez de la grandeur d'un pied ou environ, mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu, comme de prendre une grande escuelle de bois, & dans icelle avoit cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes de la grosseur du bout du petit doigt & peintes de noir d'un costé & blanche ou jaune de l'autre, & estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour selon qu'il eschet, ceste escuelle avec les deux mains qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y reposent & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes se remuans, ils voyent comme au jeu des dez de quel costé elles se reposent & si elles sont pour eux ou non, & pendant que celuy qui tient l'escuelle la frappe & regarde à son jeu, il dit continuellement & sans intermission, Tet, Tet, Tet, Tet, pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy; encor que cela ne sert que d'un amusement, plus tolerable que les choleres de nos joueurs de cartes & de dez, qui s'emportent à leurs premières passions.

O bon Jesus, il n'y a pas jusqu'a un tas de mauvais garçons, que ne cessent de blasphemer au jeu, comme si offencer un Dieu nous devoit faire profiter ou plustost périr dans ses disgraces. Ah mal-heureux! qui as pris l'habitude de jurer, tous les vices doivent estre abhorrez, mais celuy du blaspheme plus que tous les autres, car il n'y a vice qui ne puisse causer quelque delectation & non jamais le blaspheme, & par consequent moins excusable que les autres, qui tous nous meinent à la damnation.

Pour le jeu ordinaire des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi par fois des hommes & garçons avec elles, est particulièrement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé & jaunes de l'autre, lesquels elles prennent avec la main comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur une peau qui leur sert de tapis, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes, ou autres bagatelles de leurs compagnes, & n'ont jamais de monnoye d'or ou d'argent, car ils n'en ont aucune cognoissance ny usage, de manière que quand il est mesme question de trafique ou achat de marchandise ils ne font qu'eschanger une chose pour une autre.

Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelqu'uns de leurs villages, ce que nous appellons en France, porter les momons; car ils envoyent le cartel de defy aux autres villages, pour les faire venir jouer avec eux & gaigner leurs ustencilles s'ils peuvent, & cependant les festins ne manquent point, car pour la moindre occasion la chaudière est sur le feu, particulierement en Hyver, qui est le temps auquel principallement ils festinent & se resjouissent ensemblement pour passer plus doucement la rigueur de la saison.

Ils ayment la peinture, & y reusissent assez industrieusement pour des personnes qui n'y ont point d'art, ny d'instrumens propres, & font des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques, tant en relief de pierres, bois, & autres semblables matieres, qu'en platte peinture sur leur corps qu'ils font non pour idolatrer, mais pour contenter leur veuë, embellir leurs callumets & orner le devant de leurs cabanes.

Pendant l'Hyver, du filet que les femmes & filles ont disposé, les hommes en font des rets & seine & pour pescher & prendre le poisson, jusques sous la glace, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits, dont en voicy la méthode.

Ils font, à grands coups de hache un trou assez grandelet dans la glace d'un lac ou de la riviere; ils en font d'autres, plus petits, d'espaces en espaces, & avec des perches ils passent une fiscelle de trous en trous par-dessous la glace: ceste fiscelle aussi longue que les rets qu'on veut tendre, se va arrester au dernier trou, par lequel on tire, & on estend dedans l'eau toute la rets qui luy est attaché. Quand on les veut visiter, on les retire par la plus grande ouverture, pour en recueilir le poisson, puis il ne faut que retirer la fiscelle pour les retendre, les perches ne servans qu'à passer la première fois la fiscelle.

Ils font aussi des fleches avec le cousteau fort droictes & longues & n'ayans point de cousteaux, ils se servoient anciennement des pierres tranchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigle, par ce qu'elles sont fermes & se portent bien en l'air. Ils accommodent la pointe avec de nos fers qu'on leur traicte à Kebec, ou bien avec une pierre acerée qu'ils collent dans le bout de la flèche fendue avec une colle de poisson tres-forte. Ils font les cordes de leurs arcs avec des boyaux du nerfs d'animaux, de mesme celles des raquettes, qui leur servent pour aller sur la neige au bois & à la Chasse puis des massues de bois pour la guerre, assez bien faictes, & des pavois de cedre, qui leur couvrent presque tout le corps, & d'autres plus petits faicts de cuir bouilly.

Ils font aussi des voyages par les lacs & rivieres qui sont frequentes dans le païs, jusques en des nations fort esloignées, où ils traictent & eschangent de leurs marchandises pour d'autres, qui leur font besoin & desquelles leur païs manque, mais ils n'entreprenent pas ordinairement ces voyages de longs cours, inconsideremment & sans en avoir premierement eu la permission des Chefs; lesquels en un conseil particulier, ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité d'hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir autrement le pourroit faire à toute rigueur, mais il en feroit blasmé & estimé mal advisé & incivil.

J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoisins venir au bourg S. Joseph, demander congé au Capitaine Onorotandi, frere du grand Capitaine Auoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se disoit Maistre superieur des chemins & rivieres qui y conduisent, s'entend jusques hors le païs des Hurons. De mesme il falloit avoir la permission & congé d'Auoindaon, pour aller à Kebec, & comme chacun entend d'estre le maistre en son pais, aussi ne laissent ils passer aucun d'une autre nation par leurs terres, pour la traicte, sans estre recognus & gratifier de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement & faire du desplaisir si on vouloit.

Sur l'Hyver que le poisson se retire sentant le froid, comme au mois de Juillet & d'Aoust sentant le chaud, les Sauvages errants comme sont les Canadiens, Algoumequins, Etechemins & autres, quittent les rives de la mer & des rivieres & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il y a de la venaison. Pour nos Hurons, Honquerons & autres peuples sedentaires, ils ne quittent point leurs villes & villages, que pour les raisons que j'ay deduites cy-dessus, au chapitre precedent.

Lors que ces peuples errants ont faim, ils consultent l'Oracle, & aprés s'en vont l'arc en la main & le carquois sur le dos, la part que leur Medecin leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils n'aboyent point, toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle ayant trouvée ils la poursuivent courageusement & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'ayent terrassée, & en fin l'ayant navrée à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe, lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curée aux chien, festinent & emportent le reste. Que si la beste pressée de trop prés rencontre une riviere, la mer, ou un lac, elle s'eslance librement dedans, & nos Sauvages aprés ou ils luy donnent le coup de la mort, s'ils ont des canots prest, comme ils firent à Gaspey, un jour avant mon arrivée.

Or pour ce que plusieurs pourroient penser qu'estans les Montagnais errants, ils vivent en bestes en leur hivernement, je vous ay icy mis l'ordre qu'ils y tiennent, qui est une coustume louable, car voulans se départir & courir les montagnes & les bois, ils font une reveuë de la Quantité de femmes vesves, petits enfans & de personnes qui ne peuvent avoir leur vie par le moyen de la chasse, & les départent par les familles également, ostans des enfans où il y en a beaucoup, pour les mettre où il y en a moins, & ainsi des autres personnes inutiles. Et pour ce qui est des hommes & garçons capables de la chasse, s'il y a quelque famille qui en manque, on en tire de celles qui en ont trop pour en accommoder de moins accommodées. Il n'y a que les filles de mauvaise vie, à qui on a peine de trouver place, pour autant qu'elles sont en opprobre parmy ceux de leur nation, comme les filles desbauchées icy.

Tout cest accommodement estant faict, si les neiges sont assez hautes, ils donnent ordre qu'en chaque famille il se fasse des traisnes de bois, d'environ un pied de large, & huict ou dix de long, un peu courbées par le bout de devant, sur lesquelles ils chargent tous leurs pacquets vivres & emmeublement avec les petits enfans, qui ne peuvent marcher, si les meres n'ayment mieux les porter sur leur dos emmaillottés sur une petite planchette, à la façon de nos Huronnes, & en cette manière courent les bois s'ils ne prennent les rivieres.

Estans arrivez au lieu où ils doivent camper, les jeunes femmes & filles ayans la hache en main vont par ces grandes forests coupper quinze ou vingt perches, plus ou moins, selon la grandeur de la cabane qu'ils ont à faire. Cependant les vieilles femmes & aucunefois les hommes, en ayans designé le plan vuident la neige avec leurs pelles, qu'ils font & portent expres pour ce suject. La place se faict ronde ou en quarré à la volonté du maistre Architecte, profonde selon la hauteur des neiges de deux, trois, jusques à quatre pieds, de manière que la neige leur sert comme d'une muraille qui les environne de tous costez, excepté par l'endroit où on la fend, pour faire la porte que l'on tient fort basse.

Les perches estans apportées on les plante sur le haut de la neige., puis on jette sur ces perches qui s'approchent un peu par en haut quatre ou cinq rouleaux d'écorces cousues ensemble commençant par le bas, comme font les recouvreurs des maisons, la neige que l'on a à dos, est aprés couverte de petites branches de cedre ou de pin, dequoy la maison est aussi pavée, haute ou basse selon qu'il eschet, car en aucunes on s'y tient facilement debout & en d'autres non. L'huis du logis n'est autre qu'une meschante peau d'Eslan attachée à deux perches, qui servent de porte, dont les jambages du palais, sont la neige mesme, soustenue de quelque bois.

Je ne sçay si l'on pourroit assez exagerer la peine & les incommoditez que l'on souffre dedans ces chetifs palais, où l'on experimente par fois les deux extremitez, un extreme chaud tel que l'on est à demy rosty, ou un extreme froid, tel que l'on est à demy glacé, & puis les chiens nous inportunent sans cesse pour avoir place auprés de vous, mais la fumée selon les vents en est insupportable, comme la faim quand la chasse n'est pas bonne, un autre puissant divertissement d'esprit.

S'ils n'ont dessein que demeurer une seule nuict en un mesme lieu, ou deux, ou trois au plus, ils n'y apportent point tant d'invention, particulierement lors qu'ils n'ont point de petits enfans, car à peine font ils de cabanes, & si ce sont chasseurs, ils se contentent de coucher sur la neige au pied d'un arbre, ou pour le plus ils font un trou dans la neige, auquel ils font du feu & se couchent auprès, dormans là aussi gaillardement, que nous sçaurions faire icy sur un bon lict.

Ils se cabanent ordinairement plusieurs mesnages ensemble, & ne se servent que d'un feu à deux, à la manière de nos Hurons, mais il y a cela de difference que nos cabanes Huronnes sont bonnes & solides, grandes & spacieuses, & pour ce ordinairement froides si on n'en bouchoit les advenuës, là ou les Montagnaises sont petites, basses, reeerrées, & facilement eschauffées, si on y apporte tant soit peu de soin.

J'ay admiré les grands voyages que nos Montagnais & Canadiens font quelquesfois, tant par mer, par les rivieres, que par terre, pour traiter les marchandises qu'ils ont eues des François, ils vont jusques vers les Flamands du costé de la Virginie, & en la Virginie mesme, où sont habituez les Anglois, & en beaucoup d'autres pays du costé du Saguenay, par des chemins fort difficiles & dangereux, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieues par les bois, sans rencontrer ny sentiers, ny cabanes, & sans porter aucuns vivres, sinon du petun, & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils ne rencontrent point d'eau ils ont l'industrie de faire une fente dans l'escorce des plus gros fouteaux qui sont en seve, & en succent la douce & agreable liqueur qui en distile, comme nous soulions faire pour semblable necessité, & les affadissemens & débilité du coeur.

Les escorces de bouleau avec quoy ils cabanent sont environ de 8 à 9 pieds de longueur, & environ trois pieds de largeur qu'ils portent roulées comme une peau de parchemin, ayant aux deux bouts à chacun une baguette platte cousuë qui les tiennent en estat & les empeschent de faire de faux plis.

Pour leurs canots ils sont assez petits, mais lors qu'ils en ont besoin de plus grands ils traitent des chalouppes Françoises, avec lesquelles ils vont librement sur les rivages de la mer, comme ils font encores avec leurs petits canots, mais avec moins d'asseurance, ceux de nos Hurons sont de huict & neuf pas de long, & environ un pas, ou un pas & demy de large par le milieu, & vont, en diminuant par les deux bouts comme la navette d'un Tessier, & ceux là sont des plus grands qu'ils fassent, car ils en ont encores d'autres plus petits desquels ils se servent selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire.

Ils sont fort sujets à tourner si on ne les sçait bien gouverner, car ils ne sont simplement faits que d'escorce de bouleau renforcés par le dedans de petits cercles de cedre blanc bien proprement arrangez, & sont si légères qu'un homme seul en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, comme ils font ordinairement par la campagne. Chacun peut porter la pesanteur d'une pippe plus ou moins, selon qu'il est grand ou petit, & si l'on fait aussi, d'ordinaire par chacun jour, quand l'on est pressé 25 ou 30 lieues, dedans pourveu qu'il ny ait point de saut à passer, qu'on aille au gré du vent & de l'eau, car ils vont d'une vitesse & legereté si grande que je m'en estonnois, & ne pense pas que la poste pût guere aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons nageurs.

Ils vont à la traicte en de certaines Nations, d'où ils rapportent de grosses coquilles de limaçons de mer, qu'ils rompent par petits morceaux, & les polissent sur un grais, ou autre pierre dure, fort industrieusement les unes en quarré gros comme une noix, & les autres un peu en rondeur gros comme vu pois chiche & plus, qu'ils percent avec je ne sçay quel instrument avec grand peine & travail pour la dureté de ces os desquels ils font des chaines & brasselets. Les Capitaines & quelques particuliers en sçavent si bien accommoder leur petunoirs, que vous diriez que ce soir l'oeuvre d'un excellent graveur, tant ces petits grains de pourceleine y sont gentiment enchassez.

On avoit tasché de leur faire passer de l'yvoire pour de la pourceleine, mais il n'y a pas eu moyen pour ce que la pourceleine est tout autrement dure, blanche & luisante que l'yvoire, & par ainsi aysée à discerner. Les Brasiliens, Floridiens & autres peuples & nations Américaines en usoient anciennement, avant la venue des Espagnols, & dequoy ils faisoient autant d'estat pour se parer que nous faisons icy des perles fines, mais à present ils portent leur pensée bien plus haut à mesure qu'ils descouvrent de plus grandes richesses, & qu'ils ont changé de maniere de vivre & embrassé nostre Religion.

Quand nos Hurons ont leur petunoir ou calumets de terre rompus, ils prennent une pierre trenchante, & d'icelle se font tant de taillades sur le bras qu'ils en tirent du sang suffisamment pour tremper les deux bouts du calumet rompu; puis les presentent un peu au feu, & après les rejoignent & laissent seicher à loisir. C'est un secret d'autant plus admirable que les pieces recollées de ce sang, sont après plus fortes que les autres, qui n'ont point receu de fraction. Il me semble qu'on en dit de mesme d'une jambe rompue bien remise.

J'admirois egallement ce secret avec leur patience, car vous eussiez dit qu'ils decouppoient la chair d'un autre, ou qu'ils fussent, sans sentiment, car ils ne faisoient pas une petite mine, mais c'estoit encor bien d'avantage de les voir eux-mesmes consommer un morceau de tondre ou de moelle de sureau allumé sur leur bras nuds comme si rien ne les eut touché, & après nous monstroient les marques & cicatrices de leur bruslure qui leur restoient pour tousjours sur les bras. Ce sont ordinairement les jeunes garçons qui s'adonnent à ce jeu là pour estre estimez courageux; car pour les grands ils ont fait leur expérience, & se mocquent de quelque douleur que ce soit pourveu qu'elle ne les oblige au lict.

Pendant que je demeurois aux Hurons l'on me fit recit d'un François, aussi peu sage qu'il vouloit estre estimé patient, lequel estant deffié par un Sauvage à qui pourroit mieux endurer le feu, se firent attacher leur deux bras nuds par les coudes & par les poignets avec des ligatures, puis mirent un gros charbon de feu allumé entre-deux & le soufflerent tant (chacun de son costé) qu'ils le consommerent, car qui eut retiré son bras ou secoué le feu, eut esté estimé moins courageux, tant y a que tous deux en sortirent à leur honneur, mais au despens de leur propre chair qui commençoit à se griller.

J'eusse volontiers demandé à ce François s'il en eut bien voulu souffrir autant pour l'amour de Dieu, qu'il avoit fait pour sa vanité, mais je crains bien fort qu'il m'eut dit que non, & que Dieu n'avoit point tant de crédit chez luy, aussi y a il plus de barbarie que de merite en toutes ces actions là, si elles ne sont faites purement pour l'amour de Dieu, ou pour s'exercer au martyre, comme nous lisons qu'ont faits autrefois de nos Saincts Frères, fols selon le monde, & sages selon Dieu.



Des femmes, & en quoy s'occupent ordinairement les Huronnes.

CHAPITRE XIII.

C'Est un tres-excellent honneur à la femme d'estre appellée le Sexe devot dans les Saintes lettres; mais la plus ravissante louange que luy puisse attribuer le Sage, est de l'appeller le support des pauvres, la consolation des affligez, & le refuge des indigens. Où il n'y a point de femmes le pauvre gémit, dit Salomon: nous voulant donner à entendre, que les pauvres n'ont que faire où n'y a point de femmes, & de fait nous les voyons plus secourables que les hommes, ont plus de compassion, sont plus charitables, & frequentent d'avantage les Sacrements, les Hospitaux, & les prisons, personne n'en peut douter, puis que leurs pratiques ordinaires, & les exercices continuels des sainctes femmes, en sont des tesmoignages plus que suffisans. Je ne parle pas seulement des femmes de mediocre condition; & qui ne peuvent apprehender l'horreur des cachots, n'y la puanteur des Hospitaux, mais des Dames les plus relevées de condition jusques à la Reyne mesme la plus excellente & vertueuse Princesse de la terre, laquelle abaissant la hautesse de sa dignité Royale, fait quelquefois l'office des plus vertueux & devots Religieux, envers les pauvres agonisans, aux Hospitaux, & en lieux où elle se rencontre, les encourage à la mort, les exhorte à la patience, & au resouvenir des douleurs qu'un Dieu a souffert pour nous en Croix. C'est cette tres-admirable Princesse qui d'un profond ressentiment de son ame, nous dit un jour dans son petit cabinet; O mon Dieu, falloit il que les Religionnaires passassent la mer pour ayder à perdre les ames des Canadiens, que ces bons Religieux taschent de convertir à Dieu, par leurs prières &c

Il est vray qu'il ne se voit rien de comparable à une femme vrayement devote & spirituelle, elle entreprent tout pour l'amour de son espoux Jesus Christ, elle souffre tout pour le mesme amour, puis vous la voyez tantost faire l'office de Marie, puis celuy de Magdelene. Elle sçait mesnager ses heures pour tous & les donne toutes à Dieu, car soit qu'elle vaque à l'Eglise, à son mesnage, en compagnie, ou rendre ses visites, comme son intention est saincte, tous ses pas & ses actions sont contées devant Dieu; mais que ne peut la grace envers celles qui ont bonne volonté, puisque la nature vitiée des son origine peut mesme par frequens actes, changer nos mauvaises inclinations en de bonnes habitudes, & nous rendre de vicieux vertueux, comme les anciens Philosophes nous ont fait voir en l'honnesteté de leur vie, & en la patience aux injures & au mespris qu'ils enduroient mieux que nous.

Que pleust à Dieu que le nombre des bonnes femmes fust le plus grand nombre, les pauvres ne seroient plus pauvres, & les affligez desolez, car chacun recevroit support en sa pauvreté, & consolation dans ses detresses, le Ciel nous seroit ouvert & verrions à la fin un Dieu, qui fait plus d'estat de l'humilité d'une pauvre femmelette, que de la science d'un Docteur indevot.

Je ne veux neantmoins point tellement relever la vertu propre & naturelle des Femmes au dessus de celle de l'homme, que je n'accorde qu'il y en a de tres-mauvaises mondaines, avares, & criardes comme des furies, mais peu en comparaison des bonnes à mon advis.

Nos Huronnes bien que Payennes sont à la vérité un peu trop desbauchées, mais au reste elles ont les mesmes advantages de celles d'icy. Elles font paisiblement leurs petites ouvrages, & s'occupent à ce qui est de leur charge & office, sans que jamais on y entende aucune noise ou débat, quelque sujet qui leur en puisse arriver.

Elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encores qu'elles ny soient point forcées ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine & du mesnage, de semer & cultiver les bleds, faire les farines, accommoder le chanvre, & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire. Et pour ce qu'il reste encor, beaucoup de temps à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & se recreer, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont de reste, qui n'est pas petit, puis que tout leur mesnage ne consiste qu'à mettre le pot au feu, & à quelque, petit fatras, n'estans obligées à tout ce qui est du travail exterieur, comme estoient jadis les femmes d'Egypte, lesquelles exerçoient la marchandise, tenoient taverne, & faisoient tout ce qui est de l'office des hommes, au lieu que leurs marys vivoient en faineants & dormoient en paresseux.

Elles n'assistoient non plus en aucun de leurs conseils, ne sont admises en plusieurs de leurs festins, & n'ont la peine de faire les cabanes & canots, n'y plusieurs autres choses qui sont du debvoir de l'homme, ou les Canadiennes & Montagnaites au contraire, ont une particuliere obligation de coudre les canots avec de l'escorce aprés que les hommes en ont fait le corps, tistres les raquettes aprés qu'ils en ont fait le bois, ce sont elles qui vont quérir les animaux, après que les chasseurs les ont tuez, les escorchent & passent les peaux, bref ce sont elles qui vont querir le bois qu'ils bruslent, font la cuisine, & ont le soin de tout le mesnage. Ce sont elles aussi qui mettent la chaudière à bas, distribuent les portions & servent le mary le premier, puis elles & ses enfans selon leur aage.

J'ay appris cette autre petite particularité des Montagnais, que les jeunes filles à marier, & les femmes, qui n'ont point encore eu d'enfans n'ont rien en maniement, & ne mangent point dans les plats de leurs marys, c'est à dire qu'on leur fait leur part comme aux enfans. S'il arrive qu'il s'y rencontre quelque François du commun, il est servy le dernier. Si des Religieux les seconds aprés le mary, où aux Hurons j'estois servy le premier en la cabane de mon Sauvage.

Mais les Montagnaites à ce que j'ay pu apprendre sont un peu friandes, car s'il y a un bon morceau, c'est ordinairement pour elles, particulierement le py des jeunes eslans femelles, desquels elles ne font point de part à leurs marys, & leur sont comme maistresses en plusieurs choses.

Je ne sçay si elles sçavent filer, mais nos Huronnes ont trouvé l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayant pas l'usage de la quenouille ny du fuseau, & de ce filet les hommes en font leurs rets, & seines pour la pesche, mais en telle quantité qu'ils en trafiquent encore à nos Montagnais, & en plusieurs Nations estrangeres pour d'autres marchandises. Lors que je vis pour la première fois de ces hommes assis en guenon contre terre, lasser les rets, le bout attaché à l'un des bois de leur cabane, je leur demanday si c'estoit là de l'ouvrage des hommes (car je ny voyois point travailler les femmes) ils me dirent que ouy, sinon que les femmes leur en accommodent le filet. Elles pillent aussi le maiz pour la cuisine, & en font de rostis, duquel elles tirent la fine fleur pour leurs marys, qui vont l'Esté trafiquer en des Nations esloignées.

Le mortier dans quoy elles pillent le bled, est fait d'un gros tronc d'arbre d'herable ou d'autre-bois dur, couppé de mesure, haut de deux pieds, qu'elles creusent petit à petit avec des charbons, ou du tondre ardant, qu'elles entretiennent dessus, & le renouvellent tant qu'il fait assez large & profond, puis ont des bastons longs de six, sept pieds, & gros comme le bras, qui leur servent de pillons plus faciles que s'ils estoient plus courts, ainsi que j'ay experimenté, car c'estoit assez souvent qu'il nous falloit batre nous mesme nostre bled d'Inde pour vivre, & pour traitter nos François qui nous venoient voir, aux festes pour la saincte Messe, & peu souvent pour se confesser, sinon quelqu'uns.

Elles ont l'industrie de faire de fort bons pots de terres qu'elles cuisent dans leur foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se cassent point au feu sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent aussi souffrir long-temps l'humidité ny l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & ne se cassent au moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent, beaucoup. Les Sauvagesses les font prenans de la terre propre, laquelle elles nettoyent & petrissent tres-bien entre leurs mains & y meslent, je ne sçay par quelle science, un peu de graiz pillé parmy; puis le masse estant réduite comme une boulle, elles y font un trou au milieu avec le poing, qu'elles agrandissent tousjours en frappant par dehors avec une petite pallette de bois, tant & si long-temps qu'il est necessaire pour les parfaires: ces pots sont de diverses grandeurs, sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une boulle, excepté la gueulle qui sort un peu dehors.

A la fin de l'Automne, elles font des nattes de joncs, & de feuilles de maiz, dont elles garnissent les portes de leurs cabanes pour se garantir du froid, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement. Les femmes des Cheveux relevez, y apportent encore quelque autre chose de plus gentil, car elles baillent des couleurs aux joncs, sî vives, & font des compartimens d'ouvrages avec telle mesure, qu'il ny a que redire, & dequoy admirer, mesme entre nous.

Elles corroyent & adoucissent les peaux des castors, d'eslans, de cerfs, de loutres & autres, avec la mesme perfection qu'on sçauroit faire icy, desquelles elles font leurs manteaux & brayers, & y peignent des passemens & bigarures de diverses couleurs, qui leur donnent fort bonne grace, & trompent souvent l'oeil & la pensée des nouveaux venus, tant ils semblent naturels, egaux & bien faits.

Elles font semblablement des paniers de joncs & d'autres avec des escorces de bouleaux, puis des hottes & tonneaux, dans quoy elles serrent leurs provisions. Elles font aussi comme une espece de gibecière de cuir ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages digne d'admiration, avec du poil de porc espic coloré & teint en rouge, noir, blanc, & bleu, cramoisy, qui sont les couleurs qu'elles font si vives, que les nostres ne semblent point en approcher.

Les Hurons & Canadiens font bien les escuelles de noeuds de bois, pour ce que cela est de longue haleine, mais les femmes s'exercent à faire celles d'escorces, pour boire & manger, & dresser leurs viandes & potages. De plus, les escharpes, carquans & brasselets qu'elles & les hommes portent, sont de leurs ouvrages; & nonobstant qu'elles ayent beaucoup plus d'occupation que les hommes, lesquels trenchent du Gentilhomme entr'eux, encores ayment elles grandement leurs marys, vivent par ensemble soit doucement, ne s'ympatientent jamais contre leurs enfans, ne querellent point leurs voisins, & ne sçavent que c'est de jurer, de maniere que dans une cabane où il y aura peut-estre dix ou douze mesnages, à peine y entendroit on un seul petit bruit, & s'ils rient ou se recréent, c'est tousjours avec de la retenuë, & non point à gorge desployée, car toutes leurs joyes, leurs jeux, de mesme que les pleurs & lamentations des femmes Canadiennes, qui se barbouillent de noir au temps des funerailles, se font & tiennent toujours dans un modeste & honneste comportement de la voix & des pieds, tellement que s'ils estoient Chrestiens, il n'y a point de doute, que Dieu se plairoit avec eux, mieux qu'avec nous miserables, qui le chassons de nos maisons, par nos tumultes, nos querelles, & nos debats, qui ne trouvent jamais de fin parmy la pluspart des familles Chrestiennes. C'est pourquoy j'ay bien peur qu'à la fin il ne nous, arrive le chastiment des Juifs, desquels les pechez ont esté la gloire des Gentils, disoit l'Apostre, car perseverans dans nos malices & impietez, le Soleil de Dieu nous sera osté, la vraye Religion sera arrachée du milieu de nous, nous n'aurons plus de foy, & tout sera pour les peuples barbares qui se rendront dignes du Paradis à nostre exclusion.



Comme ils defrichent, sement, & cultivent les terres, & comme ils faisoient anciennement cuire leurs viandes dans des chaudieres de bois & d'escorces.

CHAPITRE XIV.

TU mangeras ton pain à la sueur de ton visage, & non point à la sueur d'autruy, dit le Seigneur en la Genese, car Dieu n'approuve point les faineans, n'y ceux qui veulent faire bonne chere aux despens d'autruy. J'ay long-temps pratiqué, & encore plus admiré la maniere de vivre de nos Hurons, & Canadiens, à la verité estrange à ceux qui n'y sont point accoustumez, mais, admirable, & telle que tous les pauvres necessiteux qui sont partout en tres-grand nombre, la devroient imiter dans l'honnesteté, puis que souvent faute de prevoyance & d'invention, ils se trouvent réduits & accablez sous le pesant faix d'une extrême pauvreté, de sorte qu'ils vivent languissent, & meurent sans pouvoir mourir, au lieu que nos Barbares dans un pays sauvage & peu cultivé, vivent contans, gays & joyeux, & tellement satisfait, qu'il ne croyent pas une autre vie meilleure que la leur, & neantmoins, elle ne consiste entre nos sedentaires, qu'au bled d'Inde principalement, lequel il sçavent tellement bien diversifier, & accommoder, en diverses sauces dans la pure eau, qu'ils y trouvent du goust, de la delicatesse, & une nourriture plus que suffisante pour les maintenir forts, & les conserver en santé.

Et ne faut point alléguer que les pauvres ne sont point, accoustumez à cette vie sauvagesse, & que ce seroit leur prescrire une maniere de vivre bien miserable, puis qu'ils en meinent souvent une autre plus deplorable, qui est de mourir de faim, & de vivre en langueur, les Sauvages sont hommes comme nous, & de mesme nature, & moy mesme ay vescu de leur seule viande, sans sel, sans pain, & sans vin, plus d'une bonne année entière, sans me trouver mal ny incommodé qu'un petit du coeur, auquel je fuis sujet naturellement, & non de leur viande.

Ne dites donc point que ces viandes sont incipides, & de peu de goust, il suffit qu'elles sont capables de nourrir l'homme, & le tirer de la necessité. Et quoy les riches ont ils tousjours les viandes au gré de leur appétit, helas il y en a qui les destrempent souvent dans les larmes, & les amertumes, ausquels sont sujets les plus eslevez, mortifiez vous donc pour l'amour de Dieu & destrempez tous les grains de ce bled d'Inde dans les playes & les douleurs d'un Jesus nay pauvre & mort pauvre pour vous & je vous asseure de sa part, que les choses qui vous auront semblé ameres & difficiles au commencement, vous seront à la fin douces & faciles.

Diogenes disoit, que la vertu ne peut habiter en cité ny en maison riche, c'est donc une grande disposicion à la vertu que la pauvreté, laquelle estant bien prise, nous rend imitateur de celuy qui a dit de luy mesme. Les renards & les oyseaux ont des nids & des tanières pour se reposer, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer son chef. Les Sauvages errants plus miserables que les sedentaires sembleroient à la verité imiter en quelque chose nostre Seigneur, en ce qu'ils n'ont aucune demeure arrestée, provision, ny rente asseurée, mais ils ne sont pas Chrestiens, & n'ont point Dieu pour object de leurs actions, c'est pourquoy il n'y a point de mérite pour eux, ny de recompense à recevoir, au contraire des vrays Chrestiens pauvres, qui peuvent en toute action agrandir leur couronne & leur merite. Ayans la nourriture & les vestemens pour nous couvrir, nous nous contentons, disoit l'Apostre à son disciple Timothée.

Chaque mesnage de nos Hurons & Canadiens, contant de ce peu qu'il a, vit de ce qu'il peut pescher, chasser & semer, car toutes les terres, forests & prairies non defrichées, sont en commun, & est permis à qui veut de les défricher & ensemencer, & cette terre ainsi defrichée, demeure à la personne autant d'années qu'il la cultive, & entierement abandonnée du maistre, s'en sert par aprés qui veut & non autrement.

Ils les défrichent avec grand peine & travail, pour avoir des instrumens propres & commodes, car nos Hurons n'ont pour tout outils que la hache & la petite pesle de bois, faicte comme une oreille, attachée par le mollet au bout d'un manche, ou celles de nos Montagnais ressemblent aucunement à celles des batteliers un peu creusées.

Ils esmondent les branches des arbres qu'ils ont couppez, & les bruslent au pied d'iceux, & par succession de temps en ostent les racines, puis les femmes nettoyent bien la terre & beschent de deux en deux pieds ou peu mois, une place en rond, où elles sement au mois de May à chacune neuf ou dix grains de maiz, qu'elles ont premièrement choisi, trié & faict tremper par quelque jours dans de l'eau, & continuent ainsi tant qu'ils en ayent assez pour deux ou trois ans de provision, soit pour la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise année, ou bien pour l'aller traicter & eschanger en d'autres nations, pour des pelleteries, ou autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur bled aux mesmes places & endroits, quelles rafraischissent avec leur petite pelle de bois, le reste de la terre n'est point labourée, ains seulement nettoyée des meschantes herbes, de sorte qu'il semble que de soient tous chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause qu'allant par fois seuls de nostre village à un autre, je m'esgarois ordinairement dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests.

Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves, d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou trois espics, & chaque espic rend cent, deux cens, quelquefois 400 grains, & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de l'homme, & plus, & est fort grosse, (excepté en France & mesme en quelque endroit du Canada, où il ne vient pas si bien ny si haut, ny le grain n'est du tout si bon qu'au païs de nos Hurons & és contrées plus méridionales.) Le grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois; aprés ils le cueillent, & le lient en pacquets par les feuilles relevées contremont, qu'ils pendent arrangez le long des cabanes du haut en bas, en des perches accommodées en ratellier qui descendent jusqu'au bord devant les establies, & tout cela si proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries tendues le long des cabanes, & le grain estant bien sec & bon à serrer, les femmes & filles l'esgrenent, nettoyent & mettent dans des sacs ou tonnes à ce destinées & posées en leur porche, ou en quelque coin de leurs cabanes.

Ils sement aussi force citrouilles du païs, & les eslevent avec grande facilité, par ceste invention. Les femmes Huronnes en la saison, vont aux forests voisines amasser alentour des vieilles souches, quantité de poudre de bois pourry, puis ayans disposé une grande caisse d'escorce, y font un lict de la dite poudre, sur lequel ils sement de la semence des citrouilles, qu'ils couvrent aprés d'un autre lict de la mesme poudre, & sur icelle sement derechef des semences, jusques à 2, 3, & quatre fois autant qu'ils veulent, en telle sorte neantmoins qu'il y reste encor plus de quatre ou cinq bons doigts de vuide dans la caisse, pour donner lieu au germe des semences, aprés ils couvrent la caisse d'une grande escorce qu'ils posent sur les deux perches suspendues à la fumée du feu, laquelle eschauffe petit à petit tellement ceste poudre & ensuitte les semences, qu'elles germent en fort peu de jours, estant grandelettes & propres à planter, on les prend par bouquets avec leur poudre, on les separe, puis on les plante dans les champs en lieux disposez, d'où, aprés on en cueille le fruict en sa saison.

La moisson du bled estant faicte, nos Sauvages en usent en diverses façons, car pour le manger en pain ou petits gasteaux, ils luy font premierement prendre un bouillon dans de l'eau, puis l'essuyent & font un peu seicher: en aprés ils le broyent dans le grand mortier, & paistrissent avec de l'eau tiede comme on faict la paste de laquelle ils font des petits gasteaux, espois d'un bon pouce, qu'ils font cuire sous les cendres chaudes, enveloppez de feuilles de bled, & à faute de feuilles le lavent & nettoyent après qu'il est cuit: s'ils ont des fezoles ils en font cuire dans un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur; car il est fort fade de foy, si on n'y mesle de ces petits ragousts.

Ils font encor d'une autre sorte de pain, que nous appellions pain masché; ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit bien sec & meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en destachent les grains, qu'ils rejettent avec la bouche dans de grandes escuelles, qu'elles tiennent auprés d'elles, après on l'acheve de piler dans le grand mortier; on en pestrit la paste, & en faicts des tourtelets qu'on enveloppe dans des feuilles de bled, pour les faire cuire sous les cendres chaudes à l'accoustumée; ce pain masché est le plus estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à contre coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé & pestry, avec les dents des femmes filles & petits enfans. Ils font une troisiesme espece de pain, qu'ils appellent d'un nom particulier Coinkia; car les autres susdits, avec celuy duquel nous usons par deça, & mesmes le biscuit, ils appellent Andataroni; ils reduisent la paste comme deux balles jointes ensemble les enveloppent de feuilles qu'ils lient par le milieu d'une cordelette, avec laquelle ils avallent ce pain dans une chaudière d'eau bouillante, & l'y laissent prendre plusieurs bouillons, estant cuit, ils l'en retirent & le mangent sans le faire passer par le feu.

Ce pain de maiz & la sagamité qui en est faicte, est de fort bonne substance & nourrit merveilleusement, comme peut voir en ce que ne beuvant jamais que de l'eau pure, mangeant peu souvent de ce pain, encore plus rarement de la viande, n'usans presque que des seuls sagamitez, avec un bien peu de poisson, on se porte fort bien, & si tous ces apprests se font à fort peu de frais, sans qu'il y ait necessité d'y adjouster de la viande, du poisson, beure, sel, huyle, herbes ou espices, si on ne veut, car ce bled porte presque toute la sauce quand & luy, c'est ce qui me faict souhaitter d'affection, d'en voir beaucoup de terres cultivées en France, pour le soulagement des pauvres, qui y sont par tout en tres-grand nombre, & vont tousjours multiplians à mesure que les miseres du siecle croissent.

Ils le diversifient & accommodent en plusieurs façons, pour le trouver bon en menestre & potage, car comme nous sommes curieux de diverses sauces pour contenter nostre appetit, aussi sont ils soigneux d'inventer de nouvelles manières d'accommoder leur menestre, dont j'ay traicté amplement en mon premier volume, intitulé le grand voyage des Hurons, imprimé à Paris, chez Denis Moreau rue S. Jacques, où je renvoye ceux qui s'en voudront servir & user de ce bled pour leur vivre.

Nos Hurons se servent aussi des vieux os de poisson reduits en poudre pour donner goust à leur sagamité, quand ils n'ont autre chose à mettre dans leur pot, mais les Canadiens & Algoumequins souverainement plus gueux, mangent jusques à la raclure des peaux d'Eslans & de Castors, qu'ils reduisent en masse dure comme pierre, j'y fus trompé, car pensant avoir traicté un morceau de viande boucannée des Algoumequins, qui estoient venus hyverner à la Province des Ours, elle devint à force de bouillir ce qu'elle estoit auparavant, tellement que personne n'en pu manger & la fallut jetter. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en plusieurs eaues, pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils mangent aussi aucunefois d'une certaine escorce de bois crue, ressemblant à la saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages; mais pour des herbes ils n'en mangent ny cuites ny crues, sinon de certaines racines qu'ils appellent Sondhratates & autres semblables.

Auparavant l'arrivée des François au païs des Canadiens, Montagnais & Algoumequins, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces, & de pierres, de ces pierres ils ee faisoient les haches & cousteaux, & du bois & de l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles & pièces de mesnage, & mesme, les plats, chaudieres, bacs, ou auges à faire cuire, leur viande, laquelle ils faisoient cuire ou plustost mortifier en ceste manière.

Ils mettoient une quantité de grais ou cailloux dans un grand feu, puis les jettoient tous bruslans dans le plat ou chaudière d'escorce pleine d'eau, en laquelle estoit la viande ou le poisson à cuire, & à mesme temps les en retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de temps, l'eau s'eschauffoit & cuisoit aucunement la viande, de laquelle ils faisoient aprés leur repas.

Il y a eu de mesme des Religieux, qui mesprisans le fer & l'airain, se servoient de pots de bois. Il y en avoit un en Egypte, qui remplissoit un pot de bois l'exposoit aux rayons du Soleil, lequel rassemblant ses rayons en un à cause de la concavité du pot, eschauffoit aysement la partie intérieure, si bien que ce pot de bois venoit à bouillir & cuire les viandes, sans neantmoins que ceste ardeur le bruslat: ceste invention estoit bonne seulement en Esté, & lors que le Soleil dardoit à plomb ses rayons sur la terre, mais l'autre methode inventée par nos Sauvages, se pouvoit pratiquer en toute saison & à toute heure, ayans de l'eau, du bois & du feu.

Pour les Hurons & autres peuples sedentaires, je croy qu'ils avoient, comme ils ont encores, l'usage & l'industrie de faire des pots de terre, dans quoy ils cuisoient leur viande chair ou poisson, comme j'ay dit au chapitre unziesme. Quelqu'uns ont voulu dire, ce que j'ay peine à croire veu l'usage des bacs & auges susdits, que les Montagnais avant la venue des François, avoient encor le mesme usage de faire des pots de terre, lesquels ils avoient quitté du depuis, pour se servir de nos chaudieres, & que leurs haches estoient comme celles des autres peuples une pierre trenchante, accommodée dans un baston fendu, avec quoy ils abbattoient les bois, comme nous en labourions nostre petit jardinet au païs des Hurons, où toutes sortes d'outils nous manquoient, fors la hache, les cousteaux & les chaudrons, que nous y avions porté de Kebec.

On remarquera aussi qu'eux & les Algoumequins, ont autrefois labouré les terres & habité en des bourgades comme nos Hurons, mais du depuis les Hiroquois leurs ennemis mortels les en ayans dechassez, ils furent contraincts courir les bois, & se rendre vagabonds & errants parmy les terres, fuyans la persecution de leurs ennemis, lesquels s'estans saisis de leurs bourgades les fortifierent, & depuis abandonnerent, ne les ayans pu conserver, comme il se voit encore en un lieu sur la haute terre, qui est auprès de nostre petit Convent, que l'on appelle le fort des Hiroquois.



De leurs festins & convives tant de paix que de guerre, & des ceremonies qu'ils y observent.

CHAPITRE XV.

SUetone Tranquile, raconte que l'Empereur Octave Auguste defendit à Rome l'exercice du jeu, & que nul ne peut inviter autruy à manger chez soy, pour autant disoit-il; qu'aux jeux, aucun ne s'abstient de blasphemer contre les Dieux, & aux festins de mesdire de son prochain, ce que ce victorieux peuple observa religieusement un long-temps, plus admirable, en cette victoire de soy mesme, se privant de son propre contentement pour obeir aux Loix, que d'avoir subjugué l'ennemy par le fer où les plus vicieux peuvent remporter de signalées victoires, pendant qu'eux: mesmes se laissent vaincre de leurs propres appetits.

Je ne voudrois pas neantmoins absolument condamner les honnestes entretiens & petites recreations, qui se font quelquefois entre parens & amis par un pieux divertissement, puis que cela sert à entretenir l'amitié & benevolence mutuelle, comme un autre Job avec ses enfans, mais il faudroit qu'ils imitassent cette mesme vertu & l'exemple, non de quelques avares Chrestiens, mais des anciens Payens, qui donnoient aux pauvres & souffreteux, les reliefs de leurs festins banquets, qui par ce moyen se rendoient meritoires où les nostres sont ordinairement vicieux.

Le Philosophe Aristide en une oraison qu'il fist des excellences de Rome dit: que les Princes de Perse, avoient ceste coustume de ne s'assoir jamais à table pour disner ou soupper, jusques à ce que aux portes de leurs Palais, leurs trompettes eussent sonné, & ce afin que là, toutes les vesves & orphelins s'y assemblassent, pour ce que c'estoit une loy entr'eux, que tout ce qui demeuroit des tables royales fussent pour les personnes necessiteuses. Et Plutarque en sa politique confirmant la mesme chose pratiquée entre les Romains, dit: qu'ils ordonnerent, que tout ce qui demeurerait des banquets & conviz, qui se faisoient és nopces & triomphes, fut donné aux pauvres, vesves & orphelins.

Voilà des Loix qui ne doivent point estre appellées payennes, bien qu'ordonnées & pratiquées par les Payens mesmes, mais plustost religieuses & Chrestiennes, puis qu'elles sont, fondées en charité, de laquelle nous faisons particulièrement profession, en recevant le baptesme.

Nos Sauvages, à la vérité, ne sont pas gens de si grande chere, qu'ils ayent besoin de faire sonner leurs tortues, pour inviter les pauvres à venir manger les restes de leurs festins, car outre qu'ils n'ont point de pauvres ils n'ont aussi point de superflu. Ce n'est pas comme és maisons de beaucoup de riches avaricieux, lesquels s'ils traictent leurs amis avec quelque abondance, ils se servent des reliefs à leurs autres repas, & n'en font point de part aux pauvres que les vers & la putréfaction ne les y contraignent. Action digne de chastiment & non point de mérite, car on ne doit rien donner aux pauvres, qui ne soit honneste & bon s'il se peut, autrement ceste offrande est rejettée de Dieu, comme celle de Cain, qui donnoit le pire de son troupeau en sacrifice, où le bon Abel faisoit choix du meilleur, imité à present de plusieurs bonnes dames, & de personnes de merite, qui se privent souvent des mets les plus délicieux de leur table, pour en faire part aux pauvres malades & necessiteux, qu'ils envoyent visiter jusques dans les cachots & où ils sçavent qu'il y a de la necessité.

Quand quelqu'un de nos Canadiens ou Hurons, veut faire festin à ses amis, il les envoye inviter de bonne heure comme l'on faict icy, mais personne ne s'excuse là, dont vous en voyez tels, sortir d'un festin pleins comme un oeuf, qui du mesme pas s'en vont à un autre, où, ils se racheptent s'ils ne peuvent manger, car ils tiendront à affront d'estre esconduits s'il n'y avoit excuse vrayement légitime, & que ce fut un festin à tout manger.

Le monde estant invité, on met la chaudière sur le feu, grande ou petite selon la quantité des viandes & le nombre des personnes qui doivent estre de la feste, tout estant cuit & prest à dresser, on va derechef faire la seconde semonce, par ces mots Montagnais, comme à la premiere fois Kinatomigaouin, je te prie de festin, & s'ils sont plusieurs Kinatomigaouinaou, je vous prie de festin, lesquels respondent ho ho ho, & entr'eux Ninatomigaouinano, nous sommes priez de festin. Mais les Hurons disent d'un ton plus grave & puissant en invitant au festin; Saconcheta (qui est un mot qui ne derive point neantmoins du nom de festin, car agochin entr'eux, veut dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps avec leur escuelle & la cueillier dedans, qu'ils portent gravement devant eux avec les deux mains. Si ce sont Algoumequins qui fassent le festin, les Hurons portent leurs escuelles garnies d'un peu de farine pour mettre dedans le brouet, à raison que ces Aquanaques en ont fort peu souvent, & puis c'est leur coustume.

Entrans dans la cabane chacun s'assied sur les nattes ou la terre nue, ou pour le plus sur de petits rameaux d'arbres ou de cedre, les hommes au haut bout & les femmes en suitte, également des deux costez jusques au bas. Tout estant entré on dit les mots, après lesquels il n'est permis à personne d'y plus entrer, soit-il des conviez ou non, ayans opinion qu'autrement il y auroit du mal-heur en leur festin, qui est ordinairement faict à quelque intention, bonne ou mauvaise.

Les mots du banquet sont prononcez hautement & intelligiblement devant toute l'assemblée par le maistre du festin, où un autre à ce deputé, en ces termes: vous qui estes icy assemblez, je vous fais sçavoir que c'est N. qui faict le festin, nommant la personne & l'intention pourquoy il est faict, & tous respondent du fond de l'estomach: ho, puis poursuivant sa harangue dit les mots qui précèdent le manger, à sçavoir: Nequaré, la chaudiere est cuite, & de mesme tout le monde respond, ho, en frappant du poing contre terre, Gagnenon youri, il y a un chien de cuit: si c'est du cerf, ils disent: Sconoton youri, & ainsi des autres viandes, nommant l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes aprés les autres, & tous respondent ho, levans la derniere sillabe à chaque fois, puis frappent du poing contre terre d'autant plus gaillardement qu'ils estiment ce festin & l'excellence des viandes qui leur doivent estre servies.

Les Montagnais ont cela de particulier, qu'en disans les mots du festin, ils annoncent aussi si c'est un festin à tout manger, car quand ce n'est pas à tout manger, ils remportent le reste chacun à sa cabane, pour leur femmes & leurs enfans, qui est une coustume louable.

Cela faict les officiers vont de rang en rang prennent les escuelles de tous, les unes aprés les autres, qu'ils emplissent du brouet avec leurs grandes cueillieres, & recommencent tousjours à remplir, tant que la chaudiere soit nette, & si c'est un festin à tout manger, il faut qu'un chacun avale tout ce qu'on luy a donné, & s'il ne peut pour estre trop saoul, qu'il se rachepte de quelque peut present envers le maistre du festin & fasse achever son escuelle par un autre, tellement qu'il s'y en trouve, qui ont le ventre si plein, qu'il leur bande comme un tabourin.

Ce grand Philosophe Platon cognoissant le dommage que le vin apporte à l'homme, quand il est pris avec excez, disoit: qu'en partie les Dieux l'avoient envoyé ça-bas, pour faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les faisans (aprés qu'ils sont yvres) quereller & se tuer l'un l'autre comme il n'arrive que trop souvent par deçà, entre gens de petite condition & de petit esprit. Chose si hideuse que pour en faire abhorrer le vice, les Lacedemoniens souloient faire voir à leurs enfans, leurs esclaves pleins de vin.

Or nos barbares en leurs festins sont exempts de ses mal-heurs là Dieu mercy, car on n'y presente jamais ny vin, ny biere, ny cidre; & si quelqu'un demande à boire, ce qui arrive fort rarement, on luy donne de l'eau toute claire, non dans un verre, mais dans une escuelle ou à mesme le chaudron, qu'il avale gaillardement, & par ce moyen sont exempts d'ivrognerie, qui est un grand bien & pour le corps & pour l'esprit, car il est croyable, que s'ils avoient l'usage du vin, qu'ils se rendroient intemperés comme nous, & puis feroient des furieux, comme on a veu en quelques Montagnais, coeffez d'eau de vie que les Mattelots leur traictent.

Nos Sauvages ont je ne sçay quoy de prudent & venerable dans leurs desbauches, qu'ils ne s'emancipent point aysement en parolles & disputes, vont aux festins d'un pas plus modeste & representans ses Maigistrats, s'y comportent avec la mesme modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la mesme sagesse; de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, allant à leur brouet, les vieillards de l'ancienne Lacedemone.

Valerius Leo, donnant un jour à soupper à Jules Cesar en la ville de Milan, servit à table des asperges où l'on avoit mis d'une huyle de senteur, au lieu d'huyle commun, il en mangea simplement sans faire semblant de rien, & tança ses amis qui s'en offençoient, en leur disant qu'il leur devoit bien suffire de n'en manger point si cela leur faisoit mal au coeur, sans en faire honte à leur hoste, & que celuy qui se plaignoit estoit bien incivil & mal appris.

Personne ne se plaint du mauvais goust des viandes aux festins de nos Canadiens, on ne dit point elles sont trop cuittes, elles sont mal nettes, trop espicées, mal salées, la sauce en est amer & d'un goust fade, qui me faict bondir le coeur & me ravit l'esprit du corps, non: mais on y mange simplement les viandes servies & telles que le maistre les donne, sans faire la mine & se plaindre de chose qui soit, pour n'estre estimé impertinent, croyans que le cuisinier & celuy qui traicte ont tasché de bien faire & que de les blasmer seroit se rendre blasmable soy mesme.

Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend que du petun avec leur petunoir, qu'ils appellent anondahoin: & en d'autres où l'on ne mange rien, que des petits pains de bled d'Inde cuits sous les cendres chaudes. Aucunefois il faut, que tous ceux qui sont au festin soient assis à plusieurs pas l'un de l'autre, & qu'ils ne se touchent point. Autrefois, quand les festinez sortent, ils doivent faire une laide grimasse à leur hoste, ou à la malade, à l'intention de laquelle le festin aura esté faict. A d'autres il ne leur est permis de lascher du vent 24 heures, par une opinion qu'ils en mourroient incontinent aprés, quoy qu'ils ne mangent en tels festins que chose fort venteuse, comme sont une espece de petits pains bouillis.

Quelquefois il faut, aprés qu'ils sont bien saouls & ont le ventre bien plein, qu'ils rendent gorge auprés d'eux, ce qu'ils font facillement & ne s'en tiennent pas moins honnestes & civils, car estant l'ordre, ils l'observent comme action de religion ou de superstition, car telle est leur religion de croire à leurs folles pensées, & aux advis de leurs charlatans qui sçavent se donner du credit, & ausquels ils ont tant de croyance, que s'ils avoient obmis la moindre ceremonie de leur ordonnance, ils croiraient avoir commis une grande faute & s'en confesseroient miserables. Il me souvient à ce propos avoir leu dans Florimond de Remont, d'une certaine heresie ou fausse religion observée dans l'Estat de Holande (à mon advis) qui permettoit à ses Sectateurs de mettre en effet (s'ils pouvoient) tout ce qui leur venoit premier en fantasie, fut honneste ou non convenable, car disant le sainct Esprit me l'a inspiré cela, suffisoit pour se mettre en besongne, & Dieu sçait comme tout alloit au profit des maistres Milourds, & au contentement des malins esprits qui avoient là leur empire.

Aussi nos Sauvages revans qu'il nous fallut faire mourir, il ne faudroit point d'autre Arrest pour nous tous mettre à mort, car comme je viens de dire, ils croyent parfaitement leur songe, & ne veulent pas qu'on s'en mocque, ny d'aucune de leur singerie pour exhorbitantes qu'elles soient, helas il y a assez de Chrestiens qui ne sont pas moins superstition, & qui adorent leurs pensées & leurs songes de la nuict, autant supersticieusement que les Sauvages mesmes, dequoy font encore foy beaucoup de bonnes femmes, qui nous en demandent les explications. Autant difficilles à donner qu'il y a de difficulté de croire les vaines Prophéties.

De quelque animal que soit fait le festin, la teste entiere est tousjours presentée au principal Capitaine, ou à un autre des plus vaillans de la trouppe, pour tesmoigner l'estime que l'on fait de la vaillance & vertu, comme nous remarquons chez Homere aux festins des Héros, c'est à dire des Princes, ou des hommes extraordinairement vertueux & nobles, dans le sang desquels est meslé, je ne sçay quoy de divin, en un mot Heros est un homme tres-sage & généreux, qui à mis à chef quelque signalée entreprise, qu'on leur envoyoit quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un tesmoignage tiré de la nature, puis que ce que nous trouvons avoir esté pratiqué és festins solemnels des Grecs, peuples polis, se rencontre en ces Sauvages, par l'inclination de la nature sans cette politesse.

Pour les autres conviez qui sont de moindre consideration, si la beste est grosse, comme d'un ours, d'un eslan, d'un grand esturgeon, de plusieurs assihendos, ou bien de quelqu'un de leurs ennemis, chacun a un morceau, de la beste, & le reste est demincé dans le brouet. C'est aussi la coustume que celuy qui fait le festin ne mange point pendant iceluy, ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelque discours. J'y en ay veu neantmoins quelqu'uns manger, contre leur coustume, mais peu souvent, car mesme quand un particulier me faisoit festin, moy seul je mangeois & ne pouvois gaigner sur eux de manger un morceau avec moy, ny pendant que j'estois à table, ce qui m'estonnoit au commencement, mais depuis j'ay esté sçavant en toute leur ceremonies fondées sur des imaginations d'esprit plustost que sur des expériences.

Pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, les rendre recommandables par le courage & la prouesse, qu'ils estiment plus que toutes les richesses de la terre, ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouissance, pendant lesquels les vieillards avec les jeunes hommes, les uns aprés les autres ayans une hache en main, une masse, ou quelque autre instrument de guerre; font des merveilles (à leur oppinion) d'escrimer & faire des armes, usans de paroles menaçantes & de mespris, comme si en effect ils estoient aux prises avec l'ennemy.

Au commencement que je me trouvay en de ces festins, je ne sçavois bonnement comment prendre ces escrimes, car le taillant de la hache, ou le vent de la masse, approchoit parfois si prés de mes oreilles que je ne les trouvois pas bien asseurées, dequoy s'appercevans les Sauvages ils s'en prenoient à rire, & me disoit Ersagon prens courage, car ces escrimeurs ont la main tellement asseurée qu'il ne leur arrive jamais de blesser nonobstant le hazard.

Si c'est un festin de victoire & de triomphe, en faisant des armes, ils chantent d'un ton plus doux & agréable, les louanges de leurs braves Capitaines, qui ont bien tué de leurs ennemis en guerre, puis se rassoient, & un autre prend la places jusques à la fin du festin que chacun se retire, aprés avoir fait les ordinaires remerciemens du pays Onne ottaha. Je suis saoul, ou Satani. Je fais rassasié, en frappant doucement leur ventre de la main ho ho ho Onianné, voyla qui est bien. Mais quand ce qu'ils mangent leur agrée vous leur entendez dire de fois à autre à Houygahouy mécha, voyla qui est bon, & les Montagnais. Tapoué nimitison; en verité je mange.

Je n'ay point remarqué que nos Huronnes fassent de festins entr'elles, comme font quelquefois en Hyver les Canadiennes & Montagnaises en l'absence de leur marys, car comme elles ont peu souvent de la viande, & du poisson, qui ne soit sçeu de leurs domestiques, il y a tousjours quelque hommes dans les cabanes, qui les pourroient accuser & apporter du trouble entre elles & leur marys, lesquels quoy que sans jalousie, ne trouveroient pas bonnes ces petites friponeries s'ils n'y estoient appellez.

Les Canadiennes, & Montagnaises ont un moyen plus facile de se consoler & faire leurs petites assemblées, car comme leur marys sont à la chasse, qui est ordinairement pendant les grandes neiges, elles se donnent le mot, & ayans chacune choisy de la meilleure viande, elles en font de rostie, & de bouillie qu'elles mangent en quantité, le plus souvent jusques à rendre, puis c'est à rire, à gausser, & faire des contes à plaisir, qui leur mettent à toutes le coeur en joye, puis elles se font des confessions générales de toute leur vie passée ou elles adjoustent plustost qu'elles ne diminuent, non par devotion ou de contrition, mais plustost pour faire voir qu'elles n'ont pas tousjours esté nyaises ny vescu en bestes, comme disent les femmes mal sages, je croy neantmoins qu'en tout cela il y a souvent plus de plaisanteries que de malices, & qu'elles sont plus plaisantes que deshonnestes. Ainsi lisons nous en nos Croniques d'un jeune Religieux fort jovial duquel s'estant ennamouraché certaines femmes ou filles, elles le firent entrer dans leur chambre sous prétexte de luy donner l'aumosne, puis l'ayant enfermé sous clef le voulurent contraindre de contenter leur deshonnesteté, ce qu'ayant absolument refusé, elles l'estranglerent & firent mourir miserablement, ce qui fut sçeu par nos Religieux qui louerent Dieu, que ce Frère en un aage si tendre, si gay & jovial de son naturel, avoit pû (assisté de la grace de Dieu) resister à la furie de ces femmes.

Ces matrones ont la prudence & le soin de briser leurs assemblées avant la retour de leur marys & se rendent toutes si sages, que vous diriez à les voir qu'elles n'ont toutes de consolation qu'en la presence de leurs marys ausquels elles tiennent de la viande toute preste, & du bouillon tout chaud, qu'elles leur font avaller quand ils diraient pour les delasser, qui est une invention admirable, car ils tiennent par expérience que quand ils boivent leur bouillon, ou faute d'iceluy de l'eau chaude allans ou revenans de la chasse, ils n'ont jamais les jambes roides.

Les hommes font aussi leurs festins, & à diverses intentions ainsi que font nos Hurons, ou par recreation, ou pour gratifier un amy, ou pour observer un songe, à la pluspart desquels il faut tout manger, ou crever à la peine, & pour plusieurs autres intentions & respects que nous ne sçavons pas, mais si c'est pour avoir bonne chasse ils se donnent bien de garde que les chiens n'en gouttent tant fort peu; car tout seroit perdu, & leur chasse ne vaudroit rien à leur dire, mais qui croiroit une telle sottise.

Comme le Pere Joseph le Caron, & l'un de nos Frères se trouverent un Hyver avec eux, un barbare nommé Mantouiscache, songea que Choumin avoit tué un eslan de la teste duquel il avoit fait festin avec du bled d'Inde qu'il avoit envoyé querir à Kebec, 8 ou 9 lieuës de luy. Le lendemain matin il dit son songe à Choumin avant qu'il allast à la chasse, à laquelle il frappa ce jour là mesme un jeune eslan deux fois de son espée, sans qu'il ne pû l'aborder ny l'atteindre, pour luy donner un dernier coup, de manière qu'il fut contrainct (à cause qu'il se faisoit tard) de laisser là sa beste, & s'en retourner à sa cabane, où il conta à son songeur ce qui luy estoit arrrivé, qui luy respondit qu'asseurement la beste estoit morte, & l'envoyerent chercher le lendemain matin par un de leur parens, qui la trouva abbatue à trois lieues de leur cabane, cent pas d'où elle avoit esté frappée.

Ce fut là une heureuse rencontre pour luy & pour toute leur famille, car ils se regalerent & se remplirent à plaisir, aprés avoir envoyé quérir du bled d'Inde à Kebec, qui fut l'accomplissement du songe de Mantouiscache. Je ne veux pas gloser là dessus, mais j'admire que le Diable aye pû si precisement conjecturer tout ce qui devoit arriver, car encor bien que Choumin pû en avoir dit quelque chose par esperance, la chose n'estoit point asseurée, & pouvoit ne point arriver, car en fin le Diable ne sçait pas les choses futures que par des conjectures, si Dieu ne luy revele pour la punition de ceux qui ont recours à luy.

Je m'oubliois de dire qu'aux repas ordinaires de tous nos Sauvages, aussi bien qu'en leurs banquets & festins, on donne à un chacun sa part, d'où vient que s'il y a de la viande ou du poisson à departir, il ny en a que 3 ou 4 qui ayent ordinairement les meilleurs morceaux, car il ny en a pas souvent pour tous; & si personne ne s'en plaint. Pour la sagamité elle est departie egallement à tous, autant au-dernier comme au premier avec un tel ordre que tout le monde reste contant.



Des dances, chansons & autres cérémonies ridicules de nos Hurons.

CHAPITRE XVI.

NOs Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales sont de grands chanteurs, & ont de tous temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour faire feste à quelqu'un de leurs amis ou alliez, pour se resjouyr de quelque signalée victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur arrivent.

Lorsqu'il se doit faire quelques dances, nuds, ou couverts de leurs brayers, à la disposition du malade, du Médecin, ou des Capitaines du lieu; le cry s'en fait par toutes les rues de la ville ou village, à ce que tous les jeunes hommes, femmes & filles, s'y trouvent à l'heure & jour ordonné, matachiez & parez, de ce qu'ils ont de plus beau & précieux, pour faire honneur à la feste, & obtenir par ces cérémonies l'entière guerison, d'une telle personne malade, qu'ils nomment publiquement, à quoy obeïssent punctuellement toutes les jeunes gens mariez ou non mariez, & mesmes plusieurs vieillards, & femmes decrepites par devotion. Les villages circonvoisins ont le mesme advertissement, & s'y portent avec la mesme affection à la liberté d'un chacun, car on n'y contraint personne.

Cependant on dispose l'une des plus grandes cabanes du lieu, & là estans tous arrivez, ceux qui ny sont que pour spectateurs, comme sont les vieillards, les vieilles femmes, et les enfans, se tiennent assis sur les nattes contre les establies, & les autres au dessus, le long de la cabane, puis deux Capitaines estans debouts, chacun une tortue en la main (de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de leur tortue, puis estant finie ils font tous une grande acclamation disans, Hé, é, é, é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme, jusques au nombre des reprises qui auront esté ordonnées, & n'y a que ces deux Capitaines qui chantent, & tout le reste dit seulement, Het, het, het, comme quelqu'un qui aspire avec véhémence, & puis tousjours à la fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans Hé, é, é, é. Mais ce qui est louable en eux est qu'il ne leur arrive jamais de chanter aucune chanson vilaine, ou scandaleuse, comme l'on faict icy, aussi lors que quelque François chantoit, & qu'ils luy demandoient l'explication de sa chanson, s'il leur disoit qu'elle estoit d'amour, ou mondaine, ils n'en estoient pas contans, & disoient Danstan téhongniande, cela n'est pas bien, & ne le vouloient point escouter.

Toutes ces dances se font en rond, mais les danceurs ne se tiennent point par la main comme par deçà, ains ont tous les poings fermez, les filles les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes les tiennent aussi fermez; eslevez en l'air, & de toute autre façon, en la maniere d'un homme qui menace; avec mouvement, & du corps, & des pieds, levans l'un, & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles branslans tout le corps, & les pieds de mesme, se retournent au bout de quatre ou cinq petits pas, vers celuy ou celle qui le suit, pour luy faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se demeinent le mieux, & sont plus à propos toutes ces petites chimagrées, sont estimez entr'eux les meilleurs, danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y espargnent pas, non plus qu'en un festin ou quelque bon repas.

Ces dances durent ordinairement une, deux, ou trois aprés disnées, & pour n'y recevoir d'empeschement des habits, quoy que ce soit au plus fort de l'Hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ny couvertures que leurs brayers, sinon que, pour quelqu'autre sujet il soit ordonné de les mettre bas; n'oublians neantmoins jamais leurs colliers, oreillettes, & brasselets, & de se peinturer par fois; comme au cas pareil les hommes se parent de colliers, plumes, peintures, & autres fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en mascarades ou Caresme-prenant; ayans une peau d'ours qui leur couvroit le corps, les oreilles dressées au haut de la teste, & la face couverte, excepté les yeux, & ceux cy ne servoient que de portiers, ou bouffons, & ne se mesloient à la dance que par intervalle à cause qu'ils estoient destinez à autre chose.

Je vis un jour un de ces boufons entrer processionnellement dans la cabane où se devoit faire la dance, avec tous ceux qui étaient de la feste, lequel portant sur ses espaules, un grand chien lié, & garotté par les jambes, & le museau, le prit par celles de derrière, & le rua tant de fois contre terre qu'il en mourut, estans mort il l'envoya apprester à la cabane voisine, pour le festin qui se devoit faire à l'issue de la dance.

Que cela ayt esté fait sans dessein ou pour un sacrifice, je n'en ay rien sçeu, car personne ne m'en pû donner l'explication.

Si la dance est ordonnée pour une malade, à la troisiesme ou dernière après disnée, s'il est trouvé expédient, ou ordonné par Loki, elle y est portée, & en l'une des reprises, ou tour de chanson, on la porte, en la seconde on la faict un peu marcher, & dancer, la soustenant par sous les bras, & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un peu dancer d'elle mesme, sans ayde de personne, luy criant cependant tousjours à pleine teste, Etsagon outsahonne, achieteque anaterseace; c'est à dire, prend courage femme, & tu seras demain guérie, & après les dances finies, ceux qui sont destinez pour le festin y vont, & les autres s'en retournent en leurs maisons.

Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes, & filles toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict que je sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces jeunes hommes luy pissast dans la bouche, & qu'elle avallast cette eau, comme elle fit avec un grand courage, esperans en recevoir guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu la nuit precedante: que si pendant leur reverie, il leur vient encore en la pensée qu'on leur fasse present d'un chien blanc, ou noir, ou d'un grand poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage; à mesme temps le cry s'en faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à la malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses, que de manquer au besoin à un malade necessiteux, ou qui aye envie de quelque chose qui soit en leur puissance...

Pour exemple, le Pere Joseph avoit donné un chat à un grand Capitaine, comme un present tres rare, car ils n'ont point de ces animaux. Il arriva qu'une malade songea que si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée de cet animal, qu'elle aymoit passionnement, en tomba malade, & mourut de regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection; bien qu'elle ne voulut manquer, à l'ayde & secours qu'elle devoit à son prochain, ce qui nous est d'un grand exemple.

Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se faisaient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & ne ravoir d'une fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias, & en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage l'une des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie.

Ongyata éuhaha, ho, ho, ho, ho, ho,

Eguyotonuhaton, on, on, on, on, on,

Eyontara éintet, onnet, onet, onet,

Eyontara éintet à, à, à, onnet, onnet, onnet, ho, ho, ho.

(Faut repeter chacune ligne deux fois.)

Ayant d'escrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu qu'il ne seroit pas mal à propos de d'escrire encore icy partie d'une autre chanson, qui se disoit un jour en la cabane du grand Sagamo des Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse, ainsi que nous apprend l'escot qui s'en dist tesmoin auriculaire & commence ainsi.

Haloet, ho, ho, hé, hé, ha, ha, haloet, ho, ho, hé,

Ce qu'ils chantent par plusieurs fois: le chant est sur ces notes.

Re, fa, sol, sol, re, sol, sol, fa, fa, re, re, sol, sol, fa, fa.

Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans Hé, puis recommencent une autre chanson, disans.

Egrigna hau, egrigna hé, hé, hu, hu, ho,

ho, ho, Egrigna, hau, hau, hau.

Le chant de cette cy estoit. Fa, fa, fa, sol, sol, fa, fa, re, re, sol, sol, fa, fa, fa, re, fa, fa, sol, sol, fa.

Ayans faict l'exclamation accoustumée, ils en commencoient une autre qui chantoit.

Tameia Alléluia, tameia à dou veni, hau,

hau, hé, hé.

Le chant estoit: Sol, sol, sol, fa, fa, re, re, re, fa, fa, sol, fa, sol, fa, fa, re, re.

Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bon accords, comme:

Hé, hé, hé, hé, hé, hé, hê, hé, hé, hé.

Avec cette notte, Fa, fa, sol, fa, fa, sol, sol, sol, sol, sol.

Et cela faict s'escrioyent d'une façon, & hurlement espouventable, l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec violence, jusques à en escumer par la bouche, puis recommencerent la musique, disans:

Heu, heüraüre, heüra, heüraüre, heüra,

heüra, ouek.

La note est: Fa, mi, re, sol, sol, sol, fa, mi, re, mi, re, mi, ut, re.

Dans le païs de nos Hurons, il se faict aussi des assemblées de toutes les filles d'un bourg auprès d'une malade, tant à sa priere, suyvant la reverie qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki, pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblées, on leur demande à toutes, les une aprés les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes hommes du bourg, pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en nomment chacune un, qui sont aussitost advertis par les maistres de la ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade, dormir d'un bout à l'autre de la cabane, chacun avec celle qui l'a choisi, & passent ainsi toute la nuict, pendant que deux Capitaines aux deux bouts du logis, chantent & sonnent de leur tortue du soir au lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme aloy, & que les François, qui les fomentent par leurs mauvais exemples, ouvrent les yeux de leur esprit, pour voir le compte tres-estroict qu'ils en rendront un jour devant Dieu.



De leur mariage & concubinage, & de la difference qu'ils y apportent.

CHAPITRE XVII.

NOus lisons, que Cesar, Prince accomply & doué d'une honnesteté & pudeur admirable, louoit grandement les Allemans d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils reputoient chose tres-vilaine, à un jeune homme, d'avoir la compagnie, d'une femme ou fille avant l'aage de vingt ans, & Solon Salamain, commanda par ses loix aux Atheniens, que nulle ozast se marier qu'il n'eust aussi attaint l'aage de vingt ans, & le bon Lycurgus ordonna aux Lacedemoniens, de ne prendre femme qu'ils n'eussent accomplis les 25 ans, mais le Philosophe Protheus, prohiba aux Egyptiens, de ne contracter mariage, qu'ils n'eussent passé les trente, tellement que si quelqu'un s'avançast à prendre femme avant le temps ainsi limité, estoit decreté & commandé par la loy, de chastier publiquement le pere, & d'estimer les enfans non legitimes.

C'est sans difficulté qu'on peut approuver ces loix pour bonnes ou pour mauvaises, louables en une chose & dangereuses en l'autre, mais à les prendre comme on voudra, tousjours les infidèles & les Payens mesmes, se sont faicts admirer des Chrestiens, comme plus retenus & continens. Et quoy peur de scandale on est aujourd'huy contrainct de marier des enfans à des enfans, qui n'engendrent que d'autres enfans foibles & delicats, d'où il arrive tant d'employ pour les medecins, mais il vaut mieux le marier que le brusler, dit l'Apostre, & faire une chose licite qu'illicite, car d'y apporter un reglement, la coustume estant tournée en habitude, elle s'est rendue irrremediable, & comme passée en loy & d'en poser d'autres, si les Legislateurs les observoient eux mesmes, elles ne serviroient que pour chastier les petits & donner l'essor aux grands du monde, qui croyent que toutes choses leur sont permises, pour ce que les Loix sont semblables aux toiles des araignés, disoit Solon, entant qu'en icelles, il n'y a que les pauvres & debiles, qui y soient prins, mais les riches & puissans les rompent & destruisent.

La jeunesse entre nos Hurons, Quieunontateronons & autres peuples sedentaires, a un peu trop de liberté au vice, car les jeunes hommes ont licence de s'addonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les filles de se prostituer si tost qu'elles en sont capables, neantmoins je peux dire avec verité, de n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ny veu faire un geste ou regard impudique, & pour cette raison, j'ose affermer qu'ils sont moins suject à ce vice que l'on n'est par deçà, dont on peut attribuer la cause non à la Loy; car avant nous ils n'en avoient encor receu aucune, mais à leur nudité principalement de la teste, partie au deffaut des espiceries & du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont du petun, la fumée duquel estourdit les sens & monte au cerveau & puis pour le peu d'atraicts de ces objects, plus degoustans que ravissans, à quiconque a tant soit peu de retenue, & l'oeil aucunement chaste.

Les jeunes hommes, qui ne se veulent point marier, ny obliger à une femme, tiennent ordinairement des filles à pot & à feu, qui leur servent en la mesme manière que s'ils en estoient les marys, il n'y a que le seul nom de differance, car ils ne les appellent point Atenonha femme, ains Asqua, compagne ou concubine, & vivent ensemble autant long-temps qu'il leur plaist, sans perdre ny les uns ny les autres la mesme liberté qu'ils avoient de courir les cabanes, & sans ceste licence de chercher amis, je croy que beaucoup de filles resteroient vierges & sans marys, pour estre le nombre plus grand que celuy des hommes à mon advis, il en est presque de mesme en France, où les guerres consomment une infinité d'hommes, de la vîent que l'on y a basty plus de Monasteres de filles depuis trente ans ença, qu'il ne s'y en estoit estably mil ans auparavant, de quoy nostre Seigneur reçoit gloire, & ses espouzes le Paradis.

Quand un jeune homme veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere & mere, sans le contentement desquels la fille n'est point à luy, bien que le plus souvent la fille ne prend point leur consentement ny advis, sinon les plus sages. Cest amant voulant faire l'amour à sa maistresse & acquerir ses bonnes graces, il se peinturera le visage & s'accommodera de ses plus beaux matachias, puis presentera à sa maistresse quelque colliers, brasselets, ou oreillettes de pourceleine, & si la fille a ce serviteur aggreable elle reçoit ces presens, cela faict, cest amoureux viendra coucher avec elle 3 ou 4 nuicts, & jusque là, il n'y a point encor de mariage parfaict, ny de promesse donnée, pour ce qu'après ce dormir il arrive assez souvent que l'amitié se refroidit, & que la fille qui a souffert ce passe droict n'affectionne pas pour cela ce serviteur, & faut après qu'il se retire sans plus parler de mariage, comme il arriva de nostre temps à un jeune homme de la bourgade de sainct Nicolas ou Touenchain, congédié par la seconde fille du grand Capitaine Auoindaon, dequoy le père mesme se plaignit à nous, bien qu'il ne la voulut contraindre de passer outre au mariage qu'il eut fort desiré.

Les parties estans d'accord & le consentement des pere & mere donné, on procede à la ceremonie du mariage, par un festin où tout les parens & amis des accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé & chacun en son rang assis sur son seant. Le pere de la fille ou le maistre de la ceremonie à ce deputé, dit hautement devant toute l'assemblée, comme tels & tels se marient ensemble & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblée & ce festin, à quoy tous respondent ho onnianne, voilà qui est bien.

Le tout estant approuvé & la chaudière nette chacun se retire, aprés avoir congratulé les nouveaux mariés d'un ho, ho, ho, puis si c'est en Hyver (à cause que pour lois les mesnages sont fournis de ce qui leur est necessaire) chaque femme est tenue de porter à la nouvelle mariée un faisceau de bois pour sa provision, d'autant qu'elle ne le pourroit pas faire seule, & aussi qu'il luy convient vaquer à d'autres choses pour son nouveau mesnage, qui est tousjours assez riche, puis qu'il est assorty du contentement & de la paix, qui en est la principale pièce.

Ceste courtoisie des femmes, ne se pratique pas envers toutes les nouvelles mariées, n'y en toutes les Provinces, mais j'ay appris qu'en quelque Province de nostre mesme Amerique la coustume estoit que les parens leur portaient chacun sa pièce de mesnage & de leur emmeublement qui est une chose fort commode, & que nous voyons pratiquer en quelque contrée de la Germanie.

Or il faut notter qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans lesquels, ils n'ont point accoustumé de faire mariage; sçavoir est du fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur & du cousin avec sa cousine, comme je recognu appertement un jour, que je monstré une fille à un Huron & luy demanday si elle estoit sa femme ou sa concubine, lequel me respondit qu'elle n'estoit ny l'une ny l'autre, ouy bien sa cousine & qu'ils n'avoient pas accoustumé de coucher avec celles qui leur estoient si proches parentes, qui est une observation fort louable, en comparaison de certains Gentils du Peru avant leur conversion, lesquels se marioient indifferemment à qui que ce fust, soeurs, filles & mesmes à leurs meres. Mais hors cela toutes choses sont permises à nos Huronnes & à leurs voisines.

De douaire il ne s'en parle point, non plus que de trousseaux, ny de possessions & encore moins d'argent, aussi quand il arrive divorce, le mary, n'est tenu de rien, ny la femme de luy rendre compte, chacun prenant ce qui luy appartient, qui n'est pas souvent grand chose, un peu de fourrures, un peu de rassades, & quelque escuelles. Item Voyla tout, car les richesses principales qu'ils demandent en la personne qu'ils recherchent, sont celles de l'esprit & non de la terre, car mieux vaut un homme ou une fille sans argent, que de l'argent sans homme ou fille vertueuse, c'est le sentiment de tous les bons Chrestiens, qui s'accordent en cela avec tous les barbares.

Neantmoins si à succession de temps il prenoit envie à l'un de nos barbares, de repudier sa femme pour quelque suject que ce soit, comme il n'y a point eu de contract: passé par devant Notaires, aussi est-il facile de rompre leur mariage, & suffit au mary de dire aux parens de sa femme, & à elle mesme, qu'elle ne vaut rien & qu'elle se pourvoye ailleurs, ce qu'elle fait, du moins elle sort & vit en commun comme les autres, jusques à ce que quelqu'autre la recherche, & non seulement les hommes procurent ce divorce quand les femmes leur en ont donné quelque suject, mais aussi les femmes quittent quelquefois leurs marys quand ils ne leur agréent point, ou qu'elles en ayment un autre, tellement qu'il s'y en trouve qui ont eu quantité de marys, lesquels marys se remarient à d'autres femmes, & les femmes d'autre hommes, le tout, sans difficulté & sans jalousie, qu'un autre jouisse de leur couche. Il n'y a que pour les enfans lesquels ils partagent ordinairement par moitié, les filles à la mere & les garçons au pere, ainsi qu'ils jugent expedient, car ils ne suivent pas tousjours un mesme ordre entr'eux pour c'est égard.

Les Montagnais & Canadiens observent bien une partie des ceremonies des Hurons en leurs amourettes & mariages, mais encores ont ils quelques choses de particulieres & plus honestes, qui ne sont neantmoins propres qu'à des barbares, & gens qui ne fuyent pas le hazard de tomber au peché.

Quand un jeune Montagnais desire avoir une fille en mariage, il hante simplement sa cabane peinturé & enjolivé de diverses couleurs, & luy declare l'amour qu'il a pour elle, & elle au réciproque luy tesmoigne de l'affection, si elle a ses entretiens aggreables, sinon elle luy donne son congé. Estant le bien venu il luy fait quelque present, lequel elle reçoit pour arre de son affection, cela faict cet amoureux viendra coucher avec elle, lors qu'il luy plaira, non de nuict, mais en plain jour, enveloppez tous deux d'une couverture, sans se toucher, car il n'est pas permis de faire rien d'indecent, mais seulement s'entretenir & discourir de leur amour en la presence de tout le monde & non point en cachette.

Le jeune homme aggreant à la fille & la fille au garçon, il en parle à ses pere & mere & à leur deffaut à ses plus proches parens, & ses parens à ceux de la fille, qui considèrent avant de rien conclure, le personnage & son humeur, s'il n'est point paresseux, querelleur, mauvais chasseur ou addonné aux femmes, car encor que ce dernier vice ne soit point en mespris chez eux, si ne font ils point estat de ceux qui s'y addonnent.

Or de mesme que l'on s'informe des garçons & de leur deffauts, la mesme enqueste se faict pour les filles & de leurs imperfections, l'on voit s'y elle est point une coureuse, une cajoleuse ou une desbauchée addonnée aux hommes, car de telles filles ils n'en font estat non plus que des chiennes, (ainsi les appellent ils). L'on demande aussi si elle est point une paresseuse, querelleuse, menteuse ou acariastre, car pour rien ils n'en voudroient, si elle travaille bien proprement aux petits ouvrages qu'elle a à faire, comme escuelles d'escorces raquettes à courir sur les neiges & vestements, ayans tous deux les conditions requises, les peres & meres prennent jour pour les marier, & en attendant le temps expiré, les parens de la fille avec la fille mesme, travaillent aux robes pour les futurs espoux & à disposer tout son emmeublement, qui n'arrive pas jusques dans l'excès, car je vous asseure que quand elles ont une couverture, une chaudiere & quelques escuelles d'escorces les voyla prou contantes & riches.

Pour le garçon il est aussi reciproquement assisté de ses parens, car son pere luy fournit d'un canot d'escorce avec les avirons, de quelques rets & filets pour la pesche, d'une hache, d'une espée, d'un arc & fleches, mais ce qui est excellent & qui tesmoigne en effect une douce & amiable societé en ceux qui n'ont jamais eu de pédagogue que la simple nature est; qu'un chacun des parens & amys des futurs espoux vont à la pesche ou à la chasse selon la saison, pour faire le festin des nopces où au jour assigné, tous les parens s'estans assemblez & l'espousée parée d'une belle robe neuve bien matachiée & le visage huylé & peint de diverses couleurs, elle en faict autant à son futur mary, qui s'en tient d'autant plus beau qu'il est mieux coloré & barré d'huiles & de peintures.

Toute la cérémonie se paracheve au festin, où chacun tasche de se consoler, après lequel, le gendre demeure de famille avec sa femme au logis de son beau père ou de sa belle mere, & ne s'en retire que pour quelque différent ou mesintelligence. Ils ne prennent aussi ordinairement que chacun une femme, bien qu'il s'y en est rencontré qui en avoit jusques à 3 ou 4 mais fort rarement, sinon un qui en avoit jusques à 7 en divers endroits, ce qui ne se voit jamais parmy nos Hurons, qui ont avec leur femme toute liberté de courir aux autres (mais sans violence aucune,) ce que n'ont pas nos Montagnais, qui mesprisent d'ailleurs ces hommes, chargez de plusieurs femmes, comme ennemis de l'honnesteté. Mais comme il est impossible qu'il n'y arrive quelquefois des disgraces dans un mesnage, nos Montagnais pour paisibles qu'ils soient, chassent aucunefois leur femmes au loin, mais par le moyen de leurs amis, ils sont facilement reconciliez & si remettent ensemble, ce qui ne se faict pas si aysement entre nos Hurons, où un chacun a bien tost trouvé party quand l'un des deux abandonne l'autre.



De la naissance & de quelque ceremonies que les Sauvagesses pratiquent à l'endroit des enfans nouveaux nais. De l'amour que les peres ont pour eux & de l'imposition des noms & surnoms.

CHAPITRE XVIII.

NOnobstant que les femmes voyent d'autres hommes que leurs maris, & les maris d'autres femmes que les leurs, si est ce qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette loy que la nature a entée és coeurs de tous les animaux d'en avoir le soin.

Or, ce qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà, est à mon advis qu'ils sont le support des peres & meres en leur vieillesse, soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre de leurs ennemis, & la nature conserve en eux son droict tout entier pour ce regard: à cause dequoy ce qu'ils souhaittent le plus est d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts & asseurez de support au temps de maladie ou de vieillesse, & neantmoins entre les Hurons les femmes n'y sont pas si fecondes que par deçà: peut estre à cause de tant d'amis ou du climat, ou pour autre raison que je ne cognois point, non plus que celles qui donnent davantage d'enfans aux Françoises qu'aux Espagnoles & Italiennes.

La femme estant preste d'accoucher toute la cérémonie qu'il s'y apportent n'est pas grande, & les preparatifs encores moins curieux, car ils plantent simplement 4 ou 5 bastons en un coin de la cabane qu'ils entourent de peaux & couvertures, comme un habitacle dedans lequel ils couchent la malade à platte terre, ou, pour le plus sur quelque fourures ou rameaux de sapin, & là elle faict son fruict assistée de quelque vieille qui luy sert de sage femme il y en a qui accouchent d'elles mesmes & en peu de temps, & peu meurent de ce travail, qui semble leur estre moindre qu'aux femmes delicates de par deçà.

L'enfant estant nay, le premier office qu'il faict, est de sonner de la trompette en pleurant, pour dire qu'entrant au monde il entre à la guerre, comme en effect ce monde n'est qu'une guerre continuelle, un sejour de miseres & une vallée de larmes, où à peine avons nous gousté de la vie qu'il faut gouster de la mort.

Il y en a qui ont remarqué que si l'enfant est masle, il profere dés aussi-tost, A, & E, si c'est une femelle, comme si chacun en son sexe accusoit Adam & Eve, d'où nous tirons toutes nos miseres & calamitez, mais cela vient d'une autre cause que les Medecins sçavent & que je ne peux expliquer.

En quelque contrée dés l'instant de la naissance de l'enfant, on leur frotte tout le corps d'huyle & de peintures comme au Bresil, & parmy nos Canadiens mesme les meres leur peignent le visage de noir, aussi bien qu'en la mort de leurs parens, comme si entrant au monde il falloit desja penser au trespas, car le noir signifie deuil & tristesse.

Il y en a qui leur font avaller de la graisse fondue, ou de l'huyle, si tost qu'ils sont sortis du ventre de leur mere, je ne sçay à quel dessein ny pourquoy sinon que le diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner cette invention pour contrefaire en quelque chose le S. Baptesme ou la confirmation.

Les Canadiennes leur tordent aussi les deux genouils en dedans, leur faisant tourner les deux talons en dehors, en sorte que en marchant ils jettent les orteils en dedans & les talons en dehors & ce afin qu'ils prennent leur ply, & qu'estans grands, ils puissent plus facillement & commodement porter leurs raquestes & se tenir avec plus de fermeté dans les canots quand il faut estre debout, & en effect nous trouvons par expérience qu'ils ont raison, & qu'ils les portent mieux que les François, qui jettent tousjours, la pointe du pied en dehors, & par, ainsi font que la queue de leurs raquettes allans en dedans, les entrelassent souvent & se laissent tomber, comme il m'a pensé quelquefois arriver au commencement que j'y estois moins stilé, où les Sauvages au contraire ont tousjours la queue de leurs raquettes en dehors, & hors de crainte de pouvoir marcher dessus & s'entretailler comme nous faisons, dont nos chevilles en pourroient souvent dire des nouvelles, chauffez de sandalles de bois, comme nous sommes & peu souvent de cuirs.

L'usage de porter des oreillettes est tellement ancien, qu'il est dit de Job qu'après son affliction, ses parens & amis se conjouissans de sa convalescence, luy firent present chacun d'une brebis & d'un pendant d'oreille de fin or.

Nos Sauvages les ont fort en usage, non d'or ny d'argent qu'ils ne cognoisent point, mais de quoy que ce soit, c'est pourquoy la femme dés qu'elle est accouchée, suivant la coustume du païs, perce les oreilles de son petit en un, deux, trois, quatre ou cinq endroits, avec une aleine ou un os de poisson non sans quelque compassion & apprehension de leur faire douleur, mais peur qu'attendant plus tard les maux leurs soient plus sensibles & insupportables, puis y met des tuyaux de plumes ou autre chose pour entretenir les trous, estans gueris ils y pendent des patinotres de pourceleines ou autres bagatelles pareillement à son col quelque petit qu'il soit.

Apres que toutes les petites ceremonies ont esté faictes à l'enfant nouveau né, on faict le festin aux amis où la tarte & le bon vin n'est point espargné icy, ny le petun & la sagamité là. Mais pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire, qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissenr & imposent à leurs enfans, aucuns desquels sont sans signification & les autres avec signification, qu'ils disent rarement à quiconque leur demande, car ils sont autant retenus à dire leur propre nom, comme libres de dire celuy des autres.

Je veux bien advertir aussi les nouveaux François qui vont entr'eux que s'ils ne sont soigneux de leur dire leur nom propre dés leur arrivée, que les Sauvages ne manqueront pas de leur en imposer de ceux qu'ils croiront leur mieux convenir.

A ce jeune garçon qui vint demeurer avec nous dans le païs des Hurons à cause qu'il estoit jeune, petit & frétillant, ils l'appellerent Aubaitsique, qui veut dire petit poisson. A un autre François un peu turbulant & léger de la main, ils luy donnèrent le nom Houaonton, qui signifie fascheux & querelleur. A moy ils m'avoient donné le nom de grand Chef de guerre, je ne sçay par quelle raison, (car je n'avois ny espée, ny mousquet,) sinon que je n'aprehendois aucun peril ny danger, ou pour la recommandation des Chefs de l'habitation, lesquels avoient de l'affection & du respect particulier pour moy qui estois le moindre de tous nos frètes.

Aprés que j'eu sçeu par le moyen du Truchement Bruslé & du sieur du Vernet la signification de ce nom nullement convenable à un pauvre frère Mineur, je leur dis qu'ils m appelassent par mon nom propre Gabriel, comme ils faisoient mes deux autres confrères, Joseph & Nicolas, ce qu'ils firent, sinon par les champs & parmy les autres nations qu'ils usoient du mot Garihouanne grand Capitaine.

On dit que les Roys du Peru, avoient accoustumé de prendre les noms des principaux animaux, des principales plantes ou des plus belles fleurs de leur pais, pour donner à entendre & s'instruire eux mesmes, que comme ces choses excelloient par dessus celles de leur espece, il falloit de mesme qu'ils parussent plus excellemment vertueux que tous les autres hommes du commun. Aussi ce nom que mes Hurons m'avoient imposé m'obligeoit à une plus exacte pratique de la vertu, non en paroles seulement, mais à la patience & à souffrir genereusement les choses qui contredisoient à mon esprit & desplaisoient à mes sens, car pour la guerre contre les hommes elle n'estoit pas de mon gibier.

J'ay cogneu un homme d'entr'eux qui se nommoit Onniannetani qui veut dire je suis empeché, un autre Tarby, arbre, je pensois au commencement avec plusieurs autres qu'il vouloit dire Tharé, le nom du père d'Abraham mais je me mesprenois avec eux. Aucuns portent le nom de quelque animal, autres des montagnes, & vallées, du vent, ou de quelque partie du corps humain, & un qui s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom là, & peut estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont en usage, il s'y en peut trouver quelqu'uns approchans des nostres, ou par rencontre ou à dessein.

L'on tient que nos Montagnais ont cela de particulier qu'ils imposent souvent deux noms à leurs enfans, & quelquefois trois comme celuy qui fut nommé Mahican, Atic, Ouche Loup, Cerf, Canot. Et un autre Mahican Atic, Loup, Cerf. Puis Choumin, Raisin, Aric Crapaut, Petitchiouan la mer monte. Amiscoueian, vieille robe de Castor, & plusieurs autres sortes de noms à la fantasie des parens, car aussi tost est donné le nom d'un oyseau, ou d'une beste, à l'enfant comme d'une autre chose materielle ou impropre.

J'ay quelquefois ruminé en moy-mesme d'où pouvoient procéder ou deriver les surnoms de nous autres Chrestiens, veu qu'ils ne sont point ordinairement en usage chez les Juifs, Payens & Infidelles, desquels nous sommes descendus, car en fin nous avons tous pris naissance, d'Eve & d'Adam, des Juifs, ou des Gentils, & asseurement des Enfans de Noël, & ay creu, que plusieurs ont esté imposez par le vulgaire, ou pour quelque action, ou pour quelque accident, & que d'autres s'en sont imposez d'eux mesmes prenans des noms de guerre, de ville, ou de seigneurie, ensevelissans par ce moyen le leur ancien, mais je croy, & il y a bien de l'apparence que nos surnoms sont pour la pluspart les noms propres de nos anciens parens avant qu'ils fussent faits Chrestiens, ausquels on imposoit un nouveau nom au sainct Baptesme, & le leur propre qu'ils avoient auparavant leur a servy de surnom, qui est venu jusques à nous de pere en fils, ainsi que nous pratiquons encores de present envers plusieurs de nos Canadiens convertis, ausquels nous avons laissé leur ancien nom Sauvage pour surnom.

Car que veulent dire la pluspart de nos surnoms, personne n'en sçauroit rien dire, non plus que des noms des Payens, & Sauvages dont nous ignorons les louanges, ou bien il faudroit, qu'eux-mesmes nous en donnassent l'explication, car ils en ont peu sans signification, & si on considere de prés on trouvera que jamais nos anciens qui ont imposé les premiers noms aux hommes, n'en ont donné aucun sans consideration, & qui n'aye signifié quelque chose, comme j'ay dit, laquelle signification n'est point venue jusques à nous.

Or le nom que nos Sauvages ont imposé à leurs enfans en la naissance leur reste tousjours, sinon que pour quelque occasion particuliere & remarquable on leur change, ou qu'on leur en adjouste encore un autre de vitupère ou d'honneur, comme j'ay dit en la resurrection des valeureux Capitaine morts entre les neutres, ou l'on fait revivre leur memoire.

Nous avons, appris du sieur Champlain qu'il y eut un Sauvage de sa cognoissance qui par consideration voulut changer son premier nom en celuy de Loup & Cerf, on lui en demanda la raison & pourquoy il avoit pris les noms de deux animaux si contraires, il respondit qu'en son païs il n'y avoit beste si cruelle que le loup & animal plus doux que le cerf, & qu'ainsi il seroit bon, doux & paisible envers un chacun n'estant point offencé, mais que s'il estoit outragé, il seroit furieux & vaillant, & ne pardonneroit à personne, non plus que le loup au cerf, quand il le tient arresté.

J'ay desja dit en quelque endroit de ce volume la force des femmes Sauvagesses, & comme elles accouchent sans grand travail, du moins qui paroisse, mais je repete derechef qu'elles sont admirables, car elles n'ont pas si tost mis un enfant au monde, qu'elles sont encores plustost sus pieds, vont au bois, vont à l'eau, & font tout le reste de leur petit mesnage comme si de rien n'avoit esté, de se geindre point de nouvelle, & de faire la delicate encore moins, on se rie plaisamment en France du caquet des accouchées, où toutes sortes de differens discours s'estalent & se devident, car l'une y parle de son mary, & l'autre de sa servante, du four, & du moulin, & du marché, de halles. O mon Dieu quel cliquetits, il n'y a que les plus spirituelles qui parlent un peu de Dieu mais encore sobrement, car la mode, & les collets, la juppe, & les souliers ont là leur empire.

Un certain François fit un jour divers interrogats à une jeune femme nouvellement relevée de ses couches, sur ce qu'elle n'avoit point parue enceinte ny grosse, guère plus qu'à son ordinaire, (c'est que j'ay admiré entre nos Huronnes) ne s'estoit point plainte, & n'avoit point gardé la chambre, comme font les femmes de France. A cela toutes se prirent à rire, disans que les Françoises estoient bien paresseuses, & avoient bien peu de courage, que pour avoir mis un enfant au monde elles voulussent tenir le lict, elles devroient tascher (dirent elles,) d'accoucher en Hyver afin de faire comme les ours, qui se tiennent quatre ou cinq mois enfermez, de peur du froid.

Et comme nostre Frere Gervais estoit un jour auprès du Sauvage Napagabiscou malade dans sa cabane, sortit d'auprés de luy la femme de ce bon homme pour aller faire ses couches à la cabane voisine, mais avec tant de prudence que personne ne s'apperçeut de son incommodité, non pas mesme son mary, que le lendemain matin que sa belle soeur luy apporta une petite fille que Dieu luy avoit donnée, dequoy ils furent tous estonnez car personne ne s'estoit apperceu de sa grossesse, ny le Frere Gervais, qui demanda à cette femme, mais un peu trop simplement si cette fille estoit d'elle, laquelle luy respondit en riant que ouy (car il n'y avoit que 4 ou 5 mois qu'elle estoit accouchée) & puis dit, & quoy les femmes de France en ont elle si souvent, non dit le Religieux que d'année en année, & au plus de neuf en dix mois, mais il leur arrive quelquefois d'en avoir deux d'une couche (pour moy j'ay esté une fois en un village, où une femme estoit accouchée de quatre garçons ayans tous vie). A cela elle fit un grand cry disant: Cbetê: (car c'est leur façon d'admirer) elles ressemblent donc aux femelles des eslans qui portent deux petits à la foys, jamais je n'ay veu aucune femme de nostre Nation avoir deux enfans d'une couche, je croy qu'elle avoit quelque raison, car la chose arrive fort rarement entr'eux, neantmoins pendant que j'estois aux Hurons une fille en accoucha de deux, dequoy elle restoit toute honteuse, non d'avoir perdu sa virginité qui ne leur est point honorable, mais d'avoir fait un jumeau.

Entre les Montagnais ils ont cette coustume que personne ne se sert des vaisselles, calumets, ou petunoir de la nouvelle accouchée pendant le temps de 15 jours, tenant tout cela comme immonde, lesquels ils ne veulent pas mesme toucher, & les bruslent après ce temps là, ce qui sent fort de son honnesteté.



Du choix qu il faut faire des nourrices. De la nourriture & emmaillottement des enfans, comme ils sont endurcis à la peine, & ne succedent point aux biens du Père.

CHAPITRE XIX.

DOnner une bonne & vertueuse nourrice à l'enfant, est le fait d'une mere sage qui y doit avoir l'oeil, car de là depend en partie sa bonne inclination, pour ce qu'il tient ordinairement plus du naturel de celle qui l'a alaité, que de celuy qui la engendré, comme l'antiquité a tres-bien experimenté en Titus fils de Vespasian, & en plusieurs autres, lequel (ainsi qu'escrit Lampride) fut tout le temps de sa vie sujet à plusieurs maladies & infirmitez, à cause qu'il avoit esté baillé à nourrir à une nourrice sujete à maladie.

Mais le pis est qu'il demeure quelque impression & caractere aux ames de cette vicieuse nourriture, comme, le Grec escrit au second livre des Cesars, lors qu'il fait mention de Calligula quatriesme Empereur de Rome: les cruautez & infamies duquel n'estoient imputées à pere ny à mere: mais à la nourrice qui l'alaicta, laquelle outre qu'elle estoit cruelle & barbare d'elle mesme, encore frotoit elle quelquefois le bout de sa mamelle de sang, & le faisoit succer à l'enfant qu'elle allaitoit.

Si la nourrice est yvrongne, elle prepare l'enfant à convulsion & debilité, mesme le sera yvrongne, & comme on lit en la vie de l'Empereur Tibere, qui fut grand yvrongne, car ce que la nourrice qui l'alaitoit non seulement beuvoit excessivement, mais elle sevra l'enfant avec des souppes trempées à du vin.

Et voyla pourquoy le divin Platon entre les Grecs, & Lycurgue entre les Lacedemoniens ordonnerent & commanderent en toutes leurs loix, non seulement que toutes les femmes simples, mais les bourgeoises, Damoiselles, & de moyen estat, nourrissent leurs enfans, & celles qui estoient Princesses & délicates, au moins qu'elles nourrissent leurs enfans aisnez, à cause, comme j'ay dit, que l'enfant succe ordinairement l'humeur & l'inclination de la nourrice avec le laict de sa mammelle.

Joint que comme dit le mesme Platon en son troisiesme livre des Loix, que jamais les enfans ne sont autant aimez des meres, comme quand elles les nourrissent de leurs propres mammelles, & que les peres les tiennent entre leurs bras, ce qui est vray semblable pour ce que la première amour en toutes choses est la plus vraye amour.

Plutarque au livre du régime des Princes dit que Thomiste sixiesme Roy des Lacedemoniens, mourant laissa deux enfans desquels le second herita au Royaume, pour ce que la Reyne l'avoit nourry, & non le premier à cause qu'une nourrice l'avoit alaicté nourry & eslevé. Et de ce demeura la coustume en la pluspart des Royaumes d'Asie, que l'enfant qui ne seroit alaicté des mammelles de sa propre mere, n'heritast aux biens de son propre pere.

Mais sans aller chercher des coustumes plus au loin: les anciennes femmes d'Allemagne sont louées par Tacite, d'autant que, chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mammelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eust alaitez, comme il se pratique encor de present en la pluspart des pays circonvoisins, qui se liberent par ce moyen là, entre les autres inconveniens susdits de recevoir un enfant pour un autre, ce qui est quelquefois arrivé.

De cette loy se peuvent liberer sans scrupule les femmes ausquelles la nature n'a point donné assez de forces pour pouvoir supporter, & le jour & la nuict les importunitez d'un enfant criard, car alors selon Dieu on peut avoir recours à une nourrice, non à la premiere venue, mais à une sage & vertueuse, comme firent jadis deux certaines Dames bourgeoises, qui toutes deux firent choix d'une mesme nourrice, à laquelle elles donnerent à nourrir en divers temps, l'une deux filles, & l'autre deux garçons, laquelle nourrice, fit aprés le mariage entre ses quatre nourrissons qui se marièrent tous en un mesme jour, & fus prié du festin, où je n'allay point pour ce qu'ils estoient Huguenots. Mais on peut inferer que le mariage de ces quatre estoit un mariage bien fait, car ayans esté nourris d'une mesme mammelle ils pouvoient avoir succé une mesme humeur, ou du moins qu'il s'estoit attaché en leur nature je ne sçay quoy de fort approchant à la sagesse & modestie de leur mere de laict.

Nos Sauvagesses sans autre Loy que celle que la nature leur donne, d'aymer, nourrir, & eslever leurs enfans, puisque les animaux mesmes les plus feroces ont soin de leurs petits, les allaictent de leurs propres mammelles, & n'ayans l'usage ny la commodité de la bouillie elles leur baillent des mesmes viandes desquelles elles usent, après les avoir bien maschées, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere meurt avant que l'enfant soit sevré, le pere, ou à son deffaut une autre personne, fait bouillir du bled d'Inde dans un pot de terre, puis en tire l'eau, laquelle il prend peu à peu dans sa bouche & la joignant à celle de l'enfant luy fait avaller cette eau, qui luy sert de laict & de boullie, je l'ay veu ainsi practiquer à plusieurs, & particulièrement envers le petit de nostre Sauvagesse baptisée, duquel le pere avoit un soin si patticulier qu'il ne le negligeoit en rien; luy faisoit avaller luy mesme de cette eau, ou bouillon.

De la mesme invention se servent aussi les Sauvagesses pour nourrir les petits chiens que les mères ne peuvent engraisser, ce que je trouvois fort salle & vilain, d'ainsi joindre à leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent fort nets.

En quelque Province de nostre Inde occidentale, on n'emmaillotte point les enfans, peur de les rendre courbez ou contrefaicts par cet empressement, ce seroit neantmoins les mettre en un grandissime peril, n'estoit qu'on les couche dans des lits suspendus en l'air, comme font nos Canadiens, d'où ils ne peuvent tomber, ny sortir.

Mais nos Huronnes qui n'ont point l'usage du berceau, ny de ces lits suspendus, emmaillottent leurs petits enfans durant le jour dans des peaux sur une petite planchette de bois de cedre blanc, d'environ deux pieds de longueur ou peu plus, & un bon pied de largeur, où il y a à quelqu'uns un petit airest, ou aiz plié en demv rond attaché au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils appuyent contre le plancher de la cabane, ou bien elles, les portent promener avec icelles derrière leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend sur le front. Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot dans leur robbe ceinte, pendus à la mammelle, ou derrière leur dos, presque debouts, la teste en dehors, qui regarde des yeux d'un costé & d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte.

Lors que l'enfant est emmaillotté sur la petite planchette, ordinairement enjolivée de matachias & çhappelets de pourceleine, ils luy laissent unu ouverture devant sa nature, par ou il fais son eau, & si c'est une fille, ils y adjoustent une fueille de bled d'Inde renversée, qui sert à apporter l'eau dehors sans que l'enfant soit gasté de ses eauës, ny salle de ce costé là, laquelle invention est pratiquée par les Turcs mesmes, mais plus commodement, car je n'ay veu un modelle. Ils font un pertuis au berceau au dessous du siege de l'enfant qui est descouvert, & appliquent un tuyau courbé à la nature, lequel passans entre les jambes de l'enfant respond à ce trou du berceau, sous lequel ils tiennent un petit pot qui reçoit les excremens l'urine, & par ce moyen rend les enfans toujours nets & mieux sentans que ceux d'icy, d'où je conclus que pour ce regard on devroit les imiter, particulierement les pauvres gens qui ont faute de linges, d'estoffes & d'habits.

Les Sauvagesses comme elles n'ont jamais eu l'usage du linge, ny la methode d'en faire, encor qu'elles ayent du chanvre assez, ont trouvé l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux, sur lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyenr du mesme duvet, ou avec de la poudre de bois sec & pourry & la nuict venue, elles les couchent souvens tout nuds, entre le pere, & la mere, ou dans le sain de la mere mesme, enveloppé de sa robe pour le tenir plus chaudement, & n'en arrive, que tres-rarement d'accident.

Les Canadiens, & presque tous les peuples errants, se servent encore d'une pareille planchette pour coucher leurs enfans qu'ils appuyent contre quelque arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des peaux sans planchette, à la manière qu'on accommode ceux de deça dans des langes, & en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau suspendue en l'air, attachée par les quatre coins aux bois de la cabane, comme font les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des Navires, & s'ils veulent bercer l'enfant, ils n'ont qu'à donner un branle à cette peau suspendue, laquelle se berce d'elle mesme.

Les Cimbres avoient accoustumé de mettre leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour les endurcir au mal, & nos Gaulois au contraire les delicatent le plus qu'ils peuvent, pour les rendre fluets & mal sains de sorte que s'ils sentent un peu de vent, de chaud ou de froid plus qu'à l'ordinaire, tout est perdu, voyla un enfant malade, il faut le Médecin, il luy faut ouvrir la veine, cette viande ne luy est pas propre, gardez vous du bruit, & pour petit qu'il soit, on fait de son estomach une boutique d'Apothicaire, & d'où vient cela, c'est qu'ils sont trop mignardez, & nais de parens fluets, car on ne voit point tant d'infirmitez aux enfans villageois non plus qu'à ceux de nos Barbares qui n'y apportent point tant de façon. Bon Dieu que d'abus & de sottise il y a, parmy de certaines maisons des grands, vous diriez proprement à les voir faire, & à les entendre qu'ils ont un autre pere qu'Adam, qu'ils ne sont point de la mesme nature des autres hommes, & qu'ils auront un Paradis à part, ouy & tel qu'ils l'auront fabriqué par leurs oeuvres.

Nos Sauvagesses imitans les Cimbres eslevent leurs enfans le moins délicatement qu'il leur est possible, & les laissent non seulement trotter & courir nuds à quatre pieds, par les cabanes, sans ayde ny conduite de personne; mais estans grandelets ils se veautrent, courent, & se roullent dans les neiges, & parmy les plus grandes ardeurs de l'Esté, sans en recevoir aucune incommodité, dequoy je m'estonnois fort, & de ce que mettant quelquefois un petit morceau de sucre dans la bouche des petits enfans ils me suivoient à quatre pieds comme petites bestioles, dans les plus grandes rigueurs de la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au mal, & à la peine, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent toujours forts & robustes, sans ressentir presque aucune indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes, qu'elles s'accouchent souvent d'elles mesmes, comme elles m'ont dit, & n'en gardent point la cabane pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargées d'un gros faisseau de bois, qui accouchoient dés aussi tost qu'elles estoient arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice.

Et pour ce que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer légitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs autres endroits des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent point aux biens de leur pere; mais ils en font successeurs & heritiers, les enfans de leurs propres soeurs, lesquels, ils sont asseurez estre de leur sang & parentage, & par ainsi les hommes sont hors du hasard d'avoir pour héritiers les enfans d'autruy bien qu'ils fussent de leurs propres femmes.

En suitte de cela il y en a qui pourroient douter que les peres eussent de l'amitié pour leurs enfans, n'estans point asseurez qu'ils fussent de leur faict, ou non, mais je vous asseure encor une fois, qu'ils les tiennent si cher, & en font tant d'estat qu'ils ne les voyent pas à demy, leur donnent toute la liberté qu'ils veulent, & ne les reprennent pour faute aucune, car de chastiment il ne s'en parle point, c'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si estans grands ils se portent facillement au vice puis que dans les familles Chrestiennes, & Religieuses, où la correction, & le chastiment manque à la jeunesse, on n'y voit que desordre, qu'ambition & presomption d'esprit, avec plus d'excez de beaucoup que dans les familles Sauvages les plus Barbares, & esloignées de la cognoissance de Dieu.

Il faut que je m'explique & dise, (pour ne condamner les innocens avec les coupables) que s'il y a un grand nombre d'enfans Sauvages mal sages, & vicieux, & sans le respect deu à leurs parens, il y en a un autre grand nombre, qui sont mieux. Car, outre qu'ils n'ont pas tant de legeretez pueriles, comme beaucoup d'enfans de par deça, ils sont douez d'une petites gravité si jolie, & d'une modestie naturelle si honneste, que cela les rends extremement agreables & amiables, de sorte que je prenois un singulier plaisir de leur enseigner les lettres, & de les instruire en la Loy de Dieu, selon qu'ils en estoient capables, aussi en avions nous tousjours plusieurs dans nostre cabane, où nous leur donnions facile accez, aux heures qui ne nous estoient point incommodes, & non sans quelque difficulté aux mauvais garçons, pour les obliger à imiter les bons.

Nous en avions pratiqué cinq ou six de tres jolys, beaux, & d'un fort bon esprit pour les amener en France, avec le consentement de leurs peres & meres, mais quand il fut question de partir, cet amour si tendre des meres, & le réciproque des enfans envers elles, tira tant de larmes des yeux des uns & des autres, qu'en fin elles esteignirent cette première devotion, par un ouy dire qu'on fouettoit, qu'on pendoit, & qu'on faisoit mourir les hommes entre les François, sans discerner l'innocent du coupable, doctrine qui leur avoit esté donnée par le Huron Savoignon, laquelle nous empescha du tout d'en pouvoir amener aucun quelque, promesse que leur fissions d'un bon traictement, & de les ramener en leur pays dans dix huict ou vingt Lunes, qui sont un an & demy de temps, car il ne se pouvoit à moins.



De l'instruction de la jeunesse & des exercices ordinaires des enfans. De la dissolution des François. Et d'une certaine Nation ou l'on couppe le né des filles mal vivantes.

CHAPITRE XX.

CE grand Empereur Marc Aurelle, que pleust à Dieu qu'il eut esté Chrestien, il ne luy eut rien manqué digne d'un Prince egallement puissant, & vertueux. Discourant un jour avec son amy Pullion du soin que les anciens Romains avoient d'instruire leurs enfans dans la vertu & l'habitude des bonnes moeurs, dit de luy mesme ces parolles, dignes à la verité d'estre gravées & burinées sur le coeur de tous ceux qui ont à gouverner la jeunesse & les esprits encores tendres, dans la vertu.

Mon pere Anne Vere, fut en cas, autant digne de louange, comme je suis digne de reprehension, car moy estant jeune enfant, jamais ne me laissa dormir en lict, assoir en chaise, boire ny manger avec luy à sa table, & si n'osois hausser ny lever la teste ny les yeux pour le regarder en face, & pour ce souvent me disoit: Marc mon fils, j'ayme trop plus que tu sois vertueux & honneste Romain, que Philosophe superbe & dissolu, car celuy là est indigne de vivre & de paroistre entre les hommes qui n'ensuit la vertu, laquelle les Dieux mesmes recompensent dans le Ciel, & les hommes honorent sur la terre.

Puis poursuivant son discours disoit: anciennement les enfans des bons tettoient jusques à deux ans, jusqu'à quatre vivoient en leur appetit & volonté, lisoient jusques à six, & estudioient en Grammaire jusques à dix ans puis devoient prendre office ou mestier, selon qu'ils se sentoient appellés, ou destinés, ou s'adonner à l'estude, ou aller aux exercices de la guerre, de manière que parmy Rome ils n'avoient oisifs ny vagabons, veu mesmes, qu'ils avoient des Maistres & Precepteur vieils & tellement sages & prudents, que leur seule presence sans dire mot, estoit capable de les maintenir dans leur devoir & conserver dans la vertu.

J'ay estudié, dit ce bon Prince, en Grammaire avec un Maistre qui s'appelloit Euphermon, il avoit la teste toute blanche de vieillesse, il estoit fort moderé en parler, en discipline fort rigoureux, & en la vie tres-honneste, pour ce qu'en Rome y avoit une loy, que les Maistres des enfans fussent fort anciens, de maniere que si le disciple avoit l'aage de dix ans, le Maistre devoit passer cinquante. Et ce qui faict qu'à present on voit si peu d'enfans sages & modestes, c'est pour ce que les Maistres sont eux mesmes jeunes & sans vertu, & ont encore moins d'expérience; c'est pourquoy on ne doit trouver estrange si on ne leur obey pas tousjours en choses justes & licites, puis qu'en imprudens & peu experimentez, ils commandent souvent choses injustes, ou par une manière trop precipitée s'emportent au gré de leurs passions à la moindre mousche qui les picque, pensans par là se faire estimer bon conducteur de la discipline & du bon gouvernement, en mesme paralelle de ceux qui pour estre maintenus, tellement les choses qu'ils devroient corriger.

Car les commandemens justes & bien digerez, encore qu'il n'appartienne pas aux disciples de les examiner, font les coeurs doux, souples & débonnaires, comme au contraire, les commandemens injustes ou mal faicts, tournent & convertissent les hommes humbles & doux, en personnages durs & austeres, comme l'experience nous l'a faict voir maintefois, & dans les Religions les plus austeres mesmes, où la voye de la douceur est tousjours employée la premiere, puis la verge si elle ne suffit.

Il est vray, que nous voyons souvent des peres, estre la cause de la perte de leurs enfans & de la corruption de leurs moeurs, par les mauvaises habitudes qu'ils leur laissent prendre en leur bas aage. Car les uns font gloire de les nourrir dans les delicatesses & les délices, & leur souffrent de faire tout ce qu'ils veulent, comme s'ils estoient enchantez des merveilles imaginaires de leur esprit & de leur beauté, sans se mettre en peine de ce qui en arrivera, quand ils seront grands. Les autres tout au contraire les eslevent avec trop de rigueur, comme aux maisons des mécaniques, & ceux-cy les perdent encore, car comme par une excessive delicatesse, les forces du corps & de l'esprit s'affoiblissent, aussi par un chastiment trop rude, ils deviennent si hebetez qu'ils perdent souvent toute esperance d'apprendre, & sont en des apprehensions continuelles, qui les empechent de faire rien de viril, de maniere que pour les rendre tels qu'ils doivent estre, il n'est rien meilleur que de tenir un milieu, entre la douceur & la severité, afin qu'aux occasions ils soient tousjours discrets & sages, & apprennent sans timidité.

Or que ce milieu dans lequel consîste la vertu soit pratiquée par nos Sauvages envers leurs enfans, il y a apparence qu'ils n'y manquent pas en toutes choses, bien qu'ils leur souffrent les desobeissances, & de manquer au respect qu'ils doivent à leurs parens. J'en ay veu de bien sages, j'en ay veu de bien fols & temeraires, mais cela venoit de l'instinct & inclination de leur propre nature, à laquelle ils adherent, & non de l'instruction & conduite de leurs parens, lesquels les laissent vivre dans toute sorte de liberté, la bride sur le col & sans chastiment, comme ils ont esté eux mesmes eslevez sans correction, car les Sauvages n'en sçauroient souffrir à leurs enfans, & de vérité ils n'en méritent souvent pas tant que ceux d'icy, pour ce qu'ils ont moins de malices & moins d'instructions.

S'ils ne sçavent que c'est d'estre rudoyez & severement reprimendez, ils n'expérimentent non plus de delicatesses & sont eslevez fort autrement. De ses petites mignardises & caresses que les pères & mères traictent icy leurs enfans, on ne sçait que c'est aux Canadiens, car ils ayment d'une amitié plus cachée que descouverte, & plus virillement que sensuellement, & par ceste manière de gouvernement l'on peut juger comme j'ay des-ja dit, que nos Canadiens tiennent quelque chose du milieu en la conduicte de leurs enfans, & mesme nos Montagnais, lesquels ne font autre reprimende à leurs petits garçons quand ils crient, que de leur dire: & quoy ne veux tu pas te taire, je te dis que tu ne tueras point d'Ours, d'Eslans, ny de Castors, & si tu te tais tu en tueras. Et aux filles ils leur disent seulement: Chotéega maché, arreste-toy, ne crie pas & rien plus.

Leurs exercices ordinaires, particulierement des jeunes garçons, n'est pas de bien employer le temps, ny d'apprendre mestier car il n'y en a point entre nos Canadiens & Hurons, où chacun mesnage faict de luy mesme ce qui luy est convenable & necessaire, soit à coudre, à filer, faire des pots de terres & toute autre ouvrage & action de mestier qui leur faict besoin; mais nos jeunes Hurons s'exercent principallement à tirer de l'arc en quoy ils se rendent fort adroits, à darder la fleche, qu'ils font bondir & glisser droict superficiellerment par dessus le pavé, jouer avec des battons courbez qu'ils font couler par dessus la neige, & crosser une bale de bois léger; comme l'on faict par-deça. Apprendre à jetter la fourchette avec quoy ils herponnent le poisson entre les enfans des Quieunontateronons; & darder l'espée entre nos Montagnais, par le moyen d'un baston au bout duquel ils attachent une alaine, qu'ils eslancent contre un but, puis à beaucoup d'autres petits jeux & exercices de récréation, qui ne les empéchent pas de se retrouver à la cabane aux heures des repas, & lors qu'ils ont faim d'aller griller du bled.

Que si une mere prie son fils d'aller quérir de l'eau, du bois, ou faire quelque autre semblable service du mesnage, il luy respondra que c'est un ouvrage de fille & n'en faict rien: que si par fois nous obtenions d'eux de semblables services, c'estoit à condition qu'ils auroient tousjours entrée en nostre cabane, ou pour quelque espingles, plumes ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient fort contans & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en recevions.

Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de couper la corde qui soustenoit nostre porte en l'air, & puis estant tombée, nioient absolument que ce fussent eux, ou bien prenoient la fuite, car ils n'advouent jamais guere leur faute s'ils ne sont attrapez sur le fait ou que l'on ne leur convainque l'esprit par raisons. C'est une petite vanité qui n'est pas blasmable en eux, comme elle pourroit estre en des Chrestiens de vouloir estre estimé meilleur qu'on n'est, c'est neantmoins la perfection du jourd'huy, car qui voyons nous qui veuille souffrir le mespris qu'il merite, ou d'estre estimé pour tel qu'il est, personne, car le monde ne veut point de ces pratiques là, on la laisse pour les Cloistres, encores, y est elle souvent bien mal traictée & encores plus mal receue, par ceux qui en devroient monstrer l'exemple aux autres.

Il y en a qui veulent bien estre estimez pour tels qu'ils sont, non par vertu, mais par imprudence, & font voir eux mesmes à descouvert l'imperfection & malice de leur esprit, de laquelle ils veulent tirer gloire, mais gloire qui leur tournera à confusion devant Dieu.

De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, & apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si-tost qu'ils commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de se fortifier, pour les stiller & apprendre de bonne heure à piler le bled, qui est leur exercice plus rude, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec leurs compagnes, & parmy ces petits ebats on les dresse encore doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquefois (chose deplorable) au mal qu'elles voyent commettre devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes elles ne valent rien pour la pluspart & sont pires (peu exceptées) que les garçons mesmes, se vantans souvent du mal, qui les devroit faire rougir & qu'elles n'ont pas commis pour se faire rechercher & admirer comme valeureuses desbauchées.

Les Montagnaites apprennent aussi ce qui est du mesnage, à faire les robes, les raquettes, les escuelles, ustencilles, vaisselles & autres petites jolivetez, peindre & faire des franges aux robes & nagent comme canars. Je loue nostre Seigneur, de ce que les Huronnes prenoient d'assez bonne part nos reprimandes, & qu'à la fin elles commencoient d'avoir de la retenue & quelque honte de leur dissolution, n'osans plus que fort rarement user de leurs impertinentes parolles en nostre presence, & admiroient en approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de par-deça, ce qui nous donnoit esperance d'un prochain amendement de vie, si les François qui estoient montez avec nous par une malice effrénée, ne leur eussent dit le contraire, diffamans & taxans meschamment l'honneur & la pudicité des femmes & filles de leur païs, pour pouvoir continuer avec plus de liberté leur vie infame & mauvaise, tellement que ceux qui nous devoient seconder & servir par bons exemples, à l'instruction & conversion de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui nous empeschoient & destruisoient le bien que nous allions establissans. Il y en avoit neantmoins quelqu'uns de tres honnestes & discrets, lesquels s'ils faisoient du mal, il ne venoit pas à nostre cognoissance, & n'esclatoit point en publique.

Tous les peuples infidelles & barbares, ne sont point neantmoins tous tellement abrutis dans le mal & si plongé dans l'horreur du vice, qu'il ne s'y en trouve encore quelqu'uns, qui observent les Loix de l'honnesteté & plus rigoureusement que les Chrestiens mesmes, bien que les premiers n'ayent aucune Loy, qui leur deffende le mal, & les derniers ayent les deffences expresses du Createur de ne le commettre pas.

L'un de nos François nommé Grenole, ayant esté à la traicte du costé Nord, en une nation esloignée environ cent lieues des Hurons, tirant à la mine cuivre, nous dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit couppé le bout du nés selon la coustume du païs, pour avoir faict bresche à leur honneur, (bien opposite & contraire à celle de nos Hurons & Canadiens, qui leur permet toute liberté,) nous asseura de plus avoir veu ces Sauvages, faire quelque forme de prieres avant que prendre leur repas qui estoit un prejugé, qu'ils recognoissoient & adoroient vrayement quelque divinité, à laquelle ils rendoient aussi action de graces aprés leur repas. Ceste disposition nous fist concevoir un grand desir d'y aller, si Dieu par sa divine providence n'en eut autrement ordonné, me renvoyant pour affaires en Canada, & de là en France pour Paris.



De l'excellence, de l'escriture. Des principes que nous en donnions aux enfans Hurons, de leur langue & de celle des Canadiens.

CHAPITRE XXI.

ENtre toutes les choses plus admirables du monde, l'escriture est digne de tres-grande admiration. Premierement pour son premier Autheur qui a esté Dieu mesme, secondement pour son utilité, Dieu en a esté le premier Autheur, comme les parolles qu'il tint à Moyse nous l'apprennent: monte dit le Seigneur, & vien me trouver sur la montaigne, là je te bailleray, deux tables de pierre: la Loy & les commandemens que j'ay escrits, afin que tu les enseignes aux fils d'Israël. Ce que Dieu avoit escrit estoit engravé dans les tables que Moyse, rompit puis aprés émeu de colere, lorsqu'il trouva les enfans d'Israël idolatrant aprés le veau d'airain. Depuis Dieu fit commandement à Moyse de renouveller les tables & d'escrire ce qui estoit contenu en celles qui estoient rompues, si bien que nous voyons par là, que c'est Dieu qui est Autheur de l'escriture, & que Moyse a esté le premier entre les hommes, qui a escrit, voyons de l'Imprimerie.

L'invention de l'Imprimerie en l'Europe, comme tient la commune opinion, a commencé en l'an de grace 1438. & est attribuée à un Allemand appellé Jean Guttemberg, & le premier moule dont on imprima se fit en la ville de Mayence en Allemagne, duquel lieu un autre Allemand nommé Conrad en porta l'invention en Italie, & que le premier livre qui s'imprima, ce fut un oeuvre de S. Augustin, lequel est intitulé De la Cité de Dieu.

Mais les Chinois peuples inventifs & des mieux polissez de la terre, s'attribuent avec quelque apparence de raison, l'honneur d'en avoir esté les premiers inventeurs, & que les peuples Germanicques ne l'ont sçeu qu'après eux, ou appris de quelqu'un d'eux. De mesme ils s'attribuent l'honneur d'avoir esté les premiers inventeurs de l'artillerie, car elle ne commença en l'Europe qu'en l'an 1330, par l'industrie d'un Allemand, Munster en sa Cosmographie liv. 7, dit en l'an 1354, par un Moine Allemand nommé Bertholde Sohonores.

A la verité on ne sçauroit assez louer l'invention & l'utilité de l'Escriture, puisqu'un Dieu en a esté le premier Autheur, & que d'elle depend la principale science des hommes, mais pour ce qu'elle s'apprend qu'avec peine & un grand temps, peu de Hurons s'y vouloient adonner, & se contentoient de conter les fueillets de nos livres, & d'en admirer les images avec tant d'attention qu'ils perdoient tout autre soin, & y eussent passé les jours & les nuicts entiers qui les eut laissé faire, mais un si frequent maniement de nos livres, qu'ils demandoient à voir à tout moment les uns aprés les autres, principallement la S. Bible pour sa grosseur & ses images, les perdoit & rendoient tout frippez.

Nous avions commencé d'enseigner aux enfans, les lettres & l'escriture, mais comme ils sont libertins & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon temps ils oublioient en trois jours, ce que nous leurs avions appris en quatre, faute de continuer & nous venir retrouver aux heures que leur avions prescrites, & pour nous dire qu'ils avoient esté empêchez à jouer, ils en estoient quittes, sans autre plus grande ceremonie, aussi n'estoit il pas encore à propos de les rudoier ny reprendre autrement, que doucement, & par une manière affable, les admonester de bien apprendre une science qui leur, devoit tant profiter à l'advenir, s'ils s'y addonnoient avec soin, plaisir & contentement.

Il y avoit des hommes qui nous demandoient d'apprendre le François avec eux, mais comme en toute leur langue il ne se trouve aucune lettre labialle, ny les uns ny les autres, n'en pouvoient prononcer une seule que tres difficilement. Pour dire P. ils disoient T, pour F, S, & pour M, N &c. & ainsi il leur eut esté comme impossible de la pouvoir apprendre dans leur païs (j'entends les personnes aagées) qu'avec une grand longueur de temps & des peines indicibles, & suis asseuré qu'un jeune garçon Huron s'efforça deux & trois cens fois pour pouvoir prononcer la lettre P. & ne pû jamais dire que T. car voulant dire Pere Gabriel il disoit T. Auiel.

Les Montagnais non plus que les Hurons, n'ont pas tant de lettres en leur Alphabeth, que nous en avons au nostre, car ils n'ont point les lettres F L V, ils prononcent un R au lieu d'un. L, ils prononcent un P. au lieu d'un V, & ont plusieurs autres observations en leur langue, qui ne peuvent estre conceues que par ceux qui ont l'usage de ladite langue, mais elle est telle que les enfans qui ont la langue assez bien pendue prendroient bien-tost nostre prononciation si on es instruisoit, & encores assez facilement les Hurons, car les deux qui furent envoyez en France il y a quelques années, dont l'un nommé Sauvoignon est retourné en son païs, & l'autre, nommé Louys est resté à Kebec, s'y sont formez, particulierement le petit Louys, car pour l'autre il n'y a jamais esté bien sçavant, aussi estoit il plus aagé & moins apte pour apprendre que le dernier qui estoit plus jeune & gentil.

Il faut que je vous die de ce Sauvage ce petit mot en passant, que tous les Hurons l'estimoient menteur, lors qu'il leur racontoit les merveilles qu'il avoit veues en nostre Europe, comme en effect y a des choses qu'ils croyoient impossible, comme un carosse attelé de six & huict chevaux, un orloge sonnant, & beaucoup d'autres choses, que nostre tesmoignage leur fist croire faisable.

Ce bon Savignon se resouvenoit bien de la bonne chere qu'il avoit fait en France & s'en vantoit par tout, neantmoins il ne luy print jamais envie d'y vouloir retourner, jusques à un certain jour qu'ayant receu mescontentement de sa compagne, il print resolution de s'en vouloir retourner & demandoit à nos François s'il y pourroit avoir une femme pour trois castors, encore croyoit il la mettre à bien haut prix, ce qui nous donna plus de compassion, que d'envie de rire.

Ces simplicitez particulieres n'empechent pas, qu'il ne se trouve des gens d'esprit entr'eux, & qu'on n'en puisse faire quelque chose de bon, car il n'y a que la politesse qui leur manque, & si nous eussions esté encore deux ans dans le païs, je croy que nous en eussions rendu d'avancez aux lettres, & de bien instruicts en la foy, car les hommes comprenoient assez bien, & les enfans tenoient gentiment la plume.

Tousjours ces commencemens serviront de beaucoup à ceux qui iront aprés nous travailler en cette vigne, car la chose plus difficile est faicte & les principales pieces esbauchées, il n'y a plus qu'à les polir qu'elles ne soient parfaictes. Je sçay bien que les derniers ouvriers font tousjours assez peu d'estat du travail des premiers & y trouvent souvent à redire. Ce sont maladies naturelles qui naissent avec l'homme, lesquelles il faut excuser & non point condamner, puisque Dieu seul est le Juge de nos actions.

Les langues ne se sçavent pas sans fautes, qu'aprés une grande pratique & longue experience, à la Françoise mesme, personne ne se dit parfaict tant elle est changeante & sujette à la caprice des hommes, qui inventent tous les jours des mots nouveaux, ou une nouvelle façon de prononcer, de sorte que l'ancien Gaulois semble aujourd'huy un langage estrangez comme le sera à cent ans d'icy celuy duquel on use pour le jourd'huy.

Dés la France j'avois une grande inclination pour les langues Sauvages, afin qu'en y profitant je puisse aprés profiter aux ames, & en avois desja assemblé une quantité de mots, mais pour ne les sçavoir prononcer à la cadence du païs, à la premiere rencontre que je fis des Montagnais, pensans baragouiner, je demeuray muet, & eux avec moy.

Marry que j'en perdu & ma peine & mon soin, avec toutes mes estudes que j'avois faictes sans autre maistre que du petit Patetchouan, je m'addressay au truchement Marsolet, pour en avoir quelque instruction, mais il me dit franchement dedans nostre barque à Tadoussac, qu'il ne le pouvoit nullement & que je m'adressasse à un autre; je luy en demanday la raison, il me dit qu'il n'en avoit point d'autre que le serment qu'il avoit faict de n'enseigner rien de la langue à qui que ce fut.

Me voyla donc esconduit, & ne me rebute pas pourtant, je le prie derechef de m'apprendre quelque mots de ce langage; puis qu'il n'y en avoit point d'autre plus capable que luy, & que je le servirais en autre occasion, mais il continue en son refus, ne voulant pas, disoit-il fausser son serment & faire rien contre ses promesses, neantmoins à la fin il me lança ces deux mots Montagnais, Noma kinistitototiu, qui veulent dire en François, non je ne t'entend point, car en Huron il faudroit dire: Danstan tearonca. Voyla tout ce que je pû tirer de luy avec toute mon industrie, & croy que tout son plus grand serment estoit de se rendre necessaire, & de ne laisser empiéter personne sur son office, mais s'estoit mal prendre ses mesures que de s'addresser à nous, qui n'estions pas pour luy nuyre.

Ce peu que j'en ay sceu davantage, je l'ay, appris de nos Religieux de Kebec, des Montagnais & d'un petit Dictionnaire, composé & escrit de la propre main de Pierre Anthoine nostre Canadien, que j'ay creu d'autant plus asseuré, que ce Sauvage l'a faict avant qu'avoir perdu les Idées de sa langue & s'il est fautif en quelque chose, c'est en la mesme maniere que je le suis en la langue Françoise, en comparaison d'un Orateur disert, car il y a le bon & le mauvais Montagnais, comme le bon & le mauvais François, duquel j'ymite le dernier pour ne pouvoir faire mieux.

Toutes les langues de la nouvelle France se peuvent réduire en deux principales, à sçavoir, Huronne & Canadienne. La Huronne comprend presque toutes celles qui courent les nations sedentaires & quelques'unes errantes, comme les Houandares, les Quieunontateronons, Sontouhouerhonons, Attiuoindarons, Assistagueronons, & autres des contrées de la mer douce, lesquelles toutes ensemble peuvent contenir environ 3 où 4 cens mille ames en 200 lieuës de païs, qui seroient une belle Province si elles estoient possedées par un seul Prince Chrestien, car pour le jourd'huy les montagnes, les fleuves & les rivieres, ne servent point de limites ny de bornes aux Provinces & Regions, ains, les langues & les Seigneuries, & se dit une Province & Region avoir autant d'estendue comme la langue d'icelle est parlée & entendue en icelle.

La Canadienne comprend presque toutes les nations errantes, qui tiennent depuis l'emboucheure du grand fleuve S. Laurens, jusques au païs des Hurons, parmy lesquelles nous comprenons les Almouchiquois, Montagnais, la petite Nation. Les Sauvages de l'Isle, les Ebicerinys, & généralement tous les Algoumequins & autres nations errantes, qui se rencontrent dans l'estendue de plus de 350 lieues de paîs qui ne peuvent faire en tout à mon advis, 50 ou 60 mille ames au plus, & tous errants & vagabons comme j'ày'dit.

Il demeura donc constant que nous n'avons que deux langues principales dans toute l'estendue, de nostre Canada, & que tout tant qu'il y en à derivent de l'une de ces deux, & n'y a autre difference, que du Gascon ou du Provençal au François, car encor bien qu'il y ait un truchement particulier pour les Montagnais, un autre pour les Sauvages de l'Isle, & un pour les Ebicerinys. Si est ce que c'est tousjours une mesme langue, & n'y a autre difference que celle que je vient de dire, qui est assez neantmoins pour obliger d'avoir par tout des Truchemens divers, tant pour n'ignorer rien des langues, & d'une infinité de mots qu'ils ont de differens les uns des autres, que pour maintenir les François en l'amitié de ces peuples, & attirer leurs castors en procurant leur salut.

On dit qu'il y a en quelque contrée des Indes, une Nation dont les hommes ont un langage particulier & les femmes un autre, sans qu'il leur soit loisible d'user de celuy de leur marys, il n'en est pas de mesme entre: nos Nations Canadiennes, mais entre toutes il me semble que les femmes Ebiceriniennes parlent le plus délicatement, & mignardement, elles ont un petit bec affilé, dont vous diriez que les paroles leur partent du bout des levres, & ce qui en est plus admirable est, qu'elles coulent de suitte sans hesiter ny reprendre haleine, & si doucement qu'à peine leur voyez vous ouvrir les lèvres en leurs petits entretiens & esbats.

Je m'estonnois mesme comme elles se pouvoient entendre, & le Truchement Richer comprendre ce qu'elles disoient, car pour moy, il faut que j'advoue qu'il m'eust esté bien difficile de m'y rendre sçavant.

J'en voulu faire l'experience au pays des Hurons, où elles estoient venues hyverner avec leur marys, & en receu des leçons du Truchement que j'estudiay quelque temps ensemble, avec le Montagnais & mon Huron, mais ne my pouvans advancer pour en avoir trop entrepris à la fois, je fus contrainct de quitter les deux premiers, & vaquer seulement à la dernière, car en pensant parler d'une j'y entremellois des mots de l'autre, je courois aprés trois lievres & n'en prenois aucun.

Et pour vous monstrer qu'en effet il y a beaucoup de periodes qui ne se rapportent point aux langages des Montagnais, & Ebicerinys non plus qu'au Huron, qui est une langue particulière, & que le baraguoin de l'un est différant du baraguoin de l'autre, je vous en rapporteray icy quelques mots, par le moyen desquels vous cognoistrez la différence veritable mentionnée cy dessus.

Par exemple: Les Hurons appellent un chien gaguenon. Les Ebicerinys arionce, & les Montagnais atimoy, voyla une grande différence en ces trois mots qui ne signifient tous qu'une mesme chose. De plus: Pour dire en Huron j'ay faim, Atoronchesta, en Montagnais Niuhimitisonne, & en Ebicerinyen Ninihoinchaé. Et pour demander à manger nos Hurons usent de ce seul mot Taetsenten, les Montagnais de celuy cy Minimitson, & les Ebiceriniens de cet autre Michilmijchim. Tellement qu'on voit en ce peu de mots bien peu de rapport, particulierement du langage Huron aux deux autres qui ont quelque correspondance.

Il se trouve une autre grande difficulté en ces langues, en la prononciation de quelque syllabes; à laquelle consistent les diverses significations d'un mesme mot, qui est une difficulté plus grande que l'on ne pense pas, car manquez seulement en une, vous manquez en tout, du si vous vous faites entendre ce sera tout autrement que vous ne desirez, comme en ce mot Ebicerinien: Kidauskinne, lequel avec une certaine façon de prononcer veut dire, tu n'as point d'esprit, & par un autre ton signifie; tu as menty.

Ainsi en est il de quantité d'autres mots, c'est pourquoy il faut ayder à la lettre, & apprendre la cadance, si on y veut profiter, car le Truchement Bruslé s'y est quelquefois luy mesme trompé bien empesché, & moy encore plus lors que les Hurons me faisoient recorder & souvent repeter de certains mots difficiles que je ne sçavois comment prononcer, & n'y pouvois avenir avec toutes les peines que j'y prenois, que de fort loing, (j'entends de quelque mots) nonobstant l'assistance & le secours du Truchement, c'est ce qui nous fit juger que nos principaux maistres en cet art, devoient estre nos soins & la frequente communication avec les Sauvages.

Avant que je fusse passé dans les Indes Canadiennes, & aucunement recognu la façon de parler de ses habitans, je croyois leur langue dans l'excés de pauvreté, comme, elle est en effet de beaucoup de mots, pour autant que n'ayans point de cognoissance de beaucoup de choses qui sont en nostre Europe; ils n'ont point de noms pour les signifier, mais j'ay recognu du depuis qu'és choses dont ils ont cognoissance, leurs langues sont en quelque chose plus fecondes & nombreuses, pouvans dire une mesme chose par quantité de différents mots, entre lesquels ils en ont de si riches, qu'un seul peut signifier autant que que quatre des nostres, principalement la langue Huronne, c'est à dire qu'ils ont une infinité de mots composez, lesquels sont des sentences entieres, comme les caracteres des Chinois.

Je sçay bien qu'il y peut avoir des fautes en mes Dictionnaires, & que plusieurs choses y manquent pour les rendre parfaicts, mais je ne doute point aussi qu'un plus habile que moy, ne se trouvat bien empesché de pouvoir faire mieux en si peu de temps que j'y ay employé, tousjours c'est un travail qui n'est pas petit ny de petit profit, car pourveu qu'on sçache la prononciation des mots, plus difficiles, on peut aller avec iceux, par tout leur pays & traiter sans Truchement, qui est un bien, & une commodité qui ne se peut estimer, & de laquelle plusieurs se servent, pour n'y en avoir encor eu aucun autre que les miens. C'est neantmoins une chose bien pitoyable à l'homme d'estre en cela plus miserable que les oyseaux, & bestes brutes, lesquelles se font entendre à toutes celles de leur mesme espece en quelque part du monde qu'elles se rencontrent, car elles n'ont toutes qu'une mesme voix, là où l'homme pour peu qu'il s'absente du lieu de sa naissance, demeure muet, & sans communication, dont on doit attribuer la disgrace à nos pechez.

Ceux qui ont estudié quelque peu en Magie, selon quelques Autheurs, sçavent fort bien qu'aucuns livres de cette mauvaise science, enseignent quelques moyens, pour parvenir à la perfection de l'intelligence de ces voix; sons, paroles, ou langues de ces oyseaux, & animaux, comme un Apollonius Thyaneus grand magicien, lequel entendoit le jargon des oyseaux, & la voix des animaux, par laquelle il recueilloit les conceptions de leurs fantasies, ce que faisoit aussi Melampus fils de Amythaon. Mais pour nos langues sauvages qui en tous siecles changent pour le moins une fois, je conseillerois volontiers ceux qui en ont la puissance d'abatardir & biffer toutes celles qui sont en usage chez les Hurons, & Canadiens, & d'introduire en leur place la langue Françoise par tout, car qu'elle apparence que tant de petits peuples ayent des langues si différentes & si difficiles à apprendre, le sujet ne le merite pas, & si les Religieux qui ont à les instruire, y ont trop de difficulté, tant y a qu'il y a (comme je croy) moins de peuples en tous ces pays là, en y comprenant encore toute l'Acadie, où nous avons fait bastir une maison l'an 1630, en la Baye du port du Cap Naigre, que les François ont nommé le port de la Tour à cause de l'habitation des François, ou commande le sieur de la Tour, qu'en la seule ville de Paris, & de là jugez s'il seroit à propos de maintenir tant de langues differentes & les réduire en arts, comme on pourroit faire, mais sans necessité.

Il est dit des anciens Roys de Mexique, de mesme que de ceux du Peru, qu'ils n'avoient moins de soin d'estendre leur langue que leur Empire, car au nouveau monde la langue de Mexique estoit estendue par l'espace de mille lieuës, & celle de Cusco capitale de l'Empire du Peru n'en avoit pas moins, & combien qu'on use en ces deux grands Royaumes ou Empires de plusieurs langues particulieres, & fort differentes entr'elles, consideré leur longue estendue, toutefois celle de la ville de Mexique est belle & riche & commune à toute la nouvelle Espagne, & celle de Cusco au Peru, comme entre nous la Latine, & entre les Turcs l'Esclavone, en Europe, & l'Arabique en Asie.

Tellement qu'il suffit (du rapport de quelque Historien) à ceux, qui preichent la parole de Dieu, d'apprendre une seule langue, de celles là pour aller par un pays long de deux ou trois mille lieuës, au lieu qu'il leur auroit fallu 15 ou 20 langues, voire d'avantage, pour pouvoir porter l'Evangile de nostre Seigneur par tout cette estenduë de Provinces & Royaumes.



De la forme, couleur & stature des Sauvages, & de leurs parures, ornemens & matachias.

CHAPITRE XXII.

TOutes les Nations & peuples Indiens, & Sauvages que nous avons veus en nostre voyage, sont presque tous de couleur brune, olivatre ou bazanné (excepté les dents qu'ils ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, mais cela vient de la nudité, de l'ardeur du Soleil qui leur donne à plomb sur le dos, & des diverses graisses, huyles, & peintures, desquelles ils se frottent & peignent souvent tout le corps, comme nous voyons en France à ceux qui se font appeller Egyptiens ou Bohemiens, lesquels changent leur couleur blanche en brune, & olivastre, par le moyen des huyles desquelles ils se frottent le corps pour sembler Egyptien, bien qu'ils soient François, & n'ayent ressenty aune chaleur que celle d'icy, ny habité autre climat que celuy de la France.

Cette couleur pourtant ne diminue en rien de leur beauté naturelle des traicts de leur visage, ny de la juste proportion de leurs corps, qui ne cedent en rien à ceux d'icy, car ils sont tous generalement bien formez & proportionnez sans difformité aucune, marchent, droit avec un maintien grave & modeste, sans estre aucunement courbé, bossu, vouté, boiteux, borgnes, ou aveugles, d'où vous voyez d'aussi beaux enfans, & des personnes d'aussi bonne grâce qu'il y en sçauroit avoir en France, entre lesquels je n'y ay jamais veu autre deffaut, qu'un Honqueronon borgne encor par accident, & un bon vieillard Huron, qui pour estre tombé du haut d'une cabane en bas s'estoit faict boiteux.

Ils sont de mesme grandeur & hauteur que par deçà, tous dispos, gays, & alaigres, jeunes & vieux, ne sont point valetudinaires comme la pluspart de nous autres, ny sujet à la goutte, comme beaucoup de personnes trop à leur ayse, il n'y a pas mesme de ces gros ventrus pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons icy, car ils ne sont ny trop gras ny trop maigres, aussi n'ont ils pas trop dequoy s'engraisser, & c'est ce qui les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies, ausquelles nous sommes sujets par trop faire bonne chere, car comme dit Aristote; il n'y a rien qui conserve mieux la santé de l'homme que la sobrieté, laquelle ils observent mieux que nos gens, sans soucy, & moins que nos avares, tenans le milieu entre les deux.

L'une des raisons principales pour laquelle nos Sauvages n'ont rien de difforme en leurs corps, vient de ce qu'ils ne sont point violentez ou contraincts, comme les mignons & muguettes de par deçà, par des habits trop estroicts qui forcent leur naturelle disposition, & la raison en est tres-bonne, d'autant que par cet empressement d'habits pour sembler linges & bien faites, les femmes qui en usent de la sorte sont pour la pluspart contrefaictes, bossues, voutées, & ridées, encore qu'il n'apparoisse point au dehors, lesquelles si elles estoient veues en cette difformité par les Sauvages, ils auroient dequoy rire & se mocquer de nous, eux qui n'ont accoustumé de voir les choses que dans le naturel non violenté.

Il faut advouer pourtant que ces affiquets mondains, ces gorges descouvertes, & ces estoffes ravissantes, quelque difformité qu'elles couvrent sont des pièges bien plus pesans, & desquels le Diable tire un bien plus grand advantage que de la nudité de nos Sauvagesses, qui porte je ne sçay quoy de desplaisant à la veuë de ceux qui sont tant soit peu chaste, car il n'y a que les mal sages qui s'y meslent.

Or laissons à part les difformitez qui viennent par accident, & disons qu'il est vray semblable que les femmes, entre les Chrestiens, engendrent plus de monstres, & d'enfans marquez & contrefaicts, que ne font les femmes Sauvagesses de nostre Canada, & me semble que cela arrrive plus ordinairement à celles qui font les mignardes, & delicates, & qui ont le loisir d'entretenir leurs pensées, qu'à celles qui ont moins de loisir, car n'ayans point d'occupations serieuses, il faut de necessité qu'elles donnent lieu à une partie de leurs folles imaginations & fantasies, ce que ne font point les villageoises, non plus que les femmes douées d'un esprit masle & resolu qui occupent le temps: J'en pourrois rapporter icy une infinité d'exemples, & des choses mesmes que j'ay veues de mes yeux, sî le sujet le meriroit, ou que la chose fut tirée en doute, mais comme le cas est assez commun, & que l'on voit en beaucoup de lieux des personnes ayans de ses marques sur leurs corps, ou au visage, qui une folle, qui une levre de lievre; une prune, une tache de vin, & je n'en diray pas davantage, sinon de vous asseurer que j'ay veu deux enfans jumeaux n'avoir qu'un dos, ou plustost avoir les deux dos collez ensembles, & les autres parties du corps parfaites en chacune d'elles.

Au mois d'Octobre dernier je vis à Paris au bout du pont neuf, un jeune garçon de Gennes, aagé de seize ans, en avoir un autre qui luy sortoit du milieu du ventre, à une cuisse prés, qui luy restoit dedans le corps, & n'en sembloit guere incommodé, sinon un peu à la pesanteur du fardeau qui luy pendoit. Au mesme mois d'Octobre dernier le 20, il nasquit à Londres capitale d'Angleterre, une fille monstrueuse ayant deux testes, & deux visages bien formez, quatre bras, deux cuisses, deux jambes, & deux pieds, avec une forme de queuë, & ayant esté ouverte aprés sa mort en la presence du Roy d'Angleterre, il luy fut trouvé deux coeurs. Ces deux ou trois exemples doivent suffire pour confirmation des choses que j'ay dictes, car ce ne seroit jamais fait, qui voudroit s'amuser à discourir des misères dont la nature est souvent vitiée par nos pechez, ou ceux de nos parens, desquels les enfans portant souvent la peine, ou en leur esprit, ou en leurs membres. Je les puniray jusques à la troisiesme, & quatriesme generation, dit Dieu aux sainctes lettres.

Les jeunes femmes, & filles sont grandement curieuses d'huyler leurs cheveux, & de se peindre & parer le corps avec divers petits fatras, pour sembler belles aux assemblées, & aux dances, où elles paroissent tousjours avec tous leurs atours. Si elles ont des matachias & pourceleines elles ne les oublient point, non plus que les rassades, patinotres, & autres bagatelles que les François leur traictent, & desquelles elles font estat, comme nous de l'or & des pierreries.

Leurs vignols & pourceleines sont diversement enfilées, les unes en colliers larges de trois ou quatre doigts, comme une sangle de cheval qui en auroit ses fisselles toutes enfilées & accommodées, & ces colliers ont environ trois pieds & demy de tour ou plus, qu'elles mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis d'autres enfilées comme nos chaînes & chapelets de divers longueurs pour pendre de mesme à leur col, & aussi à leurs oreilles. Elles en font encores d'autres de vignol gros comme noix, assez mal arondis (à cause de leur dureté) qu'elles attachent sur les deux hanches, & viennent par devant arrangées de haut en bas par dessus leurs cuisses & brayers. Il y en a de celles qui portent encores des brasselets de pourceleine aux bras, & de grandes plaques accommodées de mesme par devant leur estomach, & d'autres par derrière en rond & en quarré comme une carde à carder la laine, attachées à leurs tresses de cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des chaînes, ceintures & des brasselets faits de poil de porc epic, taints en rouge cramoisy & fort proprement tissues, les uns larges comme une sangle, & les autres comme une grosse gance, & cette teinture est si vive, & tient de telle sorte qu'elle fait honte à l'escarlate.

Pour les jeunes hommes ils ont la mesme curiosité de s'embellir & farder comme les filles. Ils huylent leurs cheveux, & y appliquent des plumes & du duvet fort joliement, & au lieu de collet de fine toille, ils se font des petites fraizes du mesme duvet, qu'ils mettent autour de leur col, fort proprement arrangez. Il y en a qui pour braverie, portent de grandes peaux de serpens sur le front en guyse de fronteaux, qui leur pendent par derrière une grande aulne de Paris de chacun costé.

Ils se peindent aussi le corps & la face de diverses couleurs, de vert, de jaune, de noir, rouge, & violet qui sont leurs couleurs les plus communes. Vous leur voyez quelquefois la face toute bigarée, de rouge, de de vert, quelquefois ils n'en peignent qu'un costé, depuis le sommet de la teste jusques au col, il y en a de si industrieux qu'ils se figurent toute la face, & le corps devant & derriere, de passements tirez au naturel, & des compartimens avec diverses figures d'animaux assez bien faites pour des personnes, qui n'ont pas appris l'art de la peinture.

Mais ce que je trouvois de plus estrange, & d'une folie plus eminente, estoit de ceux qui pour estre estimez courageux, & redoutables à leurs ennemys, prenoient un os d'oyseau où de poisson qu'ils affiloient comme rasoirs, avec lesquels ils se gravoient & figuroient le corps, mais à diverses reprises, comme l'on faict icy une paire d'armes avec le burin. En quoy ils monstroient un courage, & patience admirable au delà du commun des hommes, non qu'ils ne ressentissent bien le mal, car ils ne sont pas insensibles, mais pour les voir immobiles & muets en un si furieux chatouillement, puis on essuyoit le sang qui leur decouloit de ces incisions, lesquelles ils frottoient incontinent aprés avec quelque couleur noire en poudre, qui s'insinuoit dedans les cicatrices, si que les figures qu'ils ont gravées leur demeurent sur le corps pour tousjours, sans que jamais on les puisse effacer, non plus que les marques qu'ont au bras les Pelerins qui reviennent de Hierusalem.

Tous n'en veulent pas neantmoins souffrir la peine, aussi n'en sont ils pas tous accommodez, mais les Sauvages qui s'y plaisent d'avantage sont les petuneux, lesquels ont pour la pluspart, le corps ainsi figuré, ce qui les rends effroyables & hideux, à ceux qui n'ont pas accoustumé de voir de tels masques, car ils me sembloient à moy mesme en les regardans l'image de quelque Demon avec lesquels je ne me trouvois pas trop asseuré au commencement, & guere plus à la fin.

Il y a des femmes, & filles, mais peu qui souffrent ces incisions, dont, j'en ay veu quelqu'unes qui estoient figurées jusques par dessus les yeux & tout cela pour sembler autant valeureuses que belles, & redoutables. J'ay veu des Sauvages d'une certaine Nation; avoir tous le milieu des narrines percées, ausquelles pendoient des patinotres bleues assez grosses, qui leur battoient la levre d'enhaut, attachées à des petites cordelettes ou filets.

Et comme ils ne portent rien sur leur corps que pour ornement, ou pour se deffendre du froid, nos Sauvages croyoient au commencement que nous portassions nos Chapelets à la ceinture pour embellissement, comme ils font leurs pourceleines, mais en comparaison ils en faisoient fort peu d'estat, disans: qu'ils n'estoient que de bois, & que leur pourceleine qu'ils appellent Onocoirota estoit de grande valeur, pour la petite teste de mort qui y estoit attachée, beaucoup la croyoient avoir esté d'un enfant vivant, mais je les ostay incontinent de cette pensée, & la volonté aux femmes de vouloir emprunter nostre manteau, & nostre capuce, pour aller en festin, & voir les nouvelles mariées, car elles m'en importunoient fort, & se fussent carrées avec cela comme fort parées & gentilles.

Pour nos sandales ou femelles de bois, je leur permetrois bien à tous d'y mettre le pied, & les esprouver, mais à condition de me les rapporter incontinent peur de les perdre. Ils me disoient prou, Auiel Saracogna, Gabriel fais moy des souliers, car ils appelloient nos sandales souliers, mais je n'estois pas en lieu pour leur en pouvoir faire, & d'y mettre la main eux mesmes, outre qu'ils sont trop paresseux d'apprendre, ils n'avoient pas les outils propres, non plus que moy, qui me servois d'un seul meschant petit outil pour les miennes, & au lieu de cloux (car il ne s'en trouve pas dans le pays) nous nous servions de cordelettes passées par des petits trous pour attacher nos cuirs.



Comme les Sauvages accommodent leur chevelure. De la barbe & de l'opinion qu'ils ont qu'elle amoindrit l'esprit. Comme sainct François n'en a point porté. Des Pygmées & d'une fille velue & ayant barbe.

CHAPITRE XXIII.

TOus les esprits des hommes ne vivent pas dans un mesme sentiment, ny dans une mesme pensée, car chacun à ses opinions particulières, d'où viennent nos difficultez, & les diverses disputes entre les hommes, mais le Sage cede tousjours à la raison, & le fol à son opinion, pour ce que l'opiniatreté ne vient que d'ignorance.

Sainct Augustin a dit parlant de la barbe de l'homme, qu'elle est une marque de force & de courage, & nos Sauvages tout, au contraire, tiennent avec le reste des peuples Americains qu'elle amoindrit, l'esprit, & rend la personne difforme & espouventable, comme je vous feray voir par quelques petits traicts familiers que j'ay appris & veus dans le pays.

Par ces opinions, ils ont la barbe & le poil tellement en horreur qu'ils n'en peuvent souffrir un seul petit brin aillieurs qu'à la teste, se l'arrachent & en ostent mesme la cause productive, de manière qu'on ne peut presque discerner le visage d'un homme d'avec celui d'une femme, & pensans faire injure à nos François desquels ils avoient assez mauvaise opinion à cause de leur barbe, ils les appelloient sascoinronte, qui est à dire barbu, tu es un barbu, & par ce moyen les obligeoient pour avoir paix, de se razer & se conformer aucunement à eux n leur poil & chevelure; comme ils l'estoient desjà aux habits & en la nudité pour la netteté.

Et non seulement ils avoient une si mauvaise opinion de la barbe & des barbus, mais ils nous vouloient mesme persuader d'arracher la nostre quoy que fort courte, & nous disoient que nous en serions de beaucoup plus beaux & aggreables en nostre conversation. Il arriva un jour qu'un Sauvage des plus laids d'entre les petuneux, voyant parler un de nos François avec sa grande barbe & ses moustaches mal relevées, plein d'estonnement & d'admiration se tournant à ses compagnons leur dit: voyez ce sale barbu, ce laid homme, est il possible; qu'aucune femme le voulut envisager de bon oeil, c'est un ours, & luy mesme estoit un vray masque; c'est pourquoy il avoit fort bonne grace de mespriser ce barbu & de l'appeller ours, luy qui estoit laid par despit.

Il arriva une histoire aussi plaisante au truchement des Ebicerinys nommé Jean Richer, lors qu'ils luy voulurent faire croire qu'il commencoit d'avoir de l'esprit. Il y avoit deux ans & plus, qu'il estoit dans leur païs & vivoit avec eux assez doucement en apprenant leur langue pour d'icelle servir les François à la traicte. A la vérité il y avoit assez bien profité & s'en servoit fort à propos & mesme d'un peu de la Huronne qu'il sçavoit passablement. Or ces Saunages, après luy avoir faict quelques reproches d'avoir quitté le mauvais païs de la France, pour venir habiter le leur beaucoup plus beau & meilleur, luy dirent; & bien, jusque à present tu as presque vescu en beste sans cognoissance & sans esprit, mais maintenant que tu commence à bien parler nostre langue, si tu n'avois point de barbe, tu aurois presque autant d'esprit qu'une telle nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, & les François avoir encor moins d'esprit que cette nation là, tellement qu'il eut fallu à leur compte que ce truchement eut encor estudié pour le moins deux ou trois ans leur langue & n'avoir point du tout de barbe, pour y estre estimé homme d'esprit & de jugement; & voyla l'estime qu'il font de nos gens, par une seconde raison, du peu de vertu & de modestie qu'ils voyent en ceux qu'on envoye de delà, ausquels ils ne se fient que de bonne sorte, & pour le moindre suject leur disent l'injure ordinaire Téondion ou Tescaondion, c'est à dire tu n'as point d'esprit Atache, mal basty.

A nous autres Religieux, quelques mal advisez nous en disoient autant au commencement; mais à la fin ils nous eurent en meilleure estime, & nous disoient au contraire: Cachia atindion, vous avez grandement d'esprit: houandate daustan tchondion, & les Hurons n'en ont point; vous estes gens qui cognoissez les choses d'enhaut & surnaturelles & qui pouvez sçavoir les choses les plus cachées & secrettes, ce qu'ils disoient à cause de nos escritures, & que nous, leur enseignions des choses qu'ils avoient ignorées jusques alors, & n'avoient point ceste bonne opinion des autres François, ausquels ils preferoient la sagesse de leurs enfans, pour ce qu'ils ne leur disoient que des sotttizes.

Que si ces peuples Americains, qui sont presque la moitié de toute la terre habitable, ne portent point de barbe, il n'y a dequoy s'esmerveiller, puisque les anciens Romains mesmes, estimans que cela leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur Adrien & selon quelque Autheur, jusques à François Marquis de Mantouë (qui mourut l'an 1519, père de Federic 5 qui fut crée Duc de Mantoue par Charles quint) fut le premier de tous les Princes d'Italie, qui nourrit tousjours une longue barbe. Ce qu'ils reputoient tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime n'avoit point ce privilege de faire razer son poil, comme se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion, fils de Paul, & par les anciennes medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encores à present en plusieurs lieux.

C'est ce qui faict que beaucoup se sont autrefois estonnés & avec raison de ce que S. François (Italien de nation) estoit peint avec un peu de barbe, car ny Prestre, ny Moyne ny Religieux, ny mesme aucun Lay, nourrissoit sa barbe de ce temps là. Qui a faict penser ou que c'est une licence de peintre, ou que S. François fut portraict lors qu'il alloit ou revenoit d'Orient, comme nous lisons de S. Dominique, à cause que les Latins & Occidentaux, faisans le Voyage d'outre mer, entretenoient leur barbe longue, comme font encore de present nos Religieux, pour se conformer à la coustume du païs, auquel la barbe rare estoit honteuse, & appelloient les hommes de deçà eunuques, chastrés & effeminés, comme se lit dans les histoires de la guerre Saincte. Il ne faut donc point penser que S. François portast ordinairement barbe longue, cela estant tres-severement deffendu & puny par les saincts Canons. Je laisseray ce qui est de plus commun sur ceste matiere, me contentant d'un jugement de Gregoire 7 qui seoit l'an 1170. Lib. 8. Reg. Epist. 10 à Orsoc Gouverneur de Calaris Capitale du Royaume de Sardaigne. Nous ne voulons point que vostre prudence trouve mauvais de ce que nous avons contrainct Jacques vostre Archevesque de razer sa barbe, car telle est la coustume de la saincte Eglise Romaine pratiquée dés sa naissance, que tout le Clergé de l'Eglise Occidentale raze sa barbe, &c. Et ne faut point penser que sainct François eut voulu contrevenir au commandement de l'Eglise par quelque singularité ou vanité. De nostre memoire les souveraines Cours de Parlement, ont prononcé des Arrests tres-rigoureux contre toute sorte de personnes, qui ne razoient point leurs barbes, d'où reste encores le proverbe, Barba raza, respondebit curia.

Nos François qui ne demandoient qu'à rire & plaisanter, avoient fait entendre aux Huronnes, que les femmes de France avoient de la barbe, & leur avoient encore persuadé tout plain d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais les Hurons qui me ramenèrent en Canada, ayans veu Madamoiselle Champlain & y esté asseuré qu'elle estoit femme, ils furent destrompez, & recognurent qu'en effect on leur en avoit donné à garder.

De ces particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Cartaginois, rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit au temple de Juno par grande singularité, & ay ouy dire à une personne digne de foy, d'en avoir veu une toute pareille à Paris, qu'on y avoit apportée par grande rareté, & à une autre d'avoir veu une fille vivante toute couverte de poil comme une beste en une ville de France dont j'ay oublié le nom: mais bien davantage un de nos Religieux m'a asseuré d'avoir veu deux Sauvages en l'armée des Espagnols pendant la ligue, tellement velus du pied jusques à la teste, qu'on ne leur voyoit que e blanc des yeux. Ce sont des merveilles de la nature, qui ont donné l'opinion, à plusieurs que tous les Sauvages estoient velus, bien qu'ils le soient moins naturellement que les personnes de nostre Europe, entre lesquelles il s'en voit quantité qui ont l'estomach tout couvert de poils, ce que je n'ay point veu en aucun Sauvage.

Au mois d'Octobre de l'an 1633, je vis à Paris une fille du païs de Saxe, aagée d'environ quatre ans & demy, laquelle avoit une barbe blonde, fine presque comme soye, longue & large en arondissant comme celle d'un homme de 35 à 40 ans, & ce qui estoit encor fort admirable, il luy sortoit du dedans des deux oreilles deux grandes moustaches longues presque d'un pied, & au dessus des reins une autre plus courte, qui sembloit une queuë, qui fit penser à plusieurs qu'il y eut quelque chose du Satyre en cette fille; mais ils se trompoient, car hors-mis sa longue barbe & qu'elle estoit velue par tout le corps d'un poil blond semblable à celuy de la barbe, elle estoit fort aggreable tant en la disposition du corps, qu'en la gentillesse de son esprit, autant honneste, que jovialle & plaisante.

Si quelqu'un entroit dans la chambre pour la voir, en se promenant sur la table qui luy servoit de theatre, elle baisoit doucement sa main, leur presentoit & les saluoit de fort bonne grace en disant: bon jour mon pere, soyez le bien venu Monsieur, (car on luy avoit appris quelque petits mots François qu'elle prononçoit fort gentiment.) Lors que d'abord je la vy pour la première fois, il me sembloit voir en elles un vieillard du païs des pygmées, qu'on dit n'avoir qu'une coudée de hauteur au rapport de plusieurs historiens, car celle-cy n'en avoit guère davantage.

Or puis que j'ay icy entamé le discours des Pigmées, il semble que par bien-seance je sois comme obligé d'en dire ce que j'ay appris de divers Autheurs approuvez, pour aucunement satisfaire ceux qui sont encor en doute, sçavoir s'il y en a, ou non, car le nombre des Escrivains, qui ont escrit de ces Nains est si celebre & leurs raisons si probables, qu'elles persuadent un chacun à les croire. Or entre un tel nombre il me semble que le tesmoignage d'un S. Augustin nous doit suffire, sans parler de celuy des Autheurs prophanes & plus anciens, comme d'Aristote, voicy ces parolles. Les Grues (dit-il) viennent des campaignes Scythiques jusques aux paluds de l'Egypte superieure, d'où sort le Nil, auquel lieu l'on dit qu'elles font la guerre aux Pygmées.

Mela, parle aussi de ceste sorte de gens en ces termes Les Pygmées sont une certaine espece de genre humain, qui ont guerres contre les Grues pour les bleds semez, Pline encore faict souvent mention d'eux, car il dit, qu'ils ont habité en Scythie & en la ville de Geranie, & près de Thebaide, & au païs de Prasie, & lieux montaigneux, & après il escrit qu'ils habitent joignant les Palus d'où le Nil prend sa source, & voicy ce qu'il en dit encores. Aux confins d'Indie, qui sont les plus esloignez, & auprès du fleuve Ganges, & en l'extremité des montaignes, demeurent les Pygmées. Aule Gelle, en parle encore comme faict aussi Isidore, & chacun des Escrivains, les faict de la hauteur d'une coudée. Elian de mesme, disant que la nation des Pygmées a accoustumé d'avoir des Rois, & lors que les Rois leur vindrent à deffaillir, ils eurent une Reine, qu'ils appellerent Geraune, c'est à dire Grue en leur langue.

Ceux qui ont couru de nostre siecle toute la terre par leurs navigations, ont aussi rendu tesmoignage des Pygmées, qu'ils ont descouverts, car Anthoine Pigasera les découvrit entre les Moluques en l'Isle Arucheto, & outre il dit qu'ils habitent encores entre les mesmes Moluques en l'Isle Caphieos, Paul Joue confirme son dire asseurant qu'ils sont outre les Lapons grand babillards, tousjours en crainte & presque semblables aux Singes. Nous avons encores ce qu'en dit Oderic, qu'il vit des Pygmées aux Indes de la grandeur de trois paumes de la main, lesquels engendrent en l'aage de cinq ans, il dit en outre qu'il y en a de la mesme stature en l'Indie Orientale, non loin de Quinsay joignant Chile. Albert le Grand adjouste cecy: ces Pygmées que nous disons habiter prés du Nil, combattent perpetuellement contre les Grues, engendrent en l'aage de trois ans, & meurent à huict. J'ay leu dans quelque Autheur dont il ne me souvient pas du nom, d'un petit animal qui naist au matin, vieillit au midy, & meurt au soir.

Par ce moyen l'on doit adjouster foy à tant d'Autheurs celebres, qui traictent de ces Pygmées, lesquels font leur demeure en la Plage Australe, Orientale, & Aquilonaire: mais plus en l'Occidentale.

Auparavant que j'en eusse leu de si asseurez tesmoignages, je me doutois fort de la verité de la chose, & qu'il s'y trouvast des nations d'Hommes si petits, mais à present cela m'est assez facile à croire, veu mesme qu'entre les Europeans, il s'y engendre quelquefois de petits Nains que les Princes, entretiennent & nourrissent par admiration. Voicy ce que dit Nicephore d'un certain tout semblable aux Pygmées fort prudent & fort sage qui nasquit en Egypte sous l'Empire de Theodose, d'une si petite stature qu'elle est incroyable, car il estoit si petit, qu'il sembloit une perdrix: & c'estoit aussi un plaisant spectacle de le voir converser en la compagnie des hommes, & de le voir debattre, & gausser parmy eux. En fin cecy est admirable, qu'il estoit capable de prudence, aussi bien qu'un homme parfaict, & pourquoy ne le seroient pas de mesme les Pygmées, où la contrée & le climat, sinon la race, n'engendre que des Nains; Un homme petit peut avoir la mesme sagesse d'un geant, fut il de ceux desquels la S. Escriture faict souvent mention de leur forme, car au livre des Nombres il est dit que le reste des hommes sembloient sauterelles au respect d'eux. Et au mesme livre il est faict mention d'un Géant mémorable nommé Og, qui tirant son origine des Geants qui se servoit d'un lict de fer, lequel avoit neuf coudées en longueur, & quatre en largeur, ce que redit aussi Theodoret, & neantmoins personne n'oseroit soustenir que ce Géant, non plus que le Goliat, eut plus d'esprit que le petit David.

Mais voicy bien un autre prodige. Il me souvient qu'estant petit garçon, on m'envoyoit fort soigneusement à l'escole où nous avions entre nous autres petits escoliers de fort plaisans & serieux entretiens, car comme chacun apprenoit quelque chose à la maison, de son père ou en quelque bonne compagnie où la curiosité nous portoit, (car souvent la jeunesse, sans qu'on s'en donne de garde observe ce que les grands discourent) nous faisions nostre profit de tout & rapportions tous nos petits contes en nostre conseil-d'estat, composé de quatre où cinq petits garçons de nostre humeur, car la compagnie de tous ne nous agreoit pas, principallement des juristes, menteurs ou desbauchez.

Or vous pouvez croire que quoy que nous parlassions assez serieusement & non point en enfans de sept à huict ans, que nous occupions beaucoup de temps (aprés nos, leçons estudiée) à discourir des fables & des Romans, desquels les serviteurs nous entretenoient les soirs avant de nous coucher, mais sur tout nous entrions dans l'admiration, sur la pensée des jugemens de Dieu, qui nous venoit par la contemplation d'un grand jugement dépeint contre la muraille d'une Chappelle, duquel nous faisions reflexion sur les Infidelles & Sauvages, desquels j'appelle petits Maistres, certains escoliers sages, qui nous faisoient répéter, nos leçons, avant d'aller devant le grand Maistre.

Or ces Sauvages, qu'on nous faisoit perdus avec tous les mauvais Chrestiens, nous faisoient bien quelque compassion, mais les contes & le récit de leur forme & figure nous faisoient douter qu'ils fussent hommes comme nous, car on nous les figuroit generalement tous velus, comme beaucoup sont encore dans cette erreur là; non seulement les hommes sans lettres, mais plusieurs qui se croyent sages. On nous parloit aussi de cette sorte de gens que nous appellons Pygmées, desquels je viens de traicter, mais bien particulierement d'une autre espece du genre humain qui estoient sans testes ayans, les yeux & la bouche dans l'estomach, & d'autres qui n'avoient qu'un oeil posé sur le milieu du front, mais ceux qui nous sembloient les plus heureux & accommodez, estoient ceux qu'on nous disoit avoir l'un de leur pieds large comme un grand van à vaner, duquel ils se servoient pour se couvrir en temps de pluyes, qui par ce moyen en estoient garantis.

Depuis que j'ay esté grand je me suis ris de tous ces contes & croyances enfantines, & n'y ay adjousté de foy jusque à present, qu'en lisant j'ay trouvé que nous avions quelque raison, & que parmy nos fables il s'y trouvoit quelque verité, ou bien les Autheurs nous trompent aussi bien que nos petits Maistres. Strabon s'est mocqué autrefois de Megasthenes, par ce qu'il avoit escrit, qu'il y avoit des hommes differents de testes, de bouche, d'oreilles, de plante de pieds, & de tout le corps: toutesfois il est convaincu aysement par le nombre & authorité de ceux qui ont escrit de ces choses; mais afin de commencer par la teste, Mela nous escrit que les Blemiens n'en ont point, & que toutes les parties de leur visage sont en la poitrine, Solin nous apprend le mesme. On trouve (dit il) des hommes qui n'ont point de testes, & qui ont les yeux aux espaules, & auparavant ceux-cy, d'autres en escrit le mesme, qu'Aule Gelle récite.

Pline asseure le mesme en termes exprés & bien souvent disant: qu'ils n'ont point de teste ayant la bouche & les yeux en leur poictrine; & en autre part il dit que prés des Troglodites, il y en a qui n'en ont points ayant les yeux sur les espaules.

Il n'y a personne qui nous force à ceste croyance: neantmoins combien que S. Augustin die que nous ne sommes pas astraints de le croire, toutesfois il semble qu'il infere qu'il n'est pas impossible que cela soit, puisque mesmes au Sermon trente & septiesme qu'il addresse aux frères Hermites, il tesmoigne les avoir luy mesme veus, en ces termes: J'estois des-ja Evesque d'Hippone (dit il) lorsqu'accompagnez de certains serviteurs de Jesus-Christ, je m'en allay en Ethiopie, pour y prescher l'Evangile, où tous vismes plusieurs hommes, & plusieurs femmes, qui n'avoient point de testes, mais bien des yeux gros fichez en la poictrine; le reste de leurs membres estoient semblable aux nostres.

Reprenons nostre petite fille velue que je vis à Paris; car quelqu'un pourroit douter si elle estoit hermofrodite, ou artificiellement barbue & velue. Non, je dis qu'elle n'estoit point hermofrodite & n'avoit aucun artifice en son faict, car pour en oster l'opinion, on ne faisoit aucune difficulté de la faire voir à nud devant tout le monde, & puis son jeune aage demonstroit assez la merveille, & que naturellement elle estoit sortie du ventre de sa mere velue, comme un autre Esau.

D'où vient donc ce poil & cette barbe en un aage si tendre & extraordinaire je n'en sçaurois donner autre raison sinon, que cela peut venir de l'imagination & fantasie de la mere au temps de la conception, & que j'ay veu de mesme la fille d'une honneste damoiselle de la ville de Paris ressembler au pourtrait d'une Vierge devant laquelle elle souloit faire tous les jours ses prieres. Mais ce que j'ay trouvé de plus admirable est qu'un de nos amis ayant adverty sa femme, que s'il luy prenoit en fantasie de manger quelque chose qu'elle ne pût avoir, qu'elle ne portast point sa main en son visage, ains en quelque partie cachée, ce qu'elle fit, & en un mesme endroict son enfant fut marqué, comme elle nous a asseuré elle mesme, ce que je dis par charité & pour advertissement aux femmes de se resouvenir de cet advis remarquable, car toutes ne le sçavent, point, autrement on ne verroit pas tant de difformité au visage que plusieurs portent comme les indices de la foiblesse de leur mere. Les exemples en cette matiere ne sont que trop frequentes, il suffit qu'on se souvienne des moyens dont Jacob uza chez son beau pere Laban, pour avoir des Agneau tachetez, & que la femme sans son vouloir peut marquer en son fruict, quelque chose de son object ou de son imagination au temps de la conception.

Lycurgus souloit dire que les cheveux rendent ceux qui sont beaux, encores plus beaux, & ceux qui sont laids encores plus laids & espouventables à voir; c'est la perruque qui donnoit lustre à la rare beauté d'Absolon, comme les moustaches voltigeantes de nos Sauvagesses de l'Isle, aux traicts de leur visage assez bien faicts, si leur ame plus noble, n'estoit souillée par le peché & la corruption des moeurs vitiées; parmy toutes lesquelles non plus qu'entre les homme, il ne s'y voit aucune rousse ny blonde de cheveux, mais les ont tous noirs (excepté quelques unes qui les ont chastaignez) lesquels elles accommodent & ajancent diversement selon les nations, car entre toutes il y a de la differance aysée à cognoistre.

Les Canadiens & Montagnais tant hommes que femmes, portent tous longue chevelure qui leur bat sur les espaules & à costé des joues sans estre nouez ny attacchez & n'en couppent qu'un bien peu du devant, qui restent courts sur le front, comme les gaisettes des femmes mondaines, à cause que cela leur empescheroit la veuë en courant.

Les femmes & filles Algoumequines, my partissent leur longue chevelure en trois, les deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé des joués, & l'autre partie est accommodée par derrière en tresse, en la forme d'un marteau pendant couché sur le dos, de la longueur d environ cinq quarts de pied. Mais les Huronnes & petuneuses ne font de tous leurs cheveux qu'une tresse accommodée de mesme celle des Algoumequines qui leur bat sur le dos, liez & agencez avec des lanières de peaux d'Eslans ou d autres animaux qu'ils ont à commoditez.

Pour les hommes ils portent deux grandes moustaches pendantes à costé des joues, & quelqu'uns n'en portent qu'une qu'ils tressent & cordellent quelquefois avec des plumes & i autres bagatelles qu'ils y entremeslent, le reste des cheveux est couppé court ou bien en compartimens & en telle autre manière qu'il leur plaist, estimant à beauté que le dessous de la couronné soit raz & couppé de prés, & mesme aux petits garçons le reste des cheveux, excepté les moustaches, à cause des petits vermiseaux.

Depuis nostre arrivée, plusieurs femmes prenoient plaisir de faire des tonsures & couronnes clericales à leurs enfans, pour les rendre semblables à nous, à ce qu'elles disoient, & les garçons mesmes s'en glorifioient en nous les monstrans; je pensé les en reprendre, mais je me retins comme n'y ayans point de mal en ceste imitation; au contraire un tesrnoignage d'amitié & d'estime. Il n'y a pas jusques à des vieillards mesmes qui en ont voulu porter, aucuns desquels estoient tellement curieux de parures, bien qu'ils eussent des-ja par maniere de dire, un pied dans la fosse, qu'ils se faisoient coupper les cheveux par petits compartimens & y accommoder des plumes & du duvet, comme les petits enfans.

Pour les cheveux ou poils levez des nations que nous avons au Su, ils entretiennent tous leurs cheveux sur le front fort droits & relevez, plus que n'estoient ceux que nos Damoiselles portoient anciennement, ils sont couppez de mesme, allans tousjours en diminuans & racourcissans de dessus le front jusques derriere de la teste.



De l'humeur, vertu, & inclination naturelle des Sauvages en general & de quelques exemples propres à ce sujet.

CHAPITRE XXIV.

TOutes les oeuvres de Dieu sont admirables & telles qu'on n'y peut que changer ny desirer, de sorte qu'il nous, suffit de dire Dieu les a faictes, mais entre celles qui nous sont visibles, & que nous pouvons contempler des yeux du corps, je trouve que le visage de l'homme n'est point assez admiré. Il y a prés se six mil ans que le monde est creé & neantmoins entre tant de personnes que la femme à enfanté & que du depuis le Paradis, & l'Enfer ont partagez, deux ne se sont pas de tout point trouvez semblables.

Or de mesme que le visage de l'homme est divers, l'esprit, l'humeur, & le naturel en est différent, car si l'un est joyeux, l'autre est triste, si l'un a un bon entendement, l'autre en a peu ou point du tour; & personne néantmoins ne veut advouer son imperfection, car souvent les plus fols veulent estre estimez les plus sages, & les plus opiniatres prudents, mais prudence de beste.

Dans la face de l'homme comme, dans un miroir on juge souvent des pensées de l'esprit, mais l'action, & non le semblant nous faict cognoistre pour tels que nous sommes. Il y a diverses joyes comme il y a diverses sources d'où elles procedent, mais la meilleure de toutes est celle qui vient de la bonne conscience, comme la fausse & batarde, des plaisirs du sens & de la bonne opinion de soy-mesme.

Difficilement voit on jamais un esprit triste & chagrin acquerir le degré de perfection; mais seulement celuy qui a vraye compunction en son coeur, car l'esprit de Dieu ne se plaist qu'en un esprit doux et humble, & non point simulé ny arrogant.

Il ny a rien de plus aysé à conduire qu'une personne humble & de bon entendement, mais à contrepoil, il n'y a rien de plus difficile à diriger qu'un petit esprit, sombre, & qui comme une beste brutte ne suit que l'instinct de sa propre nature, pour laquelle il fait par tout choix de ce qui la peut davantage accommoder, sans vouloir entendre raison ny faire cas des remonstrances, insensible qu'il est aux affronts & à la honte, & cette humeur grossiere, rustique & incivile, est neantmoins aucunefois prise pour vertu & bonté par ceux qui ne sçavent discerner le naturel stupide & bas, d'avec la vraye vertu & sincerité de ceux qui ont tout un autre soin que de leur ventre.

Les climats ont neantmoins pour l'ordinaire un grand pouvoir sur nos humeurs, car autant qu'il y en a au monde, autant y voit on de sortes de moeurs, & de disparitez d'esprits, l'air estant divers en chaque climats. Ainsi voyons nous que les habitans de Suisses sont autres que ceux de l'Italie, & que l'air Septentrionnal estant froid & grossier, fait ordinairement les hommes moins polis & tardifs, où l'air meridionnal chaud & subtil, les subtilise, & les rend d'un esprit relevé & gentil quand au general, mais descendant au particulier, il y a des sages, & des moins advisez par tout.

Tous nos Sauvages, soit que cela vienne en partie du climat, ou autrement, ont l'esprit assez bon & capable de concevoir, & d'apprendre tout ce qu'on leur voudroit enseigner, & ne se conduisent que par la raison, à laquelle ils cedent facilement, & non à la passion, car, la violence n'a point de crédit chez eux. Je n'entends pas neantmoins les relever au dessus des esprits cultivez & civilisez, car je ne fais estat que de leur naturel simplement, comme gens qui ont esté de tout temps Payens, Barbares, & cruels à ceux qui les offencent.

En tant de Nations que nous avons veuës, toutes différentes en quelque chose l'une de l'autre soit pour le gouvernement, l'entretien, ou pour se vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus sage & mieux advisée de toutes, car la voye du fol est tousjours droite devant ses yeux, dit le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de quelqu'uns, & lesquels sont les plus heureux, ou miserables: je tiens les Hurons, & autres peuples sedentaires, comme la noblesse du pays; car ils ont le port & le maintien vrayement noble n'ont autre exercice que la chasse, & la guerre, travaillent peu & ont tousjours dequoy vivre.

Les Algoumequins doivent tenir rang de bourgeois entre tous, entant qu'ils trafiquent fort, & comme de bons marchands entreprennent des voyages de longs cours, ils ont bien encore l'exercice de la chasse, & de la pesche, mais il faut qu'ils s'employent serieusement s'ils veulent disner, car leurs voyages, & leurs chasses ne leur en donnent pas toujours à suffisance, il faut donc qu'ils travaillent à la terre comme ils ont ja commencé, non par tout, mais en quelques endroits, & à la fin ils serons consolez & reduits à leur ayse.

Pour les Montagnais, Canadiens & autres peuples errants, nous les mettons au rang des villageois & du petit peuple, car ils sont en effet, les plus pauvres, miserables & necessiteux de tous, sont tres-peu en nombre, & comme gredins & vagabons, courent les champs & les forests à petites trouppes, pour trouver à manger, n'ont point de provisions, ny de lieu arresté, & meurent de faim pour la pluspart du temps, à cause qu'ils ne cultivent point les terres, & que comme nos gueux, s'ils ont dequoy un jour ils se donnent au coeur joye, pour mourir de faim l'autre.

Tous en general sont privez de la cognoissance du vray Dieu, travaillent pour le corps seul, & non pour se salut, & c'est en quoy ils sont principalement digne de compassion: car en vain travaille l'homme, s'il ne peine pour le Paradis. Sont tous d'un humeur assez joyeuse & contente, toutefois un peu Saturniens, serieux & graves, ennemis de legereté, comme de l'humeur noire & mélancolique, par une maxime qu'ils ont que la legereté d'esprit est le vray simbole de folie & d'inconstance, & que sous l'humeur triste & mélancolique est ordinairement la malice & desloyauté cachée, nous en avons l'exemple en la vie de Saul, l'esprit duquel estoit gouverné par le Diable au temps qu'il estoit sombre. Et c'estoit la raison pour laquelle un François n'osoit se promener seul à l'escart, ou dans le village, comme les hommes pensifs font quelquefois, pour ce qu'ils soupconnent dés aussitost qu'ils machinoient quelque trahison, ou pensoient à quelque malice contre eux.

Ne sçachant pas encore au commencement que je m'associay avec eux, qu'elle estoit l'humeur qui leur agreoit davantage, car comme dit l'Apostre, il se faut faire tout à tous pour les gaigner tous, la prudence m'obligea de leur faire voir plusieurs faces, & divers changemens d'humeurs & trouvay que celle qui portoit la douceur en la bouche, le contentement au coeur, & un maintien humblement grave & modeste, estoit celle de laquelle ils faisoient principalement estat.

Cesar se trouvant un jour en la compagnie de ses amis, où il se resjouissoit honnestement & franchement, d'avanture y arriva quelque bon compagnon, deliberé & joyeux, mais grand, gros & gras par despit: lors quelqu'un dit à Cesar, parlez plus bas, & vous gardez de cet homme qu'il ne juge mal de vous, & n'en murmure; Cesar dit alors doucement en riant: il ne faut point craindre ces gens là, mais gens maigres & tristes: & par signe il monstroit Brutus, & Cassius, hommes pleins de malices & cautelles.

Sans flatter le dé, nos Hurons ont quelque chose de louable par dessus nous, & s'ils estoient Chrestiens seroient meilleurs Chrestiens que nous, car ils possedent des vertus morales qui les font admirer, & suspendre à plusieurs leur condemnation, & non celle des Heretiques qui ont refusé la grace, Moyse & les Prophetes, & les Sauvages non.

Ils sont si attrempez & retenus que lors que vous leur parlez, ils vous escoutent, & vous donnent tout le temps que vous desirez, sans vous interrompre, ny parler que vous n'ayez finy, ils parlent fort posement, commme se voulans bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost en songeans une grande espace de temps, peur de se mesprendre, ou qu'on n'aye bien conceu leur dire, puis reprennent leur parole. Cette modestie est cause qu'ils appellent nos François femmes, & les Montagnais oyes babillardes, lors que trop precipitez & bouillans en leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un l'autre comme femmes, ce qui n'est que trop ordinaire, estant tres-veritable ce que disoit Salomon l'Hebrieu, que le Sage à la langue dans le coeur: mais que celuy qui est fol & furieux a son coeur en sa langue.

Ils craignent le deshonneur & le reproche qu'ils evitent autant qu'ils peuvent, & sont excitez à bien faire par l'honneur & la louange, d'autant qu'entr'eux est toujours honoré, & s'acquiert du renom, celuy qui a fait quelque bel exploit, ou exercé quelque acte de vertu heroïque.

Un coeur bien assis, & une ame bien logée, est tousjours liberale & pleine de charité, donne librement & gayement de ce qui est à son pouvoir, ne laisse point languir le souffreteux, assiste les indigens, & ne veut avoir de biens que pour en faire part aux pauvres: au contraire des avares & mesquins, qui ne veulent que pour eux mesmes, suent de detresse quand il leur faut faire du bien, & sont tousjours dans les plaintes, ô mon Dieu cela se voit mesmes dans les maisons des plus riches eslevez de la fortune, où rarement on trouve de la charité.

Les Sauvages selon leur pauvreté, sont louables en cette vertu, laquelle ils exercent indifferemment envers, tous ceux qui ne leur sont point ennemis, car ils se visitent les uns les autres, ils se font des presents mutuels & ne refusent jamais rien au pauvre; ny au malade qui leur demandent, s'ils ont moyen de leur satisfaire & subvenir, & ce qui en est un evident tesmoignage est comme j'ay dit ailleurs qu'ils n'ont aucuns pauvres mendiants parmy eux, & envoyent de leurs biens jusques dans la maison des necessiteux malades, vefves & orphelins, sans leur en faire jamais de reproches, n'y aux passans lesquels ils logent librement, aussi long temps qu'ils veulent, & ne leur en demandent aucune recompense, & si nous leur donnions quelquefois un petit present pour ce regard, cela venoit de nostre mouvement, & non de leur importunité.

Et pour monstrer leur galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, blasmans les façons de faire de nos marchands, qui barguignent une heure pour un castor, c'est pourquoy ils se rient d'eux quand ils les ont trompez, & ne se fachent point quand ils y sont attrapez.

Si dans un grand nombre il se trouve quelque particulier Sauvage avare, & qui refuse d'ayder au necessiteux, ayant moyen de luy bien faire, il en est fort blâmé, mais il ne s'y en voit aucun de si impitoyable & cruel, que le riche bourgeois de Paris, duquel un homme digne de foy m'a eu parlé sans me le nommer, car je n'ay pas desiré sçavoir le nom d'un si vilain barbare, lequel ayant des rentes à milliers vivoit dans un si grand espargne & si echarsement, que peur de donner un sol à un pauvre il serroit luy mesme son bois & n'avoit autre service que celuy qu'il se rendoit. Mais le principal traict de sa villenie, fut que sa soeur luy ayant demandé quelques confitures pour remettre deux pauvres malades en appétit, il luy respondit (Arabe qu'il estoit) qu'ils mangeassent du pain bis & que l'appetit leur reviendroit, voyla une rudesse & barbarie que je n'ay point veu aux barbares mesmes & qui peut estre accomparée à celle du mauvais riche.

La clemence & mansuetude, est une vertu propre & naturelle des vrays Princes, sans laquelle ils sont tyrans & non Princes, pour ce que Dieu ne les a establis que pour la conservation & le soulagement de leurs peuples, & non pour les opprimer & destruire. L'Empereur Trajan a esté grandement loué par Helie Spartain, d'autant qu'estant à cheval pour aller à la guerre, mist pied en terre, seulement pour ouyr la plainte que luy faisoit une pauvre femme. Nos Sauvages l'ont bien envers tous ceux qui ont recours à eux pourveu qu'ils ne leur soient point ennemis, mais en souverain degré envers les malades, & personnes affligées. Ils usent aussi d'une manière de clemence à l'endroit des femmes & petits enfans de leurs ennemis qu'ils prennent en guerre, ausquels ils sauvent ordinairement la vie bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir, mais c'est avec la mesme condition des libres, & par ainsi ils sont comme en leurs propres, maisons, sinon qu'ils ne voyent pont leurs parens, ausquels ils ont fort peu d'attache.

Socrates estant un jour en sa maison, luy furent presentez des choux d'un sien amy Philosophe, qu'il receut de fort bonne grace, honorant le donneur au don, mais sa femme poussée d'envie & précipitée de sa colere maligne, les luy arracha des mains & les foulla aus pieds, sans que le bon Socrates luy dit autre chose sinon: ma femme, en me privant de ma part des choux tu t'es privée de la tienne, & puis se teut pendant que sa femme fulminant de rage de ne l'avoir pû colerer, luy jetta de la chambre haute un plein pot d'eau sur la teste comme il pensoit sortir, mais pour cela sa patience ne fust point esbranlée, car eslevant les yeux en haut vers la chambre, il dit seulement: je sçavois bien qu'aprés la tempeste viendroit la pluye, & puis passa outre son chemin.

La patience est une belle vertu & si elle n'est pas tousjours vertu, il n'y a qu'à la bien prendre qu'elle nous acquiert du merite. Le grand contemplatif Taulere parlant de luy mesme, disoit: je ne suis non plus humble que je suis patient, ny patient que je suis humble, aussi est il vray que celuy qui est humble est necessairement patient, & ne se colere que pour la justice, faschez vous & ne m'offencez point, dit l'Escriture. La patience de nos Sauvages, est tres admirable & edificative en toutes sortes d'occasions, de maladies, de peines ou de travail, pas un mot pour se plaindre, pas un mouvement d'impatience, tout est calme chez eux, & ne s'y entend aucun murmure non à la maniere de certains Philosophes anciens, qui souffroient bien l'injure exterieurement & interieurement en recherchoient l'honneur, mais pour le seul respect de la vertu.

Mettant l'humilité à part, je dis derechef que leur patience surpasse de beaucoup la notre, & qu'ils ont un pouvoir fort absolu sur leurs passions naturelles qu'ils maistrisent & dominent puissamment, comme on peut remarquer en leur çonversation & dans des occasions, qui feroient suer les plus hardis & Constans d'entre nous, car toute leur plus grande impatience gist en un petit souris avec un petit ho, ho, ho; mais il ne s'en faut point estonner ny perdre courage en nos infirmitez, puisqu'ils n'ont point de demons qui les provoque en d'autre mal, qu'à se maintenir dans l'infidelité, comme les heretiques, dans leur heresie, suffit au diable qu'on soit à luy.

Les Sauvages qui me semblent les plus honnestes & mieux appris de toute ceste grande estendue du Canada, sont à mon advis, ceux de la contrée de Miskou, car pour si peu que je les aye conversé; je recognu facilement qu'ils tenoient quelque chose de poly, mais entre tous, le Sauvage du bon Pere Sebastien Recollect Aquitanois, qui mourut de faim avec plusieurs barbares, vers un lieu appellé de sainct Jean, pendant un hyver que nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens, lieuës de luy, lequel ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de faire, ains son homme sage, grave, doux, & bien appris, n'approuvant nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos hommes, lesquels il reprenoit doucement en son licence & sa retenue, aussi estoit il un des principaux Capitaines & Chefs du païs.



Des vices & imperfections des sauvages & comme ils ont recours aux Magiciens pour recouvrer les choses perdues.

CHAPITRE XXV

Bien heureux est celuy qui supporte la foiblesse & la fragilité de son prochain, comme il seroit fort ayse d'estre supporté en la sienne, disoit nostre Seraphique Pere S. François, car en cela gist la vraye charité & le vray amour que nous devons avoir l'un pour l'autre. Veritablement y a bien de quoy se mortifier & exercer la patience en la compagnie de nos Sauvages, aussi bien qu'en celle de beaucoup d'impertinens & vicieux Chrestiens, car si d'un costé & en de certaines actions; ils monstrent de la vertu, ils ont d'ailleurs des imperfections qui ternissent bien le lustre de leur vertu, car il n'y a personne pour bon qu'il soit qui n'aye en soy quelque chose à reprendre, ny si meschant & imparfaict, qui n'aye quelque, chose à louer, disoit un ancien Sage entre les Grecs.

Ils manquent sans jalousie, à la fidelité conjugale que le mary & la femme se doivent reciproquement, j'entends psrmy les Hurons, car pour les Canadiens & Montagnais on les tient plus honnestes en effects & moins en paroles au dire de quelqu'uns.

Le peché du mensonge est un vice detestable en la bouche du Chrestien, car pour petit qu'il soit il nous conduit dans l'infidelité c'est pourquoy nous pouvons à bon droict estimer du menteur comme d'un puits de malediction ou toutes sortes de vices, & de pechez abondent, car jamais le mensonge n'est seul en une ame: c'est un Prince des tenebres, qui a une longue suitte, & devant lequel les seuls meschans flechissent le genouil. O mon Dieu pere de verité faictes nous abhorrer le mensonge & nous deffendez de la langue mensongere; car les infidelles mesmes l'ont en abomination.

La loy establie entre les Galamantes faisoit mourir l'homme surpris en mensonge, pour les maux qu'il cause dans une communauté. & celle que Periandre establit en la Republique des Corinthiens portoit, que l'homme ou la femme, qui au prejudice d'autruy diroit quelque menterie, porteroit par l'espace d'un mois une pierre en sa bouche, pour ce qu'il n'est point raisonnable que celuy qui a l'habitude de mentir soit tousjours en liberté de parler.

Que si ces Loix estoient establies & observées entre les Chrestien, nous serions heureux & deviendrions tous enfans & imitateurs de Dieu, qui faict particuliere profession de la verité plus que de toute autre chose, de laquelle les Romains faisoient anciennement tant d'estat, que l'Empereur au triomphe qu'il fist de Marc Anthoine & Cleopatra amena à Rome un Prestre d'Egypte aagé de soixante ans, lequel, en tous les jours de sa vie n'avoit jamais dit un seul mensonge. A raison dequoy le Sénat ordonna que soudain il fut faict libre & creé grand, Prestre, & qu'il luy fust dédiée une statue & posée entre celles des plus renommez hommes des anciens, & condamnerent un de leur citoyen accoustumé à mentir, ce Religieux Sénat ayant plus d'égard à la vertu qu'aux considerations de la faveur.

Nos Sauvages ont d'autres imperfections en suitte du mensonge, qui est neantmoins en eux plustost souplesse d'esprit que malice affectée, car s'ils en disent entr'eux (ce qui arrive assez rarement,) c'est lors principalement qu'ils se veulent recréer & en donner à garder aux estrangers avec lesquels ils sont assez libres: ils promettent aussi ordinairement plus qu'ils n'ont souvent dessein d'accomplir, sinon à leurs compatriots, & pour avoir quelque chose de nous ils sçavent bien flatter & vous amadouer, & pour cela vous ne tenez encor rien, si ce n'est des plus sages d'entr'eux qui feroient conscience de vous tromper. Voyons de la vengeance.

Manille demandoit une fois à Cesar, qu'elle chose estoit celle qu'il avoit faicte de laquelle il creut avoir rapporté gloire, & de laquelle se souvenant, il se resjouissoit le plus: il pensoit peut estre qu'il luy parleroit de ses victoires & de ses triomphes. Mais ce prince genereux, faisant plus d'estat de la vertu que de ses conquestes, luy respondit: par les Dieux immortels je te jure, ô Manille, que je n'estime avoir merité gloire de nulle autre chose de ceste vie, ny nulle autre ne me cause tant d'allegresse, que de pardonner à ceux qui me font injure & gratifier ceux qui me servent, que responderez vous à cela, ô vindicatifs & avares.

Nous lisons une presque semblable humanité & generosité, dans l'histoire generale du Peru, en la personne de l'un des derniers Yncas, qui a regné avant la prise de leur Empire par les Espagnols, lequel ayant esté adverty par ses Capitaines, que les soldats de son armée faisoient avaller à leurs ennemis & aux prisonniers qu'ils prenoient en guerre, d'un certain poison, qui les traisnoit dans une perpétuelle langueur, les estropioit de tous les membres, les rendoit perclus de leur jugement, defigurez en leur visage, & exposez à des peines insupportables dedans & dehors, à quoy ils prenoient un singulier plaisir (cruels qu'ils estoient) plustost que de les voir si tost mourir. Il leur envoya dire qu'ils eussent à faire brusler à petit feu, tous ceux qu'on pourroit convaincre d'avoir uzé d'une cruauté si grande, & à proceder exactement en cette execution, afin qu'il ne restast à l'advenir aucune memoire de ces meschans; Ce qui fut de tout point executé, & accomply, pour un exemple rare à tous les gens de guerre qu'un courage noble & généreux n'est jamais cruel à son ennemy vaincu non plus qu'impatient dans les disgraces de la fortune, car l'impatience & la cruauté sont les marques d'un coeur ravalé & mal instruict.

Si nos Hurons avoient ce pouvoir sur leur esprit comme ils ont en d'autre chose, de pardonner à leurs ennemis, ou de les traicter humainement comme ces autres infidelles, avec la pureté qui leur manque, il ne leur faudroit plus autre chose que la croyance & le baptesme qu'ils ne furent gens de bien, mais ils ne pardonnent pas facilement à quiconque des estrangers a offencé leur patrie, je dis estrangers, par ce qu'entr'eux ils s'offencent rarement & se pardonnent facilement, ce qui leur est aysé à cause de l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre.

Pour l'honnesteté & la civilité il n'y à dequoy les louer non plus qu'entre nous beaucoup de negligens, qui se tiennent salement & vivent rustiquement sous prétexte de pauvreté & devotion. Devotion trompeuse ou plustost follie d'esprit, car la vraye devotion est tousjours accompagnée de l'honnesteté & civilité avec la candeur, qui bannit toute dissimulation.

Ils n'usent d'aucun compliment parmy eux, & sont fort mal nets en l'apprest de leurs viandes, particulierement lors qu'ils sont par la campagne. S'ils ont les mains salles, ils les essuyent à leurs cheveux, ou au poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles ne sont extremement salles: ce qui est encore plus impertinent, ils ne font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach parmy le repas & en toute compagnie, dequoy je les reprenois quelquefois, mais fort doucement, aussi s'en prenoient ils à rire.

Ils font aussi naturellement fort paresseux & negligens, & ne s'adonnent à aucun travail du corps, que forcé de la necessité, particulierement les Canadiens, & Montagnais plus que toutes les autres Nations, c'est pourquoy ils en ressentent souvent les incommoditez, & la faim qu'ils ont quelque fois extreme.

D'estre fins larrons, nos Hurons & les petuneux y sont passez maistres, non les uns envers les autres, car cela arrive fort rarement, mais seulement envers les estrangers, desquels toutes choses leur sont de bonne prise, pourveu qu'ils n'y soient point attrapez, comme ils sont quelquefois à la traicte, où les François se donnent principalement garde des mains & des pieds des Hurons.

J'ay admiré le compte qui m'a esté fait autrefois d'un coupeur de bourse, lequel ayant convenu de prix avec un marchand coustelier à Paris, de luy faire un petit cousteau à sa mode moyennant un quart d'escu, le cousteau faict & payé, le coustelier qui desja avoit prié par plusieurs fois l'honneste homme de luy dire de grace à quoy faire un tel cousteau, le bon compere trop simple se laissa approcher de trop prés du drolle pour luy en dire le secret, car en luy disant tout bas à l'oreille, c'est pour couper des bourses, il luy couppa la sienne, & remporta son quart d'escu avec le petit cousteau, sans que le pauvre coustelier s'en apperçeut qu'un petit quart d'heure trop tard.

Nos Hurons font quelquefois des traicts qui ne sont gueres moins subtils, non à couper des bourses, car ils n'ont point l'usage d'argent, sinon pour servir de parures, mais à prendre toute autre chose, où ils peuvent mettre les mains, ou les pieds, qui leur sont de secondes-mains, car avec iceux ils sçavent fort bien destourner les choses, & s'en saisir lors que vous y pensez le moins; Nous y avons esté souvent pris en nostre cabane, sans que nostre soin & nostre oeil nous pût garantir de ces fascheuses visites: Je m'en plaignois quelquefois aux cabanes, mais qu'elle adresse, ou la subtilité de derober sas estre recognu, est estimée sagesse, & bestise de s'y laisser surprendre.

J'ay veu, aux Hurons, jusques aux clefs des coffres de nos Mattelots, des petits morceaux de fer, des peignes, quelques pièces de verre, & autres petits fatras pendus au col des jeunes enfans, que leurs parens avoient desrobé aux François. On estime avec raison la subtilité, & la patience du petit garçon de Spartes, lequel ayant desrobé & caché un renardeau sous sa robbe, ayma mieux se laisser ouvrir & deschirer les entrailles par ce meschant animal, que de découvrir son larrecin, & en avoir le fouet, qui luy eut esté plus tolerable. L'invention d'un Huron n'est guere moins admirable, lequel ayant dérobé une cuillier d'argent aux François, la cacha subtilemenr dans la partie plus secrette de son corps, aymant mieux en souffrir la douleur, que la honte d'estre estimé lourdaut.

S'il arrive, ce qui se voit fort rarement comme j'ay dit, que quelqu'un d'entr'eux ait derobé son voisin, & que celuy qui a esté volé ait desir de recouvrer la chose perdue, il a recours au Medecin Magicien: auquel il manifeste sa perte, & le conduit dans sa cabane, ou en celle qu'il soupçonne estre le larron, cela fait, Loki ordonne des festins, pour premier appareil, (car ces malheureux là n'oublient jamais la cuisine) puis pratique ses magies, par le moyen desquelles il decouvre le voleur (à ce qu'ils disent) s'il est present dans la mesme cabane, & non s'il est absent, car il n'appartient qu'au grand Oki de sçavoir les choses plus esloignées.

C'est pourquoy le François qui derroba, les rassades au bourg de sainct Nicolas, autrement de Toetichain, eut raison de s'enfuir en nostre cabane, qui en estoit à trois lieuës loin, lors qu'il sçeut l'arrivée du petit Oki dans son logis, pour le sujet de son larrecin, & ne nous dit point la cause de sa fuitte que long-temps aprés, que nous le trouvames saisy de ses rassades, dequoy, nous le tençames fort, tant de l'offence commise, que pour nous avoir mis par cette mauvaise action, en danger de nous faire mourir par les Sauvages, s'il eut esté descouvert; car en ces pays la, la faute d'un particulier est souvent punie en plusieurs.

Les Canadiens, & Montagnais, ne sont point larrons, du moins n'avons nous pas encor eu suject de nous en plaindre, encor qu'ils entrent assez librement dans nos chambrettes, & parmy nostre Convent, où ils nous pourroient faire du tort s'ils vouloient. Je ne sçay neantmoins s'ils auroient la mesme retenue envers les autres François, y ayans pareille liberté, c'est pourquoy il sera tousjours bon d'estre sur la mesfiance, mere de seureté, pour ne donner sujet de mal faire à personne, comme j'ay dit, que pour ce regard on ne se puisse encor plaindre, & qu'il ne se parle d'aucun larron parmy eux.

Il arriva un jour que deux jeunes garçons, l'un Huron, & l'autre Montagnais, furent visiter nostre Convent de nostre Dame des Anges: or comme le Huron se fut apperçeu d'un gros pain que nos Religieux avoient serré dans la grande chambre d'embas, il jetta si bien ses mesures, & conduit si à propos ses detours, qu'il s'en saisit sans que personne l'apperçeut, non pas mesme son compagnon, lequel sçachant aprés la malice du Huron, marry que ce desplaisir nous eut esté rendu en sa compagnie, nous demanda permission de courir aprés le volleur, comme il fit, & nous rapporta le pain, dequoy je fus d'autant plus edifié, que ce Montagnais nous adverty luy-mesme de la faute de son Huron.

Les filles Canadiennes qui d'ailleurs permettent en cachette beaucoup de licences contre la pudeur, semblent à l'extérieur sages & honnestes, tant en leurs paroles, qu'en leurs deportemens, & c'est ce qui m'en avoit tousjours faict bien juger, neantmoins on m'a voulu faire croire du depuis qu'il n'y avoit que les femmes mariées d'honnestes, & que les filles voyoient en cachette de leurs amis pour trouver marys, c'est à dire qu'elles sont seulement sages en publiq, & non en particulier, mais pour moy je doute encor qu'elles soient libertines ayant veu de si modestes, & point du tout d'impertinentes, soit de paroles ou de gestes. Il y en a qui veulent dire en suitte de la mauvaise opinion qu'ils ont de ces filles, qu'on n'entend que salletez dans les cabanes des Montagnais, pour moy j'y ay passé plusieurs jours & ne l'ay point apperçeu, je confesse bien que je n'entendois pas leur langue, sinon fort peu de mots, mais je croy que le Truchement m'en eut adverty, & puis en leur geste j'en eusse descouvert quelque chose. Pour les cabanes des Hurons il y a quelque chose de cela, aussi le peché y est il plus commun, quoy qu'il ne s'y commette qu'en cachette.

Plutarque rapporte que la femme de Tuccydes le Grec estant un jour interrogée, comme elle pouvoit endurer la puanteur de la bouche de son mary, elle respondit qu'elle croyoit que tous les autres hommes l'avoient semblable. Il y a des particuliers qui ont voulu dire que tous les Sauvages avoient la bouche puante, pour moy je n'en sçaurois que dire, & ne l'ay pas mesme apperceu de nos escoliers Hurons, qui nous approchoient d'assez prés en leur faisans dire leur leçons, bien est il vray que la pluspart des Montagnais me sembloient sentir mal des graisses de loups marins, qui leur servent d'oignement & de civette, car le musc leur semble puant comme l'haleine d'un qui auroit mangé de l'ail, laquelle ils ne peuvent supporter, je l'ay veu par experience lors que par necessité nous estions contraints de manger d'un petit oignon du pays, qui sent l'ail & l'oignon, d'où l'on peut inferer qu'ils n'ont point la bouche puante. Il y en peut neantmoins avoir quelqu'uns de ce calibre, aussi bien que des filles libertines, & des garçons dissolus en paroles, ce qui n'est que trop ordinaire aux Hurons, & peut y en avoir parmy les Montagnais, avec lesquels ces particuliers se peuvent estre rencontrez.



Des Capitaines, Superieurs, & anciens, de leurs maximes en general, & comme ils se gouvernent en leur conseil & assemblées.

CHAPITRE XXVI.

AUx vieillards se trouve la sagesse, dit le Sage. Pline en une Epistre qu'il escrit à Fabate, rapporte que Pyrrhe Roy des Epiotes demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure cité du monde. Le Philosophe luy respondit, la meilleure cité du monde c'est Maserde, Sire, un lieu de deux cens feus en Achaye. Le Roy estonné de cette response luy en demanda la raison, & en quoy il recognoissoit tant d'excellence, & de prerogative en ce petit lieu, pour ce (dit le philosophe) que tous les murs de la ville sont battis de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Le Roy admirant sa responce conforme à tout ce qu'en a jamais tenu la sage antiquité, se teut & demeura satisfaict, çar il est tellement important & necessaire en tout estat, que les vieillards & hommes prudents en ayent la conduite & le gouvernement, que sans cet ordre on n'en peut esperer qu'un notable detriment, & en fin la ruyne totale.

Les siecles passez nous en fournissent une infinité d'exemples, & l'Escriture Saincte d'une signalée, advenue au commencement du regne de Roboam, fils de Salomon, lequel pour avoir suivy le conseil des jeunes, comme jeune qu'il estoit, autant d'esprit que d'années, perdit en un moment dix lignées qui se revolterent contre luy.

C'est pourquoy les anciens Romains, se sont rendus sages des fautes d'autruy, & prirent cette coustume des Lacedemoniens, & d'autres nations, entre lesquels il y avoit une loy imposée aux jeunes, d'honorer les anciens, & que les honorables vieillards, & non les autres, pouvoient avoir la charge de judicature, & le gouvernement de la Republique.

Nous lisons en l'Histoire que le R. P. Frere Alphonse de Benani des mineur Recollects a fait de la conversion du nouveau Royaume de Mexique, que le peuple appelle Moqui, voulant establir parmy eux un bon Capitaine, ils s'assemblerent tous au marché, & là ils garottent & lient tout nud à un pilier, celuy lequel ils pensent estre propre, & puis tous le fouettent avec des chardons, ou des espines picquantes, cela estant fait, ils l'entretiennent par des plaisantes farces, & des joyeuses faceties: & s'il se monstre Stoiquement insensible à tout, sans pleurer ny faire des laides mines ou grimaces pour l'un, & sans aucunement rire ou se resjouyr pour l'autre; alors ils le confirment, & asseurent pour preux & vaillant Capitaine, lequel avec les anciens s'assemblent lors qu'il est expedient, pour conférer & discerner des choses necessaires & convenables, lesquelles estant vuidées & determinées, le grand Capitaine sort luy mesme pour les declarer & publier au peuple, sans s'en attendre à personne.

Si entre nous en l'élection des juges, Chefs, & Superieurs, on faisoit de semblables espreuves je m'asseure qu'il n'y auroit pas tant de brigues à la poursuitte des charges que la seule vertu emporteroit le prix, Ô mon Dieu, nous ne sommes pas dans un siecle assez bon, car l'insolence & l'ambition de la jeunesse a prevalu par dessus la pieté des anciens, desquels ils font litière, & les tiennent en mespris, c'est à ceux là à qui le grand fainct Gregoire adresse ces paroles pour leur faire ressouvenir qu'estans hommes & fautifs comme les autres, ils ne doivent pas perdre le don d'humilité, & la prudence qui les doit regler, & apprendre la conduite de leurs sujets.

Les Superieurs, dit-il, ne doivent pas regarder à la puissance de leur dignité, ains l'e galler de la condition humaine qu'ils ont envers leurs sujets. Ils ne se doivent point réjouyr de se voir Supérieurs des hommes, trop bien de leur estre profitable, mais il advient souvent que celuy qui gouverne, s'oublie en son coeur à cause de sa preeminence, & voyant que tout passe par son commandement, & qu'il est promptement obey, & que tous les sujets louent le bien qu'il fait, & ne contredisent point le mal, (tant s'en faut, ils louent souvent ce qu'ils devroient blasmer) seduit par les choses qui luy sont inferieures, le coeur s'enfle par dessus soy, & se voyant appuyé par dehors de la faveur & applaudissement populaire, il demeure vuide de vertu, & s'oublie soy-mesme, prestant l'aureille aux flateries, & croit que cela est ainsi comme il l'entend par dehors, & non comme il est au dedans reellement & veritablement: c'est la cause pourquoy il mesprise ses inférieurs, & ne se souvient pas qu'ils luy sont egaux en la nature, & juge que sa vie vaut mieux que la leur, d'autant qu'il les surpasse eu puissance, & par ce qu'il peut le plus, il presume de sçavoir plus qu'eux tous.

Nos Capitaines Sauvages ont bien quelque espece de vanité semblable, mais elle est cachée au dedans, & ne l'osent faire paroistre au dehors peur de confusion. Ils ne font non plus de ces espreuves des Moqui, lors qu'ils admettent ou eslisent les Capitaines, & Chefs de leur Republique, mais ils ont ce soin qu'ils paroissent vertueux & vaillans, & qu'ils soient plustost vieux que de moyen aage, & n'en admettent jamais aucun jeune d'aage, dans leur conseil, ny pour la police, ny pour la guerre, qui ne soit vieil de l'esprit, & desquels, on ne puise esperer un bon conseil, une bonne conduite, & de bons effets, car comme disoit le Roy Cyrus, il n'appartient à nul de commander, s'il n'est meilleur que ceux à qui il commande.

Ils viennent ordinairement par succession ainsi que la Royauté par deça, ce qui s'entend si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere; car autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premièrement ces peuples esleurent des Roys; mais ces Capitaines n'ont point entr'eux autorité absolue, bien qu'on leur ait quelque respect & conduisent le peuple plustost par prières, exhortations & remontrances, qu'ils sçavent dextrement & rhetoriquement ajancer, que par rigueur de commandement, c'est pourquoy ils s'y exercent, & y apprennent leurs enfans, car qui harangue le mieux est le mieux obey.

La multitude des Loix dans un estat, n'est pas tousjours le meilleur, ny lors que delaissans les anciennes, on en fait souvent de nouvelles, c'est à dire que ee corps est bien malade, & prest de donner du né en terre. Lactence Firmian dit que la Republique des Sicioniens dura plus que celle des Grecs, & la cause fut pour ce qu'en sept cens & quarante ans, ils n'instituerent onques aucuns Edits nouveaux, & n'outrepasserent aucune de leurs Loix.

Nos Hurons ont bien peu de maximes, & si à mon advis, ils n'en eurent jamais d'avantage, sont tousjours dans leurs premieres & y peuvent perseverer jusques à la fin des siecles, si le Christianisme opposé à leurs tenebres n'a entrée chez eux, & en tel cas, il leur faudra changer de vie, de Loix, de maximes, qui sont pour la pluspart autant Sauvages que brutale & impertinentes.

1. Pour premiere maxime, ils tiennent de ne pardonner jamais, ny faire grace à aucun de leurs ennemis, que par de grands presens.

2. De desrober qui pourra, aux François, ou estrangers, pourveu qu'on n'y soit point apprehendé, autrement on vous fairoit trouver en homme de peu d'esprit.

3. Conviennent qu'il est loisible à un chacun de voir les filles & les femmes d'autruy indifferemment, sans violence toutefois, & au cas pareils les femmes, & filles, aller aux hommes, & garçons, sans pouvoir encourir blasme ou notte d'infamie.

4. Qu'on doit assister les malades, & ne souffrir de mandians, n'y aucun en disette sans luy faire part de ses biens.

5. De recevoir courtoisement les passans qui ne leur sont point ennemis, & de se rendre l'hospitalité reciproque.

6. D'avoir un grand soin des os des deffuncts, & de faire des presens pour le soulagement des ames en l'autre vie.

7. De n'entreprendre aucun voyage de long cours, sans en advertir les Chefs, & Capitaines, pour ne laisser les bourgs desgarnis de gens de guerre.

8. Qu'on puisse rompre un mariage quand les mariez ont rompu d'amitié, & que l'un des deux le desire ou procure.

9. Que personne ne s'impatiente ou fasche pour chose qui arrive, s'il ne veut estre estimé femme ou effeminé, sinon qu'il y allast de l'honneur des deffuncts qui ne se peuvent venger, ou tirer raison des offences.

Voyla tout ce qu'ils ont de plus recommandables en leurs maximes, & qu'ils observent avec plus d'affection & de soins; reste à deduire comme ils se gouvernent & comportent en leur conseil, qui est tel, que les anciens, et principaux de la ville ou du bourg, s'assemblent en un lieu avec le Capitaine où ils proposent & decident tout ce qui est des affaires de la communauté, non par commandement absolu, mais par supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix, qu'ils colligent avec des petits fetus de joncs. Il me vient en resouvenir d'un beau traict que Varron raconte du Senat Romain, lequel a tousjours tenu en si grande veneration, la Religion que les faux Prestres leur enseignoient que toutefois & quantes qu'il s'assembloit, bien que ce fut pour affaires de grande importance, & qui requissent haste & diligence, la premiere chose qu'on y proposoit devant que decider desdites affaires, appartenoit à la religion, & veneration des Dieux; & voyla comme tous les Princes Chrestiens en devroient veritablement user dans leurs conseils, pour l'honneur & le respect qu'ils doivent au service nostre Dieu puis qu'ils se disent ses serviteurs; mais helas les maximes desquelles l'on se sert pour le jourd'huy sont bien différentes & contraires à celles du mesme Dieu: qui n'a plus de part dans le conseil des grands; où il n'est point invoqué.

Il y avoit à la ville de sainct Joseph le grand Capitaine de la Province des Ours, qu'ils appelloient Garihoua Andionxra pour le distinguer des ordinaires de guerre qu'ils appellent Garihoua doutagueta. Iceluy grand Capitaine de Province avoit encores d'autres Capitaines sous luy, tant de guerre, que de police, par tout les autres bourgs & villages de sa jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient & advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre bourg qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore trois autres Capitaines qui assistoient à tous les conseils avec les anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant, qui en son absence ou quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la ville des choses necessaires & ordonnées. Et ce Garihoua Andionxra n'avoit pas si petite estime de luy-mesme, qu'il ne se voulut dire frère & cousin du Roy de France, & de mesme égalité, comme les deux doigts demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous faisant cette ridicule & inepte comparaison.

Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la cabane du Capitaine chef & principal du lieu, sinon que pour quelque autre raison particulière, il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la publication du conseil ayant esté fait, on dispose dans la cabane, ou lieu ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assisent sur les nattes, ou à platte terre, tous les Conseillers en suitte du grand Capitaine qui tient le premier rang, assis en tel endroit, que de sa place il peut voir tous ses Conseillers & assistans en face.

Les femmes & filles, ny les jeunes hommes n'y assistent point, si ce n'est en un conseil general, où les jeunes hommes, de 25 à 30 ans peuvent assister, ce qu'ils cognoissent par un cry particulier qui en est fait. Que si c'est un conseil secret, ou pour machiner quelque trahison ou surprise de guerre, ils le tiennent seulement la nuict, entre les principaux & plus discrets Conseillers, & n'en descouvrent rien que la chose projetée ne soit mise en effect, (s'ils peuvent) prenant pour prétexte de leurs assemblées de nuict, que c'est pour n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que le jour divertissoit leur esprit, par des objects, & par ainsi que l'on ne devoit s'estonner s'ils cherchoient l'obscurité pour voir clair à leurs affaires, plus difficiles à demesler pendant le jour.

Estans tous assemblez, & la cabane fermée, ils font tous une longue pose avant parler, pour ne se précipiter point, tenans cependant toujours leur calumet en bouche, puis le Capitaine commence à haranguer en terme & parole haute & intelligible, un assez long-temps, sur la matière qu'ils ont à traicter en ce Conseil: ayant finy son discours, ceux qui ont à dire quelque chose, les uns aprés les autres, sans bruit, sans s'interrompre, & en peu de mots, opinent & disent leurs advis, qui sont par aprés colligez avec des pailles, ou petits joncs, & là dessus est conclud ce qui est jugé expédient par la pluralité des voix, non criminellement, mais civilement, car je n'ay jamais veu condamner aucun à mort, à la peine corporelle, ny à aucun bannissement entre nos Hurons, comme il se fait quelquefois parmy les autres Nations Canadiennes.

Ils font des assemblées générales, sçavoir de regions loingtaines, d'où il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, au lieu destiné pour l'assemblée, où il se fait de grands festins, & dances, & des presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy toutes ces caresses, ces resjouissances, & ces accolades, ils contractent amitié de nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, & par quelle manière ils pourront perdre, ruyner & exterminer tous leurs ennemis communs: tout estant faict, & les conclusions signées, non avec la plume, mais du doigt de leur fidelité, ils prennent congé les uns des autres, & s'en retournent chacun en leur païs, avec tout leur train & equipage, à la Lacedemonienne, le plus souvent un à un.

Peu s'en est fallu que je ne me sois oublié d'écrire icy un traict qui ne doit pas estre teu. La coustume que nous avons de faire lever la main à ceux de qui on exige une verité en justice, que nous appellons faire serment, est pratiquée parmy nos Canadiens & Montagnais, mais en une autre manière, car ils presentent à tenir une certaine chose qu'ils appellent Tustéheson; qui est une chaîne de rassades d'environ une brassée de longueur.

Celuy qui la presente à tenir (representant le juge) interroge la partie & luy demande; est-ce toy qui a faist telle chose, ou bien ne sçais tu point qui l'a faicte, l'autre est obligé en la prenant de dire verité, d'autant que par aprés venant à estre trouvé menteur, on ne faict plus estat de luy non plus que d'un faussaire, mais si celuy qui est apellé au serment se sent coulpable, alors ne voulant dire la vérité, il ne prend point aussi le Tusteheson, mais faict plusieurs circonlocutions pour s'exempter de la prendre & se liberer de tout soupçon.

On dit de mesme que les Turcs font rarement de faux sermens, tesmoin celuy qui ayant mis son argent dans un baston creuzé & voulant faire ferment par devant le juge, donna ce mesme baston à tenir à son Creancier qui estoit à son costé, auquel il dit, Monsieur je vous supplie de grâce, tenez ce baston que je fasse mon ferment & leve la main, lequel ayant achevé le Creancier tout estonné sçachant tres-bien qu'il n'avoit esté payé, jetta de colere le baston de son debteur si rudement contre terre que la fourbe en fut descouverte, car le baston se rompit & l'argent en sortit, qui fist cognoistre ce debteur trompeur & non point menteur.

Avant finir ce Chapitre, je vous feray voir par une disgrace qui nous pensa arriver, comme ils sçavent assez bien proceder en conseil & user de quelque manière de satisfaction envers ceux qui auroient esté offencez par aucun d'eux, si on leur en laisse le jugement. Un jour d'Hyver que beaucoup de Sauvages nous estoient venus voir en nostre cabane, selon leur coustume ordinaire, un d'entr'eux marry de n'y avoir place à son gré, vouloit insolemment debouter, un François de son lieu, si le Pere Joseph qui prit la parolle, ne l'eut prié de ne faire point de bruit, dequoy irrité le Sauvage sans autre replique prit lors un gros baston duquel il luy eut deschargé un grand coup sur la teste, si les François qui se trouverent là presens, ne l'en eussent, empesché & repoussé les autres jeunes hommes Hurons, qui sembloient des-ja vouloir estre de la partie contre nos François, par je ne sçay qu'elle envie qu'ils avoient conceue contre eux.

En ceste esmeute, je remarquay particulièrement, la confiance d'un jeune homme Huron, lequel se tint effrontement tout nud sans sourciller devant un François, qui luy tenoit un coustelas eslevé duquel il le vouloit frapper, & le Huron l'empecher, & en mesme temps luy sauter au collet, comme il n'eut pas manqué si je n'y fusse arrivé & fait retirer l'un & l'autre à l'edification de tous, car il y alloit d'un jeu qui n'estoit point à rire.

Des-ja ce mesme Huron s'estoit gourmé à coup de poings avec un nommé la Valée, mais un peu desavantageusement pour luy, car encor qu'il tint ce François par les moustaches, l'autre ne perdoit point temps & luy approchoit le poing si prés du né qu'il luy en fist sortir le sang, neantmoins jamais aucun de ses compagnons ne bougèrent pour l'assister, car ils ont cela de bon, qu'ils disent qu'un à un la partie est egale, & qu'autrement il y auroit de l'injustice.

Voyant tant de desordre & que tous les barbares sortoient des-ja du bourg, pour voir ce qui se passoit ou pour estre de la partie m'attachay des raquettes sous les pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & prevenir le grand Capitaine Auoindaon & tous les vieillards, qui se mirent en peine pour nous & crioient par tout contre les Moyenti. Comment veut on tuer nos Nepveux, veut on faire mourir nos Capitaines, François, ennon, ennon Moyenti, non, non jeunes gens, il ne leur faut point faire de desplaisir, ils sont nos bons amys, & ceux qui monstrerent plus de ressentimens pour nous furent les principaux chefs, à sçavoir, Auoindaon, Onorotandi, Yocoisse, Ongyata & Onnenianetani, qui firent publier un conseil general à nostre requeste, pour le lendemain matin, où nous assistames le P. Nicolas & moy, avec tous les Hurons depuis l'aage de 29 à 30 ans, jusques à l'extreme vieillesse. Celuy qui avoit voulu donner le coup n'y assista point, non plus que le Pere Joseph, qui estoit resté à nostre cabane avec tous les François, crainte qu'on y allast faire quelque frasque ou ravage s'ils s'en feussent absentés, car il n'y a ny clefs ny serrures aux portes en tous ces païs là, ny fermeture suffisante qui en puisse deffendre la libre entrée à qui que ce soit.

Pour moy j'allois librement par tout solliciter les affaires des François, & empecher qu'on n'atentast plus sur la vie d'aucun de nous, & d'appaiser les Sauvages, mais j'admiré ce traict de bonté en eux, qu'au plus fort du debat, comme j'allois criant à nos François, (un peu trop eschauffez) de se retirer & ne blesser personne, il y en eut qui coururent aussi-tost au village, publians par tout Onianné Auiel, Onianné Auiel. Gabriel est bon, Gabriel est bon, tant ils sont amis des amateurs de la paix.

Le conseil assemblé, le grand Capitaine nous fit soir auprés de lui, puis ayant imposé silence, il s'addressa à nous & nous parla en sorte que toute l'assemblée le pû entendre. Mes Nepveux, à vostre requeste j'ay faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict sur les plaintes que vous m'avez faictes, de quelque malicieux qui vous ont voulu offencer, mais d'autant que ces gens icy sont ignorans du faict, proposez vous mesme vos plaintes & declarez hautement en leur presence ce qui est de vos griefs, & en quoy & comment vous avez esté offencez, & sur ce je bastiray ma harangue & vous ferons justice, car nous ne desirons pas qu'aucun vous fasse de desplaisir, mais au contraire que l'on vous rende tout le service que l'on pourra, pendant que nous aurons ce bien de jouir de vostre presence.

Nous ne fusmes pas peu estonnez d'abord de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il proceda en tout fort sagement jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort à nostre contentement & edification.

Nous proposames donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un tres-bon païs & traversé tant de mers & de terres avec infinis dangers & mesaises, pour leur venir annoncer la parole de Dieu, le chemin du Ciel, & retirer leur ames de la domination de Loki, qui les entrainoit tous aprés leur mort dans un abisme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis & comme parens des François qui les cherissoient, & neantmoins qu'il y en avoit entr'eux qui avoient voulu tuer nostre frere Joseph, particulierement un tel que nous nommasme.

Quoy leur dis-je, pour leur faire admirer la bonté & les richesses de la France, et leur oster l'opinion que les leurs ayent allechez les François, nous mangions de la graisse à plain soul, car c'est là leur plus friant morceau. Les outardes, les grues & les perdrix, nous estoient tellement communes, que cela ne nous estoit non plus espargné qu'à vous le bled d'Inde. Les pauvres mesmes ne veulent point manger de la chair de nos chiens. Nos maisons sont basties non d'escorces & de bois comme les vostres, mais de pierres & matériaux solides. Les champs sont tous semez de bon bled, de bonnes prunes & de racines excellentes, voudriez vous croire à present que nous soyons venus chercher à disner à vos portes, & que la necessité nous ait porté à un si miserable païs, desnué de toutes douceurs, comme vous advouez vous mesmes, puis que nous estions si fort à nostre ayse & que toutes choses nous venoient à souhait, ayez donc de l'amitié pour nous, puis que l'amour que nous avons eu pour vous, nous a faict quitter tant d'ayse & de contentement, & faict jeusner fort austerement en procurant le salut de vos ames.

Ayant fini, le Capitaine ranga un long temps sur nos plaintes, & leur remonstra l'excellence de nostre condition relevée entre celle des autres François, qu'ils estimoient moins que nous, (à cause qu'ils ne parloient point à Dieu disoient ils,) puis leur dit que ce jeune homme avoit eu grand tort d'avoir voulu tuer le Pere Joseph, que nous ne leur rendions aucun desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions du bien & de la consolation, pour cette vie & pour l'autre, en nous privant nous mesmes de nostre propre repos. Et bien dit-il, que voulez vous qu'ils fassent davantage pour vous, ils vous instruisent, ils enseignent vos enfans, ils parlent à Dieu pour nous, & nous traictent comme leurs parens, & pour recompense nous leur voulons rendre des desplaisirs? quoy la chose seroit elle raisonnable, non, il n'en sera pas ainsi.

Il leur remonstra de plus; que s'il estoit sçeu à Kebec, qu'ils nous eussent voulu mal traicter, que les François en pourroient avoir du ressentiment, & par ainsi qu'il falloit estouffer ce desordre & nous laisser vivre en paix & repos parmy eux. Et pour conclusion, ils nous prierent d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne trempoient point, & nous dirent pour exemple que des-ja depuis peu, un des leurs avoit griesvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, & qu'ils s'estoient accordez sans guerre, moyennant quelque petit present, & celuy là seul tenu pour un chien & meschant qui avoit faict le coup, & non les autres qui estoient bien marris d'un tel accident.

Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled d'Inde, que nous acceptames, & fumes au reste caressez de toute la compagnie, avec mille prières d'oublier tout le passé & demeurer bons amis comme auparavant; & nous conjurerent de plus, fort instamment d'assister tous les jours à leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient de bonnes sagamitez diversement préparées & que par cette hantize & familiere conversation qu'apportent les festins & repas, nous nous maintiendrions plus facilement dans l'intelligence & la bonne amitié, que se doivent parens & amys si proches, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement accommodez & nourris dans nostre petite cabane, de laquelle ils eussent bien desiré nous retirer pour nous mettre mieux dans leur bourgade, où nous n'aurions autre soin que de prier Dieu, les instruire en nos sciences, & nous gouverner doucement avec eux, mais comme un continuel & assidu bruit de la mesnagerie n'estoit point compatible à nostre humeur non plus qu'à nostre condition, nous les remerciames de leur bonne volonté, fismes porter nostre maiz à nostre cabane & primes congé de la compagnie, fort satisfaicts les uns des autres.



De la guerre, des armes dont usent nos Hurons, & comme nous les empechames de sortir contre les Neutres des-ja tout prests de nous courir sus; avec une exemple d'Uladislas Roy de Hongrie pour la fidelité, &c.

CHAPITRE XXVII.

L'Homme de bien ne cherche, point la guerre, si ce n'est pour venger l'injure faicte à Dieu, ou pour deffendre les oppressez, contre les Tyrans, autrement, ô mal heur du siecle, à quel propos tenir soldat sur campagne & voir ruyner le pupil & le paysan, dont les acclamations vont jusques au Ciel, implorans ses foudres contre les meschans, & ceux qui ne peuvent vivre sans trouble.

L'Empereur Marc Aurelle, devisant un jour avec son amy Corneille des effects d'une gendarmerie, pour bien conduite & disciplinée qu'elle puisse estre, disoit: mais avec ressentiment, qu'il ne sçavoit quelle plus grande guerre les Princes pourroient avoir, que de tenir en leurs Royaumes gens de guerre, si la necessité ne les presoit de se deffendre, pour ce que selon que nous montre l'experience ceux-cy sont devant Dieu fort coulpables, aux Princes importuns, & aux peuples ennuyeux: de maniere qu'ils vivent au dommage de tous, & sans profit d'aucun.

C'est pourquoy Scipion l'Africain avoit raison de dire, que toutes les choses devoient estre essayées en guerre devant que de mettre les mains aux armes: & à la verité il n'y a plus grande victoire que celle qu'on gaigne sans effusion de sang, & sans soldats en Campagne, car l'amy, aussi bien que l'ennemy, ruine tousjours le bon homme aussi bien que le païs.

Mais c'est bien le mal-heur lors que l'on entreprend guerre injuste, car outre ces incommoditez & les maledictions des peuples, l'offence de Dieu y est si grande, que tost ou tard on en est puny en ce monde ou en l'autre; & fausser sa foy donnée à ses ennemis, est le comble du boisseau qui attire l'ire, & la juste vengeance de Dieu sur nos testes, comme l'exemple d'Uladislas Roy de Hongrie nous en sert de preuve. Car ce Roy ayant en l'année mil quatre cens quarante trois, du temps d'Eugene quatriesme gaigné une signalée victoire contre Amurat second, Empereur des Turcs, & du depuis faict treves avec luy pour dix années.

L'an suivant à la suasion du Legat du Pape nommé Julian, il faussa sa foy & luy declara la guerre. Amurat contrainct de se deffendre vint avec une armée de soixante mille hommes. La bataille le donne, où du commencement les Chrestiens eurent de l'avantage, une partie des Turcs tuez sur la place, une autre partie mise en desroute. Ce que voyant Amurat il tire de son seing une coppie de l'accord faict entre luy & Uladislas, & levant les yeux au Ciel, & tenant ce papier en main commença, à se plaindre de la perfidie du Roy & des Chrestiens en ces parolles.

Voyla, ô Jesus-Christ, l'accord que les Chrestiens ont passé avec moy, qu'ils ont juré sur tes sainctes Evangiles d'observer inviolablement, cependant aujourd'huy meschans & perfides qu'ils sont, ils faussent leur foy & renoncent perfidement à l'honneur qu'ils doivent à leur Dieu. C'est pourquoy si tu es Dieu comme ils disent, venge tes injures & les miennes, & leur faisant payer la peine de leur perfidie & de la foy par eux violée, fais toy recognoistre juste à ceux qui n'ont pas encores la cognoissance de ton nom.

A peine avoit il achevé ceste prière, qu'incontinent voilà la chance tournée. Les Turcs reçoivent nouvelles forces, une grande boucherie se faict des Chrestiens, le Roy Vladislas tué, & le Legat du Pape, qui avoit esté Autheur & conseiller de rompre la treve: tant Dieu a en horreur la perfidie & veut que l'on garde la foy donnée.

Aussi les Payens mesmes en cela se sont monstrez beaucoup, plus Religieux que les Chrestiens. Plutarque en la vie de Curtius Camillus & de Pirrhus Roy des Epirotes, en rapporte deux belles exemples, qui devroient estre imitées par ceux lesquels ambitieux d'honneur, comme de posseder le bien d'autruy, n'obtiennent aucune victoire que par mauvais moyens ou en faussant leur foy, ou en s'aquerant des thraitres, & puis il faudra mourir & abandonner tout.

La première histoire est, que Camillus ayant esté esleu Tribun militaire avec cinq autres, pour faire la guerre aux Faliques, incontinent avec l'armée Romaine entra dedans ce païs, où il alla mettre le siege devant la ville des Faleriens, qui estoit bien fortifiée & pourveuë de toutes choses requises & necessaires à la guerre; sçachant très bien que ce n'estoit pas entreprise legere que de la prendre, ne qui se peust exécuter en peu de temps, mais voulant comment que ce fust tenir ses citoyens occupez à quelque chose, & les divertir, afin que, par estre trop de sejour en leurs maisons, ils n'eussent loisir de vacquer à seditions & dissensions civiles: car les Romains usoient sagement de ce remede là, tournans au dehors, comme bons medecins, les humeurs, qui estoient pour troubler le repos de leur chose publique.

Mais les Faleriens se confians en l'assiette de leur ville, qui estoit forte de tous costez, faisoient si peu de conte d'estre assiegez, que ceux qui n'estoient pas à la garde des murailles se pourmenoyent en robes sans armes; par la ville, & alloient leurs enfans à l'escole, le Maistre de laquelle les menoit ordinairement hors de la ville se promener, jouer & exerciter au long des murailles, car ils avoient un commun Maistre d'escole pour toute la ville, comment encores ont les Grecs, voulans que leurs enfans dés le commencement, s'accoustument à estre nourris en compagnie, qu'ils conversent tousjours ensemble.

Ce Maistre donc espiant l'occasion de faire un mauvais tour aux Faleriens, menoit tous les jours leur enfans à l'esbat hors de la ville, non gueres loin des murailles du commencement, & puis les remenoit dedans, après qu'ils s'estoient esbatus & exercitez. Depuis qu'il les y eut menez une fois, il les tira de jour en jour un peu plus loin, pour les accoustumer à s'asseurer, en leur donnant à entendre qu'il n'y avoit point de danger, jusques à ce qu'un jour à la fin ayant tous les enfans de la ville avec foy, il donna jusques dedans le guet du camp des Romains, ausquels il livra tous ses escoliers, & leur dit qu'ils le menassent devant leur Capitaine general, ce qui fut faict: & quand il fut devant Camillus, il se prit à dire qu'il estoit Maistre & precepteur de ces enfans, mais, neantmoins qu'il avoit eu plus cher acquerir sa bonne grace, que de faire ce que le devoir de ces tiltres là luy commandoit: au moyen dequoy il luy venoit rendre la ville, en luy livrant ces enfans entre ses mains.

Camillus ayant ouy ces paroles, trouva l'acte bien malheureux & meschant, & dit à ceux qui estoient autour de luy, que la guerre estoit bien chose mauvaise, & où il se faisoit beaucoup de violences & d'outrages, toutesfois qu'encore y avoit il entre gens de bien quelque loix & quelque droits de la guerre, & qu'on ne devoit point tant chercher ne pourchasser la victoire, que l'on ne fuit les obligations d'en estre tenu à si maudits & si damnables moiens, & qu'il falloit qu'un grand Capitaine fist la guerre se confiant en sa propre vertu, non point en la meschanceté d'autruy.

Si commanda à ses gens qu'ils deschirassent les habillemens de ce mauvais homme en luy liant les deux mains par derriere & qu'ils donnassent des verges & des escorgées aux enfans, afin qu'ils remenassent le maistre qui les avoit ainsi trahis en le fouettant, jusques dedans la ville.

Or si-tost que les Faleriens eurent entendu la nouvelle, comme ce Maistre d'escole les avoit trahis, toute la ville en mena tres-grand dueil, ainsi qu'on peut estimer en si griefve perte, & s'en coururent hommes & femmes, pesle mesle sur les murailles & aux portes de la ville, sans sçavoir qu'ils faisoient, tant ils estoient troublés. Estans là, ils apperceurent leurs enfans qui ramenoient leur Maistre nud & lié en le fouetant, & appellant Camillus; leur Pere, leur Dieu & leur Sauveur: de manière que non seulement les peres & meres des enfans, mais aussi tous autres citoyens generalement conceurent en eux mesmes une grande admiration & singuliere affection envers la preud'hommie, bonté, & justice de Camillus, tellement que sur l'heure mesme ils assemblerent conseil, auquel il fut resolu qu'on luy envoyeroit promptement des Ambassadeurs pour se remettre eux & leurs biens du tout à sa discretion.

Si cette action de Camillus & des Romains est honorable, moins ne le fut celle du Conseil Fabricius, auquel comme il estoit en son camp estant venu un homme qui luy apportoit une missive escrite de la main du Médecin de Pyrrhus, par laquelle ce Medecin offroit de faire mourir son Maistre par poison moiennant qu'on luy promist une recompense condigne, pour avoir terminé une fascheuse guerre sans danger.

Fabricius detestant la meschanceté & perfidie de ce Médecin, escrivit une lettre à Pyrrhus en ces termes, Tu as faict mal-heureuse eslection d'amis aussi bien que d'ennemis, ainsi que tu pourras cognoistre en lisant la lettre qui nous a esté escrite par un de tes gens: pour ce que tu fais la guerre à hommes justes & gens de bien, & te fie à des desloiaux & meschans; de quoy nous t'avons bien voulu avertir, non-pour te faire plaisir, mais de peur que l'accident de ta mort, ne nous fasse calomnier, & que ton estime que nous ayons chercbé de terminer cette guerre par un tour de trahison, comme si nous n'en peussions venir à bout par vertu.

Pyrrhus ayant leu cette lettre, & averé le contenu en icelle, chastia le Medecin ainsi qu'il avoit merité, & pour loyer de ceste descouverture envoya à Fabricius & aux Romains leurs prisonniers sans payer rançon.

Nos Sauvages bien que brutaux & enclins à la vengeance ne faussent jamais leur parole donnée publiquement, & moins trahissent ils leurs freres ny leur patrie pour chose qui puisse arriver, au contraire ils tiennent à gloire de lui estre fidelle, il n'y a qu'entre nous autres Chrestiens où ce mal-heur arrive, ô mon Dieu où en sommes nous! faut il que ceux qui ne vous cognoissent point soient plus gens de bien que nous, & qu'ils soient un jour nos Juges devant vous, Seigneur, qui rejetterez les enfans du Royaume, pour y colloquer les enfans perdus, horrible eschange de l'honneur d'icy bas en une espouventable confusion de démons, l'éternel mespris & l'humiliation des meschans.

Neantmoins nos pauvres Hurons pour bien enclins qu'ils soient (fors qu'à la reconciliation) n'ont encor pû comprendre la doctrine de cest admirable Prince de paix Marc Aurelle, car n'y ayant point de desordre parmy leur gendarmerie, où chacun vit de ce qu'il porte sur ses espaules, comme je diray plus amplement cy-aprés, ils n'en peuvent recevoir aucune incommodité, & partant continuent leur guerre contre leurs ennemis, non pour en posseder les terres, ny pour les rendre tributaires & sujects à leur estat, mais pour les exterminer & ruyner totalement: de maniere, qu'ils tiennent plus à gloire d'avoir tué un de leurs ennemis, que d'avoir gaigné cent lieues de païs, & si toutes ces guerres ne sont fondées pour la plus part que sur un appetit de vengeance, pour quelque petit tort ou desplaisir qui n'est pas souvent grand chose, mais leur grande union, & l'amour reciproque, qu'ils se portent les uns aux autres, faict qu'ils embrassent volontiers en general, le faict & cause d'un particulier offencé par un estranger.

Mais si l'un d'entr'eux a offencé, tué, ou blessé un de leur mesme nation, il en est quitte pour un present, & n'y a point de bannissement ny chastiment corporel, pour ce qu'ils ne les ont point en usage envers ceux de leur propre nation, si les parens du blessé ou decedé, n'en prennent eux mesmes la vengeance, ce qui arrive fort peu souvent, car ils se font rarement injure, & du tort les uns aux autres. Mais si l'offencé est de nation étrangère, alors il y a indubitablement guerre declarée entre les deux nations, si celle de l'homme coulpable ne se rachepte promptement par des grands presens, qu'ils exige du peuple, si les tresors publiques sont epuisez, pour la partie offencée: & par ainsi il arrive le plus souvent que par la faute d'un seul, deux peuples entiers se font cruellement la guerre, & vivent tousjours dans une continuelle crainte d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres où les femmes mesmes n'ozent cultiver les terres, ny faire les bleds, qu'elles n'ayent tousjours auprés d'elles, des hommes armez, pour les conserver & deffendre de quelque mauvaise avenue.

Quand ils veulent faire la guerre, soit offensive ou deffensive, ce seront deux ou trois des anciens ou vaillans Capitaines, qui en entreprendront la conduite pour cette fois, et vont de village en village, faire entendre leur volonté, donnant des presens à ceux des dits villages, pour les induire à leur octroyer l'ayde & le secours qu'ils leur demandent, & par ainsi sont comme Generaux d'armées.

Il vint en notre bourg un grand vieillard fort dispos & robuste, lequel je crû estre de la mesme qualité, car il alloit de cabane en cabane parler aux Capitaines, & à la jeunesse, qu'il portoit à une guerre malheureuse, contre la nation des Attinoindarons, dequoy nous le tançames fort, & dissuadames le peuple d'y entendre, à sa confusion, & au grand contentement de tous les amateurs de la paix, car en effet il n'y a point d'apparence de rompre avec une Nation si puissante, sans se mettre au hasard d'en estre totallement ruyné, & puis l'esperance d'y advancer la gloire de Dieu s'en alloit totalement perdue par cette guerre, avec ce peu de bien que nous y avions commencé.

Ces Capitaines ou Generaux d'armes ont le pouvoir, non seulement de designer les lieux, de donner quartier & de renger les bataillons, mais aussi de commander aux assauts, & disposer des prisonniers, & de toute autre chose de plus grande consequence. Il est vray qu'ils ne sont pas tousjours bien obeis de leurs soldats, entant qu'eux mesmes manquent souvent dans la bonne conduite, & celuy qui conduit mal est souvent mal suivy. Car la fidelle obeyssance des sujets despend de la suffisance de bien commander du bon Prince, disoit Theopompus Roy de Sparte.

Pendant que nous estions là, le temps d'aller en guerre contre les Hiroquois estant arrivé un jeune homme de sainct Joseph; desireux d'honneur & de reputation, voulut luy seul en faire le festin, & deffrayer pour un jour entier, tous ses compagnons, ce qui luy fut de grand coust & despence aussi en fut il grandement estimé: car ce festin estoit de six grandes chaudieres pleine de bled d'Inde concassé, avec quantité de grands poissons boucanez, sans les farines, & les huiles pour faire la sauce.

On mit les chaudières sur le feu dés avant jour, dans l'une des plus grandes cabanes du bourg, puis le Conseil estant achevé, & les resolutions de guerre prises, tous entrèrent au festin, pendant lequel, ils firent les uns après les autres, les mesmes exercices militaires, qu'ils ont accoustumé aux festins de guerre. Les chaudieres nettes, & les complimens & remerciemens rendus, partirent pour le rendez-vous de toute l'armée assigné sur la frontière, d'où ils se rendirent sur les terres ennemies, ausquelles ils prindrent environ soixante prisonniers, la pluspart desquels furent tuez sur les lieux & les autres amenez pour faite mourir aux Hurons par le feu, puis mangez, en leur assemblée sinon quelque membres qui furent distribuez à des particuliers pour leurs malades.

Leurs guerres ne sont proprement que des surprises & déceptions, plustost que des batailles & combats, ou siege de villes, non par couardise & faute de courage, car ils se trouvent souvent aux prises avec l'ennemy, mais pour attraper quelqu'un mort, ou vif, sans exception d'aage ou de sexte, pour les conduire en triomphe en leur pays.

Tous les ans au renouveau & pendant tout l'Esté que les fueilles couvrent les arbres, cinq ou six cens jeunes hommes Hurons ou plus, s'en vont avec cet ordre, s'espandre dans le pays des Hiroquois, se departent cinq ou six en un endroit, cinq ou six en un autre, & se couchent le ventre; contre terre par les champs & les forests, & à costé des grands chemins & lieux passans, & la nuict venue ils rodent par tout jusques dans les villes, bourgs, & villages pour attraper quelqu'un de leurs ennemis, lesquels ils emmenent en leur pays, pour les faire passer par les tourmens ordinaires, sinon aprés les avoir tuez à coups de fleches ou de masse, ils en emportent les testes, ou la peau des testes escorchées avec la chevelure, qu'ils appellent Onontsira, lesquelles les femmes, passent pour les conserver, & en faire des trophées & banderoles, en temps de guerre, ou les attachent au haut de leurs murailles ou pallissades au bout d'une longue perche.

Il y a d'autres Nations en nostre Amerique qui avoient accoustumé d'escorcher ceux qu'ils prenoient à la guerre, & de remplir de cendres leurs peaux, qu'ils appendoient à leurs places publiques, comme autant de trophées, & de monumens de leurs beaux faits. Il y en avoit neantmoins plusieurs d'entr'eux qui employoient ces peaux à d'autres usages, & en faisoient des tambours, disans que ces caisses quand on venoit à les batre, avoient une secrette vertu de mettre en fuitte leurs ennemis. Tous les Hurons Se Algomequins croyoient la mesme vertu en nostre beau chasuble, mais ils n'en peurent venir à l'espreuve, car il nous faisoit besoin, & puis c'estoient toute folles opinions pardonnables à ces pauvres gens là, & non à un Chrestien qui y adhereroit.

Quand ils veulent tenir la campagne, & aller en pays d'ennemis, ils ne meinent jamais autres pourvoyeurs ny viandiers qu'eux mesmes, chargez chacun d'un plein sac de farine qu'ils appellent Eschionque, accommodez derriere leur dos, avec des lanieres ou cordelettes, qu'ils appellent Acharo, de sorte que ce paquet les incommode de fort peu, & puis c'est la charge d'Esope, qui va tousjours en diminuant à mesure qu'ils s'arrestent pour les repas.

De fouller le bon homme il ne s'en parle point, non plus que d'en tirer la piece, car ils vivent & logent tousjours en pleine campagne & au fond des bois où ils prennent leur refection qui est aysée, car cette farine se mange aussi bien crue que cuite, seiche que mouillée, d'eau tiede ou froide, à la volonté d'un chacun, sans qu'il soit besoin de feu, ny d'autre sauce que l'appetit.

Ils mesnagent tellement ce petit sac, qu'il leur dure jusques à leur retour, qui est environ six sepmaines ou deux mois de temps; car après ils viennent se rafraichir au pays, finissent la guerre pour ce coup, ou s'y en retournent encores avec d'autres provisions.

Que si les Chrestiens usoient de telle sobrieté & temperance, ils pourraient aysement entretenir de tres-puissantes armées avec peu de fraiz, & faire la guerre avec advantage, aux ennemis de Dieu, & du nom Chrestien, sans fouller les peuples, ny ruyner e pays, & puis Dieu n'y seroit point tant offencé, comme il est à present par la pluspart de nos soldats François, qui vivent avec une telle licence chez les paysans, & par tout ailleurs où ils mettent le pied, qu'on en abhorre la veuë, & fait fuyr un chacun l'esclat de leur insolence.

Ces pauvres Sauvages (à nostre confusion) se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder personne, & s'entretiennent de leur propre & particulier moyen, sans autre gage ou esperance de recompence, que du seul honneur & louange qu'ils estiment plus que tout l'or du monde ou l'on ne fait îcy estat que de l'argent, autrement point de service.

Ils n'ont pour toutes armes que la masse, l'arc & les fleches, lesquelles ils empannent de plumes d'aigles, comme les meilleures de toutes, & à faute d'icelles ils y en accomodent d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres tranchantes collées au bois avec une colle de poisson très-forte, & de ces flèches ils en emplissent leur carquois, qui est fait d'une peau de chien passée, qu'ils portent en escharpe sur leur dos. Ils portent aussi de certaines armures & cuirasse qu'ils appellent Aquientor pour arrester le coup de la flesche: car elles sont faites à l'espreuve de ces pierres aiguës, & non toutefois de nos fers de Kebec, quand la flèche qui en est accommodée sort d'un bras roide & puissant, comme est celuy d'un Sauvage.

Ces cuirasses sont faites avec des baguettes blanches couppées de mesures, & serrées les unes contre les autres, tissuës & entrelassées de cordellettes fort durement & proprement. Ils se servent aussi d'une rondache ou bouclier fait d'un cuir bouilly fort dure, & d'autres faits de planches de bois de cedre, fort grands, larges & légers, qui leur couvrent presque tout le corps. Il me souvient qu'estant à la bourgade de sainct Nicolas, autrement de Toenchain, je vis arriver plusieurs jeunes hommes d'une guerre estrangere qui me monstrerent une assez grande piece d'un bouclier de leurs ennemis, qui sembloit de l'yvoire, je ne pû comprendre ny conjecturer de quel animal ce pouvoit estre, mais que ce fut d'yvoire, ou d'une coquille polie de quelque grande tortue, elle estoit pour resister à quelque fleche que ce fut, & à l'espée, & le poignard.

Ils ont diverses enseignes ou drapeaux faicts (pour le moins ceux que j'ay veus) d'un morceau d'escorce rond, attaché au bout d'une longue baguette, comme une cornette de cavalerie, sur lequel sont depeintes les armoiries de leur ville ou Province.

Ce sont les principales armes dont nos Hurons se servent ordinairement, & principalement de l'arc & la fleche, de laquelle ils se servent avec tant de dexterité, qu'ils ne manquent guere de donner où ils visent: & tirent si legerement & habilement, que comme ils disent eux mesmes, ils ont plustost decoché dix flèches que nos meilleurs arquebusiers ne sçauroient avoir deschargé deux coups leur harquebuze, & s'en est trouvé de si hardis de defier en pleine campagne, un François avec son harquebuze, disans qu'ils sçauroient bien exquiver son coup, & ne le point faillir de leur fleche.

Depuis qu'on a eu porté des lames d'espées en Canada, les Montagnais, & autres peuples errants, ont trouvé l'invention de les emmancher en de longs bois comme demyes piques, qu'ils sçavent roidement elancer à la chasse contre l'eslan, & à la guerre contre leurs ennemis.

Comme on a de coustume sur mer, pour signe de guerre, ou de chastiment, mettre dehors en evidence le pavillon rouge: Aussi nos Sauvages, non seulement és jours solemnels & de resjouissances, mais principalement quand ils vont à la guerre, ils portent autour de leur teste, pour la pluspart, de certains pennaches en couronnes; & d'autres en moustaches, faits de long poils d'eslan, peints d'un rouge cramoisy beau par excellence, & collez, ou autrement attachez à une bande de cuir large de trois doigts, & longue assez pour entourer la teste.

Nostre chasuble à dire la saincte Messe, leur agreoit fort, & l'eussent bien desiré traicter de nous, pour le porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de leurs murailles, attachée à une longue perche, afin d'espouventer leurs ennemis, disoient-ils, mais ce n'estoit pas chose à leur usage, ny qui deut estre ainsi prophanée. Les Algomequins de l'Isle nous avoient fait la mesme prière au Cap de Massacre, ayant desja à ce sujet amassé sur le commun, environ quatre-vingts castors: car ils le trouvoient non seulement très beau, pour estre d'un excellent damas incarnat, enrichy d'un passement d'or (digne present de la Reyne, qui nous l'avoit donné avant partir de France) mais aussi pour la croyance qu'ils avoient qu'il leur causeroit du bon heur, & de la prosperité en toutes leurs deliberations & entreprises de guerre.

Quant la guerre est declarée en un pays, & qu'on doute des forces de l'ennemy, à tout evenement, on se fortifie par tout avec l'ordre que le Conseil y donne. Les habitans destruisent tous les bourgs, villes, & villages frontiers, incapables d'arrester l'ennemy, ou de pouvoir estre suffisamment fortifiés pour soustenir un siege, & chacun se range dans les lieux fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles cabanes pour leur demeure, à ce aydez des habitans du lieu; qui leur font la courtoisie avec affection.

Les Capitaines à ce aydez de leurs officiers & gens du Conseil, travaillent, continuellement à ce qui est de leur conservation & fortification, à ce que par leur faute ou negligence ils ne soient surpris de l'ennemy, font balayer & nettoyer les suyes & araignées des cabanes, de peur du feu que l'ennemy y pourroit jetter, par de certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay qu'elle autre Nation que l'on m'a autrefois nommée, & qui s'est eschappée de ma mémoire.

Ils font porter sur les guarites, des pierres, & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion, & crainte de tout perdre si la forteresse venoit à estre prise d'assaut, ou que le feu s'y prit, plusieurs font des trous en terre, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de meilleur, & le couvrent si proprement de la mesme terre, que le lieu ne peut estre recognu que de ceux là mesme qui y ont travaillé.

Un bon Capitaine n'a pas seulement soin du dedans, mais aussi du dehors, & manquer dans la prevoyance est tout perdre, peur de quelque camisade, les Chefs envoyent par tout des espions & coureurs, pour descouvrir & observer l'ennemy, & posent leurs sentinelles selon la necessité, pendant que d'autres exhortent & encouragent le reste des gens de guerre, à faire des armes, & de se tenir prests pour vaillamment & genereusement combattre, resister & se deffendre si l'ennemy vient à paroistre.

Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & forteresses du pays, jusques à ce qu'ils voyent l'ennemy attaché à quelqu'une, & pour lors la nuict venue à petit bruit, une quantité de soldats de tous les villages voisins, vont au secours, & s'enferment au dedans de celle qui est assiegée, la deffendent font des sorties, dressent des embusches, s'attachent aux escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la patrie, surmonter l'ennemy & le deffaire du tout s'ils peuvent.

Pendant que nous estions au village de S. Joseph, nous vismes faire toutes les diligences susdites, tant en fortification des places, apprests des armes, assemblées des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit tomber sur les bras, de la part des Attiuoindarons, si le bon Dieu n'eust diverty cet orage, & empesché ce malheur qui alloit menaçant nostre bourg d'un premier choc, lequel à cette occasion fut mis en estat de deffence en ruynant les cabanes escartées, qu'on rebastit dans le fort réduit en forme ronde, & en lieu assez fort d'assiette de tous costez.

Mais pour ce que nous ne voulumes pas quitter nostre ancienne cabane pour nous placer dans la ville, les Sauvages nous advertissoient de nous donner sur nos gardes à quoy nous ne manquions pas, car il ne faut point tenter Dieu, & négliger ses asseurances, c'est pourquoy nous barricadions nostre porte toutes les nuicts, avec des grosses busches de bois posées les unes sur les autres, avec deux paulx derrière piquez en terre, & n'ouvrions point à heure indue à qui que ce fut, sinon aux François.

Or pour ce que la guerre n'est en rien bonne, si elle n'est pour le soustien de la foy, & que les Neutres qui pouvoient faire jusques à cinq ou six mille hommes n'estoient que trop fort pour deux mille hommes que nos Hurons peuvent faire au plus, nous fusmes les intercesseurs de la paix, comme j'ay dit ailleurs, & donnames nos raisons, lesquelles nous acquirent quelque chose sur leur esprit, & la promesse qu'ils se tiendroient en paix, &, ne penseroient plus à la guerre, si les Neutres ne les y obligeoient, & que ce en quoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salut estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François mal avisez, leur avoient fait esperer de Kebec: Outre une tres-bonne invention qu'ils avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient tirer un grand secours de la Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres.

L'invention estoit telle, qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre quelqu'un de leurs ennemis, ausquels ils couperoient la gorge, & que du sang de cet ennemy, ils en barbouilleroient la face, & tout le corps de trois, ou quatre d'entr'eux, lesquels ainsi ensanglantez seroient par aprés envoyez en Ambassade à cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstreroient leur face, & tout leur corps desja teints & ensanglantez du sang mesme de leurs ennemis communs.

J'admiray l'invention & l'esprit de ce bon Capitaine Auoandaon qui m'en fit le recit, mais pour cela, la paix valloit mieux que la guerre, & que demeurassions amis de tous pour les gaigner tous, dequoy furent fort contans la pluspart des hommes, & generallement toutes les femmes, lesquelles nous en parloient en particulier, & nous prioient d'y tenir la main, c'est ce qui nous fit croire qu'elles ont peu de voix en chapitre, & qu'il ne leur est pas permis de parler librement des choses qui concernent le fait des hommes.



Des prisonniers de guerre lesquels ils mangent en festin aprés les avoir faict cruellement mourir & du Truchement Bruslé, delivré miraculeusement de la main des Hiroquois, par la vertu d'un Agnus Dei.

CHAPITRE XXVIII.

LEs tourments dont nos Sauvages usent à l'endroit de ceux qui leur sont ennemis, sont si furieusement cruels, qu'ils tesmoignent en effet combien est absolu le pouvoir que le Diable a acquis sur leur malheureux esprit, car ils sont au delà de toute pensée humaine, & si estrangement horribles, qu'il ne se peut imaginer rien de plus douloureux, ny de plus constamment souffert.

Bienheureux celuy qui endure pour le Ciel, & non pour la terre, & malheureux est celuy qui patit sans profit, car l'un est martyr du Diable, & l'autre de Jesus-Christ. Nos Hurons ayans pris quelqu'un de leurs ennemis, aprés l'avoir lié & garotté, luy font une harangue des cruautez, rigueurs, & mauvais traitemens que luy, & les siens, ont exercé à leur endroit, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en endurer autant, & plus s'il se pouvoit, & luy commandent de chanter tout le long du chemin, ce qu'il fait (s'il a du courage assez) mais souvent avec un chant fort triste & lugubre.

Estant arrivé au village, il est receu universellement de tous, & particulièrement des femmes, avec de grands cris & acclamations, battans doucement des doigts le bout de leurs levres, de joye qu'elle ont de voir leurs ennemis prisonniers, ausquels elles font continuellement festin, non seulement pour les engraisser pour la chaudiere, mais pour les rendre plus sensibles aux tourmens.

Ils n'en font pas de mesme aux femmes, & petits enfans, lesquels ils font rarement mourir, & passer par les rigueurs de la Loy, d'autant qu'ils les conservent ordinairement pour leur servir, ou pour en faire des presens à ceux qui en auroient perdu des leurs en guerre, & font estat de ces subrogez, comme s'ils estoient leurs propres enfans, lesquels estans parvenus en aage, vont aussi librement en guerre contre leurs parens, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, qui est un tesmoignage evident du peu d'amour que les enfans Sauvages ont pour ceux qui leur ont donné l'estre, puis que si tost ils en oublient les bien-faits passez par les presens, comme j'en ay veu l'expérience en plusieurs, ou bien telle est leur coustume passée en loix en toutes ces Nations.

J'ay leu de certains peuples qui conservent leurs jeunes prisonniers de tout sexe, pour les servir, puis les mangent quand la fantasie leur en prends, aprés de longs services; qui est une cruauté bien esloignée de la douceur & humanité de Plutarque, lequel comme il disoit de luy-mesme, n'eust pas voulu tuer le boeuf qui luy eust long temps servy, & encore moins un esclave fait à l'image de Dieu, car celuy qui est cruel aux bestes, l'est ordinairement aux hommes.

Quand nos Hurons ne peuvent emmener toutes les femmes, et filles, avec les enfans qu'il ont pris sur leurs ennemis, il les tuent sur les lieux, & en emportent les testes, ou les peaux, avec la chevelure. Il s'en est veu, mais peu souvent, qu'ayans amené de ces femmes, & filles dans leur pays, le desir de vengeance leur en a faict passer quelqu'unes par les mesmes tourments des hommes, sans que les larmes de ce pauvre sexe, qu'elles ont pour toute deffence, les aye pû esmouvoir à compassion, & exempter pour un peu d'un si furieux orage, plus miserables & malheureuses en cela, que certains Hollandois, lesquels ayans esté pris en qualité d'ennemis, par ceux de la Nation des Loups, & appliquez au feu, verserent tant de larmes sur les braisiers ardans, qu'elles esteignirent avec le feu, la cholere de leurs meurtriers, qui les renvoyerent comme femmes du costé de la Virginie, où ils avoient esté pris.

Les Canadiennes, & Montagnaise reçoivent leurs soldats revenans de la guerre d'une maniere fort differente à celle de nos Huronnes, car à mesme temps qu'elles ont apperçeu les canots ou ouy la voix des hommes, toutes les jeunes femmes, & filles s'encourent sur le bord de la riviere, & là elles attendent de pied coy (leurs ceintures ostées, & leur robes détachées, qu'elles tiennent seulement en estat pour cacher leur nudité) que les canots soient environ à cent, pas d'elles, puis à mesme temps, quitans leurs robes, se jettent toutes dans l'eau, & vont à la nage (car elles sçavent nager comme poissons) empoigner les canots, où sont les prisonniers ou les chevelures de ceux qu'ils ont faict mourir, qu'elles, tirent à bord, puis se saisissent de tout le butin est dedans, comme leur appartenant par droit d'antiquité, comme aux hommes victorieux la gloire du triomphe qui leur est rendu, non pas admirable & ravissant, tels qu'à ces anciens Romains, riches & puissans, mais à la portée de pauvres Sauvages, à qui peu d'honneur sert de beaucoup pour animer leur courage.

Or comme ces Amazones sont prestes de se saisit des canots, & qu'il ny a plus qu'à mettre la main dessus pour les conduire à terre, les hommes les abandonnent, & se jettent tout nuds dans l'eau avec leurs armes en main, & nagent, jusques au bord de la riviere, où ils sont receus du reste du peuple avec une joye & acclamation universelle de tous, leur disans qu'ils sont bien vaillans & courageux d'avoir eu le dessus de leurs ennemis, & amené plusieurs prisonniers, tous lesquels de ce pas, sont conduicts dans la cabane de leur Capitaine, où sa femme & ses amis preparent un magnifique festin de tout ce qu'ils ont de meilleur, qu'ils leur donnent avec autant de gayeté, que s'ils avoient conquis un Empire, ou obtenu la paix pour leur païs.

Il faut que je die ce petit mot, qu'à la vérité, nul ne se peut dire heureux que celuy qui vit contant, ils ont peu & peu de choses les contente, ils sont comme les petits enfans, qui croyent estre beaucoup quand ils ont une plume sur leur bonnet, ou comme les hypocondres qui s'imaginent d'estres Roys, Empereurs ou Papes, & ne commandent qu'à des mousches.

Lorsque les soldats Montagnais se jettent en l'eau, & cedent leurs canots & tout ce qui est dedans aux jeunes femmes & filles, qui leur vont à la rencontre, il ne sont pas si simples que d'y laisser tout leur meilleur butin, mais auparavant que de se faire voir, ils en cachent la pluspart dans les bois, qu'ils vont requérir quelque temps aprés, & ne laissent dans leurs canots que ce qu'ils veulent perdre, & par ainsi les femmes n'ont pas souvent grand chose, & quelquefois rien du tout, car les armes sont journalieres, s'ils ont quelquefois des victoires ils ont aussi souvent des pertes, comme le cancre, qui est pris pensant prendre.

Ils attachent leurs prisonniers à la barre de leur canot avec une corde, qui leur prent par les deux bras au dessus du coude allant par derriere le dos, & une autre entre le genouil & le molet des deux jambes, qu'ils attachent ensemble si estroictement, qu'ils ne peuvent marcher que fort doucement & avec grand peine. Ils uzent quelquefois d'une, autre espece de ligature, bien plus cruelle & inhumaine, envers ceux qu'ils croyent avoir tué plusieurs de leurs parens & amis, car ils leur percent le gras des jambes & des bras avec un cousteau, puis passans une corde au travers des playes, les lient de sorte qu'ils ne peuvent grouiller sans sentir de furieuses douleurs.

Nos Hurons qui prirent quantité de leurs ennemis, pendant que j'estois demeurant dans leurs païs, n'userent pas de cette cruauté, car ils se contenterent simplement de les bien garotter, & engarder de pouvoir prendre la fuitte, & aprés ils les accommoderent en petits damnez.

Les femmes & filles ne vont point au devant avec la mesme ceremonie des Montagnais, & se contentent de leur faire la bien venue dans le village, & de les ayder à brusler, si elles se rencontrent à la cabane où se faict le supplice, car il y en a d'un naturel si tendre, qu'elles ne peuvent voir sans horreur, deschirer les membres d'un miserable. Lorsque les hommes reviennent de la guerre, ils ont accoustumé de chanter d'un ton fort haut, approchant de leur bourg ou village, comme j'ay veu pratiquer à la ville de S. Gabriel, nommée par les Hurons, Quieuindohian, au retour de quelqu'uns des leurs, il y en a aussi d'autres qui ne disent mot, ny de prés ny de loin, entrent & s assoyent dans les cabanes sans saluer personne, sinon qu'ils disent tout bas leur desconvenue à leur plus familiers amis, comme firent ceux que je vis arriver au village de S. Nicolas, autrement nommé Toenchain, ou j'estois pour lors avec Onraon, Malouin de nation.

J'en ay veu d'autres jetter de haut cris en approchans, denotans par ces voix lugubres, la perte de quelqu'uns de leurs compagnons; aussi ne leur faisoit on pas grand accueil, & demandant la raison de ces façons de faire à quelques Sauvagesses, elles me respondirent Danstan teongyande, il n'y a rien de bon, les affaires ne vont pas bien pour nous.

Il est, quelquefois arrivé qu'aucuns de nos Hurons estans poursuivis de prés, se sont neantmoins eschappez, car pour amuzer ceux qui les poursuivent & se donner du temps pour evader & gagner le devant, ils tirent leurs colliers du col, & les jettent au loin arrière d'eux, afin que si l'avarice commande à ses poursuivans de les aller ramasser, ils pensent tousjours les devancer & se mettre en lieu de seureté, ce qui a reussi à plusieurs. J'ay ruminé & creu, que c'est là la principale raison pour laquelle ils portent tous leurs plus beaux colliers en guerre afin de servir d'amorce à leurs ennemis, car de rançon ou de tribut il ne s'en parle point, non plus que d'eschanger un prisonnier pour un autre.

Lors qu'ils joignent un ennemy & qu'ils n'ont qu'à mettre la main dessus, comme nous disons entre nous, rends toy, eux disent Sakien, c'est à dire, assied toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire assommer sur la place, on se deffendre jusques à la mort, ce qu'ils ne font pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver & déchaper avec le temps, par quelque ruze desquelles il ne manque pas.

Or comme il y a de l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie de la gloire de son compagnon; est aussi cause que ces prisonniers y trouvent quelquefois leur liberté & souvent leur compte, comme je vous feray voir en l'exemple suivante.

Il arriva un jour, que deux ou trois Hurons, se voulans chacun attribuer un prisonnier Hiroquois & ne s'en pouvans accorder ils en firent juge leur mesme prisonnier, lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris & suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre son propre sentiment & expres, pour donner mescontentement à celuy de qui il estoit vray prisonnier: & de faict indigné qu'un autre eut injustement l'honneur qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suivante au prisonnier, & luy dit: tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy qui t'avois pris, je pourrois bien presentement te faire mourir & me vanger de ton mensonge, mais je ne le feray point pour eviter noyse, & te donneray liberté, plustost qu'il aye l'honneur qui m'est deu & ainsi le desliant le fist evader & fuyr secrettement la nuict.

Les prisonniers estans arrivez dans leur ville ou village, on leur continue bien les festins & bonne chere, mais je vous asseure qu'ils en voudroient bien estre exempts & estre bien esloigné de ces caresses, car les tourments qu'ils sçavent qu'on leur prepare, leur donnent bien d'autres pensées que celle de la bonne chere, & si la sagamité est bien ou mal assaisonnée. Ouy les supplices sont si cruels & inhumains, qu'il faut que le diable (car Dieu n'est point avec eux) les assiste pour les pouvoir supporter courageusement comme il font, car il n'y a pas jusques aux femmes & filles aussi cruelles & inhumaines que les hommes, qui inventent de nouvelles façons de les tourmenter, & faire languir pour plus endurer.

Premierement ils leur arrachent les ongles avec les dents, leur couppent les trois principaux doigts de la main, qui servent à tirer de l'arc, puis leur levent toute la peau de la teste avec la chevelure, & mettent sur la teste des cendres ardentes, ou y font degoutter de la gomme fondue, pendant que d'autres disposent des flambeaux d'escorces, avec quoy ils les bruslent tantost sur une partie, puis sur l'autre, & à aucuns ils font manger le coeur de leur parens & amis, qu'ils tiennent prisonniers, tant leur barbarie est incapable d'assouvissement.

Il les font ordinairement marcher, nuds comme la main, au travers un grand nombre de feux, qu'ils font d'un bout à l'autre de la cabane ordonnée, où tout le monde qui y borde les deux costez, ayans en main chacun un tizon allumé, luy en donnent par tout les endroits du corps en passant, puis l'ayant lié à un poteau, luy marquent jartieres autour des jambes avec des haches chaudes, desquelles ils luy frottent aussi les cuisses du haut en bas, & ainsi peu à peu bruslent ce pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres-cuisantes douleurs, luy jettent parfois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leur percent les bras prés des poignets & avec des bastons en tirent les nerfs & les arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent avec une confiance incroyable, chantans cependant avec un chant neantmoins fort triste, mille menaces & imprecations contre ces bourreaux & contre toute la nation, disant: il ne me chaut de tous vos tourmens ny de la mort mesme, laquelle je n'ay jamais appréhendée pour aucun hazard, poussez, faictes ce que vous voudrez, je ne mourray point en vilain ny en homme couard, car j'ay tousjours esté vaillant à la guerre, & rien ne m'a pas encore espouvantez.

Et bien vous me tuerez, vous me bruslerez, mais aussi en ay-je tué plusieurs des vostres, si vous me mangez j'en ay mangé plusieurs de vostre nation: & puis j'ay des freres, j'ay des oncles, des cousins & des parens, qui sçauront bien venger ma mort, & vous faire encore plus souffrir de tourmens que vous n'en sçauriez inventer contre moy; neantmoins avec tout ce grand courage, encores y en a il qui se trouvent souvent contraints de jetter de haut cris, que la force des douleurs arrachent du profond de leur estomach, mais tels hommes impatiens, estoient reputez ignominieux & infâmes entre les peuples du Peru avant leur conversion & y prenaient de si prés garde, que si pour aucun tourment, langueurs & supplices, le miserable deffunct avoit tesmoigné le moindre sentiment de douleur, ou en son visage, ou és autres parties de son corps, ou mesme, qu'il luy fut eschapé quelque gemissement ou quelque souspir, alors ils brisoient ses os aprés en avoir mangé la chair, & les jettoient à la voirie ou dans la riviere avec un mespris extreme.

Au contraire s'il s'estoit monstré patient, resolu, constant & mesme farouche dans les tourmens; en tel cas comme ils en avoient mangé la chair & les entrailles, ils seichoient les nerfs & les os au Soleil, puis les ayans mis sur le sommet des montagnes, ils les tenoient pour des Dieux, les adoroient & leur faisoient des sacrifices. Voyla comme entre les peuples les plus brutaux mesme, la patience dans les tourmens, & la confiance parmy les difficultez a tousjours esté en estime, jusques à estre adorée pour un Dieu, & au contraire de l'impatience & des impatiens, desquels les os estoient jettez à la voirie ou dans la riviere, comme indignes d'estre meslez, parmy ceux des gens de bien.

Revenons à nos Hurons.

Ce pauvre corps estant prés d'expirer & rendre les derniers souspirs de la vie, ils le portent hors de la cabane sur un eschaffaut dressé exprés, où la teste luy ayant esté tranchée, le ventre ouvert, & les boyaux distribuez aux enfans, qui les portent en trophée au bout de leurs baguettes par toute la bourgade en signe de victoire, ils le font cuire dans une grande chaudiere, puis le mangent en festin, avec des joyes & liesses qui n'ont point de prix.

Quand les Hiroquois ou autres ennemis, peuvent attraper de nos Hurons, ils leur en font de mesme ou pis s'ils peuvent, car c'est à qui fera mieux ressentir les effets de la hayne à son ennemy. Or si le bon-heur en veut quelquefois à nos Hurons, qu'ils ayent de l'advantage sur leurs ennemis: la chanse se tourne aussi souvent du costé des Hiroquois, qui sçavent donner ordre à leur faict, & comme chacun se tient sur ses gardes & se mesfie de son ennemy, tel vay pour prendre, qui est souvent pris luy mesme au filet.

Les Hiroquois, ne viennent pas pour l'ordinaire guerroier nos Hurons, que les fueilles ne couvrent les arbres, pour à la faveur de ces ombres & fueillages, surprendre nos hommes au despourveu, ce qui leur est assez facile, d'autant qu'il y a beaucoup de bois dans le païs & proche la pluspart des villages, que s'ils nous eussent pris nous autres Religieux, ils nous eussent faict passer par les mesmes tourmens de leurs ennemis, & arraché la barbe de plus, comme ils firent au truchement Bruslé, qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut miraculeusement delivré par la vertu de l'Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col, dont voicy l'histoire.

Il est très-difficile & comme impossible à tous les François encore peu usitez dans le païs de nos Sauvages, de faire des voyages de long cours & courir les bois & forests où il n'y a sentier ny chemin, sans guyde ou sans s'égarer, comme il arrive ordinairement, & moy mesme y ay esté pris. Or je conseillerois volontiers à un chacun, pour ne plus tomber en ces inconveniens, de ne sortir jamais en campagne seul, sans guide ou sans un cadran & bousole, pour ce qu'encor bien que la veue du Soleil à laquelle il se faut apprendre à marcher, soit une asseurée guyde à ceux qui cognoissent son cours, celle de la bousole est encore plus commode à nous autres, qui ne sommes pas naturellement Astrologues commes les sauvages, & puis le Soleil ne se voit pas tousjours, & la bousole peut servir en tout temps, & la nuict & le jour, il n'y a qu'à en sçavoir user. Mais il faut avoir remarqué au préalable avant partir du logis, à quel Rut de vent on desire aller, & à quel autre Rut vous doit demeurer la maison, afin que vostre cadran que vous regarderez souvent, vous redresse si vous venez à manquer, comme il se peut qu'il n'arrive quelquefois.

Ce pauvre Bruslé, quoy qu'assez sçavant dans le pais des Hurons & lieux circonvoisins, se perdit neantmoins, & s'égara de telle forte, que faute d'avoir une de ses bousoles, ou print garde au Soleil, il tourna le dos aux Hurons, traversa force païs, & coucha quelques nuits dans les bois, jusques à un matin qu'ayant trouvé un petit sentier battu, il se rendit par iceluy dans un village d'Hyroquois, où il fut à peine arrivé, qu'il fut saisi & constitué prisonnier, & en suitte condamné à la mort, par le conseil des Sages.

Le pauvre homme bien estonné ne sçavoit à quel Sainct se vouer, car d'esperer miséricorde il sçavoit bien qu'il n'estoit pas en lieu, il eut donc recours à Dieu & à la patience, & se soubmit à ses divines volontez plus par force qu'autrement, car il n'estoit guère devot, tesmoin ce qu'il nous dit un jour, que s'estant trouvé en un autre grand péril de la mort, pour toute prière il dit son Benedicité.

Or je ne sçay s'il le dit icy se voyant prisonnier & dans le premier appareil de la mort, car des-ja ils l'avoient faict coucher de son long contre terre & luy arrachoient la barbe, lors que l'un d'eux avisant un Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col, luy voulant arracher, il se prit à crier & dit à ses bourreaux, que s'ils luy ostoient, Dieu les en chastieroit, comme il fist: car ils n'eurent pas plustost mis la main dessus pour luy tirer du col, que le Ciel auparavant serein, se troubla, & envoya tant d'esclairs, d'orages & de foudres, qu'ils en creurent estre au dernier jour, s'enfuyrent dans leurs cabanes & laisserent là leur prisonnier, qni se leva & s'enfuit comme les autres, mais d'un autre costé.

Je sçay bien que quelque petit esprit se rendra incredule à cecy, n'importe, suffit que les gens de bien & ceux qui ont demeuré dans les païs infidelles, sçachent que Dieu y opère encore de plus grandes merveilles, & souvent par des personnes plus mauvaises, pour faire davantage esclater sa gloire & cognoistre qu'en effect il est seul tout puissant, & peut ce qu'il veut, & faict du bien à qui il luy plaist.

A la fin ce fortuné Bruslé a esté du depuis condamne à la mort, puis mangé par les Hurons, ausquels il avoit si long-temps servy de truchement, & le tout pour une hayne qu'ils conceurent contre luy, pour je ne sçay qu'elle faute qu'il commit à leur endroit, & voyla comme on ne doit point abuser de la bonté de ces peuples, ny s'asseurer par trop à leur patience, pour ce que trop exercée elle se change en furie, & ceste furie en desir de vengeance, qui ne manque jamais de trouver son temps, il y avoit beaucoup d'années qu'il demeuroit avec eux, vivoit quasi comme eux, & servoit de Truchement aux François, & aprés tout cela n'a remporté pour toute recompense, qu'une mort douloureuse & une fin funeste & malheureuse; je prie Dieu qu'il luy fasse misericorde, s'il luy plaist, & aye pitié de son ame.

Il arrive aucunefois que les prisonniers s'eschappent, specialement, la nuict, au temps qu'on les faict promener par dessus les feux, car en courans sur les cuisans brasiers, de leurs pieds ils escartent les tizons, cendres & charbons par la cabane, qui rendent après une telle obscurité qu'on ne s'entrerecognoist point: de sorte qu'on est contraint (pour ne perdre la veuë) de gaigner la porte, & de sortir dehors & luy aussi parmy la presse, & de là il prend l'essor, & s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité de s'evader, & gagner païs. J'en ay veu plusieurs ainsi, eschappez, qui pour preuve nous faisoient voir les trois doigts principaux de leur main droicte couppez.

Entre les Mexicains avant leur conversion il s'y faisoit souvent de très grandes guerres à ce dessein, principalement d'obtenir des prisonniers, pour les faire mourir & sacrifier à leurs Idoles, comme i'ay rapporté en quelque autre endroit de ce volume, de sorte qu'il s'est conté pour tel jour, (cas pitoyable) dans la seule Ville de Mexique capitale du Royaume, jusques à cent mille hommes sacrifiez sous le Roy Moteczuma, & pourquoy cela sinon pour contenter & avoir favorable leurs faux dieux, affamez du sang humain, qui par une invention infernale bastie & forgée sur l'enclume de leur obstination eternelle, ne vouloient qui leur fust sacrifié autre chose que des prisonniers de guerre, afin d'entretenir tousjours les guerres & exterminer ces peuples miserables, car le diable ne demande que la ruyne de ceux qui le se servent. C'est pourquoy lors que les Prestres des Idoles n'avoient pas toutes choses à souhait, & que leurs Dieux ne leur estoient pas secourables, ils alloient par tout trouver les Roys & les Princes, & leur disoient que les Dieu mouroient de faim, & qu'ils eussent souvenance d'eux; alors les Princes s'envoyoient des Ambassadeurs l'un l'autre, & s'entredonnoient advis de la necessité en laquelle les Dieux se trouvoient les convians pour ceste cause à faire levée de gens de guerre pour donner la bataille, afin d'avoir dequoy donner à manger aux Idoles. Ainsi ils marchoient en abondance aux lieux destinez, & venoient aux mains pour aller à la mort, & de la mort aux enfers.

Les prisonniers que les Mexicains obtenoient, estoient menés en haut devant la porte du grand Temple, où le souverain Prestre, leur ouvroit la poictrine avec un cousteau, & leur arrachoit le coeur, qu'il monstroit premierement au Soleil, luy offrant ceste chaleur. & ceste fumée, puis il le jettoit au visage de l'Idole. Les autres Prestres donnoient après du pied aux corps, qui roulant par les degrez s'en alloit en bas, où ceux qui les avoient pris à la guerre se les partageoient & en faisoient des festins solemnels, presque à la maniere de nos Sauvages.



Voyage de nostre Frere Gervais au Cap de Victoire, & de la manière que furent amenez & receus deux prisonniers Hiroquois par les Montagnais.

CHAPITRE XXIX.

J'Ay faict mention au Chapitre precedent, mais fort succinctement, de la manière que sont amenez & receus entre les Montagnais, leurs prisonniers de guerre, dont ils sont en quelque chose differents des autres nations qui ne donnent point tant de part aux femmes en leurs victoires, estans d'ailleurs assez satisfaictes au repos de leur mesnages & à la douceur, à quoy il semble que nos Huronnes soient enclinés & moins interessées en ces actions de guerre que les errantes.

Nostre Frere Gervais m'a appris, que comme il fut envoyé par le R. P. Joseph le Caron Supérieur de nostre Convent de Kebec dans une barque, avec le R. P. Lallemand Jesuite, pour les trois Rivieres, à dessein d'apprendre des Hurons (qui s'y devoient trouver) des nouvelles de nostre Pere Joseph de la Roche, qui estoit dans leur pais, & d'y monter s'il eust esté necessaire pour son secours. Estans là arriverent sur le soir trois canots de jeunes Montagnais, volontiers qui malgré leurs parens & Capitaines estoient partis pour la guerre contre les Hiroquois, pour y mourir, ou pour en ramener des prisonniers, comme ils firent.

Il dit qu'ils venoient chantans tout de bout dans leurs canots, comme personnes fort contantes & joyeuses & que de loin qu'on les apperceut & qu'on pû discerner leur chant & leur posture, on jugea à leur mine, qu'ils venoient de le guerre, & qu'asseurement, ils avoient autant de prionniers, comme ils repetoient de sons à la fin de chacun couplet de leur chanson la sillabe ho, ce qui fut trouvé véritable, car ils la repetoient deux fois, aussi avoient ils deux prisonniers.

Ils en font de mesme quand ils ne rapportent ue les testes de leurs ennemis, ou leurs perruques escorchées, lesquelles ils attachent chacune au bout d'un long bois, arrangez sur le devant de leurs canots, pour faire voir leur prouesse & la victoire obtenue sur leurs ennemis à ceux qui leur doivent une honorable reception pour ces exploicts.

Le bon Frere Gervais, desireux de voir ces prisonniers de plus prés & sonder si pourroit obtenir leur delivrance, se fist conduire à terre avec le R. P. Lallemand, & de là entrèrent dans les cabanes, pour voir ces pauvres prisonniers, qu'ils trouverent chez un Sauvage, nommé Mecabo ou Martin par les François, qui nous estoit grand amy.

Son gendre appellé Napagabiscou, & par les François Trigatin, fils d'un père nommé Neptegaté, c'est à dire homme qui n'a qu'une jambe, non qu'il fut boiteux, mais estoit son nom de naissance. Ce Napagabiscou estoit Capitaine des sept autres barbares, qui l'avoient accompagné à la guerre centre les Hiroquois, d'où ils avoient amenez ses deux prisonniers, lesquels ils avoient surpris occupés à la pesche du Castor en une Riviere autour de leur village ou bourgade.

Ces pauvres esclaves, l'un aagé d'environ 25 ans, & l'autre de 15 à seize, estoient assis à platte terre proche de ce Capitaine Napagabiscou, festinans en compagnie de plusieurs autres Sauvages, d'une pleine chaudière de pois cuits, & de la chair d'Eslan, avec la mesme gayeté & liberté que les autres, du moins en faisoient ils le semblant, pour n'estre estimez poltrons ou avoir peur des tourmens, desquels ils avoient des-ja eu le premier appareil, capable de pouvoir tirer des larmes de personnes moins constantes, car pour moindre mal, nous crions bien à l'ayde.

Le bon Frere dit, qu'on leur avoit des-ja arraché les ongles de tous les doigts des mains, puis bruslé le dessus avec de la cendre chaude, ordinairement meslée de sable bruslant, pour en estancher le sang. L'un d'eux avoit aussi esté tres-bien battu par une femme Montagnaise, qui luy mordit le bras, dont elle mangea une grande piece, disant: que c'estoit en vengeance de la mort de son fils, qui avoit esté pris & mangé en leur païs.

Ils avoient aussi esté tres-bien battus en les prenais & part les chemins dont ils estoient presque tout brisez de coups, particulierement le plus jeune, qui ne pouvoit quasi marcher d'un coup de massue qu'il avoit receu sur les reins, sans que cela l'empechast de la mine gaye & joyeuse, & de chanter avec son compagnon, mille brocards & imprecations à l'encontre de Napagabiscou, & de toutes les Nations Montagnaises,& Algomequines, qui ne se faschoient nullement d'entendre un si fascheux ramage, telle estans leur coustume, qui seroit meritoire si elle estoit observée pour Dieu, ou à cause de Dieu, mais le malheur est qu'il n'y a rien que la seule vanité qui les porte d'estre estimé inesbranlable pour les injures, & pleins de courage dans les tourmens.

Il y a une autre raison qui ayde encore à leur constance & fermeté, c'est qu'en faisant voir un si grand mespris des injures & des tourmens, ils croyent intimider ceux qui leur font souffrir; & que si facillement ils n'oseront plus aller à là guerre contre une Nation si belliqueuse & constante, & que ce sera assez pour eux de se tenir doresnavant sur leur garde, peur qu'on ne vienne venger sur leurs testes, la mort de ces pauvres patiens, & que s'ils se monstroient timides & effeminez, ou pleuroient pour les tourmens, on retourneroit librement en leur pays pour attraper de ses femmes, ainsi appellent ils les hommes impatiens & sans courage.

Le festin estant finy, l'on les mena en une autre grande cabane, où quantité de jeunes filles, & garçons se trouverent pour la dance qu'ils firent à leur mode, dont les deux prisonniers estoient au milieu qui leur servoient de chantres pendant que les autres dançoient autour d'eux, si eschauffez qu'ils suoient de toutes parts.

Leurs postures & leurs grimasses sembloient de Demons. Ils frappoient du tallon en terre de telle force que le bruit en retentissoit par tout, car c'est leur mode de se demener fort, particulierement les jeunes hommes, qui n'avoient pour tout habit qu'un petit brayer devant leur nature.

Les filles estoient un peu plus decemment couvertes, & plus modestes en leurs actions, car en dançans elles avoient les yeux baissez, & les deux bras le long de leurs cuisses estendus, comme est leur coustume, & non point des Huronnes. Je m'oubliois de parler des violons ou instrumens musicaux, au son desquels, & des chansons des deux chantres, tout le bransle alloit, & se remuoit à la cadence, c'estoit une grande escaille de tortuë, & une façon de tambour de la grandeur d'un tambour de basque, composé d'un cercle large de trois ou quatre doigts, & de deux peaux roidement estenduës de part & d'autre, dans quoy estoient des grains de bled d'Inde, ou petits caillous pour faire plus de bruit: le diamettre des plus grands tambours est de deux palmes ou environ, ils le nomment en Montagnais Chichigouan; ils ne le battent pas comme on faict par deça mais ils le tournent & remuent, pour faire bruire les caillous qui sont dedans, & en frappent la terre tantost du bord, tantost quasi du plat, pendant que tout le monde dance.

Voyla tout ce qui est des instrumens musicaux du pays, sinon qu'il se trouva quelques petits garçons assis au milieu de la dance auprés des prisonniers, qui frappoient avec des petits bastons sur des escuelles d'escorces à la cadance des autres instrumens pour servir de basses. Mais quand aux chansons elles estoient de divers airs, & au bout de chacun les chantres crioient tousjours, ho, ho, ho, & les danceurs, hé, hé, hé, & quelquesfois ché, ché, ché. Et puis tous ensemble à la fin de chaque chanson la voix, ho, ho, coué, coué, roulloit tousjours.

Nostre bon Frere Gervais ayant veu toutes ces ceremonies, fut à la fin contrainct sorti de la cabane avant que tout fut achevé, tant pour l'excessive chaleur, que pour la quantité de poudre qui lui offusquoit les yeux.

Le Magicien ou principal Jongleur qu'ils appellent Manitousiou, nom commun à tous leurs Sorciers, fut à la fin fort bien recompensé de plusieurs des danceurs qui luy donnerent, qui un castor, qui une peur de loutre, une robe de chien, de laquelle il fit grand estat, puis une de castors, & une autre d'ours dans l'excellence, voyla comme il fut grandement bien sallarié & payé, jusques à la valeur de six ou sept robes de castors, qui vaudroient en France plus de quatre-vingts escus, au prix que l'on les y achepte.

Tout cecy n'est pas la fin des mysteres de nos pauvres prisonniers, ils ont encores bien des tours à faire avant que de voir la fin de leur tragedie, les barbares ne sont pas si fort empressez que de vouloir vuider si tost une affaire où ils trouvent tant soit peu de recreation, ou sujet de festiner, le ris, & la cuisine leur est trop recommandable, & la punition de leurs ennemis trop precieuse pour en demeurer là, & s'arrester à si beau jeu, il faut que la feste soit faict entière, & que chacun reste content, qui n'est jamais pendant qu'il y a de quoy, j'en parle comme sçavant, & non pas à la maniere d'un certain Baron, lequel en voulant donner à garder à tout plein de personnes de qualité, avec lesquels nous disnions de compagnie chez son Rapporteur, car comme on fut à la fin du second, il commença à discourir, d'un prétendu voyage qu'il avoit fait parmy les Sauvages du Canada, (nottez il n'y avoit jamais esté) & entre autre chose il s'estendit fort sur la deduction d'un festin que les Barbares luy firent (à son dire) à l'entrée du pays, je le laissay dans ses gayes humeurs jusques à la fin que je luy demanday, Monsieur ou ses pauvres Sauvages avoient ils emprunté la vaisselle, à cela point de response, mon pauvre Gentilhomme demeura muet, & confessa qu'il ne me croyoit, pas si prés.

La dance finie, l'on mena les prisonniers à la cabane de Napagabiscou, ou estoit preparé le souper que Macabo son beau pere luy vouloit faire pour son heureux retour, F. Gervais qui se trouva là present en fut prié, & ne s'en pû excuser, pour ce que comme ce bon Macabo l'aymoit comme son petit fils (ainsi l'appelloit-il) c'eust esté l'offencer que de l'éconduire, car ces bonnes gens là ne considerent pas le degoust que l'on a de leurs sauces, il faut tout prendre en gré, & tesmoigner le mieux que l'on peut, qu'on est fort leur obligé, d'avoir part à leur bonne chère, & à leur amitié, en vérité plus sincere que celle de la pluspart des Chrestiens, ausquels il n'y a à present, que tromperie, mensonge, & dissimulation, jusques aux maisons qui semblent les plus sainctes, cela n'est que trop averé & cognu, au grand regret de tous les gens de bien, & des ames vrayement devotes & candides.

Ce festin estoit composé d'un reste de chair d'eslan de son Hyver passé, moisie & seiche comme du bresil, qu'on mit dans la chaudière sans la laver ny nettoyer, avec des oeufs de canars si vieux & pourris que les petits y estoient tout formez, & partant fort mauvais. On y adjousta encore des poissons entiers sans estre habillez, puis des pois, des prunes, & du bled d'Inde, qu'on fit bouillir dans une grande chaudiere, brouillé & remué le tout ensemble avec un grand aviron.

Je vous laisse à penser quel goust, & quelle couleur pouvoit avoir ce beau potage, & s'il fut pas necessaire à ce Bon Religieux de se surmonter soy mesme pour gouster d'une telle viande, de laquelle il mangea neantmoins un peu, pour ne pouvoir plus. Apres quoy il pria pour la delivrance des prisonniers qu'il voyoit fort jeunes & affamez, sans qu'ils tesmoignassent aucun ressentiment de leur capture, non plus que s'ils eussent esté en pleine liberté. Et pour ce remonstra à tous les Sauvages là assemblez, que puis que ces pauvres Hiroquois ne leur avoient faict aucun desplaisir, il n'estoit pas raisonnable de les faire mourir ny traicter comme ennemis, veu mesme leur jeunesse, & qu'ils avoient esté pris en peschant, & non point en combatant.

A cela ils luy respondirent qu'il ny avoit ny paix ny tresve entr'eux, & les Hiroquois, mais une guerre continuelle, qui leur permettoit d'user de toutes sortes de rigueurs à l'endroit de ceux qu'ils pouvoient attraper, & qu'au cas pareil les Hiroquois usoient des mesmes cruautez envers ceux de leur Nation qu'ils pouvoient prendre, & partant qu'il ne seroit pas raisonnable de laisser aller ces deux prionniers sans chastiment, qui portast moins que la mort, sinon qu'ils voulussent passer pour gens effeminez, & de peu de courage, qui ne sçavoient chastier leurs ennemis, & ainsi furent condamnez ces deux pauvres prisonniers à mourir devant toutes les Nations assemblées pour la traite, sans que les prieres de nostre Frère peussent rien obtenir pour eux qu'une prolongation de quelques jours, que le sieur de Champlain, avec le reste des Capitaines Montagnais devoient se rendre à la traite.

Le lendemain du festin, nous prismes le devant, & fismes voiles pour le Cap de Victoire, dit le bon Frère Gervais, & ne leur fut possible de passer l'entrée du lac sainct Pierre, à cause d'un vent contraire jusques au jour suivant qu'ils furent jusques au milieu avec un vent assez favorable, mais qui changea soudain en un contraire, qui les obligea de ranger la terre, & mouiller l'anchre le travers d'une petite rivière qui vient du costé du Sud, où desja estoient à l'abry plusieurs canots Sauvages attendans le beau temps pour le mesme voyage.

Le vent s'estant changé en un favorable, nos gens leverent l'anchre, partirent sur les deux heures après minuit, & advancerent jusques au bout du lac, & le lendemain matin apres un petit different survenu entre les mariniers pour le chemin, à cause qu'il y a plusieurs petites Isles entrecouppées de diverses petites rivieres qui entrent dans le lac, & rendent le pays beau à merveille, ils arriverent à la traite, sur le bord du grand fleuve devant la riviere des Ignierhonons, où quantité de Barbares estoient desja cabanez attendans nos Montagnais des trois rivieres, avec les Hurons qui n'estoient point encores descendus.

Sur le soir du mesme jour, les prisonniers arriverent lesquels furent gardez, liez & garottez, l'espace de deux où trois jours dans la cabane de leur hoste, pendant lequel temps le sieur Champlain arriva de Kebec, dans le canot du Capitaine Mahican-Atic, avec son frère, & deux autres Capitaines dans un autre canot. Tous les François, & plusieurs Sauvages se resjouyrent fort de leur venue, sous l'esperance qu'ils pourroient obtenir la delivrance des prisonniers, laquelle le Frère Gervais n'avoit pû obtenir, mais il s'y presenta tant d'obstacles, qu'après que ledit sieur de Champlain eut bien debatu pour ce bon oeuvre, un Capitaine Algoumequin mesprisant ses conseils, luy dit: Tu veux que l'on delivre ces gens là qui sont nos ennemis, & je ne le veux pas moy qui suis Capitaine, il y a trop long temps que je mange maigre, je veux manger gras, particulièrement, de la chair des Hiroquois, de laquelle j'ay grande envie & partant deporte toy de tes poursuittes, & nous laisse faire justice de nos ennemis, car nous ne nous meslons point de tes affaires.

Puis sur le soir un Capitaine Montagnais nommé Chimeouriniou autrement par les François le meurtrier, couppa les cordes aux deux prisonniers, pensant les faire evader, mais il ne pu. On ne sçait par quel instinct, ny quel sujet le mouvoit à ce faire, sinon qu'il eut mieux aymé leur donner liberté, qu'ayant eu la peine de les amener, un autre eut la gloire de les delivrer, car ils sont sur tout ambitieux d'honneur, & envieux qu'un autre leur empiète. Le sieur de Champlain resta fort mescontant de cette action du Montagnais & avec raison, car il avoit un tres-bon dessein en la poursuite de cette delivrance pour laquelle il estoit venu exprés de Kebec, pour ce que comme il est croyable, il n'y avoit pas plus beau moyen pour traiter de paix avec les Hiroquois qu'en delivrant leurs prisonniers par le moyen des François.

Ce que consideré par plusieurs Capitaines Sauvages, ils tindrent divers conseils, où assisterent tousjours le sieur de Champlain, & quelqu'uns des principaux François, où aprés plusieurs contestations il fut resolu que l'un des deux prisonniers seroit renvoyé en son pays accompagné de deux Montagnais, & de quelques François, si aucun se presentoit, pour traitter de paix, par le moyen de ce prisonnier, pendant que l'autre demeureroit pour ostage jusque à leur retour à Kebec.

Cet arrest consola merveilleusement tous les Sauvages portez à la paix, & en remerciement le sieur de Champlain, advouant qu'il estoit un grand Capitaine, digne de sa charge & de son bon jugement, marris que depuis vingt Hyvers qu'il hantoit avec eux, il ne s'estoit point estudié à leur langue pour pouvoir jouyr de ses conseils, & se communiquer avec eux par soy mesme, & non par Truchemens, qui souvent ne rapportent pas fidellement les choses qu'on leur dit, ou par ignorance, ou par mespris, qui est une chose fort dangereuse, & de laquelle on en a souvent veu arriver de grands accidens. J'ay dit vingt Hyvers pour vingt années, c'est la façon de parler des Montagnais, lesquels voulans dire, quel aage as tu, disent combien d'Hyvers as tu passé, de mesme au lieu que nous dirions deux jours, trois jours, ils, disent deux nuicts, trois nuicts, comptans par les nuicts au lieu que nous comptons par les jours.

Sur l'esperance d'une paix prochaine que nos Sauvages se promettoienr de cest Ambassade, ils ordonnerent des dances, des festins, & divers petits jeus, en quoy ils se firent admirer par les François qui y prenoient un singulier plaisir, nommément la jeunesse. Mais comme on estoit occupé à ces esbats voicy arriver une double chalouppe de Gaspey conduitte par des François qui donnerent advis au sieur de Champlain, de l'arrivée du sieur du Pont, & de son petit fils le sieur Desmarets à Kebec, mais que le Navire du R. P. Noirot Jesuite ne paroissoit point, & faisoit douter de quelque naufrage, ou mauvaise rencontre, neantmoins qu'il leur estoit arrivé des vivres deschargez à Gaspey, & qu'il estoit necessaire que le R. Pere Lallemant descendit à Kebec, pour les envoyer querir au plustost.

A ces nouvelles on advisa d'envoyer promptement les prisonniers Hiroquois, le Capitaine Ckimeouriniou, un autre Montagnais, nommé par les François Maistre Simon, un Hiroquois de Nation, lequel ayant esté pris fort jeune, donné à une femme vefve qui l'adopta pour son fils, est toujours demeuré depuis en leur pays, & affectionné à ce party. Ils demanderent d'estre assistés de quelques François, par une prudence politique, que s'il venoit faute d'eux, & des François, tous les autres François fussent obligez par honneur de se joindre à eux, & prendre vengeance de leurs hommes contre les Hiroquois en quoy ils se pouvoient tromper, car on n'est pas si eschauffez icy que de prendre part dans les interests de ces pauvres gens, sinon par ceremonie, ou pour quelque profit.

Le Frere Gervais m'a dit qu'il eut bien desiré d'y aller, & se fut volontiers offert s'il eut esté en lieu pour en avoir l'obedience, & par permission du R. Père Joseph, mais qu'en estant trop esloigné, il luy en resta seulement le desir & la bonne volonté d'y aller hasarder sa vie pour Dieu, & y cognoistre le pays.

Plusieurs François s'offrirent bien d'y aller, mais avec des conditions si desadvantageuses qu'on les esconduit tous, excepté un nommé Pierre Magnan, lequel, prodigue de sa vie contre l'advis de ses amis se mist en chemin avec le prisonnier, & les trois Montagnais moyennant douze escus qu'on luy devoit donner à son retour, avec tout le profit de ses castors, qui estoit assez peu pour un si périlleux voyage, qui en effet leur fut funeste & malheureux, car ils y furent tous quatre miserablement, condamnez à mourir, puis mangez par les Hiroquois.

Le François estant d'accord pour son voyage, Chimeouriniou se disposa aussi avec les autres pour partir, & asseura le sieur de Champlain, & tous les autres François, & Barbares, que assurement ils reviendroient dans vingt nuicts, & que s'ils en tardoient plus de vingt cinq, seroit signe qu'ils seroient arrestez ou morts, ou tombez malades en chemin puis partirent le jour de la saincte Magdelene pour le pays des Hiroquois, & le Reverend Pere Lallemant, avec le sieur de Champlain pour leur retour à Kebec, pendant que le Frère Gervais resta encore à la traite pour un temps.



De la creance, Religion, ou superstitions des Hurons, du Createur, & de sa mere grand. Des ames des deffuncts, & des presens, & aumosnes qu'ils font à leur intention. De certains esprits ausquels ils ont recours, & des ames des chiens, & choses inanimées.

CHAPITRE XXX.

ENcor que Ciceron aye dit, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si sauvage, si brutale, ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux, & n'aye ce sentiment naturel d'une nature superieure à celle de l'homme, qui le porte à quelque forme d'adoration de Religion, & de culte intérieur, ou extérieur pour en tesmoigner les recognoissances. Neantmoins nos Hurons, & Canadiens, semblent n'en avoir aucune pratique ny l'exercice, que nous ayons pû descouvrir, car encor bien qu'ils advouent un premier principe & Créateur de toutes choses, & par consequent une Divinité, avec le reste des Nations, si est ce qu'ils ne le prient d'aucune chose, & vivent presque en bestes, sans adoration, sans Religion & sans vaine superstition sous l'ombre d'icelle.

De Temples ny de Prestres, ils ne s'en parle point entr'eux nom plus que d'aucunes prières publiques ny communes, & s'ils en ont quelqu'unes à faire, ou des Sacrifices, ce n'est pas à cette premiere cause, ou premier principe qu'ils les adressent, mais à de certains esprits puissans qu'ils logent en des lieux particuliers, ausquels ils ont recours, comme je vous diray cy aprés.

Pour des Diables & malins esprits, ils en croyent des nombres infinis, & les redoutent fort, car il leurs attribuent la cause principale de toutes leur maladies & infirmitez, qui faict que quand dans un village, il y a nombre de malades, ils ordonnent des bruits & tintamarres pour les en dechasser, croyans que ces bruits sont capables d'espouventer les Demons, comme ils feroient une troupe d'oyseaux ou des petits enfans.

Ils n'ont ny Dimanches, ny Festes, sinon celles qu'ils ordonnent, pour quelque ceremonie car ils estiment tous les jours égaux, & aussi solemnels les uns comme les autres, & ne font non plus distinction de sepmaines, mais seulement de mois, par les Lunes, des quatre, saisons de l'année, & des années entières.

Or comme il y a diverses Nations, & Provinces de Barbares, Sauvages, aussi y a il diversité de ceremonies, d'opinions, & de croyance Saincte, car n'estans pas esclairez de la lumière de la foy, & de la cognoissance entière du vray Dieu; dans leurs tenebres chacun se forge des observations, des ceremonies, & une Divinité, ou Createur à sa poste, auquel neantmoins ils n'attribuent point une puissance absolue sur toutes choses, comme nous faisons au vray Dieu, car leur en parlant ils le confessoient plus grand seigneur que leur Yoscaha, qu'ils croyent vivre presque dans la mesme infirmité des autres hommes, bien qu'eternel.

Les Indiens de diverses Provinces plus meridionnales de nostre mesme Amérique, firent jadis eslection de leurs Dieux, avec quelque consideration, tenant pour Deitez les choses dont ils recevoient quelque profit, tels qu'estoient ceux qui adoroient la terre, & l'appelloient leur bonne mere, à cause qu'elle leur donnoit ses fruicts; les autres l'air, pour ce disoient ils, qu'il faisoit vivre les hommes par le moyen de la respiration; les autres le feu, à cause qu'il leur servoit à se chauffer, & à leur apprester à manger; les autres le mouton, pour le grand nombre de trouppeaux qu'ils nourrissoient en leurs pasturages; les autres le Maiz, ou leur bled d'Inde, pour ce qu'ils en faisoient du pain; Et les autres toutes les sortes de légumes & de fruicts que leur pays produisoit.

Mais à le prendre en general, ils recognoissent la mer pour la plus puissante de toutes les Deitez; & l'appelloient leur mère. Voyla comme tous ces Payens & Barbares parmy leur Deitez, en ont tousjours recognu quelqu'une de plus grande puissance, dont la mesme chose se recognoist entre nos peuples Hurons, bien qu'ils ne les adorent avec des ceremonies si particulieres des anciens Payens.

Ceux qui habitent vers Miskou, & le Port Royal, au rapport du sieur Lescot, croyent en certain esprits, qu'ils appellent Cudouagni, & disent qu'il parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire; Ils disent que quand il se courrousse contr'eux, il leur jette de la pouciere aux yeux. Ils croyent aussi quand ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles puis vont en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres-somptueux & delicats.

Pour les Souriquois, peuples errants, leur creances est que veritablement il y a un Dieu qui a tout creé, & disent qu'après qu'il eut fait toutes choses, qu'il prit quantité de flesches & les mit en terre, d'où sortirent hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusques à present. Ensuitte de quoy il demanda à un Sagamo s'il ne croyoit point, qu'il y eut un autre qu'un seul Dieu, il respondit qu'ils croyoient un seul Dieu, un fils, une mere, & le Soleil, qui estoient quatre, neantmoins que Dieu estoit par dessus tous; mais que le fils estoit bon & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la Mere ne valait rieu & les mangeoit, & que le Pere qui est Dieu, n'estoit pas trop bon par les raisons que je diray cy aprés.

Puis dit; anciennement il y eut cinq hommes, qui s'en allèrent vers le Soleil couchant, lesquels renconterent Dieu, qui leur demanda: où allez vous; ils respondirent, nous allons chercher nostre vie. Dieu leur dit: vous la trouverez icy, ils passerent plus outre sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre & en toucha deux qui furent transmuez en pierres. Et il demanda derechef aux trois autres: où allez vous: & ils respondirent comme à la première fois: & Dieu leur dit derechef: ne passez plus outre vous la trouverez icy: & voyans qu'il ne leur venoit rien ils passerent outre; & Dieu prit deux bastons desquels il toucha les deux premiers, qui furent transmuez en bastons & le cinquième s'arresta ne voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda derechef: où vas tu? je vay chercher ma vie, demeure, & tu la trouveras: il s'arresta sans passer plus, outre. Et Dieu luy donna de la viande & en mangea. Aprés avoir faict bonne chère, il retourna avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

Ce Sagamo fist encore ce plaisant discours à ce François. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de tabac, & que Dieu dit à cet homme & luy demanda où estoit son petunoir, l'homme le prit & le donna à Dieu qui petuna beaucoup, & aprés avoir bien petuné il le rompit en plusieurs pièces: & l'homme luy demanda: pourquoi as tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre: & Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna luy disant: en voyla un que je te donne, porte le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il donna à son grand Sagamo, & durant tout le temps qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis le dit Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmy eux. Voilà pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon, ayant fondé toute leur abondance sur un Calumet de terre fragile, & que les pouvans secourir il les laissoit souffrir au delà de toutes les autres nations.

La croyance en general de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par eux mesmes & en parlent fort diversement,) est que le Créateur; qui a faict tout ce monde, s'appelle Yoscaha, & en Canadien Atahocan ou Attaouacan, lequel a encore sa mère grand, nommée Eataentsic: leur dire qu'il n'y a point d'apparence, qu'un Dieu qui a esté de toute eternité, aye une mere grand & que cela se contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste de leur créance. Ils disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre certitude ou cognoissance que la tradition qu'ils tiennent de pere en fils, & le récit qu'ils allèguent leur en avoir esté faict par un Attiuoindaron, qui leur a donné à entendre l'avoir veu & les vestiges de ses pieds imprimées sur un rocher au bord d'une riviere qui avoisine sa demeure, & que sa maison ou cabane est faicte au model des leurs, y ayant abondance de bled & de toute autre chose necessaire à l'entretien de la vie humaine. Que Eataentsic & luy sement du bled travaillent, boivent, mangent, dorment, & sont lascifs comme les autres; bref ils les figurent tous tels qu'ils sont eux mesmes.

Que tous les animaux de la terre sont à eux & comme leurs domestiques. Que Youskeha, est tres-bon & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict est bien faict, & nous donne le beau temps & toute autre chose bonne & prospere. Mais à l'opposite que sa mère grand est meschante, & gaste souvent tout ce que son petit fils a faict de bien.

D'autres disent, que cette Eataentsie est tombée du Ciel, où il y a des habitans comme icy, & que quand elle tomba elle estoit enceinte. Qu'elle a faict la terre & les hommes & qu'avec son petit Fils Youskeha, elle gouverne le monde. Que Youskeha, a soin des vivans & des choses qui concernent la vie, & par consequent ils disent qu'il est bon. Eataentsic a soin des ames, & parce qu'ils croyent qu'elle faict mourir les hommes, ils disent qu'elle est meschante & non pas pour donner le mauvais temps, comme disent d'autres, ou pour bouleverser tout ce que son petit Fils fait de bien. Voilà comme ils ne s'accordent pas en leur pensée.

Un jour discourant en la presence des Sauvages de ce Dieu terrestre, pour leur donner une meilleure croyance & leur faire voir leur absurdité. Entre autre chose je leur dis, que puis que ce Dieu n'estoit point dans le Paradis, demeuroit sur la terre & ne s'estoit pû liberer des necessitez du corps, qu'il falloit par consequent & necessairement, qu'il fut mortel & qu'en fin après estre bien Vieil il mourut & fut enterré comme nous autres, & de plus que je desirois fort sçavoir le lieu qu'il avoit esleu pour sa sepulture, afin de luy pouvoir rendre les derniers devoirs au cas qu'il mourut pendant nostre sejour en leur païs. Ils furent un long-temps à songer avant que de me vouloir respondre, se doutant bien que je les voulois surprendre, & que difficilement se pourroient ils developper de ce piege sans y engager leur honneur, qu'ils desiroient honnestement & prudemment sauver. Un jeune homme de la bande, plus hardy que les autres, après un long silence entreprit la dispute & dit: que ce Dieu Youscaha avoit esté avant cest Univers, lequel il avoit créé & tout ce qui estoit en iceluy, & que bien qu'il vieillisse comme tout ce qui est de ce monde y est suject, qu'il ne perdoit point son estre & sa puissance, & que quand il estoit bien vieil, il avoit le pouvoir de se rajeunir tout à un instant & se transformer en un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne mourroit jamais & demeuroit immortel bien qu'il fut un peu suject aux necessitez corporelles, comme le reste des hommes.

En suitte je leur demanday, quel service ils luy rendoient & quelle forme de prière ils luy offroient estant leur Créateur & bienfaicteur. A cela point de responce, sinon qu'il n'avoit que faire de rien, & qu'il estoit trop esloigné pour luy pouvoir parler ou le prier de quelque chose.

Pourquoy donc usez vous de prières, & offrez vous des presens à de certains espris que vous dites resider en des rivieres & rochers, & en plusieurs autres choses matérielles & sans sentiment, pour ce, dit-il que non seulement les hommes & les autres animaux ont l'ame immortelle, mais aussi toutes les choses materielles & sans sentiment entre lesquelles il y en a qui ont de certains esprits particuliers fort puissans, qui peuvent beaucoup pour nostre consolation si nous les en requerons en la presence des choses qu'ils habitent, car bien qu'ils n'apparoissent point à nos yeux ils ne laissent pas d'opérer & nous faire souvent ressentir les effects de leur puissance, en exauçant nos prieres. Que si nous en prions d'absens, comme lors que nous peschons les poissons dans nos cabanes, les rets ou l'esprit des fillets le rapportent aux poissons, qu'ils prient de donner dans nos pièges, ou d'esquiver la main de ceux qui jettent de leurs os au feu, de manière que si nos Predicateurs sont excellens Orateurs, nous sommes asseurez d'en avoir à force, ou rien du tout si on a jetté de leurs os au feu, ou commis quelque autre insolence en la presence des filets, folie aussi grande que celle des Montagnais, qui n'ozent respandre à terre le pur sang d'un castor, croyans que s'ils l'avoient faict ils n'en pourroient plus prendre.

Pour revenir à nostre dispute du vieil Youscaha rajeuny, ils ne sceurent à la fin plus que répondre, & se confesserent vaincus ignorans le vray Dieu & Createur de toutes choses dont les uns se retirerent de honte, & d'autres qui s'estoient embrouillez se tindrent au tacet, qui nous fit cognoistre qu'en effect, il ne recognoissent & n'adorent aucune vraye Divinité, ny Dieu celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir, car encore bien qu'ils tiennent tous en general Youskeha, pour le premier principe & Créateur de tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils ne luy offrent aucunes prières offrandes ny sacrifices comme à Dieu, & quelqu'uns d'entr'eux le tiennent fort impuissant, au regard de nostre Dieu, duquel ils admirent les oeuvres.

Ils ont bien quelque respect particulier à ces démons ou esprits qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manière que nous avons le nom d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant est abominable l'un, comme l'autre est venerable. Aussi ont ils le bon & le mauvais. Oki, tellement qu'en prononçant ce mot Oki ou Ondaxi, sans adjonction, quoy qu'ordinairement il soit pris en mauvaise part, il peut signifier un grand Ange, un Prophete ou une Divinité, aussi bien qu'un grand diable, un Medecin, ou un esprit furieux & possedé.

Ils nous y appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur enseignions des choses qui surpassoient leur capacité & les faisoient entrer en admiration, qui estoit chose aysée veu leur ignorance.

Ils croyent qu'en effect il y a de certains esprits qui dominent en un lieu, & d'autres en un autre, les uns aux rivieres, les autres aux rochers, aux arbres, au feu & en plusieurs autres choies matérielles, ausquels ils attribuent diverses puissances & authorités, les uns sur les voyages, les traites & commerces, les autres à la pesche, à la guerre, aux festins, és maladies & en plusieurs autres affaires & négoces.

Ils leur offrent par fois du petun, & quelque sortes de prières & ceremonies ridicules, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent, mais le plus souvent sans profit; il n'y a que les démons qui ne soient pas les bien-venus chez eux, lesquels ils chassent de leur village à force de bruits, pour ce qu'ils leur causent toutes leurs maladies à ce qu'ils disent. Et en effect mon grand oncle Auoindaon estant tombé malade me prioit de fort bonne grâce de ne permettre pas que le demon le fist mourir.

Ils m'ont monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, ausquels ils croyent presider quelque esprit, & entre les autres ils m'en monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste & les deux bras eslevez en haut, & au ventre ou milieu de ce grand rocher il y avoit une profonde caverne de tres-difficile accés. Ils me vouloient persuader & faire croire à toute force avec eux, que ce rocher avoit esté autrefois homme mortel comme nous, & qu'eslevant les bras & les mains en haut, il s'estoit metamorphosé en ceste pierre & devenu à succession de temps un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration & luy offrent du petun en passant par devant avec leurs canots, non toutes les fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir; & luy offrant ce petun qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils luy disent; tien prend courage & fay que nous ayons bon voyage, avec quelques autres paroles que je n'entends point, & le Truchement Bruslé duquel nous avons parlé au Chapitre precedent nous dit (à sa confusion) d'avoir faict une fois pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son voyage luy fut plus profitable qu'aucuns autres qu'il ait jamais faict en tous ces païs là.

C'est ainsi que le diable les amuse, les maintient & les conserve dans ses filets & en des superstitions estranges, leur prestans ayde & faveur (comme à gens abandonnez de Dieu,) selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme aux autres ceremonies & sorcelleries, que leur Oki observe & leur faict observer pour la guerison de leurs maladies & autres necessitez.

Ils croyent l'immortalité de l'ame, avec tous les autres peuples Sauvages, sans faire distinction du bon ou du mauvais, de gloire ou de chastiment, & que partant de ce corps mortel, elle s'en va droicte du costé du Soleil couchant, se resjouir & dancer en la presence d'Yoscaha, & de sa mere grand Eataentsic, par la route des estoilles, qu'ils appellent Atisxein andahatey, & les Montagnais Tohipai meskenau, le chemin des ames, & nous la voye lactée ou l'escharpe estoilée, & les simples gens le chemin de sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens & des autres animaux y vont aussi par le costé du Soleil levant, à ce que disent les Montagnais, qui croyent aller apres leur mort en un certain heur où elles n'ont aucune necessité. Je demanday à nos Hurons, quelle estoit la nature de ames des chiens, & si elle estoit autre que celles des hommes, ils me dirent que ouy & me monstrant certaines estoilles proches voisines de la voye Lactée, ils me dirent que c'estoit là le chemin qu'elles avoient, lequel ils appellent Gaguenon anda hatey le chemin des chiens, c'est à dire que les ames des chiens vont encore servir les ames de leurs Maistres en l'autre vie, ou du moins qu'elles demeurent avec les ames des autres animaux, dans ce beau païs d'Yoscaha, ou elles se rangent toutes, lequel païs n'est habité, que des ames des animaux raisonnables & irraisonnables, & de celles des haches, cousteaux, chaudieres & autres choses qui ont esté offertes aux deffuncts, ou qui sont usées, consommées ou pourries, sans qui s'y mesle aucune chose qui n'ayt premierement gousté de la mort ou de l'aneantissement, c'estoit leur ordinaire responce, lors que nous leur disions que les souris mangeaient l'huyle et la galette, & la rouille, & pourriture le reste des instrumens, qu'ils enfermoient avec les morts dans le tombeau.

Ils croyent de plus, que les ames en l'autre vie bien qu'immortelles, ont encores les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir, chasser & pescher, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encores revestues de ce corps mortel & que les ames des hommes vont à la chasse des ames des animaux, avec les ames de leurs armes & outils, sans qu'ils puissent donner raison de tant de sottizes, ni si les ames des castors & eslans qu'ils tuent à la chasse pour leur nourriture, ont encore une deuxiesme ame, ou si elles engendrent pour conserver leur espece, car on ne peut esperer beaucoup de raison de gens nais & nourris dans l'ignorance grossiere du Paganisme, si premierement elles n'ont esté instruictes en l'escole de Jesus Christ, & aux sciences qui nous sont necessaires, c'est pourquoy il en faut avoir compassion, & se dire que si nous fussions naiz de mesmes parens barbares, nous serions de mesme eux & peut estre encore pis.

Nous leur parlions souvent du Paradis & comme la demeure des bien heureux estoit dans le Ciel avec Dieu, où ils n'ont aucune necessité & vivent tousjours contans. Ils trouvoient cela fort bien & nous en demandoient le chemin, mais ils abhorroient celuy de l'enfer, remply de diables, de feu & de meschans.

J'ay trouvé excellent que dans toutes leurs superstitions & soins qu'ils ont des trespassez, ils ne sacrifient aucune personne, comme souloient jadis faire les peuples du Peru en la mort de leur Roy & de leurs Caciques, qui estoient leur souverain Prestre, & aussi pour la guerison des malades & le bon succez de leurs entreprises, car lors que le Roy Guaynacapa mourut, il y eut mille; personnes de sa maison qui furent tuez & ensevelis avec luy pour le servir en l'autre vie: & la raison pourquoy ils enterroient ainsi leurs familles & leurs richesses avec eux, estoit pource qu'il leur sembloit quelquefois voir ceux qui estoient morts aller par leurs possessions, estans parez de ce qu'ils avoient emporté avec eux, & accompagnez de leur familles à raison dequoy se persuadans qu'en l'autre vie on a besoin de service, d'or, d'argent, & de vivres, ils les en pourvoyoient le mieux qu'ils pouvoient, comme font nos Hurons les leurs de ce qu'ils peuvent.

Il me vient de resouvenir que lors que je parlois au commencement à nos Hurons, de la demeure de Dieu, du Ciel, du Paradis, où selon l'Apostre l'oeil n'a point veu, ny l'entendement humain ne sçauroit comprendre les biens que Dieu a préparé à ceux qui l'ayment, ils me respondoient qu'il ne pouvoit faire beau au lieu d'où la neige, la gresle & la pluye venoient, s'imaginans que tout cela venoit du Paradis, tant ils estoient mauvais Astrologues, mais comme je ne sçavois pas moy mesme comme toutes ces influences se forment en l'air, pour n'avoir jamais estudié en aucune de ces sciences, je me servis d'un livre que je portois tousjours avec moy, pour leur donner à entendre, aydé du Truchement, & leur dis: premierement, que le Paradis la demeure des bien heureux, faisoit l'unziesme Ciel & qu'au dessous d'iceluy il y en avoit dix autres.

Que le tonnerre estoit un esclat d'une exalaison enfermée entre des nuées froides, sortant avec effort, pour fuyr son contraire (ce n'est donc point un oyseau comme ils pensent.) Que l'esclair, est une exalaison enflammée, provenante de la rencontre & conflis des nuées, & la foudre une exalaison pareille à l'esclair, à sçavoir; toute flamboyante, faisant bresche à la nuée, avec un tres-soudain & grand effort, & a cecy par dessus l'esclair, qu'elle descend jusqu'icy bas.

Mais quant aux nuées, je leur en dis en begayant, tousjours assisté du Truchement ce que mon livre portoit, qu'elles estoient un ramas & assemblage de plusieurs vapeurs extraictes de l'eau, & ce en la moienne région de l'air; & que la pluye estoit une effusion d'eau tombant ça bas, provenant de la dissolution des nuées par la chaleur du Soleil, ou par le choc qu'elles font l'une contre l'autre par l'impetuosité des vens.

Ils me demanderent en suitte bien quasi aussi ignorant qu'eux mesmes, car à peine ay je sçeu decliner mon nom, en quelque mois que j'ay esté sous un Maistre, pour ce que la liberté m'estoit; plus chere que la science & mon propre contentement assez innocent, que tout le Latin & l'eloquence d'un Ciceron. O mon Dieu que la jeunesse est mauvais juge de son bien. Je leur dis que mon livre m'enseignoit que la neige estoie une impression aqueuse, engendrée de nuées gelées par le froid, laquelle venant à se dissoudre, tomboit à floccons jusqu'icy bas, & que la gresle n'estoit autre chose qu'une pluye congelée en l'air à mesure qu'elle descouloit de la nuée. Voyez si mon livre dit vray, & ne m'interrogé point là dessus, car comme je vous ay dit, je n'ay jamais rien sçeu, sinon qu'il vaut mieux cognoistre un Jesus-Christ & ignorer toutes choses, que de sçavoir toutes choses & ignorer Jesus Christ.

Pour la quantité de la terre considerée en son globe, on la tient de tour, 11259 lieuës Françoises. Et par ainsi estant comparée au Ciel des estoiles fixes, elle n'est qu'un point, & comme un grain de Coriandre environné d'un cerne distant dix mille pas esgalement de luy, qui est à dire, que la terre est merveilleusement petite, encore qu'elle nous semble grande, & que les Roys & les Princes qui ne sont que des petites fourmis au regard de Dieu, ont grand tort d'entreprendre guerre & mettre en hasard leur propre salut, pour si petite chose qu'ils ne peuvent à peine posseder, que la mort ne les engloutisse.

Je passe les bornes d'un homme sans estude, mais il faut que je die encore cecy, que j'ay tasché faire savoir à mes Hurons, que la Lune est estimée quarante fois plus petite que le globe de la terre, & en est esloignée de octante mille deux cens treize lieuës. Mais relevons nostre ton plus haut et portons nostre pensée jusques à ce beau Soleil, qui nous esclaire & ravit nostre consideration, jusques à l'estimer quelque chose de divin, j'entends les payens & nous trouverons si les livres ne nous trompent, qu'il est 166 fois plus grand, que le globe de la terre, par ainsi le Soleil est prés de sept mille fois plus grand que la Lune. Et par opinion on tient aussi que le Soleil estant monté au plus haut point est dix huict fois plus loin de la terre que la Lune. Et pour le comble de son honneur on l'appelle le Roy des estoilles fixes & errantes, estant le plus grand de tous les corps celestes le plus lumineux & chaleureux sans comparaison, & après cela je n'ay plus de louange à luy donner, sinon qu'il est la figure & l'ombre de nostre vray Soleil de justice, Jesus qui faict du bien aux bons & aux mauvais, sans distinction du fidel ou de l'infidel, mais bien heureux celuy qui a tousjours son coeur & sa pensée en luy.



De la créance & vaines opinions des Montagnais de diverses deitez. De la creation du monde, & du flux & reflux de la mer.

CHAPITRE XXXI.

JE pensois au commencement ne faire qu'un Chapitre de la creance des Hurons & de celle des Montagnais, mais comme je l'ay veu grossir sous ma plume au delà de mon dessein j'ay brizé au milieu de la carriere & faict d'un grand Chapitre deux petits, afin que l'on puisse mieux comprendre ce que je dis, car la multitude de la matiere offusque l'esprit & empesche l'entendement de la bien concevoir, & partant l'on ne trouvera point mauvais si quelqu'uns de mes Chapitres sont abregez, plus faute de Rhetorique que de matiere, ô qu'il y a de personnes riches en parolles & en eloquence, qui diroient des merveilles où je me trouve muet, c'est mon imperfection & mon deffaut d'estude. J'avois autrefois appris plusieurs petits contes fabuleux, touchant la Creation du monde & le deluge universel, que tiennent nos Hurons, lesquels me sont eschappez de la memoire, & de ma plume peur de me méprendre, mais je diray avec plus d'asseurance ce peu que j'en ay sçeu de nos Montagnais, pour en avoir eu la mémoire rafraichie en discourant avec nos freres.

Mais au prealable, il faut que je vous die de nos Canadiens ce que j'ay remarqué en nos Hurons, qu'il n'y a ny accord, ni apparence en ce qu'ils nous content des Deitez ou causes supremes qu'ils recognoissent, Autheurs, Createurs & Reparateurs de cet Univers, car si l'un dit une chose d'une façon, l'autre en parle tout autrement, & ay veu en eux ce qui se dit des heretiques de nostre temps, desquels si les uns advouent Calvin ou Luther pour leur Apostre, les autres les rejettent comme des vilains & infames, qui n'ont faict banqueroute à l'Eglise que pour leur ventre, ainsi en est il generalement de tous les desvoyez, j'ay sçeu mesme d'un honneste homme, qui a demeuré deux ans à Constantinople, qu'il y a des Turcs qui se gaussent plaisamment, mais en cachette, de leur Mahomet, & d'autres le tiennent pour le premier Profete de Dieu, & Jesus-Christ pour le second, c'est le malheur de ceux qui ne suivent point la vertu & n'ont pas Dieu pour but de leurs actions, de se tromper de la sorte.

Nos Montagnais recognoissent trois Deitez, à sçavoir Atahocan, son Fils & Messou, representant l'image de la tres-saincte Trinité, mais il faut dire de plus qu'ils confessent une Mere, à laquelle ils ne donnent point de nom, d'autant qu'elle ne gouverne rien & semble representer en quelque chose la Mere de nostre Seigneur Jesus-Christ. J'ay leu autrefois l'histoire de la Chine, où j'ay remarqué qu'entre leurs principales Idoles, ils en ont une qui a trois testes, lesquelles se regardent l'une l'autre comme n'ayant qu'une mesme volonté, puissance, aage & authorité, quoy que distinctes, non plus que le Pere n'est pas le Fils, ny le Fils le S. Esprit, un seul Dieu en trois personnes.

Nos Montagnais attribuent la Création & le gouvernement du ciel à Atohacan, mais ils sont encore dans les admirations comment il l'a pû faire, veu sa hauteur, la quantité des planettes & les Cieux d'infinies distances, où nous ne pouvons aller qu'avec la pensée. Quelqu'uns ont voulu dire que le Fils, auquel ils ne donnent point de nom particulier, gouverne la terre, & la mer, mais d'autres & avec plus d'apparence en attribuent la creation, la conservation, & le gouvernement à Messou, lequel Messou est quelquefois pris pour bon Ange, car ils disent qu'il est tousjours avec eux, & le Manitou aussi; Ils tiennent ces Deitez tres-riches, & qu'elles ne peuvent jamais avoir de necessité, ayans puissance de leur ayder, bien qu'ils ne leur offrent ny sacrifices ny prieres, comme nous faisons à nostre Dieu.

Ils disent qu'ils font venir le beau temps & la pluye quand il est necessaire, mais si la chose arrive hors de saison, ou qu'elle apporte du dommage à leur bled, à leur chasse ou à la pesche, ou qu'il fasse de grands coups de vents qui les empeschent de naviger, ils attribuent tout ce mal là au Manitou; qui est le Diable, lequel ils disent estre tousjours meschant.

Pour la création ils tiennent qu'avant que les Deitez eussent formé ce monde, elles estoient toutes trois dans un canot sur les eauës avec une petite beste, qu'ils appellent Achagache, qui peut estre comme une blette un peu plus grosse, & que la jettant à l'eau elle alla au fond, d'où elle rapporta en ses pieds un peu de terre, de laquelle Messou, en prist une partie & en fit une boulle toute ronde; laquelle il souffla tant qu'elle grossissoit à veuë d'oeil, & l'ayant bien soufflée il la fit si grosse qu'elle devint la terre comme elle est à present.

Du reste du morceau de terre il en fit un petit homme avec de la salive qu'il cracha dans sa main, & puis il le souffla tant qu'il devint grand, estant grand il luy donna la parolle, en lui soufflant dans la bouche. Voilà des sentimens & des pensées qui ne sont pas trop esloignées de la vérité de la chose pour des Sauvages qui n'ont jamais esté instruits, car il ne se lit point que jamais les Apostres, leurs Disciples, ny aucun Religieux avant nous, ayent passé en ces pays là pour leur prescher la parole de Dieu, ny autrement. Pour la creation de la femme, ils disent que le Messou remit cette petite beste à l'eau qui en rapporta encore de ta terre; de laquelle il fit une femme de la mesme sorte qu'il avoit fait l'homme, puis demeurans ensemble sur la terre, ils eurent quantité d'enfans, & leurs enfans en eurent d'autres, de sçavoir leurs noms, ils n'en sçavent aucuns, leurs peres ny leurs meres en leur ayans pas appris, pour les avoir eux-mesmes ignorez, comme avoient faits leurs predecesseurs.

Et disent de plus que tous ces enfans là furent presque tous noyez à cause qu'ils estoient trop meschans. Il en resta seulement cinq, sçavoir; trois hommes, & deux femmes, lesquels s'estans sauvez dans leur canots se tindrent tousjours sur les eauës, & voicy comme la chose arriva à leur dire: Ce Messou allant à la chasse ses loups cerviers dont il se servoit au lieu de chiens, estans entrez dans un grand lac ils y furent arrestez. Le Messou les cherchant partout, un oyseau luy dit qu'il les voyoit au milieu de ce lac, il y entre pour les retirer, mais ce lac venant à se des gorger, couvrit la terre, & abysma le monde, & généralement tous les arbres quelle avoit produit d'elle mesme en furent cachez, & leurs branches pourries dans les eaux ny restant que le tronc. Apres que les eaux se furent retirées, ce Messou tira des flesches à ces troncs d'arbres, lesquelles se convertirent en branches, se vengea de ceux qui avoient arresté ses loups cerviers, & espousa une ratte musquée, de laquelle il eut des enfans qui ont aydé à repeupler le monde, se disent quelqu'uns, mais d'autres tiennent que ce Messou e se maria point, & qu'il ny resta pour la réparation du monde que ces cinq personnes eschappées du deluge, d'où appert qu'ils ont quelque tradition de cette inondation universelle, qui arriva du temps de Noé.

Ils tiennent que ces cinq s'en allerent bien loing chercher le Messou, qui estoit Dieu, lequel ils ne pouvoient rencontrer, en fin aprés voir bien cherché sur les eaux ils arriverent en un lieu d'où les eaux s'estoient retirées, & y avoit terre ferme, sur laquelle ils trouverent un homme, auquel ils demanderents s'il estoit Messou, il leur respondit que ouy, lors ils luy demanderent du tabac ou petun pour petuner, il leur en donna, & comme ils eurent petuné ils luy presenterent le calumet qu'il prist & le cassa, alors ils luy dirent qu'il n'estoit pas le vray Messou, car il n'est point meschant, mais plustost le Manitou, c'est pourquoy ils le quitterent là, & s'en allèrent plus loing, ou ils rencontrèrent un grand homme qui ne parloit point, mais leur fit signe de la main. Ils furent à luy, & l'ayans abordé il leur presenta de grandes chaudieres pleines de viandes, mais comme il ne parloit point ils estoient bien empeschez; il survint là un homme qui leur demanda où ils alloient, ils respondirent qu'ils cherchoient Messou, lors il leur dit, vous l'avez trouvé, & puis leur donna bien à manger de fort bonnes viandes, & entre autres il leur en donna d'une qui n'estoit pas plus grande que l'ongle, de laquelle ils avoient beau manger elle ne diminuoit point, & avoit le goust de toutes sortes de viandes, comme d'eslan, d'ours de cariboust, lievres, perdrix, &c.

Apres qu'ils eurent bien mangez il leur demanda s'ils vouloient voir quelque chose de beau, ils dirent que ouy, aussitost il fit venir quantité d'animaux de toutes les sortes, qui avancerent devant eux, & les arbres aussi. Apres avoir veu tout cela il les congedia, & leur dit qu'ils n'en parlassent à personne, & ce qui les estonna d'avantage, fut que cet autre ne parla jamais, mais avoit tousjours les yeux estincelans & comme pleins de feu.

Cela fait, ils s'en revindrent par une petite riviere, (car l'eau n'estoit plus sur la terre) en laquelle ils rencontrerent un petit Islet sur lequel il n'y avoit personne, n'ayans mesme point veu de pistes d'hommes le long du bord de l'eau qu'ils avoient passée. Ils demeurerent sur cest Islet, où là estant y vint des Manitous (qui sont des Diables), qui eurent, affaires à leurs femmes, dont elles eurent des enfans, lesquels ont repeuplé le monde peu à peu comme il est.

Pour la mer, j'ay dit que c'est le fils qui la gouverne, & semblablement la terre, mais ils disent qu'ayant esté bonne à boire au commencement elle devint sallée & amere par cet accident. Il arriva un jour que le Nikycou (qui est la loutre) ayant mordu la Ouynesque, qui est une petite beste fort puante, que nous appelions autrement l'enfant du Diable à cause de ses mauvaises qualitez, ce loutre l'ayant mordue, il eut la gueule infecte & puante de son ordure qu'il luy jetta, escumant ainsi il s'alla laver dans la mer, & la rendit sallée & de mauvais goust, comme elle est.

Ils disent en outre, que tous les animaux de chaque espece, ont un frere aisné, qui est comme le principe, & comme l'origine de tous les individus, & que ce frère aisné est merveilleusement grand & puissant, l'aisné des castors, disent-ils, est peut estre aussi gros qu'une cabane, quoy que les cadets (s'entend les castors ordinaires) ne soient pas plus gros qu'un petit mouton; Or ces aisnez de tous les animaux sont les cadets du Messou, (le voila bien apparenté) si quelqu'un void en dormant l'aisné, ou le principe de quelques animaux, il fera bonne chasse, disent-ils, s'il void l'aisné des castors, il prendra des castors, s'il void l'aisné des eslans, il prendra des eslans, jouissans des cadets, par la faveur de leur aisné qu'ils ont veu en songe, mais quand on leur demande où sont ces aisnez ils se trouvent bien empeschez, confessans eux-mesmes qu'ils ne sçavent où ils sont, sinon que les aisnez des oyseaux sont au Ciel, & les aisnez des autres animaux sont dans les eauës, mais l'Alcoran de Mahomet dit bien mieux que les bestes vont dans le Paradis, & que ce grand coq, l'aisné de tous les coqs, prie pour tous ses freres, & que quand il chante, tous les coqs de la terre luy respondent, & chantent comme luy par une correspondance que les animaux de la terre ont avec ceux du Ciel, qui prient pour eux.

On dit de plus que nos Montagnais reconnoisent deux principes des saisons, l'un s'appelle Nipinoukhe, c'est celuy qui ramene le Printemps & l'Esté, l'autre s'appelle Pipounoukhe, qui ramene la saison froide. Ils soustiennent bien qu'il sont vivants, mais ils ne sçavent pas comme ils sont faits, s'ils sont hommes, ou animaux, ny de quelle espece, & disent qu'ils les entendent parler, ou bruire, notamment à leur venue, sans pouvoir distinguer ce qu'ils disent, pour leur demeure, ils partagent le monde entr'eux, l'un se tenant d'un costé, l'autre de l'autre, & quand le temps de leur station, qui est aux deux bouts du monde, est expiré, l'un passe en la place de l'autre, se succedant mutuellement. Quand Nipinoukhe revient, il ramene avec soy la chaleur, les oyseaux, la verdure, il rend la vie & la beauté au monde, mais Pipounoukhe ravage tout, estant accompagné de vents, de froids, de glaces, de neiges, & des autres appanages de l'Hiver.

Pour les flux & reflux de la mer, comme ils tiennent que l'eau a une ame immortelle qui lui donne ses mouvemens, ils ne s'estonnent pas tant de ce flux & reflux, comme firent jadis nos Hurons arrivant avec nous à Kebec, lesquels encor bien qu'avec nos Montagnais, ils croyent à l'eau une ame vivante, ils crurent nostre riviere de bien plus grand esprit que celles de leur pays, qui n'ont pas de flux & reflux pour estre trop esloignées de la mer, & m'en demandoient des raisons, non seulement, mais ils eussent bien desiré me voir raisonner avec cette eau, & luy demander à elle mesme, pourquoy ses diverses allées & venuës contraires, & à quel dessein, effects qu'ils admirerent plustost que de les pouvoir comprendre, ne les comprenans pas moy mesme, pour estre au delà de ma capacité, & de celle des Sçavans.

On tient pour certain qu'Aristote se precipita dans l'Euripe, desirant que l'Euripe le comprit, puis qu'il ne pouvoit comprendre les principes & les raisons des mouvemens d'iceluy. Qui est-ce aussi qui depuis ce grand Philosophe a pû nous donner une raison certaine du mouvement admirable de cet espouventable Occean? mouvement qui ne se faict pas du pole Arctique, jusques au pole Antarctique, comme quelqu'uns se sont persuadez. Que si cet element ne faisoit que rouler du Nort au Sud, & retourner du Sud au Nort, il n'y auroit de quoy tant admirer. Mais la merveille est que la mer prenant son cours vers le pole Antarctique, qui est celuy là qui va du costé du Midy, au mesme temps elle vient vers l'Arctique qui luy est opposé, c'est à dire qui est du costé du Septentrion & par ainsi elle a des mouvemens contraires (bien qu'en diverses parties,) en mesme temps, & à l'instant quelle se retire, de nostre pole Arctique, elle retourne aussi de l'Antarctique, refluant tant d'une part que d'autre, au milieu de la mer où les marées, & reflux venant à s'entrerencontrer sous la ligne Equinoctiale, incontinent la mer vient à bouffir, s'enfler & grossir aussi long-temps que le reflux e fait. Et derechef la mer estant estrangement enflée & eslevée comme de tres hautes Montagnes, elle commence aussitost à se dilater & abaisser. Tant plus se dilate tant plus elle s'abaisse au dessous de la ligne; & d'autant qu'elle s'abaisse en ce milieu du monde, plus elle monte & se dilate d'une part & d'autre vers les deux poles susdits, roullant dessus les sables, inondans les campagnes, & eslevans de toutes parts, jusques à Lebe venant. Lors qu'elle se dilate ainsi vers bouts, & autres extremitez de la mer, on l'appelle flux, & le reflux, quand elle se retire vers l'Equinoctiale.

Ce flux & reflux se fait deux fois pendant vingt quatre heures. Car en cinq heures ou environ, la mer fluë vers le Nort, & vers le Sud, & en quelque six à sept heures, elle fait son reflux. Et comme l'estat de la Lune n'est égal ou pareil, mais irregulier en son croissant, & decroissant, ainsi le mouvemens de la mer est du tout inegal, comme chacun sçait, & l'experimentons en nostre petite riviere de sainct Charles, tous les quartiers de la Lune, & les mois de l'année, & principalement en la pleine Lune, où nous voyons l'eau s'eslever le plus vers nostre Convent, ce qui nous obligeoit en ces temps là, de ne rien laisser de nos meubles & ustencilles, que fort esloignez du bord de la riviere.

Finissons ce Chapitre de la creance & des superstitions de nos Montagnais, par cette conclusion, que qui voudroit faire estat de les observer toutes, il en faudroit faire un juste volume à part, tant elles sont en grand nombre, mais, comme la lecture n'en seroit agreable ny utile, je me contente de ce que j'en ay escrit comme suffisant, & finy par cette priere que je fais à Dieu, de leur donner lumière cognoissance de leur aveuglement, qui les porte à ignorer le vray Dieu, & attribuer des puissances divines à des choses insensibles, jusques à croire que la neige, &, la gresle ont une ame qui a cognoissance & intelligence, & s'offence de la lumiere, & clarté des chandelles & fallots, avec quoy ces pauvres gens n'oseroient sortir la nuict quand il neige, ou gresle, peur que cette ame en advertisse les animaux, qui prendroient la fuitte. Tiennent aussi que les chiens ne doivent ronger les os des castors, des oyseaux, n'y des autres animaux pris au lacet. Que d'autres ne doivent non plus estre jettez dans le feu, & que si on manque à la moindre observation de leurs folles opinions, que c'est fait de leur chasse & de leur vie, & que tout ira, s'en dessus dessous, & à contrepoil de leur intention.



De la saincte Oraison. De L'apparition des Esprits, & du grand Capitaine Auoindaon.

CHAPITRE XXXII.

SAns Oraison la vie de l'homme est miserable, & sa fin malheureuse, disoit le B. Pere Bartholemy Solutive. Il me semble avoir autrefois leu, aussi bien qu'ouy dire que ce grand Empereur Charles le Quint Roy des Espagnes estant couché au lit de la mort, & prest de rendre son ame à Dieu le Createur, fut prié, par quelqu'uns de ses amis plus familiers, de leur dire quelle estoit la chose qui plus l'avoit contenté en ce monde, & qu'il ne leur dit autre chose, l'Oraison: Dieu m'a fait îa grace, disoit il, que depuis l'aage de vingt trois ans, jusques à present, jamais je n'ay passé un seul jour sans avoir fait quelque peu d'Oraison mentale, laquelle, m'a tellement servi que ce resouvenir de Dieu m'a tousjours consolé en mes ennuys, m'a fortifié en mes disgraces, m'a donné force contre le peché, & pour le comble de mon bon-heur, elle m'a retiré des tracas du monde, & des tumultes de la terre, pour me colloquer dans ce lieu de repos, d'où j'espere moyennant la grace de nostre Seigneur, aller en Paradis.

C'est une chose admirable, & un prodige merveilleux, qu'un Prince si grand, & un Monarque si puissant, environné de tant d'ennemis, & ayant de si grandes, & si puissantes armées à gouverner, par mer & par terre, n'aye pû dans le gouvernement d'un si grand Empire, estre diverty, pour un seul jour du service, & devoir qu'il devoit à son Dieu, à la confusion de nous autres petits vermisseaux de terre; qui perdons si aysement cette presence tant necessaire d'un Dieu, pour le moindre petit divertissement qui nous arrive. C'est mon regret, & mon desplaisir qui me fait crier à vous Seigneur, à ce qu'il vous plaise nous faire sa grace, que l'exemple de ce Prince serve à nostre salut, & non point à nostre condemnation, car si nous sommes soigneux de nourrir nostre corps, pourquoy nostre ame creée à vostre Image & semblance; manquera-elle de son alliment spirituel, car de mesme que la gorge est le canal, par le moyen duquel l'estomach reçoit sa nourriture corporelle, l'Oraison est le conduit par lequel vostre divine Majesté communique ses graces, & ses dons spirituels à l'ame, & comme sans cette gorge l'estomach ne recevroit aucune nourriture, n'y vie, ainsi sans l'Oraison, l'ame meurt à la grace, & ne peut avoir de vie pour le Paradis.

Nos pauvres Sauvages ignorant encores la manière d'adorer, & servir Dieu, avoient souvent recours à nos prières, & ayans par plusieurs fois expérimenté le secours, & l'assistance que nous leur promettions d'en haut, lorsqu'ils vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions, advouoient franchement que nos prieres avoient plus d'efficaces que tout leur chant, leurs ceremonies, & tous les tintamarres de leurs Medecins & se resjouissoient de nous ouyr chanter de Hymnes, & Pseaumes, à la louange de de Dieu, pendant lesquels (s'ils se trouvoient presens), ils gardoient estroictement le silence, & se rendoient attentifs, pour le moins au son, & à la voix, qui les contentoit fort.

S'ils se presentoient à la porte de nostre cabane, nos prières commencées, ils se donnoient la patience qu'elles fussent achevées, ou s'en retournoient en paix, sçachant desja que nous ne devions pas estre interrompus en une si bonne action, & que d'entrer de force, ou par importunité, estoit chose estimée mesme incivile entr'eux, & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & vaquer en paix, à nos Offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de n'admettre aucun dans leurs cabanes, lors qu'ils chantent les malades, ou que les mots d'un festin ont esté prononcez.

Lorsque la saincte Messe se disoit dans nostre cabane, ils n'y assistoient non plus, car elle s'y disoit tousjours la porte fermée, ou si matin qu'ils n'en voyoient rien, non seulement pour ce qu'ils estoient, incapables d'y assister, comme infidelles, mais aussi pour une apprehension que quelques malicieux nous desrobast nostre Calice qu'ils appelloient petite chaudière, & n'en eussent point fait de scrupule: pour nostre voile de Calice, nous leur monstrions assez librement, avec le beau chasuble que la Reyne nous avoit donné, qu'ils admiroient avec raison, & trouvoient riche par dessus tout ce qu'ils avoient de plus rare, & nous venoient souvent supplier de le faire voir à leurs malades, la seule veuë desquels les consoloit, & leur sembloit adoucir leurs douleurs. La bonne femme du Sauvage du Pere Joseph, en avoit desrobé l'Etole, & cachée au fond d'un tonneau, mais aprés l'avoir long-temps priée, & conjurée, car elle estoit tousjours sur la negative, elle nous la rendit en fin, disant qu'elle l'avoit retirée des mains de quelque volleur de la Nation du Pétun, mais c'estoit elle mesme qui en avoit faict le vol, ne pensant pas que nous y deussions prendre garde, & c'est en quoy elle se trompoit.

Auoindaon grand Capitaine de la ville de sainct Joseph, avoit tant d'affection pour nous, qu'il nous servoit comme de pere syndique dans le pays, & nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun, & nous trouvans par fois de genouils prians Dieu, il s'y mettoit auprès de nous, les mains joinctes, avec une posture qui donnoit de la devotion, & ne pouvans d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes & cérémonies, remuant les lèvres, puis eslevoit les mains, & les yeux au Ciel, & y perseveroit jusques à la fin de nos offices, & Oraisons, qui estoient assez longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet exemple devroit confondre des Chrestiens! & que nous dira ce bon vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du Jugement, de nous voir plus negligens d'aymer, & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel nous recevons journellement tant de grâces, que luy, qui n'avoit jamais esté instruict que dans l'escole de la gentilité, & ne le cognoissoit encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance.

Mon Dieu, resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez du feu de vostre divin amour. Car nous sommes pour la pieté, en quelque chose plus froids que les Sauvages mesmes. Ce bon homme m'importuna fort de luy donner un petit Agnus Dei, qu'il porta à l'on col, avec tant de respect & de devotion, qu'il n'y avoit aucun François qui en fit plus d'estat, non pour la beauté de la foye de laquelle il estoit enveloppé, mais pour la croyance qu'il y avoit, lequel il confessoit tellement que peur de le perdre, il se fit encor couvrir d'un autre morceau d'estoffe.

Il nous pria fort de luy permettre d'assister à la saincte Messe, pour y prier Dieu avec nous, mais comme nous luy eusmes dit qu'il ne pouvoit, n'estant pas baptisé, il nous supplioit qu'on le baptisast pour y pouvoir assister, & faire au reste comme nous. Et comme il estoit tout plein de bonne volonté, il ne cherchoit que l'occasion de nous faire plaisir, & demandoit de coucher dans nostre cabane, lors qu'en l'absence de mes confrères, j'y restois seul la nuict. Je luy en demandais la raison, & s'il croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque accident pour moy, particulierement au temps que les Hiroquois estoient entrez dans leurs terres, & qu'ils me pourroient aysement prendre, ou me tuer dans nostre cabane, sans pouvoir estre secouru de personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoir à moy, ou à me faire entendre de leurs voix, comme ils font en diverses contrées, & sous diverses figures. Je le remerciais de sa bonne volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension ny des Hiroquois, ny des esprits malins, & que je voulois demeurer seul, la nuict dans nostre cabane, en silence, prieres, & Oraisons. Il me repliquoit: Mon nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS, avec toy, souffre moy seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, & crains qu'il ne t'arrive du mal ou en effect d'apprehension. Je le remerciois derechef, le renvoyois au bourg, & demeurois seul à la garde de nostre Seigneur & de mon bon Ange, car je ne jugeois pas necessaire d'avoir autre garde avec moy, & puis de mon naturel je suis assez peu apprehensif, Dieu mercy.

Il y en a qui s'imaginent que les païs Sauvages sont tout plains de demons, & que ces pauvres gens en sont continuellement tourmentez & vexez, cela est bon pour les païs de ceux qui les adorent, comme faisoient anciennement les Mexicains, mais pour nos Hurons, ils les croyent meschans & ne les adorent aucunement encores qu'il le semblent faire aux offrandes qu'ils font en des lieux particuliers comme j'ay dit aillieurs, & si Satan leur apparoist comme il faict à quelqu'uns, ce n'est pas tousjours sous une forme hydeuse & espouventable, mais ordinairement sous forme humaine, ou de leurs parens & amis deffuncts, & quelquefois en songe seulement, principalement aux femmes, ou ils se font ouïr de la voix, & comme ils la diversifient, tantost triste & plaintive, & tantost gaye & joyeuse, avec des risées, sans qu'on y puisse rien comprendre, ny qu'on appercoive aucune chose. Les Sauvages m'en demandoient l'interpretation & me servant dextrement de l'occasion, je leur disois que ces voix tristes & lamentables de leurs parens & amis deffunct, n'estoient autres que de regrets & desplaisirs de leur damnation y pour n'avoir pas esté baptisez & vescu selon la loy que le Fils de Dieu nous a enseignée par ses Apostres. Et que pour ce qui estoit de ces ris & voix de resjouissance, cela ne procedoit que du malin esprit, qui leur vouloit faire croire par là, contre toute vérité que leurs parens estoient bien-heureux, & jouissoient de la félicité éternelle, afin de les divertir eux mesmes de la voye de Dieu, les obliger à la mesme vie, les maintenir dans les mesmes vices, & les entrainer en la mesme damnation avec leurs parens & amys deffuncts, tellement que les pauvres Sauvages par ceste responce detestans ces cachots tenebreux, frappoient de la main doucement contre leur bouche & disoient ho, ho, ho, ho, ho. Danstan téonguiandé, voyla qui n'est pas bien, voyla qui ne vaut rien, & ils avoient raison.

Il arrive quelquefois que le diable pere de mensonge dit des veritez, mais cela luy est si rare, qu'il n'en diroit jamais, s'il n'y esperoit du profit, ou que Dieu ne luy contraignit, aussi ne le doit on croire, ny l'escouter, que comme on doit faire un démon en bouchant ses aureilles. Un honneste gentil homme de nos amis, nommé le sieur du Vernet, demeurant avec nous au païs des Hurons, nous dit un jour que comme il estoit dans la cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un demon vint frapper trois grands coups sur la couverture de la cabane, & que la Sauvagesse qui cognut que c'estoit son demon, entra dés aussitost dans sa petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracles & entendre les discours de ce malin esprit. Ce bon gentil homme presta l'oreille, & escouttant le colloque, entendit le diable qui se plaignoit tout haut, d'estre grandement fatigué, & que son seul respect l'avoit amené là d'un loingtain païs, d'où il venoit de guérir des malades (ô mal-heureux medecin) Aprés avoir encor long-temps discouru avec une voix assez basse, il dit en fin à ceste Magicienne qu'il y avoit trois Navires François en mer, qui arriveroient bientost, ce qui fust trouvé veritable, car à trois ou quatre jours de là ils arriverent, & aprés que la Sauvagesse l'eut remercié & faict ses demandes, le demon s'en retourna dans les enfers & ledit sieur du Vernet dans les Navires nouvellement arrivez.

Ce mesme gentilhomme nous dit, qu'il avoit remarqué en ses Sauvages bien que tout nuds, hommes, femmes & enfans, que jamais les femmes ne cognoissent d'autres hommes que leurs propres maris; lesquels en estoient si jaloux, qu'ils n'eussent souffert pour chose du monde qu'un autre eut abusé de leur couche, & d'abondant que tous ces peuples, par une superstition payenne, s'alloient tous les jours laver à la riviere dés qu'ils estoient sortis du lict, & ne nous en sçeu donner autre raison, sinon celle de leur antiquité, pour se nettoyer du peché.

Ce n'est pas seulement aux peuples infidelles & barbares, que le diable s'apparoist sous diverses formes & figures, mais aussi à plusieurs Chrestiens & Religieux. Depuis quelques années en ça, j'ay appris d'un bon Pere des nostres, de la Province de Flandre, que demeurant de communauté dans un Convent de la mesme Province, il y eut un jeune Novice lequel se promenant seul dans le jardin, & prestant trop inconsiderement la pensée à la tentation, qui luy remettoit en mémoire les grands biens qu'il avoit laissé au monde, & que s'il y fust demeuré qui eut esté riche & opulent, au lieu d'une extreme pauvreté qu'il embrassoit, eut esté bien monté au lieu d'aller pieds nuds, & estimé au lieu d'estre mesprisé, dont le diable prenant occasion luy estourdit l'esprit & le plongea dans une telle melancolie, que mesprisans en son ame les actions vertueuses de la saincte Religion, il aspira aux plaisirs mondains de telle sorte, que le diable pour le perdre davantage, luy fist apparoir un gros cheval noir bien equippé, sellé & bridé, garny d'une bonne bougette à l'arçon de la selle, qui sembloit plaine d'escus, le Novice grandement effrayé d'une apparition si inopinée rentrant en luy mesme s'enfuit au Convent, où n'ayant pû dissimuler sa peur, fut commandé par le Supérieur de luy dire le suject de son estonnement, ce qu'ayant faict encor tout tremblent, fut doucement disposé à rendre l'habit de la saincte Religion, & charitablement adverty que l'ordre n'admettoit que ceux qui batailloient & resistoitent vaillament à l'ennemy, & non ceux qui adheroient à leurs tentations. Il rendit donc l'habit bien qu'avec regret, & fut renvoyé au monde, où il vit, toujours un peu troublé & inquieté de ceste apparition.

Il a du depuis faict de grands efforts pour rentrer en l'ordre, mais il n'a pu venir à chef de ses pretentions, pour apprendre aux Novices & nouveaux champions en la milice de nostre Seigneur d'estre tousjours sur leur garde, & de resister aux tentations du malin esprit dés l'instant qu'elles se presentent, peur de tomber en pareil inconvenient, & mal-heur de ce Religieux, car le diable ne dort jamais.

Il y a d'autres apparitions qui arrivent, mais à des personnes plus advancées à la vertu, par de rudes combats & des prises estranges avec cet esprit malin, que Dieu permet pour les faire meriter & affermir dans la mesme vertu.

Depuis quelques années en ça nous avons eu en nostre Convent de Paris, un de nos Religieux nomme Frere Bonnaventure, natif d'Amiens, tellement poursuivy & molesté par l'ennemy du genre humain, s'y qu'à peine luy laissoit il prendre un peu de relasche, de sorte que tous les Religieux & principalement les Novices, comme nouveaux apprentifs en la voye de Dieu, en restoient tous effrayez & n'ozoient plus se tenir seuls la nuict dans leurs cellules, s'ils n'avoient le soir esté asseuré par leur Pere maistre & receu sa bénédiction.

Combien de fois a on veu ce pauvre Frere meurtry de coups & esgratigné comme, d'un animal meschant, on a ouy quelquefois des chaisnes de fer rouller par le Convent & des tintamarres effroyables, que ce malin esprit proche les bons jours principalement, faisoit en la poursuitte de ce bon Religieux, pour l'espouventer & lui faire quitter ses oraisons & l'exercice de ses mortifications, pendant lesquelles on l'a souventefois veu ravy en extaze deux & trois fois le jour. Dieu m'a faict la grace de m'y estre quelquefois trouvé present, & en des jubilations admirables où sa voix egalleement denote avec ses parolles, sembloient celles d'un Ange du Ciel, tant elle estoit douce & ravissante.

Ce malin esprit inventa un jour une estrange maniere de le vexer & luy donner peine, car comme il luy en vouloit, il ne cherchoit que l'occasion de luy mal faire & le faire mourir s'il eut pu. Il y avoit une grande Croix dans la cellule de ce bon Religieux, devant laquelle il avoit accoustumé de se prosterner & faire ses oraisons, le diable desirant de le faire mourir, prit des cordes, & l'attacha pieds & poings liez sur ceste Croix, en sorte qu'il n'eust sçeu se bouger ny remuer, puis luy mist une corde au col, & la serra, de si prés qu'il l'en pensa estrangler, & pour empêcher qu'on ne le secourut (malice infernale) il ferma la porte par dedans, en telle manière, que le Superieur fut contrainct d'y faire entrer un Religieux, par la fenestre avec une eschelle, où la porte ouverte ce pauvre frere fut, trouvé comme mort, & destaché fut mis sur sa couche, d'où revenu à soy, il loua Dieu & luy rendit graces infimes d'avoir combatu pour luy & delivré son ame d'un si puissant ennemy.

Dieu tres bon ne permet jamais que nous soyons tentez au delà de nos forces; il veut que nous soyons esprouvez & non point surmontez, car il n'y a que celuy qui le veut qui le puisse estre. Les esprits infernaux desesperez de pouvoir rien gaigner sur ceste belle ame, que plustost ils luy augmentoient ses couronnes & ses merites, un d'iceux en guyse d'un Courtisan s'adressa un jour à l'un de nos Novices auquel n'ayant pu mettre en l'esprit de quitter la saincte Religion, le batit de telle sorte que le Reverend Pere Provincial entendant les coups de sa chambre, accourut promptement le secourir, mais à son approche ce feint, courtisan disparut, dequoy le Novice rendit graces à Dieu & audit Pere, auquel il compta l'histoire.

Je pourrois encore icy rapporter plusieurs autres apparitions & combats des demons à l'encontre des Religieux, mais comme ce n'est pas mon suject & que cela est assez ordinaire, je me contente pour le present des deux susdites lesquelles doivent suffire, l'une pour nous faire tenir sur nos gardes & resister fortement à l'ennemy dés qu'il nous approche par quelque tentation, & l'autre pour nous apprendre qu'il y a toujours à combatre pendant que nous sommes en ce monde, & que tant plus nous nous approchons de Dieu, plus puissamment le diable nous assaille, mais avec la grace de nostre Seigneur, nous luy pouvons resister, & dire avec S. Paul, je puis tout en celuy qui me donne confort.



Du recours que les Sauvages avoient à nos prieres. De la creance qu'ils nous avoient, & où ils croyent que le Soleil se couche.

CHAPITRE XXXIII.

PRiez les uns pour les autres afin que vous soyez sauvez, disoit l'Apostre sainct-Jacques. Je ne m'estendray pas davantage pour vous faire voir combien merite celuy qui prie pour son prochain, que de vous rapporter une memorable sentence de la Bien heureuse saincte Angelique de Foligny laquelle à autant gravement que veritablement dit ces mots dignes de sa perfection: peut estre que l'on se mocquera de moy de ce que je vay vous dire, mais neantmoins il est vray; que j'ay receu plus de graces de Dieu, priant pour autruy que priant pour moy mesmes.

Ce qui s confirme par l'histoire suivante extraicte des Croniques de nostre sainct Ordre, aprés laquelle il ne faut plus de preuve ny d'autres tesmoignage du bien qui nous revient de prier pour autruy, quoy que nous soyons grand pecheurs, car Dieu ne se laisse jamais vaincre de courtoisie, & est tousjours prest à donner pour peu qu'on le prie avec foy. Un certain Religieux & parfaict Frere Mineur homme de tres-saincte vie, prioit ordinairement tous ceux à qui il parloit d'avoir memoire de luy en leurs prières. Advint un jour, comme il entroit en quelque ville, qu'il rencontra une femme fort visieuse,& malvivante, qui le saluant, luy rendit aussi-tost le réciproque, & la pria tres-humblement de prier Dieu, & la Vierge pour luy. Mais ceste femme toute estonnée d'un propos si nouveau en son endroit, luy respondit, helas! mon pere, mes prières vous seroient inutiles & ne vous serviroient de rien: parce que je suis la plus grande pecheresse du monde. Qu'elle que vous soyez, repart le Religieux, je vous supplie de m'obliger de ce bien, ô chose admirable: si-tost qu'elle fut entrée en l'Eglise, elle fit la reverence à une image de la saincte Vierge, & alors elle se ressouvint du Religieux, incontinent se mit à genoux devant icelle image, disant, l'Ave Maria pour luy, elle n'eust si-tost achevé ladite oraison, qu'elle fust ravie en esprit, & vit la Vierge Mere de Dieu, tenant son fils bien aymé entre ses bras, qui le prioit pour elle, luy disant, (Monseigneur, je vous supplie escoutez, s'il vous plaist l'oraison de ceste pecheresse,) & quoy ma mere, respondit l'enfant, (comment voulez-vous que j'escoute l'oraison odieuse de ma grande ennemie, encores qu'elle prie pour mon grand amy?) he! mon fils, repliqua la Vierge, de grace, faites luy misericorde, & vous la rendez amie, pour l'amour de vostre grand amy.

Ceste pauvre femme retournée à soy, grandement estonnée d'une telle apparition, courut incontinent trouver le Religieux, & luy raconta ce qu'elle avoit veu en son esprit, aprés luy fit une entière & parfaite confession de tous ses pechez, & depuis s'estudia du tout à fuir le vice; & servir devotement ceste tant secourable Advocate des pecheurs.

Environ les mois d'Avril & May les pluyes furent tres-grandes & presque continuelles au païs de nos Hurons (au contraire de la France qui fut fort seiche cette année là) de sorte que les Sauvages estoient dans de grandes appréhensions que tous les bleds des champs deussent perir, & dans cette affliction qui leur est fort sensible, ne sçavoient plus à qui avoir recours sinon à nous, car des-ja toutes leurs inventions & superstitions avoient esté inutilement employées, c'est ce qui les fist recourir au vray Dieu qui leur départit misericordieusement les effects de sa divine providence. Ils tindrent donc conseil entre les principaux Capitaines & vieillards, & adviserent à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement Sauvage, mais digne de personnes plus illuminées. Ils firent apporter un tonneau de médiocre grandeur, au milieu de la cabane du grand Capitaine ou se tenoit le conseil, & ordonnerent que tous ceux du bourg qui auroient un champ de bled encemencé y apporteroient une escuellée de bled de leur cabane, & ceux qui avoient deux champs en apporteraient deux escuellées,& ainsi des autres, puis l'offreroient & dedieroient à l'un de nous trois, pour l'obliger avec ses deux autres confreres, de prier Dieu pour eux.

Cela faict, ils me manderent par un nommé Grenole de me trouver au conseil, où ils desiroient me communiquer quelque affaire d'importance, aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils m'avoient dédié.

Avec l'advis de mes confreres je m'y en allay, & m'assis auprés du grand Capitaine, lequel me dit: Mon Nepveu: nous t'avons envoyé quérir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent bientost, nos bleds se pourriront, & toy & tes confreres avec nous, mourrons tous de faim, mais comme vous estes gens de grand esprit, nous avons eu recours & vous & esperons que vous obtiendrez de vostre Pere qui est au Ciel, quelque remede & assistance à la necessité presente, qui nous menace d'une totale ruyne.

Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & avoit tout pouvoir au ciel & en la terre si ainsi est qu'il soit tout puissant & puisse ce qu'il veut; il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps favorable & propice, prie le donc, avec tes autres confrères, de faire cesser les pluyes & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement dans la famine. S'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons pas ingrats ny mescognoissans: car voyla des-ja un tonneau de bled que nous t'avions dedié en attendant mieux.

Son discours finy, & ses raisons deduites, je luy remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit tres-veritable, mais qu'il estoit à la liberté d'un Pere d'exaucer oa rejetter les prières de son enfant, & que pour chastier, ou faire grâce & misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour au refus qu'à l'octroy, & luy dis, pour exemple: voy la deux de tes petits enfans, Andaracouy & Aroussen, car ainsi s'appelloient ils, quelquefois tu leur accorde ce qu'ils te demandent, & d'autres fois non, que si tu les refuses & les laisse contristez, ce n'est pas pour hayne, que tu leur portes, ny pour mal que tu leur veuille; ains pour ce que tu juge mieux qu'eux que cela ne leur est pas propre, ou que ce chastiment leur est necessaire. Ainsi en use Dieu nostre Pere très sage, envers nous ses petits enfans, & serviteurs.

Ce Capitaine un peu grossier en matière spirituelle, me répliqua, & dit: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits enfans, car n'ayans point d'esprit ils font souvent de folles demandes, & moy qui fuis père sage & de beaucoup d'esprit je les exauce ou refuse avec raison. Mais pour vous qui estes grandement sages & ne demandez rien inconsiderement & qui ne soit tres-bon & equitable, vostre Pere qui est au Ciel n'a garde de vous esconduire, que s'il ne vous exauce & que nos bleds viennent à se perdre, nous croyrons que vous n'estes pas véritables, & que vostre Jesus n'est point si bon ny si puissant que vous nous avez annoncé. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là dessus, & luy remis en mémoire que des-ja en plusieurs occasions ils avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Créateur si bon & pitoyable, & qu'il les assisterait encore à cette presente & pressante necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourveu qu'ils nous voulussent croire & quitassent leurs vices, & que si Dieu les chastioit parfois, c'estoit pour ce qu'ils estoient tousjours vicieux & ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se corrigeoient, ils luy seroient agréables & les traitteroit aprés sans qu'ils manquassent de rien.

Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dit: ô mon Nepveu je veux donc estre enfant de Dieu comme toy, je luy respondis tu n'en es point encore capable, ô mon oncle & il faut encore un peu attendre que tu te sois corrigé, car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne renonce aux superstitions & qu'il ne se contente de sa propre femme, sans aller à celles d'autruy, & si tu le fais nous te baptiserons, & aprés ta mort ton ame s'en ira bienheureuse avec luy en Paradis.

Le conseil achevé, le bled d'Inde fut porté en nostre cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de son oeil de misericorde & leur donnast un temps propre & necessaire à leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine eusmes nous commencé nos petites prieres & esté processionnellement à l'entour de nostre petite cabane (le P. Joseph revestu) en disant les Litanies & autres prières propres, que N. S. tres-bon & misericordieux fist à mesme temps cesser les pluyes, tellement que le Ciel, qui auparavant estoit par tout couvert de nuées obscures qui se deschargeoienr abondamment sur la terre, se fist serain, & toutes ces nuées se ramasserent en un globe au dessus du bourg, qui tout à coup s'alla fondre derrière les bois, sans qu'on en apperceut jamais tomber une seule goutte d'eau. Et ce beau temps dura environ trois sepmaines au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages, qui satisfaicts d'une telle faveur celeste nous en resterent fort affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil, que de là en avant ils nous appelleroient Peres, qui estoit beaucoup gaigné sur leur esprit, & à nous une grande obligation de rendre infinies graces à nostre Seigneur, qui nous avoit exaucé, veu qu'il n'usent jamais de ce mot Pere, qu'envers les vieillards de leur nation, & non envers les estrangers, par une certaine vanité qu'ils ont de tenir, tousjours le dessus.

Quelqu'uns ensuitte nous appelloient Arondiouane, c'est à dire Prophete ou homme qui predit les choses à venir & peut changer les temps, car entr'eux il y a de certains Sorciers, Medecins ou Magiciens, qui ont accez au diable & qui font estat de prédire les choses futures & de faire tonner ou cesser les orages, & ceux là sont les plus estimez entr'eux, comme entre nous les plus grands Saincts, non qu'ils les estiment Saincts, mais admirables & sçachant les choses à venir. C'est tout ce qu'ils pouvoient dire d'excellent de nous, car pour nous appeller Oxiou Ondaki, qui veut dire demon ou Ange, cela estoit quelque degré au dessous de ceste premiere qualité.

Bref les Sauvages nous eurent une telle créance & avoient tant d'opinions de nous depuis ceste faveur celeste, que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils en inferoient & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire) c'est pourquoy il leur en falloit faire rabatre de beaucoup & les adviser que Dieu ne faict pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas digne d'estre tousjours exaucez mais souvent corrigez.

Il m'arriva un jourqu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs amis, grandement honneste homme, & qui sentoit plustost son bon Chrestien que non pas son Sauvage, comme je discourois avec luy & pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image qui estoit de la saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit & le jette de costé dans les cendres pour n'en estre trouvée saisie & le ramasser aprés ma sortie. J'estois marry que ce cachet m'eut esté ainsi desrobé, & dis à ceste fille que je soupçonnois, tu te ris à present de mon cachet perdu, mais sache que s'il ne m'est rendu, que tu pleureras demain & mourras bien tost, car Dieu n'ayme point les larronnesses & les chastie, ce que je disois simplement pour l'intimider & faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin l'ayant moy mesme ramassé du lieu qu'elle me monstra l'avoir jetté.

Le lendemain matin à heure de dix estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute esplorée, malade & travaillée de grands vomissemens, estonné & marry de la voir en cet estat je m'informay de la cause de son mal & de ses pleurs, l'on me dit que c'estoit le chastiment de Jesus que je luy avois predit & que devant mourir elle desiroit s'en retourner à la nation du petun d'où elle estoit, pour ne mourir hors de son païs, je la consolay alors & luy dis qu'elle ne mourroit point pour ce coup ny ne sentiroit davantage de mal, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle avisast une autre fois de ne plus desrober, puis que cela desplairoit au bon Jesus, elle me demanda derechef si elle n'en mourroit point, je luy dis que non, aprés quoy elle resta entièrement guérie & consolée & ne parla plus de retourner en son païs comme elle faisoit auparavant.

Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines François estoient douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit ils pouvoient faire les choses plus-difficiles & non les pauvres qui n'avoient point d'esprit. Ils inferoient de là que le Roy (comme le plus grand Capitaine des François,) faisoit les plus grandes chaudières, & les autres Capitaines les moindres & plus petits meubles. Je les tiray de cette folle pensée lors qu'ils nous en presenterent à raccomoder, car leur ayant dit que c'estoit l'ouvrage des pauvres artizans & non du Roy ny des grands, l'admirant ils nous dirent: les pauvres ont donc de l'esprit en vostre païs & d'où vient donc que ce sont les Capitaines de Kebec qui ont toute les marchandises & non les autres, c'est que les pauvres leur donnent leur travail, & les riches les nourrissent.

Ils nous prierent quelquefois de fort bonne grace, de faire pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, pour les rendre semblables à ceux de Kebec, & de tuer cest importun Tonnere qui les estourdissoit de son bruit, car ils croyoient qu'il estoit un oyseau fort délicat qu'on mangeoit en France, couvert de fort belles plumes, & nous demandoient si les pennaches de nos gens estoient de ses plumes, & s'il avoit bien de la graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit, & de la cause de ces esclairs, & de ces roulemens, & je satisfaisois selon ma petite capacité à leur demande, & les détrompois leur faisant voir qu'ils ne devoient penser si peu apparemment des choses, ny croire à tous esprits, de quoy ils restoient fort contens & satisfaits, car ils sont bien ayse d'apprendre, & d'ouyr discourir des choses qu'ils ignorent, pourveu qu'on leur parle serieusement, & en vérité, & non point en gaussant, ou niaisant, comme faisoient nos François.

Ils furent fort estonnez entre autre chose, aussi bien que plusieurs simples gens d'icy, d'ouir dire que la terre fut ronde, & suspendue sans autre apppuy que de la puissance de Dieu, que l'on yoyageast à L'entour d'icelle, & qu'il y eut des Nations au dessous de nous, & mesme que le Soleil fit son cours à l'entour; car ils pensoient que la terre fut posée fur le fond des abysmes des eauës, & qu'au milieu d'icelle il y eut un trou dans lequel le Soleil se couchoit jusques au lendemain matin qu'il sortoit par l'autre extrémité.

Cette opinion est quasi conforme à celle des Peruennois, lesquels quand ils voyoient que le Soleil se couchoit, & qui sembloit se précipiter dans la mer, qui en toute l'estendue du Peru est du costé du Ponent, ils disoient qu'il entroit dedans où par la violence de sa chaleur il desseichoit la pluspart des eauës, & qu'à l'imitation d'un bon nageur, il faisoit le plongeon par dessous la terre qu'ils croyoient estre sur l'eau, pour sortir le jour d'après des portes de l'Orient ce qu'ils, ne disoient que du coucher du Soleil sans parler de celuy de la Lune ny des autres estoiles. De toutes lesquelles choses oa peut inférer, qu'ils n'estoient gueres sçavans en l'Astrologie, & fort ignorans en ces sçiences pour n'y avoir pas eu de Maistres.



Histoire d'une femme Huronne baptisée, & d'un jeune Montagnais auquel le Diable s'apparut sous diverses formes. Du festin qui fut fait à son baptesme, & de la harangue des Sauvages.

CHAPITRE XXXIV

LA conversion des Infidelles est le propre gibier des Frères Mineurs, & de roder toute la terre, pour les amener à Jesus Christ, car Dieu ne nous a pas envoyé pour nous seuls, mais pour ayder à sauver les autres en nous sauvans nous mesmes, autrement nous ne satisfaisons pas à tout ce qui est du devoir d'un vray Frere Mineur, qui doit estre martyr de volonté s'il ne le peut estre d'effet.

Je fais mention au Chapitre suivant des conversions admirables que nos tres-saincts Frères ont fait dans les Indes, & presque par toutes les terres Payennes & Barbares, lesquelles surpassent infiniment celles qui se sont faites dans tout le Canada; mais ceux qui considereront ce qui est de la nouvelle France, & le peu de zele de l'ancienne à y porter leur ayde. La grande estendue & le peuple presque infiny des Indes, outre le bon ordre que les Viceroys & Gouverneurs des pays y tiennent, que ce sont peuples policez pour la pluspart, admireront qu il y en aye aucun de converty dans nostre pauvre Canada, & que nos Religieux y ayent pu disposer un si grand nombre de Barbares à la foy, & en baptiser plusieurs, entre lesquels je feray choix de quelqu'uns pour vous faire voir qu'en effet, on y feroit du profit si on y estoit assisté.

Nous baptisames une femme Huronne malade en nostre bourg de sainct Joseph, qui ressentit interieurement, & tesmoigna exterieurement de grands effets du sainct Baptesme, il y avoit plusieurs jours qu'elle ne prenoit aucune nourriture, ne pouvoit rien avaller, & n'avoit d'appétit non plus qu'une personne mourante, elle avoit neantmoins tousjours l'esprit & le jugement tres-bon, jouissoit de la faculté de ses sens, & paroissoit en elle je ne sçay quoy d'aspirant aux biens éternels, car à mesme temps qu'elle fut baptisée l'appetit luy revint comme en pleine santé, & en ressentit plus de douleurs par l'espace de plusieurs jours, aprés lesquels la maladie se rengregeant, & son corps s'afoiblissant, elle rendit son ame à Dieu le Créateur, comme pieusement nous pouvons croire.

Avant d'expirer elle repetoit souvent à son mary que lors qu'on la baptisoit, elle ressentoit en son ame une si douce, si suave & agreable consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir les yeux, & la pensée, continuellement eslevez au Ciel, & eut bien desiré qu'on eut pu luy réitérer encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir jouyr derechef de cette consolation interieure, grace & faveur que ce Sacrement luy avoit communiquée.

Son mary nommé Ongyata, tres-content & joyeux au possible nous en a tousjours esté du depuis fort affectionné & desiroit encore estre Chrestien, avec beaucoup d'autres, mais il falloit encore un peu temporiser & attendre qu'ils fussent mieux instruits & fondez en la cognoissance d'un Jesus Christ Crucifié pour nos pechez, au mespris de toutes leurs folles ceremonies, & à l'horreur du vice, pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptisé, pour aller en Paradis, mais il faut vivre Chrestiennement & dans les termes, & les Loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrit: autrement il n'y a qu'un Enfer pour les mauvais Chrestiens, non plus que pour les infidelles,& non point un Paradis.

Et puis je diray avec vérité, & veux bien le repeter plusieurs fois, que la doctrine, & la bonne vie des Religieux, ne suffisent pas à des peuples Sauvages pour les maintenir dans le Christianisme, & en la foy, il faut de plus la conversation & le bon exemple des personnes seculiers; car comme ils disent eux mesmes, s'il y avoit des mesnages de bons Catholiques habituez avec eux, ils apprendroient plus en deux Lunes, leur voyans rendre les devoirs de bons & vertueux Chrestiens seculiers, qu'en quatre, les oyans dire à des Religieux, à la vie desquels ils trouvent plus à admirer qu'à imiter.

Entre plusieurs Sauvages Canadiens que nos Peres ont baptisez, soit de ceux qu'ils ont fait conduire en France, ou d'autres qu'ils ont baptisez & retenuz sur les lieux, un principalement merite que je vous descrive l'Histoire qui est assez remarquable.

J'ay rapporté cy devant au premier livre de ce volume, Chapitre sixiesme, comme le Canadien Choumin, autrement nommé le Cadet, avoit promis au Pere Joseph de luy amener son fils ainé nommé Naneogauachit, pour estre instruit & baptisé, si tost qu'il sçauroit son retour de France, comme il fit en effet, s'y rendant si soigneux, qu'à peine ledit Pere eut il pris un peu de repos qu'il le vint trouver avec sondit fils, lequel après un petit compliment luy dit en sa Langue: Pere Joseph voyla mon fils que je t'ay amené pour demeurer avec toy, ou pour l'envoyer en France ainsi que tu voudras, je te l'avois promis & m'en acquite, & te le laisse en depos pour en disposer à ta volonté, seulement je te supplie pour l'amour que tu porte à Jesus, d'en avoir le soin, de l'instruire, & de le faire son enfant comme tu m'as promis, car je veux qu'il vive dorenavant comme toy, & aille en Paradis avec toy.

L'enfant ne pouvoit avoir lors qu'environ neuf ou dix ans seulement, mais il estoit fort joly, honneste, & sentant peu son Sauvage non plus que son père. On luy demanda s'il vouloit demeurer avec nous, & estre baptisé, il dit que ouy, & qu'il estoit fort contant. Là dessus on luy fait quitter son habit de Sauvage, qui consistoit en un petit capot rouge qu'il avoit eu à la traite pour des pelleteries, & fut revestu d'un petit habit à la Françoise, qui le consola fort, car il se contemploit, se regardoit, & s'admiroit luy-mesme avec ce petit habit. Mais combien est puissant l'amour d'un pere envers son enfant, & reciproquement celuy d'un enfant bien nay envers son pere, il n'y a que celuy qui l'a experimenté qui le puisse exprimer.

Ce pauvre Sauvage avoit esté contant jusques là, mais quand il fut question de dire à Dieu à son enfant, la parole luy manqua, & fondant en larmes, il n'osoit plus regarder ce fils, l'objet de ses douleurs, non plus qu'une autre saincte Paule son petit sur se rivage de la mer, neantmoins surmontant sa paternelle affection, & aymant plus son fils pour Dieu que pour luy-mesme, dit derechef au Pere Joseph, cet enfant est à toy, je te l'ay donné, & me suis despouillé du pouvoir que j'avois sur luy, afin qu'il suive tes volontez, reçois le donc & en fais comme de ton fils, & sur ce partit pour s'en retourner avec les autres Sauvages, chargé de quelque petit present qu'on luy donna pour essuyer ses larmes.

Or ce fut icy bien la pitié, car Neogauachit voyant partir son pere, il n'y eut plus de paix à la maison, il pleuroit, il s'affligeoit & vouloit à toute force s'en retourner avec luy, sans qu'on pu par aucune douceur luy persuader de demeurer, à la fin on usa de quelque menace de luy oster son habit, & de le renvoyer comme il estoit venu, ce qu'aprehendant, il s'appaisa un petit, & dit au Pere Joseph; Si tu m'ayme comme tu dit, laisse moy donc aller avec cet habit, car il me plaist infiniment, autrement je ne voy point que tu aye de l'amour pour moy, car l'amitié ne se recognoist que dans le bienfait, & tu me le veux oster, ce n'est pas que je desire te quitter pour tousjours, mais seulement pour la consolation de mon pere qui se meurt de tristesse. Et quoy voudrois tu bien user d'une si grande rigueur à l'encontre de celuy qui ne peut vaincre les sentimens que la nature luy a donné pour celuy qui l'a mis au monde, je ne le peux concevoir, & ne sçaurois comprendre que tu sois bon pour les autres, & que pour moy seul tu sois mauvais, c'est à toy à faire voir ta courtoisie en effet, & à moy ne t'en faire les remerciemens selon leur valeur, & te promettre comme je fais, de te venir voir souvent avec d'autre petits garçons que je t'ameneray pour apprendre à prier Dieu avec moy, si tu m'en donne le congé: mais comme il vid qu'il falloir tout à bon quitter l'habit, ou demeurer, il se resigna, & du qu'il ne s'en vouloit point aller, & deslors resta avec nos Freres, sans plus parler de ses parens.

Il faut advouer qu'il y eut un rude combat à cette separation, & puis le Diable y allumoit bien les tisons, car il y alloit de son interest, comme la suitte de ce discours vous fera voir. Ce petit se rendit si soigneux d'apprendre la doctrine Chrestienne, & les prieres necessaires, qu'il s'en faisoit admirer, car outre qu'il avoit l'esprit bon, & la memoire heureuse pour bien apprendre, il avoit je ne sçay quoy de gentil qui le faisoit aymer, & esperer de luy, quelque chose de bon pour l'advenir.

Apres qu'il eut appris les petites prières il ne manquoit pas de les reciter soir & matin de genouils devant une image devote, ou à l'Oratoire, & ne se couchoit jamais qu'au préalable il ne se fut recommandé à Dieu, & faict le devoir d'un bon Chrestien (Payen qu'il estoit). Lors qu'ils alloit par les cabanes de ceux de sa Nation, il incitoit les petits garçons d'apprendre les mesmes chose, & de venir demeurer avec luy, & advertissoit les malades de ne mourir point sans estre baptisé, car luy mesme avoit un si grand desir de l'estre, après qu'il eut un peu compris la Doctrine Chrestienne, qu'il ne cessoit jour n'y nuict de prier nos Freres de le baptiser, & fallut en fin pour sa consolation, & celle de son pere qui les en prioit aussi luy donner jour pour cette solemnité, à Pasques, ou quand les Navires arriveroient de France, pendant lequel temps il apprit toute sa croyance, son Catechisme, & les Commandemens de Dieu & de l'Eglise, avec une facilité & contentement incroyable.

Ce que ne pouvant supporter l'ennemy du genre humain, luy dressa une furieuse baterie, & inventa tout ce qu'il peut pour l'empescher de son salut, qui ne luy reussit pas neantmoins. Il incita, quelqu'un de sa Nation de dire à son pere de ne point permettre qu'il fut baptisé, & qu'autrement il mourrait comme les autres qui l'avoient esté. Ce qu'ils disoient pour plusieurs Sauvages que nos Peres avoient baptisez à l'article de la mort aprés avoir esté instruict en santé, & partant qu'il le devoit retirer vers luy. Ce pauvre homme affligé de cette nouvelle, partit à mesme temps du lieu où il Hyvernoit, esloigné de plus de trente cinq lieuës de nostre maison, & se rendit à l'habitation, non sans une grande peine, pour consulter les François sur ce qu'il avoit à faire touchant son fils. Il s'addressa, mais fort mal à propos, à de certains indevots, qui ne se soucioient non plus du salut des Sauvages que du leur propres car au lieu de porter ce pere à faire baptiser son fils, ils l'en destournerent le plus qu'ils peurent l'asseurant qu'il le devoit retirer de nos mains, & suivre le conseil de ceux de sa Nation, à quoy il n'estoit desja que trop porté.

Ce mauvais conseil des François n'estoit pas qu'ils se souciassent que l'enfant fut baptisé ou non, mais c'estoit pour tirer de ce pauvre pere quelques pièces de pelleteries, ou de venaison, ce qui parut lors que n'en pouvans rien avoir, ils luy chantèrent injures, l'appelant yvrongne, & qu'il ne valloit rien d'avoir ainsi livré son fils, qu'on envoyeroit en France si tost qu'il seroit baptisé, & que le Pere Joseph avoit tort de l'avoir accepté. Voyez l'insolence, & la temerité de ces indevots, je croy que les Chefs les en auront chastiez, si la faute leur en a esté descouverte, car ils ne peuvent tout cognoistre, que par les yeux d'autruy.

Qui n'eut esté esmeu de tant de mauvais conseils, & des injures des François, autre qu'un, esprit bien fort. Ce pere ainsi traversé dans ses pensées, s'en vint chez nous, où il fut bien receu, & traitté de mesme nous, & ne sçachans son mauvais dessein, on luy permit de parler à son fils en particulier, auquel il demanda s'il vouloit quitter là les Religieux, mais l'enfant luy respondit que non, & qu'il vouloit demeurer avec eux, pour estre baptisé, & que le jour destiné pour son baptesme s'approchoit fort. Le pere ne luy en parla pas, d'avantage pour lors, se contentant de cette première atteinte, jusques à une autre fois qu'il revint le presser de plus prés, sans que l'enfant descouvrit rien à personne, de la peine que son pere luy donnoit, peur qu'en la descouvrant, il ne fut renvoyé à ses parens, en quoy il se trompoit.

Ces malicieux & faux Chrestiens François, continuerent tousjours de solliciter ce Choumin à retirer son fils de nos mains, & de ne permettre, qu'il fut baptisé, quelques autres Sauvages s'y employèrent aussi, qui l'animerent si bien, que le Samedy de Pasques, il vint chez nous accompagné d'un Sauvage, que l'on tenoit pour grand sorcier, & avoit une frequente communication avec le Diable, aussi bien que le pere de ce petit, qui outre cela estoit estimé le meilleur Medecin, & grand chasseur du pays.

Comme on ne se mesfioit point de luy on le laissa derechef monter seul dans la chambre où estoit son fils occupé en quelque petit exercice, & l'ayant salué à sa mode, luy dit que c'estoit à ce coup qu'il falloit qu'il renonçast au sainct Baptesme, & à tout ce qui estoit de nos instructions, autrement qu'il mourroit, & qu'il fit estat de s'en retourner avec luy. L'enfant insistoit tousjours du contraire, & ne pouvant goutter un si mauvais procédé, pressé de trop prés: luy dit franchement que s'il le contraignoit d'avantage en la conscience, qu'il le renonceroit pour son pere, & qu'il avoit bien peu d'esprit (mot ordinaire) de vouloir luy empescher à present une chose que luy mesme luy avoit conseillée, lors qu'il le donna au Père Joseph.

Le pere irrité que par douceur, & autrement il ne pouvoit rien gaigner sur l'esprit, & la confiance de son fils, voulut user de menace, & luy deschargea un si grand coup sur l'estomach qu'il le renversa par terre, au bruit duquel le Frère Gervais accourut, qui luy demanda pourquoy il avoit frappé son fils, mais le petit prenant la parole, respondit; Ne vois tu pas bien qu'il n'a point d'esprit, & qu'il ne sçait ce qu'il faict. Il voudrait que je vous quittasse, & que je ne fusse point baptisé, mais je le veux estre, & mourrois plustost à la peine, que de m'en retourner avec luy sans avoir receu ce benefice, c'est pourquoy pour me libérer de ces importunitez si je vay en France je n'en reviendray pas, ou bien vous me contraindrez de revenir, car autrement je ne puis avoir de repos. Les Religieux qui le trouverent là, voyans sa confiance le consolerent, & tancerent le pere de vouloir empescher le baptesme de son fils: lequel s'excusa sur ce que les François mesmes, avec plusieurs de sa Nation, luy conseilloient de le reprendre, & ne permettre qu'il fut baptisé.

C'estoit la coustume que nos Freres alloient toutes les Festes & Dimanches, faire l'Office divin à l'habitation, & y demeuroient depuis le matin jusques après Vespres qu'ils revenoient à nostre Convent. Le jour de Pasques dés le matin le Pere Joseph s'y en alla à mesme dessein, accompagné de son petit Sauvage, & de Pierre Antoine, Patetchounon, autre Sauvage qui avoit esté baptisé en France, Choumin s'y trouva aussi où ayant rencontré son fils, le pria derechef de s'en retourner avec luy, & pour l'amadouer l'ayans tiré un peu à l'escart loin de la maison, luy presenta quelque chose à manger, qu'il n'accepta que par contrainte, & encor moins luy voulut il obeyr en son mauvais dessein; Tellement que cet impetueux n'ayant encor pû rien gaigner sur sa constante resolution, fut à la fin contraint de l'abandonner en ses bonnes volontez, & le laisser retourner avec nos Freres.

Vespres estant dites, le Pere Joseph fit chercher ce petit, & ne l'ayant pû trouver s'accompagna de son Pierre Anthoine, & partit pour son retour au Convent, esperant que si le garçon n'y estoit encore arrivé, qu'il les suivroit bien tost après, car il estoit asseuré de sa resolution.

Or l'enfant qui avoit un peu trop tardé avec son pere, fut bien marry que le Pere Joseph fut party, car il craignoit tousjours la rencontre de ceux qui le dissuadoient de son salut, & fut contrainct de s'en aller seul, en nostre maison. Estanr arrivé au dessus de la coste du fourneau à chaux, qui est à un grand quart de lieuë de nostre Convent, chantant comme ils ont accoustumé allans par les bois; s'apparut à luy un fantosme en guyse d'un vieillard, ayant la teste chauve, & une grande barbe toute blanche, qui n'avoit point de pieds, mais seulement deux bras, & deux aisles, avec lesquelles il voltigeoit autour de luy, luy disant quitte les Religieux, & le P. Joseph, ou autrement je te tueray.

Ce petit un peu esmeu, luy respondit qu'il n'en feroit rien, qu'il les aymoit trop, & vouloit estre baptisé. Je te tueray donc repliqua le fantosme, & à mesme temps se jetta sur luy, comme il passoit entre deux arbres, l'abatit sur la neige pour lors encore d'un pied & demy d'espoisseur, & luy pressa tellement l'estomach que de douleur il fut contrainct de jetter de hauts cris, & d'appeller le Pere Joseph à son ayde, ce qu'ayant fait lacher prise à ce fantosme, il luy emporta son chapeau à plus de trois cent pas de là.

S'estant relevé, il se prit à crier, & courir de toute sa force, sans sçavoir où estoit son chapeau, lequel il retrouva au milieu du chemin, fort loin d'où il luy avoit esté pris, & l'ayant ramassé, non sans quelque apprehension du malin esprit, qui l'avoit là porté, il ouyt une voix qui luy dit derechef, quitte donc ces Ca Iscoue ou ac pet, (ainsi appellent-ils les Recollects) il respondit: je n'en feray rien, & fuyoit tousjours vers le Convent en criant aux Religieux qu'ils l'allasse secourir lequel ayant esté à la fin entendu, le Père Joseph envoye, Pierre Anthoine pour voir que c'estoit, car on ne pouvoit encor discerner la voix que confusement. Estant rencontré, il conta à Pierre Anthoine son infortune, & les frayeurs qu'il avoit eu de ce fantosme, le priant au reste de n'en dire mot à personne, peur que cela ne retardat son baptesme, ou que l'on en conceut quelque mauvaise opinion de luy, ce qu'ils tindrent fort secret jusques au temps qu'il le fallut descouvrir. J'ay eu diverses pensées sur ce fantosme, & m'est venu en l'opinion que ce pouvoit estre Choumin mesme, qui l'avoit envoyé à son fils pour luy faire quitter le party de Dieu, car comme j'ai dit ailleurs il estoit estimé un fort grand Pirotois.

Ce soir mesme les bons Peres Jesuites, qui estoient logez à nostre departement d'embas, donnerent à soupper à nos Religieux, qui leur en donnoient aussi reciproquement, où ils menèrent Pierre Anthoine, & un autre Sauvage qui nous avoit promis son fils, puis le petit Naneogauachit avec son pere qui l'estoit venu voir, lesquels louerent fort l'apprest des viandes, & la manière de nous gouverner en nos repas. Apres souper le petit Naneogauachit monta à la chambre avec le Frère Gervais, & tout gay & joyeux se tenoit auprès du feu, pendant que ledit Frère escrivoit quelque mots Sauvages qu'il luy enseignoit, comme tout à coup il vint à tomber pleurant amerement, avec la gorge & un visage fort enflé, qui estonnoit fort nos gens, ne sçachant d'où ce mal luy pouvoit proceder; On luy demanda ce qu'il avoit, mais à cela point de responss, seulement on luy oyoit dire entre ses dents, Noma, Noma, qui veut dire en nostre langue, Non, Non. Lors ledit Pierre Anthoine qui avoit desja sçeu l'apparition du fantosme, dit alors qu'il y avoit là du fort necessairement, & quelque traict de la magie de son pere, ou de cet autre sorcier qu'il avoit amené, & pour confirmation de son dire, conta l'histoire de ce Demon, qui en forme d'un vieillard luy estoit apparu sur le chemin, revenant de Kebec.

Ce qu'ayant sçeu le bon Frere Gervais & craignant pis, appella le P. Joseph à son secours et avec luy les R.R. Peres Jesuites, pour voir l'estat du petit & comme on en devoit user, car il estoit comme mort estendu de son long devant le feu, la première chose qu'ils voulurent faire fut de le mettre sur la couche qui estoit là tout proche, mais ils ne le purent oncques lever de terre, à la fin nostre Frère Charles y prestant la main & tout ce qu'il avoit de force avec le Frère Gervais, le mirent sur sa paillasse. Le Père Joseph & les RR. PP. Jesuites ne sçachant la cause de ce changement si soudain, s'informèrent de Pierre son confidant, d'où cela pouvoit procéder, lequel leur raconta derechef, la rencontre du fantosme, qui leur donna quelque crainte d'obsession, & que ces si grands tourments qu'il se donnoit à luy mesme sur la couche, en estoient des autres indices, c'est pourquoy ils se mirent tous en prières.

En ces entrefaictes, le Pere de ce petit parut avec son compagnon, auquel on conta ce qui s'estoit passé, mais il en fit bien l'estonné, & dit mon fils veut mourir, mais laissez moy faire & je le gueriray, & se retirant dans le jardin avec cet autre médecin, firent des extorsions du corps & des grimasses estranges, pendant lesquelles son mal augmentant, il se prit à pleurer & suer à grosses gouttes par tout le corps, les yeux fermez & tellement changé de face qu'il n'estoit pas cognoissable, nonobstant il repetoit souvent comme s'il eut parlé à quelqu'un, Nema; qui veut dire nom, & quelquefois Niony baptisé toutaganiouy je veux estre baptizé, & se plaignant fort de l'estomach, disoit: que ce qu'il avoit veu sembloit le vouloir estouffer tant il le pressoit. Ce que voyant le R P. Lallemant, luy couvrit le visage de sa couverture, où ayant esté peu de temps, on l'entendit qu'il contestoit fort, disant Nema & ralloit comme un homme agonizant On le descouvrit promptement pout luy donner de l'air, car il avoit des-ja la face toute changée, les lèvres fort enflées, & les yeux tout tournez. Et reprenant un peu haleine, il dit, mais avec peine, que c'estoit le petit homme qu'il avoit veu, qui le vouloit estrangler à cause qu'il vouloit estre baptizé & que cela le tenait encor à la gorge, l'on luy donna du vin qu'il avalla, mais cela ne luy servit de rien, non plus que d'un autre dans lequel le P. Lallemant avoit faicte tremper son Reliquaire, car l'enfant crioit tousjours Neke boutamounau, j'estouffe. Neke poutamepitau, j'estrangle.

Le P. Joseph voyant que tout ce qu'on luy avoit pu faire ne l'avoit de rien soulagé, luy fist avaller une cueillerée d'eau beniste, laquelle ayant avallée, il dit, qu'est-ce qu'on m'a faict boire, ce meschant craint bien cela, il l'a faict fuir, il ne me tient plus à la gorge, il est à present aux pieds du lit, jettés en dessus: aprés qu'on en y eut jetté, il dit, il n'est plus là, il est sous le lict, jettez y en aussi, ce qu'ayant faict, l'enfant dit, Voyla il n'est plus céans, il s'est enfuy tant il craint ce que tu luy jette.

Pendant que cela se passoit dans la chambre, le pere du petit avec son compagnon, estoient dans le jardin, où ils faisoient des grimasses & chimagrées avec de certaines invocations au demon, d'où ayans sçeu qu'on les appercevoit, ils cesserent & furent appellez à la chambre, & reprimandez de leurs magies, & jusqu'à la veille de la Pentecoste, que ce petit devoit estre baptizé, il fut tourmenté tous les soirs par ce demon, l'espace d'une heure & quelquefois de deux, avec des peines pareilles de la première fois.

Il luy est aussi arrivé que allant seul par les bois chasser aux escurieux pour son divertissement particulier, il ouyt une voix sans rien appercevoir, qui luy répéta par trois ou quatre fois, quitte donc les Religieux ou je te tueray, (c'estoit la menace ordinaire du demon) ce qui luy donna une telle apprehension, que laissant là son arc, ses fleches & l'escurieux qu'il avoit tué, s'enfuit à travers les bois jusques dans nostre Convent, & deslors ne vouloit plus sortir seul, sinon que nos Religieux l'advertirent, que quand il oyroit, ou verroit quelque fantosme, qu'il se signat du signe de la saincte Croix, invoquant le sainct Nom de Jesus & de Marie, & que par ce moyen l'ennemy ne luy pourroit plus nuyre, ce qu'ayant observé & baisé souvent le Reliquaire qu'il portent à son col, auquel il y avoit de la vraye Croix, il s'asseura du tout & n'eut plus peur de l'ennemy, jusques un certain jour que le demon s'apparoissant derechef à luy hors le Convent, & luy commandant avec une voix fort afreuse, de quitter les Religieux, il en demeura tellement effrayé qu'en fuyant il crioit comme un perdu au secours, mais comme il vint à se resouvenir de ce qui luy avoit esté enseigné, il fist promptement le signe de la saincte Croix sur luy, & adjousta, je ne te crains point ô Satan, car tu ne me sçaurois empescher d'estre baptizé dans huict jours, ce qu'ayant dit l'ennemy disparut, & s'en alla comme un tourbillon de vent rencontrer trois de nos Religieux qui estoient dans le jardin du rempart, lesquels il pensa renverser du haut en bas des murailles, mais s'estans recommandez à Dieu, ce tourbillon les quitta & s'attacha à un petit arbrisseau, qu'il esbranla & secoua de telle sorte qu'il en rompit plusieurs, petites branches, & ne toucha à aucun des autres qui estoient là auprès desquels les fueilles ne branslerent pas seulement. Le petit estant de retour à la maison, il dit à nos Peres ce qui luy estoit arrivé & que le démon l'ayant quitté il estoit allé droit à eux, mais on ne luy voulut point-dire ce qu'ils en avoient expérimenté peur de l'espouventer.

Nos Frères voyant cet enfant tousjours dans les souffrances & que l'esprit malin ne desistoit point de ses poursuittes, se resolurent de le baptizer le jour de le Pentecoste prochaine, & en parlerent par plusieurs fois à son Pere, lequel recognoissant sa faute, dit qu'il estoit tres-marry de ce qui s'estoit passé, & que ç'avoit esté à la persuasion de quelqu'uns de sa nation & de plusieurs François, qui ne trouvoient pas bon que son fils allast en France & fut baptizé, mais qu'à present, il ne se soucioit pas de leur discours, & estoit tres contant qu'on en fist un bon Chrestien & que luy mesme se trouveroit à Kebec au jour de son baptesme, pourveu qu'on luy die en quel jour de la Lune ce seroit (car nos Montagnais de mesme que nos Hurons content par Lune ce que nous contons par mois, & par nuicts, ce que nous contons par jour) & que s'il pouvoit il y ameneroit plusieurs Algoumequins, ses pareils & amis, avec toute sa famille pour en voir les cérémonies & magnificences.

Le Samedy de la Pentecoste estant arrivé, le P. Joseph accompagné du petit & de Pierre Anthoine, allèrent aux cabanes des Sauvages, les prier pour la cérémonie du baptesme qui se devoit faire en publique, après lequel il y auroit festin solemnel, pour tous ceux qui s'y trouveroient indifféremment, hommes, femmes & enfans, qu'estoit le moyen d'y avoir bonne compagnie, car où la chaudière marche, ils sont assez diligens.

Le lendemain dés le matin, le P. Joseph & le P. Lallemant allerent donner ordre pour la ceremonie du baptesme, laquelle sieur de Champlain Lieutenant pour Monsieur le Duc de Vantadour dans le païs, ne voulut permettre estre faict en publique, comme il avoit auparavant promis, par des raisons d'estat, disant qu'une autrefois si les Sauvages avoient envie de conspirer contre les François, ils n'auroient point meilleur occasion qu'à presenter un enfant au baptesme, & pendant que nos gens seroient occupez à en voir les cérémonies, ils les pourroient tous tuer ou emmener esclaves comme s'il estoit tousjours necessaire de faire ces ceremonies en publique, & par cette deffence il empescha le contentement & l'édification qu'elles eussent pu donner à plus de deux cens Sauvages, qui estoient là arrivez.

Le R. P. Lallemant celebra la saincte Messe & en suitte la Predication à la prière du P. Joseph, à la fin de laquelle on fist venir le petit habillé de blanc à la porte de l'Eglise, lequel, en la presence de toute la compagnie, fut interrogé s'il vouloit pas estre baptizé, il respondit que ouy, & generallement à tout, suivant qu'il est porté dans le Rituel Romain; voyant sa perseverance, l'on le fist entrer dans la Chappelle de la Court (car il n'y a point d'autre Eglise) & là fut baptizé par le P. Joseph le Caron, & nommé Louys par le sieur Champlain, qui le tint au nom du Roy; & la dame Hebert premiere habitante du Canada, pour Mareine, une bonne partie, des François en furent les tesmoins, avec la pluspart des parens du garçon, excepté de son pere, qui n'y pu assister pour quelques affaires particulieres qui luy estoient survenues. A la fin le Te Deum fut chanté en action de graces, & deux coups de canons, tirés, & quelque mousquetades.

Toute estant achevée, il fut question, de donner ordre pour le festin des Canadiens amis auparavant, le P. Joseph assisté du P. Lallemant, du sieur de Champlain & de quelques autres François, leur voulant donner la refection spirituelle de l'ame, car s'estant transportez en une grande place où tout le peuple, estoit là assemblé, il leur fist une exhortation, en langue Canadienne, par laquelle il leur fist entendre ce qui estoit du S. Baptesme & de sa necessité, & la principale raison pour laquelle nous nous estions acheminez en leur païs, qui estoit pour les instruire en nostre Religion, leur apprendre à servir Dieu & gaigner le Paradis. Plus il leur demanda s'ils en vouloient pas estre instruits & nous donner de leurs enfans, pour estre eslevez en nostre Convent aux choses de la foy, comme des-ja on leur en avoit beaucoup de fois prié, & avoient tousjours differé d'en donner, & qu'il les prioit de luy dire à present leur volonté.

Puis s'addressant aux Capitaines, il leur dit: c'est principalement vous autres qui devriez prendre soin de vous faire instruire & enseigner, afin que vos enfans & les autres Sauvages fissent de mesme & ensuivissent vostre exemple. Je vous supplie donc d'y aviser & me faire sçavoir vostre deliberation, car en une affaire où il va de vostre salut, il n'y faut point de remise. Les RR. PP. Jesuites sont icy venus nous seconder & travailler pour le mesme effect, ce qui vous doit grandement consoler, car avec l'instruction spirituelle, ils auront moyen de vous assister en vos necessitez corporelles, & eslever de vos enfans dans leurs maisons lors qu'ils seront basties, ce que nous n'avons pû faire nous autres, à cause de nostre pauvreté, & que nous ne vivons que d'aumosnes qui nous sont escharsement données par les François, desquelles si nous vous faisons part ils ne sont pas contans, comme l'avez pû appercevoir, ny mesme des choses qui nous font besoin.

Il leur fist encor plusieurs autres discours, touchant la gloire des bien-heureux & les tourmens des damnez; & sur la fin il leur recita les Commandemens de Dieu qu'ils comprirent fort bien, mais quand il vint au sixiesme commandement Non mecaberis, la plus-part se prirent à rire, disans que cela ne se pouvoit observer jamais d'autres plus sages leur respondirent; les Pères l'observent bien, car ils n'ont point de femmes & n'en veulent point avoir, pourquoy non nous autres.

A la fin du discours un des Capitaines nommé Chimeouriniou, prist la parolle & dit: il est vray que nous n'avons point d'esprit, de voir que depuis douze Hyvers que tu es icy, & que tu nous as tant de fois parlé du chemin du Ciel & de te donner de nos enfans, pour estre nouris & instruicts (ils mettent tousjours la nourriture avant l'instruction,) en ta Religion & en tes ceremonies, nous ne t'en avons encor point voulu donner que fort rarement, en partie à cause de ta pauvreté, & avons negligé nostre instruction & le bien que tu nous procurois, ne pensans pas qu'il nous fust necessaire.

Tu monstre bien que tu nous ayme grandement, d'avoir quitté ton païs pour nous venir instruire & endurer tant de mal comme tu as faict pendant deux ou trois Hyvers, que tu as couru les bois avec nous pour apprendre nostre langue.

Si nous allons chez toy, tu nous faict part de tes biens, & nous donne à manger & à nos enfans, & pourquoy te serions nous ingrats & mécognoissans en ne recevans tes paroles, puisque tu es fort puissant & sçavant; & nous des bestes rampantes, ou comme petits enfans qui manquent de jugement: nous voicy treize Capitaines avec tout cet autre peuple qui nous est sujet & plein d'amitié pour toy, car tous te cognoissent pour bon & pacifique; Nous tiendrons demain conseil pour deliberer sur ces parolles, & puis nous te dirons nostre resolution & le desir que nous avons de te contenter & d'amender les fautes passées.

Apres un autre Capitaine nommé Mahican Atic, s'addressant à Pierre Anthoine Patetchounon, dit-il, il est vray que tu n'as point d'esprit de ne nous avoir point raconté ce que tu as appris en France, nous t'y avions envoyé afin que tu y remarquasse les choses bonnes pour nous les faire sçavoir, & neantmoins voilà plus d'un hyver passé que tu en és de retour, & ne nous as encore rien dit; je ne sçay si c'est faute d'esprit, ou faute de hardiesse, ou que tu te mocque de ce qui est en France, car quant tu nous en parle, qui est fort peut souvent, tu ne fais que rire, & fais tousjours l'enfant, il faut que tu sois homme & dise hardiment & sagement les choses que tu as vues & apprises, afin que nous en tirions du profit.

Lors le Pere Joseph prenant la parole pour Pierre Anthoine, respondit au Sauvage, il est bien vrai que Patetchounon, est un peu honteux de vous parler de ce qu'il a veu & appris en France, car quand il vous en parle il se plaint que vous vous en mocquez, disans, que les François luy avoient appris à mentir; c'est pourquoy il ne vous ozeroit plus rien dire. Premierement il y a appris à parler François, à prier Dieu, lire & escrire, & beaucoup d'autres choses necessaires que vous autres ne sçavez pas, & que si vous voulez nous apprendrons à vos enfans & à vous mesmes si vous voulez, vous en donner la peine.

Cela fini, un chacun se leva pour aller au festin. Les RR. PP. Jesuites, nos Religieux & quelques Capitaines Sauvages, avec Pierre Anthoine & le nouveau baptizé, avec ses principaux parens allerent disner à l'habitation avec le sieur Champlain, & Esrouachit Capitaine Montagnais, alla chez la Dame Hébert, où se preparoit le grand festin des Canadiens pour leur distribuer la viande, car entr'eux chacun se contente de ce qu'on luy donne, & personne ne prend luy mesme au plat, dont reussit un grand silence, douceur & paix en tous leurs repas.

Les viandes qui furent employées à ce solemnel festin, furent en tres-grande quantité, car il y avoit premierement 56 outardes ou oyes sauvages, 30 canards, 20 sarcelles, & quantité d'autres gibiers, que Pierre Anthoine, Patetchounon, & le petit Neogauachit destiné au baptesme, & quelque François que le sieur de Champlain avoit presté, tuèrent au Cap de Tourmente pendant trois jours qu'ils y giboyerent. Le sieur Destouches Pasisien y contribua deux Grues, qu'il avoit tiré prés de nostre Convent & deux corbillons de poix. Plusieurs autres François y firent aussi leur presens, & Messieurs de la Traicte principalement, desquels on eut deux barils de poix, un baril de galettes. 15 ou 20 livres de pruneaux, six corbillons de bled d'Inde, & quelque autre petite commodité, qui furent mises avec tout le reste des viandes, bled, pain, poix & pruneaux dans la grande chaudière à brasserie de la dame Hébert.

Les Officiers qui eurent soin de disposer ce banquet solemnel, furent Guillaume Coillard, gendre de la dame Hebert, Pierre Magnan, qui a esté depuis mangé par les Hiroquois, comme je diray cy-aprés. Un nommé Matthieu celuy qui avoit hyverné avec nous aux Hurons, & Jean Manet truchement des Skedaneronons. Lesquels aprés avoir faist bien bouillir le tout ensemble, pesle mesle, dans cette grande chaudiere, ils se servirent des grands rateaux du jardin en guyse de fourchettes, pour en tirer la viande, & d'un sceau attaché au bout d'une perche, pour en puiser le bouillon, qui fut distribué & partagé avec la viande par ledit Capitaine Esrouachit, à toute la compagnie commençant par luy le premier. Et après qu'ils furent tous bien rassasiez, ils dancerent à leur mode, puis emportèrent le reste des viandes dans leurs cabanes, disans qu'ils voudroient qu'il y eut tous les jours baptesme pour y faire tous les jours bonne chère.



Histoire d'un Algoumequin baptizé, surnommé par les François Trigatin, & de sa ferveur.

CHAPITRE XXXV.

JE vous ay rapporté au Chapitre precedent, la harangue, que le deffunct P. Joseph fist aux Sauvages sur le suject du baptesme du petit Neogauachit, vous verrez à la suitte de ce discours que plusieurs la receurent, comme des fruicts du Paradis, & d'autres comme chose indifferente. Car comme il est dit dans l'Evangile, une partie de la semence tomba sur la bonne terre, & l'autre partie sur la pierre dure.

Les barbares ayans ruminé le discours de ce bon Pere, teindrent conseil par entr'eux & resolurent de se faire instruire & de donner de leurs enfans pour estre enseignez en la voye du Ciel, comme il leur avoit esté dit. Ils députerent deux Capitaines pour luy en donner advis, sçavoir Chimeouriniou & Esrouachit, lesquels le prierent de se transporter avec eux à Kebec, où le sieur de Champlain & le Sauvage Mahican atic, l'attendoient à ce suject pour adviser des moyens.

Le Pere Joseph ne perdit point de temps & ayant prié le P. Charles Lallemant Supérieur des RR. PP. Jesuites, (pour lors encores logez avec nous dans nostre Convent) d'y assister, s'en allèrent de compagnie avec les deux Sauvages à Kebec, où le P. Joseph leur reitera les mesmes exhortations qu'il leur avoit faites au temps du festin, & de plus, leur remonstra la necessité qu'il avoit de sçavoir parfaitement leur langue avant que de leur pouvoir entièrement expliquer les mysteres de nostre foy; & que cela ne se pouvoit faire eux estans tousjours errans & vagabons par les bois & les montagnes, qu'avec des longueurs & pertes de temps infinis; & que tout le remede qu'on pouvoit apporter en cela estoit de suivre nostre premier dessein, qui estoit de choisir une place, cultiver les terres & se rendre sedentaires, & que par ce moyen on apprendroit facilement leur langue, on les instruiroit en la foy & se formeroient au gouvernement des François.

Le Père ayant finy son discours, le Capitaine Montagnais prit la parole & fist une harangue, accompagnée de son eloquence ordinaire, dont en voicy la teneur, que j'ay bien voulu vous coucher icy, non pour la rareté de son stile, mais pour la substance que son discours contient, enfermé dans sa simplicité que je confesse estre sincere, comme celle de nos meilleurs Catholiques. Vous qui estes icy assemblez, escoutez, considerez & prestez l'oreille à ce que je vay vous dire, afin que vous en puissiez faire fruict. Il est vray que nous n'avons point d'esprit nous autres barbares, nous le cognoissons bien à present au lieu que du passé nous nous croyons sages, mais aussi faut il advouer que vous en avez bien peu (vous Pere Joseph,) en cette demande que vous nous faites, de cultiver les terres & nous habituer auprès de vous avec toutes nos familles comme nous en avons eu autrefois le dessein par tes remonstrances desquelles depuis long-temps, tu n'a plus ozé dire mot, ou pour y estre contrarié par les François, ou pour considerer toy mesme que nous n'avons point de quoy vivre, ny toy moyen de nous en donner pendant que nous abattrions les arbres & défricherions les terres. Mais si les François avoient du courage assez, de nous en prester pendant un an ou deux, qu'il nous faudroit pour disposer ces terres, nous nous y employerions de bonne volonté avec toutes nos familles, qui ne demanderoient pas mieux, & y ayant dequoy les nourrir, nous irions à la chasse, & rendrions aux François leurs vivres en des pelleteries & fourures plus qu'ils ne nous auraient presté, autrement nous ne pouvons pas nous arrester en un lieu sans mourir de faim; voyez donc si vous pouvez nous assister, & selon vos offres, nous tascherons de satisfaire à vas desirs.

Ceux à qui la chose touchoit de plus prés ne firent point d'autre responce, sinon, qu'il n'y avoit point de provision à Kebec, & qu'on doutoit encore que les Navires arrivassent si tost, & partant qu'on, ne pouvoit leur en prester pour ce coup, puis que les François estoient eux mesmes en necessité; ce qu'entendans les pauvres Sauvages pleins de bonne volonté, ils offrirent nonobstant de leurs enfans pour estre instruicts avec les François, mais à raison qu'il y avoit peu de vivres au magazin, comme je viens de dire, on differa d'en vouloir prendre jusqu'à l'arrivée des Navires.

Les RR. PP. Jesuites receurent neantmoins un petit garçon nepveu de Esrouachit, mais soit qu'il s'ennuiat seul, ou qu'ils n'eussent pas moyen de l'entretenir, il ne leur demeura guere, car la perte de leur vaisseau & du R.P. Noirot, les avoit mis à l'estroit & privé de beaucoup de commoditez, qui leur eussent pû servir en cette belle occasion.

Voicy encor un autre fruict du baptesme du petit Neogauachit & de l'exhortation du Pere Joseph le Caron, envers un Algoumequin nommé Napagabiscou, & par les François Trigatin, lequel à quelque jours de là estant tombé malade, eut si peur de mourir sans estre baptisé, qu'il demanda maintefois & avec tres-grande instance, si que se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptisé, qu'il en imputeroit la faute devant Dieu à quiconque luy refuseroit, promettant d'ailleurs que si Dieu luy rendoit la santé, il se feroit instruire aussi tost après son baptesme & vivroit à l'advenir en bon Chrestien.

Tellement qu'un Sauvage nommé Choumin vint advertir le F. Gervais qui estoit encor pour lors au Cap de Victoire de se transporter promptement auprès du malade qui le demandoit à toute instance, mais à peine ledit F. eut il moyen de luy rendre responce & s'informer de sa si soudaine maladie qù'un autre messager arriva en grand haste (lequel depuis a esté baptisé par les PP. Jesuites) pour le faire diligenter, luy disant viste, viste, frere Gervais pour baptizer Napagabiscou, qui t'en prie, car il s'en va mourir; Alors le bon frère luy dit, je veux bien, l'aller secourir & faire mon possible pour le rendre capable du Ciel, mais comment veux-tu que je me transporte là, je ne peux passer la riviere à nage, & n'ay ny canot ny chalouppe pour me conduire. Le Sauvage respondit, c'est à tort que Choumin a laissé retourner son canot, mais, met toy librement sur mes espaules, & je te passeray à la nage, car autrement tu tarderas trop icy.

Considerés un peu, ô Chrestiens l'affection que ce bon Sauvage avoit pour le salut de son frere prochain, luy qui n'en avoit pas encore pour luy mesme pour n'estre pas encore assez illuminé. Il court, il sollicite, il prend soin de son ame, & passe la riviere à nage pour demander le secours du frère Gervais, & la repasse derechef pour luy amener une chalouppe, puis qu'il ne s'estoit voulu mettre sur ses espaules, où il n'eust pas esté trop asseuré, comme en effect quelle apparence à nous autres Religieux couverts de gros habits qui boivent l'eau comme l'esponge, se mettre sur les espaules d'un barbare pour passer un si grand fleuve, le sujet en estoit bon, mais le hazard fort grand.

Apres que ce bon Religieux fut muny d'une Chalouppe, il pria le Truchement Marsolet de le vouloir accompagner comme il promit de tres-bonne volonté, mais comme ils penserent jouer de l'aviron, il survint des flots & des coups de vents si puissans, avec la pluye qui estoit fort violente, qu'on fut contraint de rentrer dans une barque, & attendre là un autre temps plus beau, car les Mattelots refuserent de passer outre.

Comme ils estoient là attendans la fin des pluyes, ils apperceurent deux Sauvages dans le fleuve à nage, qui allerent premièrement à la barque d'où estoit party le Frère Gervais qu'ils cherchoient, puis vindrent à celle où il estoit, auquel ils firent leur legation, & le solliciterent de partir promptement, pour ce que le pauvre malade l'attendoit avec impatience, & une apprehension grande de mourir sans estre baptisé.

Estans arrivez avec quatre ou cinq François qui les accompagnerent, ils trouverent ce pauvre homme dans une convulsion, & une grosse fièvre qui le mettoient dans un doute qu'il en pu reschaper, car n'y ayant là ny Médecin, ny remede, on ne sçavoit que luy faire sinon de l'observer, & voir quand il expireroit. O bon Jesus, ou sommes nous qui nous delicatons tant pour peu de mal, à la moindre indisposition, les Médecins sont à nos chevets, & les remedes sont à foison distribuez à nos maux pour nous sauver la vie du corps pendant que nous perdons souvent celle de l'ame, Seigneur, qui doit estre pour vostre Paradis.

Ce pauvre Sauvage est au destroit, ce pauvre homme est agonizant, les douleurs de la mort l'assaillent de tout costez, crie il au Médecin sauve-moy la vie, non mais revenu de sa convulsion il n'a recours qu'à ceux qui luy peuvent faire part dans l'héritage de Dieu, puis se tournant du costé du frere il luy dit avec un accent plein de devotion. Mon Frere, il y a long-temps que je t'atendois pour estre fait enfant de Dieu, je te prie baptiser celuy qui preferant les interests du Ciel, à ceux de la terre, ne veut que ce que ton Dieu veut, qui est la grâce de le louer à jamais.

Le bon Frère luy demanda s'il y avoit long-temps qu'il avoit ce desir, il respondit qu'il y avoit plus de trois Hyvers qu'il en avoit fait la demande au Pere Joseph, & qu'asseurement il avoit compris que sans le baptesme on n'alloit point en Paradis. Et le bon Religieux continuant ses interrogations, luy demanda par les Truchement Olivier, & Marsolet (car il entendoit fort peu l'Algoumequin) s'il cognoissoit nostre Dieu duquel il parloit, ouy dit il aux effets de sa toute-puissance & bonté, laquelle nous expérimentons, & voyons tous les jours devant nos yeux, & quand bien nous ne le cognoistrions qu'en cet univers, le Ciel, la terre, & la mer qu'il a creée, & tout ce qu'ils contiennent pour nostre service, comme nous pour sa gloire ainsi que nous a eu dit le P. Joseph, cela suffiroit pour le confesser ce qu'il est, tout puissant & Dieu par dessus toutes choses, qui a envoyé son fils unique en ce monde, mourir pour le rachapt des humains.

Puis poursuivant son discours il dit. Je ne me puis pas souvenir, malade comme je suis, de toutes les Instructions que le P. Joseph m'a eu donnée, mais je croy entierement tout ce qu'il croit, & que tu crois aussi, & veux vivre & mourir dans vostre créance, car ceux qui ne sont pas des vostres, ne peuvent jouyr de la vie eternelle, comme vous, ils vont dans un feu sous la terre avec les Manitous, c'est ce que j'ay retenu de plus particulier de vos instructions & enseignemens, tu me feras resouvenir du reste qui m'est necessaire à un autre temps, mais auparavant baptise moy mon Frere, car je seray tousjours en peine, & en doute de mon salut que cela ne soit accomply.

Le Religieux le voyant dans une si bonne resolution & ferme propos du S. Baptesme, luy dit qu'il en estoit fort edifié, mais qu'il falloit de plus estre marry des offences qu'il avoit commises contre Dieu, avec une ferme resolution de n'y plus recidiver, & d'abandonner pour un jamais toutes leur vaines superstitions, & de se faire plus amplement instruire s'il revenoit en convalescence; ce qu'il promit & tesmoigna avec des paroles, & des souspirs qui ne pouvoient proceder que d'un coeur vrayement touché de Dieu, & confus de sa confusion mesme, Ouy, dit-il, je suis grandement fasché de tout le mal que j'ay fait en ma vie, & d'avoir fait le Manitou en tant d'occasions; Tien voyla mon sac qui est là attaché à cette perche, prend-le & tout ce qui est dedans, & le brusle, ou le jette dans la riviere, fais en fin tout ce que tu voudras, car dés à present je te promets que je ne m'en serviray jamais, baptise moy donc.

Il y avoit là plusieurs François, tant Catholiques que Huguenots, lesquels dirent tous que veritablement il le falloit baptiser, & qu'il y auroit conscience de le laisser mourir sans luy donner contentement, puis qu'il avoit rendu de si grands tesmoignages de son bon desir: Mecabau beau-pere du malade le desiroit aussi, ayant desja à cet effet fait assembler plusieurs Sauvages pour le baptesme de son gendre qu'il croyoit luy devoir estre conferé aprés de si grandes prieres, surquoy print sujet nostre Religieux de faire une harangue à toute l'assemblée des merveilles & misericordes de nostre Dieu envers ce pauvre alité, puis luy dit à luy mesme.

Mon frere, tu ne peux ignorer la mauvaise volonté que plusieurs Sauvages ont eu contre nous depuis la mort de la petite fille de Kakemistic, disant qu'elle estoit morte pour avoir esté baptisée, & receu un peu d'eau sur la teste, & leur cholere esl arrivée jusques aux menaces de nous vouloir tous tuer, & partant je veux bien t'advertir, & tous ceux qui sont icy presens, que ce n'est pas le sainct Baptesme qui fait mourir ceux qui le reçoivenr, mais au contraire il donne souvent la santé du corps, avec la vie de l'esprit. Doncque ceux de ta Nation ne dient point que l'eau du Baptesme t'aura fait mourir si Dieu t'appelle de ce monde aprés iceluy, mais que ça esté pour te delivrer des miseres que tu souffre, & te rendre bienheureux en Paradis, à quoy respondit le malade, qu'il le croyoit ainsi & que ceux qui croioient le contraire n'e seroient pas sages.

Lors son beau-pere ayant ouy ses plaintes, & sçeu le mauvais dessein de quelques Sauvages se leva en sursaut & dit: je ne sçay comme il se peut trouver des personnes de si petit esprit, que de croire qu'un peu d'eau soit capable de nous faire mourir; Ne sçait on pas bien qu'il faut que tous les hommes meurent, baptisez & non baptisez, & que nous ne sommes icy que pour un temps. Ce sont des meschans, qui attribuent de si mauvais effets au baptesme que ces Religieux nous conferent pour nostre salut.

Ha, dit-il en cholere si je rencontre jamais de ces malins, je les feray tous mourir, & ne supporteray jamais qu'aucun tort soit fait à ces Peres, encores que mon gendre vienne à mourir, puis se pourmenant à grand pas d'un bout à l'autre de la cabane, avec une hache en la main, disoit d'une voix force. Vous autres de ma Nation, & vous mes amis, parlant aux Algoumequins, (car il estoit Montagnais) je vous dis, que je veux que mon gendre soit baptisez, puis qu'il le veut estre, & qu'il en a le dessein depuis un si long-temps; faut il vouloir du mal à ceux qui nous veulent du bien, rendre des desplaisirs pour des bienfaits, vous avez trop d'esprit pour le vouloir faire, mais je vous asseure que je couperay la teste à tous ceux qui y contrediront, & puis je la porteray aux François, pour preuve que je suis leur amy.

Si son discours fut fort long il n'en fut pas moins animé, car il ne parlait que de tuer, & sembloit qu'il deust assommer tous ceux, de la cabane, tant il se demenoit avec sa hache, non qu'il eut l'esprit troublé & offusqué de colère, car c'est chose qui leur arrrive rarement, observans l'escriture, qui dit fasché vous & ne m'offencé point. Mais pour faire voir son zèle à l'endroit de nous autres qui cherchions leur salut, & qu'asseurement il ne vouloit pas qu'on contredit à une chose si saincte.

Sa ferveur estant un peu appaisée, il s'assit à terre entre le Frere Gervais, & le malade, puis d'une voix douce & pacifique, commença à parler à toute l'assemblée en ces termes. Mes amis; Nous sommes icy assemblez pour une chose de grande importance, qui est le salut de mon gendre, il est malade comme vous voyez, sans esperance qu'il en releve, & pour ce faut travailler pour le repos, de son ame, par le moyen du baptesme qu'on est prest de luy donner, s'y vous estes bien ayse de cecy, vous serez cause que je vivray & mourray content, & par ainsi vivant & mort je seray bienheureux, que si vous nous voulez ensuivre, vous redoublerez vostre joye, & à la fin vous viendrez en Paradis avec nous, où nous devons tous aspirer.

Lors plusieurs Sauvages dirent qu'ils estoient bien contens des resolutions de son gendre, & seroient fort ayses d'en voir les ceremonies, nonobstant tous les discours qu'on avoit tenu que cela faisoit mourir les Hommes, à quoy adjousta un certain Canadien fort plaisamment, que tels hommes estoient de bien peu d'esprit, de croire qu'un peu d'eau que l'on jette sur la teste d'une personne qu'on baptise soit capable de le faire mourir, veu que depuis que nous sommes icy (dit-il) en voyla desja plus de quatre sceaux que l'on a jette sur la teste & par tout le corps de cest autre pauvre malade, & il n'en est pas mort; donc un peu ne fera pas grand mal à ce gendre qu'on le baptise je vous laisse à penser si cela ne donna pas à rire à tous les François qui se trouverent là present, & s'ils ne se mocquerent pas plaisamment de ceux qui arguoient que l'eau du baptesme faisoit mourir, n'usans eux mesmes d'autres rafraichissemens plus salutaire pour adoucir les ardeurs de la fièvre, que de jetter quantité d'eau fraische sur le corps de ceux qui en sont travaillez, & puis dites qu'ils sont bons Médecins, & fournis de bonnes drogues.

En ces entrefaites il survint une grande convulsion à nostre Catecumene, qui le rendit froid comme une glace, & sans aucun sentiment, car ayant estendu ses pieds sur les charbons ardans, ils n'en sentit rien du tout qu'aprés estre revenu de sa pamoison. Le Religieux le voyant en cet estat, creut qu'il estoit trespassé, & blasma sa negligence de ne l'avoir pas assez tost baptisé, mais comme l'on eut bien remué ce corps, il revint à foy. & dit Jesus Maria, en joignant les mains au Ciel selon qu'il avoit appris en nostre Convent de le faire de fois à autre, dequoy toute l'assistance loua Dieu, & se resjouit, puis regardant le bon Frere ayant tousjours les mains jointes il luy dit.

Frere Gervais je m'en vay mourir comme tu vois, je te prie donc de me baptiser presentement, car si je meurt sans l'estre, tu respondras de mon ame devant Dieu, il n'y aura point de ma faute, elle sera toute tienne, quel tesmoignage veux tu davantage de moy que de croire tout ce que tu crois, & te promets que si je retourne en convalescence, que j'yray demeurer proche de toy pour me faire plus amplement instruire; alors tous les François dirent tous d'une commune voix qu'il le falloit baptiser, sans en remettre l'action au Pere Joseph, que le Frere attendoit, peur d'un accident de mort inopiné. A quoy obtemperant le Religieux il pria les deux Truchemens d'expliquer encore une fois les principaux misteres de nostre foye en langue Algoumequine.

Cela estant fait tous se mirent de genouils & dirent le Veni Creator, & le Salve Regina, et le Salve sante Pater, à la fin desquels, le Frere luy demanda derechef s'il croyoit tout ce que luy, & nos autres Freres luy avoient enseigné, & ayant dit que ouy, il entra dans une grande convulsion, pendant laquelle il fut baptisé & peu aprés estimé pour mort, par l'espace de mie heure, aprés laquelle il asseura luy-mesme estre baptisé, ayant ouy les paroles, & senty l'eau tomber sur sa teste, & que du depuis, il n'avoit rien entendu ny senty, de tout ce qu'on luy avoit faict & qu'au reste il estoit à present tout prest de mourir s'il plaisoit à Dieu luy en faire la grace, pour aller bien tost avec luy.

On chanta le Te Deum laudamus, en action de graces, on regala le nouveau Chrestien le mieux que l'on peut, & chacun lui fit offre de son service, avec asseurance d'une amitié eternelle, dequoy il sentit une grande allegresse en son ame, & les remercia.

Son beau-pere qui estoit là present s'adressant alors au Religieux, il luy dit en sa methode simple & ordinaire, mais energique, Mon frere, tous mes parens & amys qui sont icy presens, & moy, sommes bien ayses que tu aye baptisé mon gendre, & fait enfant de Dieu comme toy, ce qu'estant il n'est plus à nous, il est à toy, c'est pourquoy fais en tout ce que tu voudras, gouverne le en sa maladie à la façon de vous autres, seigne le, couppe, tranche, il est à toy, & ne veux plus qu'aucun de nos Manitousiou le chantent. Puis s'adressant aux Sauvages, il leur dit: S'il meurt il ne faut pas que vous en parliez sinistrement, & jugiez mal du Baptesme, comme quelqu'uns ont faits, je porteray son corps en la maison du Pere Joseph, afin de l'y enterrer auprés du sieur Hébert, à quoy s'accorda sa femme, qui jusques alors avoit gardé le silence, contente en son ame du bonheur de son mary.

Le frere Gervais promit de l'assister & servir le jour & la nuit au mieux qu'il luy seroit possible, puis prenant son sac avec tous les instrumens dont il se servoit eu son office de Médecin, en jetta la pierre (dont j'ay parlé au Chapitre des malades) dans la riviere & les petits bastons dans le feu, pour leur oster le moyen de s'en pouvoir plus servir.

Le sieur de Caën lors chef de la traite, ayant sçeu ce bon oeuvre, se transporta auprès du malade auquel il tesmoigna l'ayse & le contentement qu'il avoit de son Baptesme, & luy fit offre de tout ce qui estoit à son pouvoir, luy recommandant d'user librement avec luy comme avec son frere de tous ses vivres pour sa personne en particulier, qu'il ne vouloit pas luy estre espargné, puis, tirant une croix d'or de son col, il la luy mist au sien, disant: Tien voyla une croix precieuse laquelle je te preste, & veux que tu la porte jusques à entière guerison, que tu me la rendras, fais en un grand estat, car il y a dedans du bois de la vraye Croix, sur laquelle est mort le Sauveur de nos ames. Tous les Chrestiens l'adorent & venerent comme gages de leur Redemption, car par le moyen d'icelle le Ciel nous a esté ouvert, & avons esté faits cohéritiers de Jesus-Christ, nostre Dieu, nostre Père, & nostre Tout: se disant, il la baisa reveremment, la fit baiser au malade, & la mit à son col, luy recommandant d'avoir esperance & confiance en Dieu, puis partit pour son bord, laissant ce pauvre nouveau Chrestien en paix, & plein d'affection envers cette Croix, qu'il baisoit incessamment, disant Jesus chouerimit, ego xé saguitan, qui signifie: Jesus aye pitié de moy & je t'aymeray. Voyla ce que vaut un bon Chrestien dans un pays, &, que pleust à Dieu que tous ceux qui ont esté avant, & aprés luy, eussent esté de mesme luy, porté pour le salut des Sauvages, je m'asseure que cela eut grandement profité & advancé leur conversion.

La charge du malade ayant esté donnée à nostre Frere Gervais, par son beau pere. Il luy fit prendre pour premier appareil un peu de theriaque de Venise avec un peu de vin, qui luy fit jetter quantité d'eau, qui le soulagerent grandement, & en suitte les autres medicamens necessaires, jusques à entière guarison, aprés laquelle il rendit la Croix d'or au sieur de Caën, avec les remerciemens & complimens, que son honnesteté luy pû suggerer. Il le remercia aussi des viandes de sa table, desquelles il luy avoit fait part tous les jours de sa maladie puis ayant mis une Croix de bois à son col, à la place de celle d'or, il s'en retourna à sa cabane tres-content, & pleine de bonne volonté pour ses bienfacteurs, & devot envers Dieu.

Pendant la maladie de ce bon homme, sa femme accoucha d'une fille qu'elle presenta à son mary, à laquelle le F. Gervais demanda si elle vouloit qu'on la baptisast, elle respondit simplement que ouy, comme, fit semblablement son mary, & que sa femme le fut aussi, dont le Frère fut fort satisfait.

Je vous ay tantost dit comme ce nouveau Chrestien avoit promis de se venir faire plus amplement instruire, aprés qu'il seroit guery, à quoy il ne manqua point, car l'Automne venu, il se vint cabaner proche de nous, où il passa tout l'Hyver & les deux autres suivans; pendans lesquels il estoit la pluspart du temps avec nos Religieux, desquels il apprint tout ce qui est necessaire à salut, & ne voulut jamais plus chanter les malades, ny parler au diable, comme il souloit avant son baptesme, car en estant fort prié par ceux de sa Nation, il leur respondit qu'il avoit renoncé à tout cela, & qu'il vouloit faire tout ce qu'il avoit promis aux Ca Iscoueouacopet, signifiant par ces mots, ceux qui sont habillez comme les femmes, c'est à dire les Recollects, qui portent leurs habits longs.

Un jour un Sauvage reprochant à nos Peres que nous ne devions pas empescher Napagabiscou, nostre nouveau Chrestien de chanter les malades, & que cela faisoit un grand tort à cause de son experience: On luy dit qu'estant à present Chrestien il ne le devoit plus faire ny aucune de leurs superstitions, ce qui fascha fort ce barbare qui ne laissa pas d'aller trouver Napagabiscou, & luy dire que nos Religieux luy permettoient d'y aller, ce qu'il ne creut pas, & dit qu'il en avoit menty (c'est, une façon de parler assez commune entre les Sauvages) & que nous ne luy avions pas dit cela, & qu'il n'iroit pas: Je suis homme, dit-il, & non point enfant, j'ay promis de ne plus faire le Manitou & je ne le feray plus aussi, quand bien ma femme m'en deust prier pour elle mesme.

Entre les instructions de nos frères on luy enjoignit d'aller toutes les Festes & Dimanches à la saincte Messe, & pour ce qu'ils n'ont aucun Dimanche, on lui faisoit remarquer le septiesme jour, ce qu'il fit dés lors assez exactement, mais pour les jours de festes on l'en advertissoit particulièrement. Un jour qu'il avoit manqué de s'y trouver le R.P. Massé Jesuite le rencontrant luy dit, tu n'as point aujourd'hui assisté à la saincte Messe, cela n'est pas bien, l'autre lui repartit; je ne sçavois pas qu'il y fallut assister aujourd'hui, mais afin que je n'y manque plus, je vai me cabaner en lieu plus commode, & quand tu iras dire la saincte Messe, tu m'appelleras en passant, & je te suivrai pour ny manquer plus.

Il y en a qui ont voulu dire que, ce pauvre baptizé est retourné demeurer parmy ses parens, sans considerer que n'ayant dequoy vivre il a bien fallu qu'il en cherchast où il pouvoit aussi bien que les François dans la necessité, puis que nous n'avons pas le moyen de le nourrir, ny les François la devotion de l'entretenir, mais il ne se trouvera point que depuis son baptesme il aye faict le Manitousiou, ny usé de ses anciennes superstitions, ausquelles ils sont attachez de pere en fils, qui est beaucoup, & partant je dis que n'y ayant point de sa faute, Dieu luy pardonnera beaucoup de choses qu'il n'excuseroit point en nous pour avoir toute occasion de bien faire, & moyen de vivre en vray Chrestien, ou les Sauvages errants sont privez de nos aydes.



D'une petite fille Canadienne baptisée. De sa mort, & de celle du sieur Hebert premier habitant du Canada.

CHAPITRE XXXVI.

AU commencement de l'Hyver en l'an mil six cens vingt six. Un Sauvage nommé Kakemistic, lequel, avoit accoustumé de passer une bonne partie des Hyvers proche de Kebec, tant pour en recevoir quelque alliment, s'il tomboit en necessité, que pour faire part aux François de quelque morceau de viande de la chasse, s'ils luy faisoient d'ailleurs courtoisie, prist resolution d'aller Hyverner assez loin des François, mais comme il pleust à Dieu de disposer des choses, il ne fut pas loin qu'il fut contraint de retourner sur ses pas, d'où il estoit venu pour le peu de neige qu'il trouva par tout au mois de Décembre, laquelle à peine pouvoit estre d'un pied de hauteur au plus, qui estoit trop peu pour arrester l'eslan, & puis sa femme estoit fort enceinte, & preste d'accoucher.

Kakemistic avec toute sa famille, composée de huict personnes, prirent donc resolution de retourner vers les François, & passans par nostre petit Convent, ils y sejournerent deux jours, pendant lesquels nos Frères leur donnerent à manger de ce qu'ils avoient, car ces pauvres Sauvages n'avoient pour toute provision qu'un peu d'anguilles boucannées du reste de leur pesche.

Au bout des deux jours ils trousserent bagage pour aller cabanner proche du fort, afin de pouvoir recevoir quelque soulagement des François de l'habitation, mais auparavant partir il pria le Pere Joseph de luy vouloir donner une paire de raquette qui luy faisoient besoin, & quelque peu de vivres pour ayder à nourrir sa famille, pendant qu'il iroit faire un voyage en son pays vers la riviere du Saguenay au Nort Nordest de Kebec. Ce bon Pere Joseph tout bruslant de charité luy accorda, facillement tout ce qu'il desiroit nonobstant la pauvreté du Convent, & luy donna deux paires de raquettes, un sac de pois, & un sac de grosses febves, avec quelques autres petites choses propres à son voyage, car en verité sans exagérer la vertu de ce bon Pere, il estoit tellement porté de leur bien faire (& à tous les Sauvages generalement) qu'il se privoit souvent, luy & ses freres, de ce qui leur faisoit besoin pour les accommoder, dequoy il estoit aucunefois blasmé, par ceux qui ne pouvoient approuver ses liberalitez, & cet excez de charité envers des personnes qui n'estoient pas encores Chrestiens n'y en termes de l'estre.

Le bon Sauvage se voyant si estroitement obligé, fit plusieurs complimens à sa mode, & des remerciemens qui tesmoignoient assez le ressentiment de tant de bienfaits, & entre autre chose, il dit au Pere Joseph, Je voy bien que tu as un bon coeur, & que tu m'aime bien & toute ma famille semblablement, c'est pourquoy je te la recommande, derechef, & te prie de ne permettre qu'elle aye aucune necessité. Si ma femme accouche pendant que je seray absent, ne laisse point mourir l'enfant sans estre baptisé, puis que tu dis qu'il le faut estre pour aller au Ciel, elle en sera bien ayse, & moy aussi, car luy en ayant parlé, elle me l'a tesmoigné; Et aprés plusieurs autres discours l'on, luy promit d'en avoir le soin, & puis partit pour son voyage du Saguenay aprés avoir cabané sa famille proche le fort des François.

Il ne se passa pas un long-temps aprés son depart, que la femme se trouvant mal, elle en fist advertir le P. Joseph & le prier de luy envoyer quelque peu de vivres peur faire ses couches, car ceux de sa nation ne la pouvoient ayder ny secourir de quelque chose que ce soit.

Le pauvre Père ayant receu cet advertissement luy en envoya autant qu'il pu par Pierre Anthoine & le petit Neogauachit, avec commandement de le venir advertir des l'instant qu'ils sçauroient la fin de sa couche, pour aller baptizer l'enfant, à quoy obtempérant ils ne manquerent point, car encore bien qu'elle en fist quelque difficulté au commencement, elle y consentit à la fin, & les pria d'aller quérir le Pere Joseph, pour baptizer la petite fille qu'elle venoit de mettre au monde, assez foible & fluette, ce que sçachant il y accourut promptement pensant la baptizer, mais l'ayant trouvé assez forte en differa le baptesme avec contentement de la mère, jusques à l'arrivée du Pere Charles Lallemant qu'il fut quérir en nostre Convent, luy referant ceste honneur, en recognoissance de la peine qu'ils avoient prise de nous venir seconder à rendre les Sauvages enfans de Dieu. Ce que le R. P. Lallemant luy accorda & retournèrent de compagnie à la cabane de l'accouchée, où ils trouverent le mary arrivé de son voyage, qu'il n'avoit pû accomplir comme il pretendoit, pour la rencontre de deux ours que son chien avoit esventé dans le creux d'un arbre, lesquels il tua, & en apporta de la viande, puis renvoya quérir le reste le lendemain matin par ses domestiques.

Ce pauvre Sauvage se monstra très content de voir sa femme heureusement accouchée & en bonne santé, marry seulement de voir son enfant malade & en danger de mort. Ils eurent ensemble quelque discours, sçavoir s'ils le feroient baptizer ou non, il disoit pour lui qu'il en avoit prié le P. Joseph, & sa femme plus attachée à ses superstitions, vacillant tousjours, n'advouoit point qu'elle y eust consenty, & taschoit de l'en divertir, disans pour ses raisons que cette eau du Baptesme feroit mourir son enfant, comme elle avoit fait plusieurs autres. En ces entrefaites arriverent les PP. Joseph le Caron & Lallemant, lesquels cognoissans ce petit different furent entre le mary & la femme touchant le Baptesme de leur petite fille, les eurent bien tost vaincus de raisons, & faicts consentir derechef qu'elle seroit baptizée, ce qui fut fait par le R.P. Lallemant, à la prière du P. Joseph. L'on ne luy imposa point de nom pour estre proche de sa fin, car elle mourut le soir mesme de sa naissance, non en Payenne, mais en Chrestienne, qui luy donne le juste titre d'enfant de Dieu, & coheritiere de sa gloire.

Le pere & la mere furent fort affligez de la mort de ceste fille plus qu'ils n'eussent esté de celle d'un garçon, entant comme j'ay dit ailleurs, qu'elles ne sortent point de la maison du pere & que si elles se marient il faut d'ordinaire que le gendre vienne demeurer avec elle au logis de son beau pere. L'on consola ces pauvre gens au mieux que l'on peut, après quoy le Père Joseph leur demanda le corps de la deffuncte qu'ils avoient enveloppé à leur mode, pour la mettre en terre saincte au Cimetière proche Kebec, mais le pauvre homme estoit tellement passionné pour sa fille morte, qu'il la vouloit garder, & la porter par tout où il yroit, disant que puis que son ame estoit au Ciel, elle prieroit Latahoquan, qui est le Créateur, pour sa famille, & qu'elle n'auroit jamais de faim. Et comme on luy eut dit qu'à la fin il se lasseroit d'un tel fardeau. Il respondit que du moins il ne la vouloit pas enterrer que ceux de sa Nation ne fussent arrivez à Kebec pour en faire le festin plus solemnel, & leur tesmoigner par effect l'ayse & le contentement qu'il avoit du Baptesme de sa fille, & qu'à present il se pouvoit dire parent & allié de tous les François depuis cette magnificence.

Nonobstant les RP. le gaignerent tellement qu'il consentit qu'elle seroit enterrée en terre saincte, & avec les ceremonies de la saincte Eglise, au plustost qu'il se pourroit, sans attendre la venue de ceux de son pays, qui ne devoit pas estre de long temps. A ceste cérémonie se trouverent deux de nos Religieux, sçavoir le P. Joseph, & le F. Charles, le P. Lallement, & le F. François Jesuite avec plusieurs François de l'habitation, qui tous ensemblement se transporterent à la cabane de la deffuncte, qu'ils prirent & la porterent solemnellement en la Chappelle de Kebec chantans le Psalme ordonné aux enfans, puis le R.P. Lallement ayant dit la saincte Messe on fust l'enterrer au cimetière avec un assez beau convoy pour le pays, car le pere de l'enfant marchoit tout le beau premier couvert d'une peau d'Eslan toute neuve enrichie de matachias & bigarures, & avec luy marchoit le sieur Hébert & les autres François en suitte, selon l'ordre qui leur estoit ordonné, non si gravement mais moins modestement que ce Sauvage pere, qui tenoit mine de quelque signalé Prelat.

L'insolence & l'avarice sont blasmables, mesmes par ceux qui ne cognoissent point Dieu. Quand il fut question d'enterrer le corps il y eut quelque débat entre les François à qui appartiendroit les fourures dans quoy il estoit enveloppé, & vouloient luy arracher, particulierement un certain qui se disoit officier de la Chappelle, si la risée & moquerie des autres ne l'en eussent empesché. Ce que voyant le père de la deffuncte, il ne voulut permettre qu'aucun autre que luy l'enterrast peur du larrecin & des debas des François en quoy il se monstra tres-sage. Il disposa donc la fosse & la para avec des rameaux de sapin tout autour en dedans & mist 3 ou 4 bastons au fond pour empecher, que le corps des-ja enveloppé & garotté, ne touchast à la terre. Estant dans la fosse, il le couvrit d'une escorce de bouleau, & replia par dessus les rameaux de sapin qui sortoient en dehors, puis par dessus plusieurs pieces de bois pour le tenir en seureté contre les bestes, sans vouloir, permettre qu'aucun y jettast de la terre, jusques au lendemain matin qu'à son insceu on l'en couvrit peur de plus grand inconvenient.

Ce bon Sauvage a esté tousjours du depuis grand amy des François, & tesmoigna au renouveau suivant, à tous ceux de sa Nation, l'aise & le contentement qu'il avoit du salut de sa fille, par un festin solemnel qu'il leur fist plus splendidement que de coustume en la memoire de la deffuncte qu'il n'avoit pu faire pour leur absence le jour de la sepulture.

La joye que nous eusmes du salut de cette pauvre ame, fut bien-tost suivie d'une affliction en la mort du sieur Hebert, laquelle fut autant regrettée des Sauvages que des François mesmes, car ils perdoient en luy un vray pere nourricier, un bon amy, & un homme tres-zelé à leur conversion, comme il a tousjours tesmoigné par effect jusques à la mort, qui luy fut aussi heureuse comme sa vie avoit pieusement correspondu à celle d'un vray Chrestien, sans fard ny artifice.

Je ne peux estre blasmé de dire le bien là où il est, & de déclarer la vertu de ce bon homme, pour servir d'exemple à ceux qui viendront aprés luy, puis qu'elle a esclatté devant tous & a esté en bonne odeur à tous. Si je n'en dis point autant des vivans, personne ne doit estre appellé Sainct qu'après sa mort, ny jugé comme meschant, jusques aprés le trespas, pour ce qu'on peut tousjours déchoir de sa perfection ou sortir du vice pour la vertu. Un jour juge de l'autre, mais le dernier juge de tous disoit un Philosophe, & par ainsi il faut attendre aprés la mort pour juger de l'homme.

Dieu voulant retirer à soy ce bon personnage & le recompenser des travaux qu'il avoit souffert pour Jesus-Christ, luy envoya une maladie, de laquelle il mourut 5 ou 6 sepmaines après le baptesme de ceste petite fille de Kakemistic. Mais auparavant que de rendre son ame entre les mains de son Createur, il le mist en l'estat qu'il desiroit mourir, receut tous les Sacremens de nostre P. Joseph le Caron, & disposa de ses affaires au grand contentement de tous les siens. Apres quoy il fist approcher de son lict, sa femme & ses enfans ausquels il fist une briesve exhortation de la vanité de cette vie, des tresors du Ciel & du mérite que l'on acquiert devant Dieu en travaillant pour le salut du prochain. Je meurs contant, leur disoit-il, puis qu'il a pleu à nostre Seigneur me faire la grâce de voir mourir devant moy des Sauvages convertis. J'ay passé les mers pour les venir secourir plustost que pour aucun autre interest particulier, & mourrois volontiers pour leur conversion, si tel estoit le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie de les aymer comme je les ay aymez, & de les assister selon vostre pouvoir, Dieu vous en sçaura gré & vous en recompensera en Paradis: ils sont créatures raisonnables comme nous & peuvent aymer un mesme Dieu que nous s'ils en avoient la cognoissance à laquelle je vous supplie de leur ayder par vos bons exemples: & vos prieres.

Je vous exhorte aussi à la paix & à l'amour maternel & filial, que vous devez respectivernent les uns aux autres, car en cela vous accomplirez la Loy de Dieu fondée en charité, cette vie est de peu de durée, & celle à venir est pour l'éternité, je suis prest à l'aller devant mon Dieu, qui est mon juge, auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passée, priez le pour moy, afin que je puisse trouver grace devant sa face, & que je sois un jour du nombre de ses esleus; puis levant sa main il leur donna à tous sa benediction, & rendit son ame entre les bras de son Créateur, le 25 jour de Janvier 1617, jour de la Conversion fainct Paul, & fut enterré au Cimetière de nostre Convent au pied de la grand Croix, comme il avoit demandé estant chez nous, deux ou trois jours avant que tomber malade, comme si Dieu luy eut donné quelque sentiment de sa mort prochaine.



Histoire de la conversion & baptesme de Mecabau Montagnais, avec l'exhortation qu'il fit à sa femme & à ses enfans avant sa mort.

CHAPITRE XXXVII

VErs la my Mars de l'an 1618: Les Sauvages qui avoient hiverné és environs de l'habitation, commencerent à s'approcher d'icelle à cause des neiges qui se fondoient, comme les rivieres, les glaces qui se détachoient par tout des bords, qui rendoient la navigation perilleuse, c'est ce qui les fit passer, & advancer peur de plus grandes incommoditez. Le sauvage Mecabau, autrement appellé pat les François Martin, que j'ay autrefois fort cogneu comme bon amy, & pour ses petites reverances qu'il vouloit faire à la Françoise, se cabana assez proche de nostre Convent, d'où il venoit souvent visiter nos Religieux & les RR. PP. Jesuites qui estoient fort ayse de sa compagnie, car par le moyen de son entretien on apprenoit tousjours quelque chose de la langue. Or il advint que le R.P. Masse Jesuite (encor nouveau dans la langue,) luy voulans dire quelque chose en Montagnais, luy dit tout autrement de sa pensée, certains mots qui signifioient, donne moy ton ame, aussi bien mourras tu bien-tost: ce qui estonna fort le Sauvage, qui luy repartit, comment le sçay-tu, ce que n'entendant pas le Pere Masse il continua sa première pointe, qui fascha à la fin aucunement le Sauvage & le porta à luy dire leur diction ordinaire, tu n'as point d'esprit, puis feignit s'en aller mescontant, ce qu'apercevant le R.P. Masse, changea de discours & luy fist present d'une escuellée de poix, qu'il accepta volontiers & l'emporta à sa cabane, d'où il revint à nostre Convent, pendant que ses enfans les firent cuire dans un chaudron sur le feu.

Estant chez nous il s'adressa au P. Joseph & luy conta le pourparler qu'il avoit eu avec le R. P. Masse, luy disant, mon fils (car ainsi appelloit il le Pere Joseph,) je viens de voir le P. Masse, je croy qu'il est plus vieux que moy & si n'a point d'esprit, car il m'a demandé par plusieurs fois mon ame, & me pronostique que je mourray bien-tost, & me semble neantmoins que je mange encore bien, & que j'ay de fort bonnes jambes, & d'où viendroit donc que je mourusse si-tost, sinon que luy mesme me voulut faire mourir. Le Pere Joseph luy dit, tu monstre bien toy mesme que tu as bien peu d'esprit d'avoir si mauvaise opinion de personnes qui te cherissent egalement comme nous, tu dis vray, dit-il, car il m'à donné une escuellée de poix que j'ay donnée à cuire à ma cabane pour mes enfans & pour moy, & ayant sçeu du Père Joseph, que le Pere Masse ne l'avoit interrogé que pour s'instruire de la langue, qu'il n'entendoit pas encore, il s'en retourna à sa cabane pour manger de ses poix, qu'il trouva amers comme aloës, & n'y pû apporter remède.

Or pour ce que le mal heur de l'histoire ou plustost bon heur, puis qu'elle luy causa son salut, vint de la salleté dont ils usent à l'aprest de leurs viandes; il faut que je vous die qu'ils ne nettoyent rien de ce qu'ils mettent au pot, s'ils ont un gros poisson ou un morceau de viande à couper ils mettent gentiment le pied dessus, & le coupent pour la chaudière, sans rien laver fut il fort salle, moisi où pourry, comme j'ay dit ailleurs. Ils en firent de mesme des poix du Pere Masse, tords au possible, d'alun, de noix de galle & de couperose, qui par mesgard s'estoient meslez parmy d'une composition d'ancre, mais qui rendirent les poix si extremement noirs & mauvais, qu'il fut impossible d'en pouvoir manger, ny le pere ny les enfans, ny mesme les chiens, dont un mourut pour en avoir mangé d'un reste que le pere avoit jetté en terre, & luy mesme en fut extremement malade, pour y avoir gousté, & ses enfans encor plus, de quoy il s'alla plaindre au Père Joseph, luy disant: mon fils, il est vray que le Pere Masse n'a point d'esprit de m'avoir voulu faire mourir, il m'a demandé mon ame, c'est à dire qu'il desiroit que je mourusse, dont je m'estonne d'autant plus que je ne luy ay jamais faict de desplaisir. Il m'a donné des poix qui ne valent rien & nous ont rendus, moy & mes enfans jusques à l'extremité, j'y ay mis de la viande, pour en oster le mauvais goust, & ils n'en ont pas esté meilleurs, j'ay tout jetté aux chiens dont l'un en est des-ja mort & ne sçay que deviendront les autres, voy donc mon fils le mal que l'on nous veut, & y apporte du remede.

Le Pere Joseph bien estonné du discours de ce barbare; tascha de le consoler au mieux qu'il peut, & partit en mesme temps pour aller trouver le Pere Masse, auquel il conta l'effect des poix, qui fut bien esbahy ce fut le bon Pere, car il croyoit avoir faict une oeuvre de grande charité en faisant ce present, mais ayant mené le Pere Joseph au baril où il les avoit pris, il s'y trouva tant de drogues, que l'on ne douta plus de la malignité des poix & fut contrainct d'advouer, que le mal en venoit de là, mais pour ce qui estoit d'avoir demandé l'ame de ce pauvre homme, c'est à dire sa mort, le bon Pere asseura, comme il est tres-certain, qu'il ne pensoit pas luy tenir ce langage là & que cela luy devoit estre pardonné, comme n'estant pas encor assez instruict en leur langue. Je peux souvent manquer & dire une chose pour une autre en ces commencemens, dit-il au Pere Joseph, & partant, je vous supplie d'appaiser ce barbare & considerer que ce que je me hazarde de leur parler n'est que pour les instruire en m'apprenant tousjours ce qui ne se peut faire sans faute.

Le Pere Joseph ayant sçeu comme la chose s'estoit passée, retourna à son Sauvage, lequel il pria de croire que le tout s'estoit faict sans dessein de l'offencer, & qu'au contraire le Pere Masse l'aymoit tendrement comme son frere, & bien marry de ce mal heureux accidens qu'il eut voulu rachepter pour beaucoup, s'il eut esté à son pouvoir, mais que la faute estant faicte il la devoit pardonner quand bien il y auroit eu de la négligence du Pere à nettoyer ces poix. Le barbare luy repartit que c'estoient toutes excuses & qu'il l'avoit voulu asseurement faire mourir, & pour chose qu'on luy pû dire du contraire ou de luy pû jamais oster cela de l'esprit, & coëffé de ceste mauvaise opinion, il partit pour les Montagnais, vers les quartiers du cap de tourmente, où à peine fut il arrivé qu'il tomba griefvement malade, ce qui le contraignit d'avoir recours aux François, qui se trouverent là pour en recevoir quelque soulagement ou remede à son mal, mais pour soin qu'on en prit on ne le pû guerir ny remettre en santé. Le sieur Foucher qui estoit là Capitaine, luy fist donner du vin d'Espagne & de l'eau de vie pour le remettre en force, & voir si ces remedes extraordinaires luy serviroient mieux que d'autres drogues plus ordinaires, mais rien ne le pû soulager, dequoy ces bons François estoient for marris, pour l'avoir tousjours veu fort affectionné à leur endroit.

A la fin ce bon homme, qui conservoit en son coeur le desir d'estre Chrestien depuis un long-temps sans l'avoir absolument declaré le manifesta lors, & dit qu'il vouloit aller retrouver le Pere Joseph pour estre baptizé, & pour ce les pria de luy prester un canot, ce que fist le sieur Foucher aprés l'avoir supplié de demeurer là à cause de sa grande foiblesse, & pour les glaces, qui pourroient offencer son canot des ja fort depery & le perdre en suitte, mais cette priere fut inutile.

Car il avoit une telle apprehension de mourir sans avoir receu le baptesme, que la mesme apprehension estoit capable de l'envoyer au tombeau, si on ne lui eut donné contentement. Il s'embarqua donc avec ses deux fils, l'un aagé de 17 à 18 ans, & l'autre de 12 à 13, & arriverent tout d'une Marée proche de Kebec, en un endroit où la riviere portoit, & là ils deschargerent leur pere sur la glace, puis ayans caché leur canot dans les bois; l'un deux vint en nostre Convent advertir que leur père se mouroit, & supplioit le Pere Joseph de l'aller baptizer auparavant, d'autant qu'il le desiroit à toute instance. Ce qu'entendant le Pere Joseph plein de zele, prist un peu de vin pour le malade, & s'en alla promptement au devant de luy qu'il trouva en devoir de se faire trainer vers nostre Convent par l'un de ses fils. Sitost qu'il apperceut le P. Joseph, il luy cria de loin, mon fils je te viens voir pour estre baptisé, car je croy que je m'en vay mourir, tu m'as tousjours promis que tu me baptizerois si je tombois malade, et tu vois l'estat auquel je suis à present comme d'un homme qui n'a presque plus de vie.

Le Pere Joseph attendry des paroles de ce pauvre vieillard, lui dit: Mon Pere je suis marry de ta maladie, & me resjouy fort de ton bon desir, sçache que je ferai pour toy tout ce qu'il me sera possible, & te nourrirai comme l'un de mes freres; mais pour ce qui est du sainct Baptesme, comme la chose est en soi de grande importance il faut aussi y apporter une grande disposition, & me promettre qu'au cas que Dieu te rende la santé, que tu ne retourneras plus à ton ancienne vie passée, & te feras plus amplement instruire pour vivre à l'advenir en homme de bien, & bon Chrestien, ce qu'il promit.

Alors ledit Pere faisant office de charité & d'hospitalité, le prist par la main, & l'ayda à conduire en nostre Convent, où on lui disposa un grabat dans l'une des chambres, plus commode & y fut traicté & pensé par nos Religieux au mieux qu'il leur fut possible, pendant cinq jours que la fievre continue luy dura avec des convulsion fort estranges. Le Chirurgien des François le vint voir, & luy fist aussi tout ce qu'il pû, mais comme ces gens là ne se gouvernent pas à nostre mode, l'on avoit beaucoup de peine autour de luy, & s'il vouloit qu'il y eut tousjours quelque Religieux peur de mourir sans le Baptesme qu'on differoit luy donner pretextant l'apparence d'une prochaine guerison, qui trompa nos frères.

J'ay admiré la ferveur & devotion de ce bonhomme pendant sa maladie, car de nos Religieux m'ont asseuré qu'il proferoit tous les jours plus de cent fois les saincts noms de Jesus Maria, & demandoit continuellement d'estre enrollé soubs l'estendart des enfans de Dieu jusques à un certain jour qu'il dit au P. Joseph, Mon fils je pense que tu me veux laisser mourir sans Baptesme, & as oublié la promesse que tu m'avois faicte de me baptizer quand j'y serois disposé, quelle plus grande disposition desire-tu de moy, que de faire tout ce que tu veux, & croire tout ce que tu crois, dans laquelle croyance je veux vivre & mourir. Mon mal se rangrege prend garde à moy, & que par ta faute je ne sois privé du Paradis, pour ce que tes remises me mettent dans un hazard de perdition.

Là dessus le Père luy dit qu'asseurement il le baptizeroit avant mourir, & qu'il n'eust point de crainte, & que ce qui l'avoit obligé à ces remises estoit outre l'esperance de sa guerison, qu'il vint avec le temps à retourner à ses superstitions, & oublier le devoir de Chrestien, comme il est facile à ceux qui ne seroient pas deuëment instruicts vivans parmy vous autres. A quoy le Sauvage repartit, Mon fils, il est vray qu'il est bien difficile de pouvoir vivre parmy nous en bon Chrestien, veu que les François mesme qui y viennent hyverner ny vivent point comme vous, mais sçache que tu ne seras pas en peine de m'y voir plus, car je me meurs & n'en peu plus, une chose ay je encore à te prier de me faire enterrer dans ton cimetiere auprés de Monsieur Hebert, car je ne veux pas estre mis avec ceux de ma Nation, quoy que je les ayme bien, mais estant baptizé il me semble que je dois estre mis avec ceux qui le sont, mes enfans n'en seront point faschés, d'autant que je leur diray en leur faisant sçavoir ma derniere volonté, de laquelle je croy qu'ils feront estat.

Le Pere le voyant perseverer dans une si ferme resolution de son salut, luy accorda sa demande, & le baptisa pendant une convulsion qui luy arriva tost après, laquelle fut telle qu'il eut opinion qu'elle l'emporteroit: Neantmoins il revint à soy, & ayant demandé le Baptesme, il luy fut dit qu'il venoit d'estre baptizé, ce que tous luy tesmoignerent, & mesme l'un de ses enfans qui estoit là present, dequoy il se monstra tres-satisfaict par ces paroles, disant, Jesus Maria, je suis bien content, & ne me soucie plus de mourir puis que je suis Chrestien, & puis disoit par fois Jesus prend moy à present, ce qui donnoit de la devotion aux plus indevots mesmes qui admiroient ces paroles.

Peu de temps après arriverent trois Sauvages, Napagabiscou son gendre, un de leur Médecin, avec un autre de leurs amis. Sitost qu'ils furent entrez le Médecin demanda au malade combien de jours il y avoit qu'il estoit dans ces langueurs, l'autre luy respondit quatre, puis le Medecin le prenant par la main la regarda, & die qu'il cognoissoit par icelle qu'un homme luy avoit donné le coup de la morts mais que s'il vouloit permettre qu'il le chantast, qu'il le rendroit bien tost guery, ce que le malade ne voulut permettre disant qu'estant à present baptizé cela ne se devoit plus faire, ce que luy confirma, Napagabiscou son gendre aussi Chrestien, & le loua de s'estre fait baptizer, & de ne souffrir plus ces importuns chanteurs qui ne clabaudent que pour leurs interests.

Neantmoins le malade fut porté de curiosité de sçavoir du Médecin comment il cognoissoit qu'un homme le faisoit mourir, confessant qu'on luy avoit donné à manger quelque chose qui ne valoit rien, nottez sans nommer le P. Masse, car nos Religieux luy avoient deffendu, le Medecin dit qu'il le voyoit fort bien en sa main. On luy demande de quelle Nation estoit celuy qui avoit donné le mal: il repart des Etechemins (qui est une Nation du costé du Sud de l'habitation & assez esloigné dans les terres.) On l'interroge comment cela s'estoit pu faire, puis qu'il y avoit plus de deux ans qu'on n'en avoit veu aucun en ces quartiers. Il dit qu'il estoit venu la nuict, & qu'ayanr trouvé Mecabau endormy qu'il luy avoit mis une pierre dans le corps, laquelle luy causoit ce mal, & le feroit mourir si on ne luy ostoit à force de souffler. Cela appresta un peu à rire à nos Religieux, qui luy dirent qu'il estoit un manifeste trompeur & ne sçavoit ce qu'il vouloit dire.

Mais comme il vit qu'on donnoit à manger à ce malade, il changea de notte, & dit à nostre Frere Gervais qui en estoit l'infirmier, ne vois-tu pas bien que tu n'as point d'esprit de donner à manger à cet homme qui n'a point d'appetit, & que quand on est malade on ne sçauroit manger, & qu'il faut attendre que l'on soit guery & en appetit, je ne sçay si ce Médecin avoit appris les maximes des Egytiens & des ltaliens, qui donnent aux malades, le pain & les viandes à l'once, mais il estoit un peu bien rigide, ce qui me faict derechef deplorer la misere de leurs pauvres malades, qui meurent souvent faute d'un peu de douceurs pour les remettre en appétit.

J'ay dit en quelque endroit que la vengeance & le soupçon en cas de maladie est fort naturelle, & attachée de pere en fils à nos Sauvages. Mecabau qui ne pouvoit oublier ses poix en conta l'histoire (à nostre insceu) au Médecin, & à son compagnon, qui en furent fort scandalisez, & sortirent de nostre Convent tout en cholere pour l'aller dire à leurs femmes, lesquelles en conceurent une telle aversion contre les RR. PP. Jesuites, qu'elles dépescherent en mesme temps un canot à Tadoussac, & un autre aux trois rivieres pour en donner advis à tous ceux de leur Nation, qu'elles conjurerent de se donner de garde puis que desja ils avoient faict mourir, le pauvre Mecabau. Qui fut bien estonné, ce furent nos pauvres Religieux, qui eurent aussi tost advis de ce mauvais trafic. Ils en tancerent fort ce nouveau baptizé, & le reprirent de n'avoir encore quitté cette mauvaise opinion, comme ils l'en avoient desja par plusieurs fois prié. Que faut-il donc que je fasse, leur dit-il, est il pas vray qu'ils m'ont donné des poix qui ne valoient rien, dont je suis malade & prest à mourir pour en avoir mangé. On luy dit que sa maladie ne venoit pas de là, & que c'estoit pour avoir trop travaillé & estre trop vieux. Il est vray, dit il, que je suis bien vieux, & que je ne puis pas toujours vivre, mais qu'est-il donc question de faire pour vous contenter, il faut dit le Pere Joseph que tu efface de ton esprit toutes les mauvaises pensées que tu as contre les Peres Jesuites, & que tu renvoye querir ces deux de ta Nation, à qui tu les as dites pour leur tesmoigner du contraire, ce qu'il promit, mais avec bien de la peine, car il ne vouloit pas se desdire.

Les hommes estans arrivez, il les pria de ne point croire ce qu'il leur avoit dit des Peres Jesuites, & qu'ils estoient de bonnes personnes, partant qu'ils renvoyassent à Tadoussac, & aux trois rivieres dire la mesme chose, ce qu'ils promirent moyennant quelque petit present, car entr'eux comme en Turquie les presens ont un grand pouvoir. Le gendre estant de retour, le malade luy dit qu'il se sentoit bien mal, & qu'il leur vouloit dire ses dernières volontés, & partant que l'on fit venir sa femme & ses enfans, ce qui fut promptement executé, estant arrivez, il les fist mettre autour de luy, & se tournant vers son gendre, luy dit, Napagabiscou tu es mon gendre que j'ay tousjours fort aymé dés que tu estois petit garçon, & pour cela je t'ay donné ma fille que tu as aussi tousjours aimé, tu n'as guere disputé avec elle, car elle t'ayme bien aussi, deffuncte ma femme qui estoit sa mere, m'aymoit bien aussi, & moy elle. C'est pourquoy je vous recommande de vous bien aymer, cela n'est pas bien quand on querelle l'un contre l'autre, car personne n'en peut estre edifié ny content. Aime bien auffi tes enfans, tes frères & tes soeurs qui sont mes enfans, aussi ta belle mère, qui est à present ma femme, quand ils auront necessité ne les abandonne point, donne leur tousjours de la chair & du poisson quand tu en auras.

Ne sois point querelleur avec les autres, ny porteur de mauvaises nouvelles, & pour ce faire ne hante point ton oncle Carominisit, car c'est un querelleur, ne va point en sa cabane, ny avec ceux qui font comme luy. Mais ayme les François & va tousjours avec eux, particulierement avec le Père Joseph, & ceux qui sont habillez comme luy, car tu es baptisé aussi bien, que moy. Il faut que tu les aymes plus que les autres puis qu'ils t'ont baptisez, quand tu auras de la viande, & du poisson, tu leur en donneras, & ne les abandonneras point. Ayme aussi les Pères Jesuites, & oubly ce que je t'en ay dit. Ayme aussi Monsieur du Pont, Monsieur de Champlain, Madame Hebert, & son gendre, & tous les autres François qui seront bons, & ne va point avec les meschans. Ne te fasche point quand je seray mort, il nous faut tous mourir & partir de ce pays icy, & ne sçavons quand. A quoy respondit le gendre, je feray tout ce que tu m'as dit mon pere, & puis se teut, car ils n'ont pas grand responce.

Puis le malade s'adressant à ses enfans qui estoient là pleurants, dit à son fils aisné: Matchonnon (ainsi s'appelloit-il) sois tousjours bon garçon, & ayme bien tes freres, & tes soeurs, ne sois point paresseux, car tu es bon chasseur, & bon pescheur, & ne sois point aussi quereleur, demeure avec ton beau frere, & toy & tous tes freres & soeurs, vivez bien en paix, ne va point à la cabane de ton oncle Carommisit, car c'est un quereleur. Si tu veux demeurer avec le Pere Joseph je le veux bien, il te baptisera, & tous tes frères, & croy ce qu'il dira, mais pourtant ne va point en France, car peut estre que tu y mourois, que tes frères n'y aillent point aussi. Pour demeurer icy avec luy je le veux bien. Je luy ay promis ton petit frere Chippe Abenau, s'il le veut avoir donne luy, mais qu'il n'aille point en France, comme je vien de dire.

Voicy comme il luy enseigne de prendre une fille honneste. Quand tu te marieras prens une fille qui ne soit point paresseuse ny coureuse, ayme la bien, & tes enfans, n'en prens point d'autres de son vivant, ne te fasche point contre elle, ne la chasse point, ayme tousjours tous les François, & les assiste de chair, & de poisson quand tu en auras, & de l'anguille au temps de la pesche, que tu donneras au Pere Joseph, & à ses Freres, afin qu'ils n'ayent point de faim. Ne te fasche point quand je seray mort. Le Pere Joseph me donnera un drap pour m'ensevelir, & m'enterrerai auprès de Monsieur Hebert, ne t'en fasche point. A tout cela le fils luy respondit de mesme que le gendre, mon pere je feray tout ce que tu m'as dit, & le mettent en effet, car ils ont en grande veneration les dernières paroles de leur pere & mere, plus que toutes les autres qu'ils leur ont dites de leur vivant, en quoy ils sont imitez de tous les bons Chrestiens, pour ce que les dernieres paroles sont ordinairement les plus energiques & salutaires.

Le pauvre Mecabau fit la mesme exhortation à tous ses autres enfans, les uns après les autres, par lesquelles il leur recommandoit particulierement la paix & l'amitié, qui estoit tout ce que sainct Jean recommanda à ses Disciples avant sa mort, disant qu'en ce seul, commandement de s'aymer l'un l'autre, ils accompliroient toute la Loy. Puis s'adressant au Pere Joseph, & à tous ses Religieux il luy dit: Pere Joseph mon fils, je te remercie de ce que tu m'as Baptisé, & m'as souvent donné à manger, & à tous mes enfans, ayme les auffi comme tu m'as aymé je t'en prie. Quand ils auront faim donne leur à manger, & si tu n'y es pas, tu diras à tes frères qu'ils leur en donnent. Je t'ay tousjours bien aimé, voyla pourquoy je te donne mon petit garçon Chappe Abenau, ayme le, & tous mes enfans, baptise les, mais je te prie qu'ils n'aillent point en France, tu as bien entendu tout ce que je leur ay dit, je veux qu'ils le facent, & se tournant vers Frere Gervais, il luy dit, Frère Gervais ayme bien aussi mes enfans, si tu veux aller Hyverner, pour apprendre la langue, va demeurer avec eux, ils auront soin de toy. Quand le Pere Joseph sera mort tu diras à tes autres Freres qui viendront, qu'ils ayment bien mes enfans.

Lors le Pere Joseph dit, je suis bien edifié de tes paroles, par lesquelles tu montre que tu as de l'amitié, & de l'esprit, mais je suis estonné que tu deffends à tes enfans d'aller en France, où, il y faict si beau vivre, je te promets bien que je les aymeray, & assisteray, de tout mon pouvoir, mais pour le petit Chippe Abenau que tu m'as donné, je serois bien ayse de le conduire en France, avec le petit Louys fils de Choumin, à quoy il ne voulut jamais consentir, à cause qu'il y en estoit mort quelqu'uns de leur Nation. Puis il faict son Testament, en recommandant à ses enfans d'aymer aussi leur belle mère, qui ne s'estoit pû la trouver; & comme il estoit de son naturel fort jovial, levant les yeux, ça dit-il, ou est la mort elle ne vient point.

Mais on luy dit aprés, Mecabau, vous avez eu raison d'exhorter vos enfans, & de mespriser la mort, vous sentant bien avec Dieu; neantmoins il y a encore une chose que vous avez oublié, de leur enjoindre payer à Monsieur Corneille ce que luy devez, (c'estoit le Commis de la traite) car on doit payer ses créanciers, comme nous vous avons dit, ou donner charge qu'il se fasse payer. Vous n'avez point d'esprit, respondit-il, ne sçavez vous pas bien qu'il a tant gaigné avec moy, & que je luy ay tant donné de testes, & de langues d'eslan, & des anguilles à foison, lors que je faisois la pesche, c'est au moins qu'il me donne ce que je luy dois, si je retourne en convalessence je le payeray, mais si je meurs je ne tueray plus de castors pour luy satisfaire, & n'entend point laisser debtes à mes enfans, & comme on luy eut dit qu'il n'y avoit que 20 castors à payer, ce n'est pas beaucoup, dit-il, c'est pourquoy il luy sera plus facile de me les quitter, car il est assez riche, & nous pauvres.

Le lendemain matin sa femme le vint voir, faschée de ce qu'il vouloit estre enterré à nostre Cimetiere, & pria ses enfans de le mener à sa cabane, pour estre enterré avec ceux de sa Nation, car elle ne pouvoit souffrir pour la mesme raison qu'il mourut en nostre maison, ce bon homme refusoit fort & ferme de sortir, car il n'osoit desobliger nos Religieux, qui le prioient de demeurer, mais à la fin il fut tellement, persuadé qu'il fut contraint de se laisser conduire à sa cabane, disant qu'on luy avoit asseuré qu'il n'importoit où l'on mourut pourveu que l'ame fut sauvée, & ainsi partit nostre malade conduit sur une trame par sa petite fille.

Nos Religieux neantmoins ne l'abandonnèrent point, car ils l'alloient souvent voir pour l'exhorter à la perseverance, mais, comme il arriva que le Pirotois, & plusieurs de ses amis l'allerent visiter pour le divertir par quelque chanterie, le malade leur souffrit, & chanta avec eux, non à dessein de guarison, mais pour leur complaire, ce que sçachant les François, firent courre le bruit qu'il estoit retourné à ses superstitions passées, en quoy ils se trompoient, car à ce faux bruit le Pere Joseph y fut qui le trouva tousjours dans sa première devotion, & n'avoit chanté, que pour complaire aux autres, car, l'ayant interrogé il protesta qu'il vouloit vivre & mourir en bon Chrestien, & dans nostre croyance comme il avoit promis au Sainct Baptesme. On luy oyoit aussi souvent dire ces mots, Jesus Maria, Chouetimit egoke sadguitan, qui signifie en François, Jesus Maria ayez pitié de moy & je vous aymeray.

Et comme la maladie s'alloit rengregeant il perdit peu à peu la parole, & mourut en nostre Seigneur pour vivre en Paradis, comme pieusement nous pouvons croire. Il fut ensevely dans le drap que nos Religieux luy avoient donné, puis enterré au Cimetière de ceux de sa Nation, proche le jardin qu'on appelle du Pere Denys, pour le contentement de ses parens, qui autrement n'eussent point vescu en paix.



Des Missions & fruicts des Freres Mineurs en toutes les principales parties du monde, & d'un Religieux Dominicain, venant actuellement de la grande ville de Goa, capitale des Indes Orientales.

CHAPITRE XXXVIII.

SI nos Freres qui sont à present devant Dieu, & ceux qui restent en tres grand nombre dans toutes les parties de la terre habitable, estoient blasmable en quelque chose, ce seroit pour avoir esté trop retenus, & n'avoir descrites leurs sainctes actions & les grands fruicts qu'ils ont faits, & font actuellement en l'Eglise de nostre Seigneur, qui eussent servy pour nostre exemple & edification; mais comme leur sentiment a esté bon & ne cherchent que l'honneur & la gloire de Dieu, ils se contentent de bien faire sans se soucier des vaines louanges du monde, de maniere que si nous sçavons quelque chose d'eux, ça esté plustost, par autruy que par eux mesmes, car ils ne se sont jamais amusez à faire des Relacions annuelles, qui ne sont pour l'ordinaire que redites, & un desguisement de Rhetoriciens, autant plein de fueilles que de fruicts.

Nos pauvres Religieux ont esté en effet des ames choisies de Dieu pour le salut des peuples ont peu parlé, moins escrit, & beaucoup operé, car le vray serviteur de Dieu, en operant, patissant, & souffrant, non plus qu'en jouissant n'a que la seule voix de l'agneau à l'imitation du vray agneau J.-Christ, ouy & non. Leur vie & leurs actions sont vrayement admirables, & comme parfun très odoriferant devant Dieu, mais la recompence qu'ils en attendent est au delà de tout espoir humain, puis qu'un Dieu si bon ne peut petitement remunerer, donnant dés ce monde le centuple, & aprés la mort, la vie eternelle. La vertu porte tousjours son prix, & n'y a rien qui gaigne tant les coeurs que la douceur, & le bon exemple, & particulierement entre les Infidelles le mespris de l'honneur, & des richesses qu'ils admirent entre toutes les actions de vertu plus difficiles, pour ce que naturellement l'homme est porté d'en avoir, & de fuyr la disette, & le mespris le plus qu'il peut, & il est vraysemblable que cette pauvreté volontaire & le mespris de l'honneur & des richesses de la terre, est un tres-puissant moyen pour terrasser Satan, & luy faire lascher prise des ames qu'il traine dans la perdition, & c'est en cette vertu principalement, que nos Saincts Freres se sont faits admirer entre tous les Religieux qui ont passé depuis eux en ces terres Infidelles pour les acquerir à Dieu.

Plusieurs s'estoient imaginez que le monde se convertissoit plustost par la science des Doctes, que la bonne vie des simples, & c'est en quoy ils se sont trompez, car encor bien que l'un & l'autre soit necessaire, de peu sert le discours docte & eloquent sans l'exemple de vertu. Nostre Seraphique P. S. François souloit dire aux Predicateurs de son ordre qui sembloient avoir quelque vanité de leur science & du sujet de leur Predication: Ne vous enflez point Prédicateurs, de ce que le monde se convertit à Dieu par vos predications, car mes simples Frères convertissent auffi par leurs prieres & bon exemple, qui est la Prédication que principalement je desire & souhaite à tous mes Freres.

Il appelloit simples Freres ceux qui par humilité refusans la Prestrise, desiroient estre Freres Layz, qu'il appelloit par excellence les Chevaliers de sa table ronde, & les meres de la S. Religion, qu'il caressoit & embrassoit amoureusement & paternellement d'autant plus volontiers qu'il sçavoit le dire de David estre véritable, qu'il vaut beaucoup mieux estre le plus petit en la maison de Dieu que le plus grand en la maison des pecheurs, car la Prestrise est un estat qui requiert une si grande perfection, que sainct François par humilité ne l'a jamais voulu estre, & ses premiers compagnons, qui estoient tous gentils-hommes & lettrez n'aspirerent au Sacerdoce, ains choisirent estre freres Laiz par humilité comme ont eu faits beaucoup d'autres saincts personnage, qui s'en jugeoient indignes, tellement qu'au siecle d'or de nostre sacré ordre, à peine se trouvoit il des Religieux qui voulussent estre Prestres, & ce grand Anacorette Pacomius ayant jusques au nombre de 1400 Religieux en son Monastere, ne voulut jamais permettre qu'aucun fut in sacris, pour maintenir l'humilité en sa maison, & eviter le mespris de ceux qui se picquent de vanité, car un Prestre d'un village voisin, leur venoit à administrer les Sacremens.

Ils ne sont ainsi nommez freres Layz que pour les distinguer des freres du Choeur, car au reste ils sont vrayement Ecclesiastiques & de mesme profession & egalité en nostre Religion que les Religieux du Choeur, ils portent aussi ou peuvent porter, comme eux Ordonnances & Offices de nostre Custodie de Lorraine enjoignoient, une petite couronne clericale conformement à la volonté du Pape, qui en fist porter aux premiers compagnons de sainct François, & estoient indifferemment esleus Superieurs, Commissaires, Provinciaux, Gardiens & Vicaires, comme il s'est pratiqué en plusieurs lieux, & mesme de nostre temps nous avons veu Gardien de nostre Convent de Verdun un vénérable P. Daniel, frere Lay, à laquelle charge il est mort, chargé de gloire & de mérite.

Il y a quelques années, que demeurant, de communauté en nostre Convent de S. Germain en Laye, un jeune Religieux Dominicain actuellement venant de la grand ville de Goa, capitale des Indes Orientales, qu'il avoit demeuré l'espace de dix année consecutives, nous dit que nos freres y sont tellement reverés pour leur vertu & egalement tous les Religieux des autres Ordres, qui sont dans les païs Indiens, que sans offencer aucun autre Religieux de nostre Europe, il n'avoit rien veu de pareil en toute la France, en Italie, ny par toutes les Espagnes.

Et veritablement je dois croire que ce bon Religieux parloit du fond de son ame & disoit verité, car bien qu'il fut actuellement retournant d'un si long & penible voyage, qui luy auroit pû causer de la distraction, il estoit neantmoins si retenu eu ses parolles, si modeste en ses actions, & si mortifié de la veue, qu'à peine levoit il les yeux en nous parlant. Il estoit neantmoins François de nation, lequel s'estant transporté en Espagne, fut faict page d'un Seigneur du païs, qui s'embarqua pour Goa, d'où le Viceroy pour sa Majesté Catholique, l'envoya depuis Ambassadeur vers le Roy de la grand Chine, qui le logea l'espace de six sepmaines dans l'un des plus beaux departemens de son Palais Royal, d'où il alla de là passer par la Perse. L'Ambassade finie, & l'Ambassadeur estant de retour à Goa, ce bon page faisant fruict de son voyage & de tant de merveilles, grandeurs & richesses qu'il y avoit vuës, comme les images & l'ombre des beautez du Ciel, prit resolution de quitter le monde & prendre le party de Dieu en l'Ordre S. Dominique, où il a acquis les vertus & les graces necessaires à un bon Religieux.

Je m'informé de luy des principales raretez du Royaume de la Chine, de cette grande muraille qui separe cet Estat de celuy des Tartares, sur laquelle il avoit marché quelque temps. De ce grand, riche & admirable Palais Royal. Des salles lambrissées de plaques d'or massif, couvertes & enrichies d'escarboucles & de diverses pierres precieuses, dans lesquelles l'Ambassadeur son maistre avoit esté receu. Des boulles d'or massif eslevées pour embellissement sur des colomnes, & par dessus les coins & saillies des architectures, & de tous, les pais par où il avoit passé, & trouvay ses responces conformes à tout ce que j'en ay pû apprendre dans l'histoire, & quelque chose de plus que les autres Autheurs, n'avoient point remarquées.

Ma curiosité me porta encores de m'enquerir du Royaume de Calicut, qu'il me dit estre voisin de celuy de Goa, mais commandé par un Roy idolatre, & que ce qu'il avoit le plus admiré estoit le nombre presque infiny de diamans & autres pierres precieuses desquelles brilloient toutes les niches & places où estoient posées leurs idole, & luy reprochoient comme gens terrestre & grossiers, que le Dieu des Chrestiens de l'Europe estoit un Dieu bien pauvre & necessiteux puis que son peuple & ses gens estoient contraincts de passer les mers jusques dans les dernieres extremités de la terre pour avoir de l'or & des pierreries, desquelles leurs Dieux avoient en abondance & de tous biens, comme en effect c'est un tres-riche païs.

Ce ne sont pas seulement les idoles de Calicut & les peuples idolatres, qui en sont enrichis jusques dans un furieux excés, mais mesmes les peuples des Royaumes convertis & particulierement les dames de Goa quoy que Chrestiennes, en portent jusques sur leurs petits patins enchassées en des lames d'or, les oreillettes brillantes, leur pendent sur les espaules, qu'elles ont simplement couvertes jusques à la ceinture d'une fine chemise de cotton, qui debat avec la blancheur de leur chair, & la Thiarre de pierreries que les grandes Dames ont sur la teste leur semble donner grâce avec leur petite jupe volante de fine soye, & dans toutes ces mignardises & parmy tous ses puissans attrais, encore y voit on reluire de la vertu & plus de pudeur que l'on ne s'imagineroit pas, qui est neantmoins chose rare & bien difficile en une femme, qui veut estre estimée belle, & faict ce qu'elle peut pour sembler l'estre, il est vray qu'elles ont un advantage du climat, que les porte naturellement dans l'honnesteté, voyent de la devotion & une grande modestie aux courtisans, jusques au Viceroy mesme, qui faict souvent ses devotions dans nostre Convent, où sa pieté & les diverses mortifications, que nos freres exercent tous les Vendredys l'attirent, & puis l'amour qu'elles ont pour l'honneur & la bonne renommée, les tient en bride, mais tousjours y a il du hasard pour elles ou pour autruy.

Ce n'est pas seulement dans les Indes, que la vertu & la pauvreté Evangelique des Freres Mineurs a esté admirée & bien receuë d'un chacun, mais par tous les autres endroits du monde où ils ont habité. Jacques de Vitriac Cardinal, dit, que au Levant les Sarrazins admiroient leur perfection & humilité, & pour ce leur pourvoyent librement de vivres & logemens & qu'il avoit veu nostre Seraphique Pere sainct François prescher avec un tel zele & ferveur au Soldan d'Egypte, que le renvoyant de crainte de tumulte & souslevement de son peuple, îl luy avoit dit, prie pour moy afin qu'il plaise à Dieu me reveler la loy & la foy qui luy est plus agreable, tellement que ce S. Pere esbranla merveilleusement l'esprit & la constance de ce grand Prince, lequel se fut deslors converty, sans ceste damnable maxime d'estat, qui luy fist préférer la terre au Ciel; & l'enfer au Paradis, par une crainte de souslever son peuple & perdre son Empire, comme si Dieu ne protegeoit point les Princes & les Roys, qui le recognoissent & embrassent son party. Véritablement il est bien difficile & non point impossible, que les grands se sauvent, pour ce qu'ils se flattent eux mesmes & veulent estre flattez, & estre estimez Savans, lors que bien souvent ils irritent Dieu, & font desesperer un peuple.

Ce S. Pere eut douze compagnons qui le suivirent de prés, qui sont les douze premiers Martirs de l'Ordre que l'Eglise a canonisé; Le Pape Gregoire IX qui canoniza S. François, dans la certitude qu'il eut du grand fruict que faisoient nos Freres, leur donna pouvoir de prescher & confesser par tout le monde, où ils se sont depuis espandus, comme il appert par une Epistre d'Alexandre 4, qui siegeoit l'an 1254, 28 ans aprés la mort de S. François que j'ay inserée icy pour vostre edification, Alexandre &c. A nos fils & bien aymés les Freres Mineurs, voyageant aux terres des Sarrazins, Payens, Grecs, Bulgares, Cumanes, Ethyopiens, Syriens, Hyberiens, Alains, Garites, Gots, Rutheniens, Jacobites, Nubians, Nestoriens, Georgiens, Armeniens, Indiens, Mossellaniques, Tartares, Hongrois, de la haute & basse Hongrie, Chrestiens captifs entre les Turcs, & autres nations infidelles du Levant, ou quelque autre part qu'ils soient, salut & Apostolique benediction. Ceste lettre est capable d'annoblir pour jamais l'essence de cet Ordre, & r'allumer dans les coeurs de ses professeurs un vehement amour de l'amour de Dieu & du prochain car 1. on void nos Freres semés aux principales parties du monde, Europe, Asie & Afrique, 2. Ils font espandus par toutes les Provinces & nations plus esloignées, plus Sauvages & Barbares de la terre. 3. Ils entreprennent la conversion de toute sorte d'Infidelles, Schismatiques, Idolatres, Payens, Mahometans, Heretiques, Sarrazins, Turcs, & Juifs, qui est tout le plus grand service qu'on peut rendre à Dieu en ce monde icy.

Environ l'an 1271 fut envoyé és Grece & Tartarie Hierosme d'Ascoli, depuis General, Cardinal, & Pape Nicolas IV, par le Pape Grégoire X, qui mesnagea si bien & si heureusement la reconciliation de l'Eglise Grecque avec la Latine, qu'il amena au Concile General de Lyon, l'Empereur des Grecs, & quarante Princes, qui se vinrent prosterner aux pieds de sa Saincteté, & luy protesterent toute sorte d'obeyssance. Les Ambassadeurs des Tartares, conduits par le mesme furent Baptisez fort solemnellement à la grande Esglise avec un honneur incroyable des Freres Mineurs, occasion pourquoy plusieurs Religieux de cet ordre y furent prescher & enseigner la Foy & la Religion Chrestienne, & derechef Benoist XI, l'an 1341, envoya deux freres Mineurs pour ses Legats, pour restablir la Foy, & eurent permission de l'Empereur d'y prescher l'Evangile, qui profita estrangement.

L'an 1289, Frere Raimond Geoffroy, Provincial esleu General, fut prié par le Roy d'Armenie d'envoyer des Frères Mineurs pour les instruire en la Foy. Il y en depeicha six qui publierent l'Evangile avec un admirable succez, desquels Frere Pierre de Tolentin y receut la couronne du Martyre.

1322. En la ville de Thamné de l'Inde Orientale, furent martyrisez, quatre Religieux passans de Thauris à Carhai, puis à Olmus, de là ils s'embarquerent pour aller à Tharnné, distant trois mois de navigation de Thauris, où ils baptizerent grand nombre de ces Infidels. L'un deux nommé frere Jacques fut exposé par d'eux fois au feu sans brusler Dieu le conservant miraculeusement aussi bien que les trois enfans dans la fournaise de Babylone. Et les habitans du pays prenant de la terre où ont esté martyrisez ces Saincts & la trempant dans l'eauë, & la beuvant se sont guéris miraculeusement de leurs maladies.

1332. A la requeste de Zacharie Archevesque de sainct Thadée en la grande Armenie obeyssant au Pape, le General de l'Ordre envoya grand nombre de Religieux d'Aquitaine & Provence pour la conversion de ses peuples. Le Pere Arnaut demeurant avec Imperatrice Latina de la maison de Savoye, convertit son mary, qui obtint du Pape Jean XXII, des Religieux pour la conversion de ses peuples.

1336. A la requeste de Robert, Roy de Sicile frere de S. Louys Evesque de Tholose, le Turc octroya aux Religieux de sainct François, le mont de Syon, le S. Sepulchre de nostre Seigneur & Bethleem, où estoit autrefois le devot Monastere de Paule & Eustachium, que les Recollects possedent à present avec Nazaret. Le mont Liban, ou ils ont edifié plusieurs Convents depuis deux ans, en ont un en Galata lez Constantinople, avec une residence, & un autre des Conventuels, & en beaucoup d'autres lieux sur les terres des Turcs, où ils souffrent souvent de grandes persecutions, comme nous font foy les lettres que nous en recevons de nos Freres.

1340. Le Chapitre General envoya des Religieux en Sclavonie, & au Royaume de Bosna infectez d'heresie, & y firent, tel fruict qu'après la conversion de ces peuples, ils y bastirent sept Custodies de Convents. Ce fut la mesme année que F. Gentil fut martyrisé preschant en Perse, lequel auparavant estant en Babylone, ne pouvant apprendre la langue Arabique, resolu de s'en retourner en son pays, il rencontra un Ange en chemin qui la luy enseigna miraculeusement, ayant depuis heureusement presché en cette langue là.

1341. L'Empereur des Tartares duquel nous avons parlé, fist bastir, quoy que Payen un Convent aux freres Mineurs en la ville d'Amalech, & appelloit F. François d'Alexandrie son pere, qui l'avoit divinement guery d'une fistule, & luy bailla son fils pour estre catechizé & baptizé.

1342. F. Paschal ayant appris la langue Carmanique, de laquelle on use par tout l'Empire des Tartares, des Perses, Chaldeens, Medes, & Carhai; voyagea & prescha jusques à la ville de Burgaut & Amalech, qui sont aux derniers confins des Perses & Tartares, où aprés plusieurs travaux il fut martyrisé: deux autres le furent encor preschant à Valnacastre & Livonie par le commandement du Duc Idolatre.

Et pour ne parler que des plus insignes missions, Urbain V, 1370; envoya 60 Religieux de sainct François sous la conduite de Frère Guillaume du Prat, qu'il fist Evesque & son Legat au Royaume de Carhai, au mesme au Frere Jean de Naples prescha la Foy au Roy de Gaza où il fut mis à mort aussi bien que quatre autres en Bulgarie par la faction des Grecs.

Voicy derechef un solemnel Ambassade d'Eugène quatriesme, qui depute F. Albert de Sartian, insigne Predicateur, & grand homme d'affaires avec 40 Religieux au Preste-jan, duquel il obtient pouvoir d'aller par tout son Empire, & l'an 1439, il retourna à Florence où se tenoit le Concile General, ayant amené avec soy R.P. en Dieu F. André Abbé du Monastere sainct Anthoine, Legat & Commissaire du Preste-jan, qui desiroit recevoir instruction, & rendre obeyssance à l'Eglise Romaine. Il fut receu avec toute sorte de magniscence & joye, & enseigné en la Foy & doctrine orthodoxe. Au mesme temps F. Jean de Capistran Vicaire General de l'Ordre estant allé en Levant pour là Reformation des Convents de l'Ordre, y amena les Ambassadeurs Arméniens, & depuis fut Legat en Lombardie, où il ramena le Duc de Milan qui favorisoit le Concile de Basle. Martin V le fit Inquisiteur General du sainct Office par toute la Chrestienté où il se trouvoit. Eugene 4 luy confirma cette dignité, & le fit son legat contre les Juifs, Payens & Heretiques, & convertit un jour à Rome 40 Juifs avec le Prince de la Synagogue nommé Sagelas, lequel il rendit muet & vaincu en dispute publique, & refusa, plusieurs Eveschez pour estre plus libre à prescher, à la requeste de l'Empereur Frederic, de l'Archiduc d'Austriche, d'Eneas Sylvius Evesque de Sienne Legat du sainct Siege, depuis Pape Pie Second, Nicolas V l'envoya en Hongrie & Allemagne, où il avoit acquis une si grande créance qu'Eneas Sylvius en dit ses mots: Frere Jean est un homme de Dieu, les peuples d'Allemagne le tiennent comme un Prophete, il a le pouvoir, s'il vouloit au moindre signe de la main, d'eslever une grande multitude; il se trouva avec un Crucifix en main à la bataille que les Chrestiens gaignerent en Hongrie contre Mahomet second, qui avoit tout fraischement envahy l'Empire de Constantinople, & se promettoit là conqueste de toute la Chrestienté, mais, ce serviteur de Jesus-Christ anima tellement par ses prédications les Chrestiens, qu'ils furent victorieux, ce que tesmoignent Nicolas Calcondile, Grec, & le livre Fasciculus temporum, autheurs qui vivoient au mesme temps.

Ce sainct personnage estoit receu en toutes les villes avec un applaudissement & joye incroyable, le peuple luy alloit au devant, il estoit receu avec le son des cloches, conduit en la grande Eglise, où l'on entonnoit le Cantique Te Deum Laudamus, avec la musique & les orgues, chacun admirant sa doctrine, & ses miracles, il baptisa en la Russie & Valachie plus de dix mille ames, chose incroyable par une seule predication, mais accompagnée de l'esprit de Dieu, à Gabrie en Pologne six vingts jeunes hommes estudians dirent à Dieu au monde pour endosser l'habit de Religion, desquels cent se firent Religieux de S. François; il fit brusler six chartées d'instrumens à jouer, & six cens, d'attifez & vains ornemens des femmes, lequels servent de prise au diable pour decevoir & perdre les ames.

Le Pape Calixte III, rapporta la victoire des Chrestiens sur les Turcs assiegeant Bellegrade l'an 1456, aux prières de ce grand serviteur de Dieu, en laquelle il n'y eut jamais que soixante Chrestiens de tués, & y demeura bien, deux cents quarante mille Turcs, avec 160 pieces de canon qui furent prises. Il mourut la mesme année le 13 Octobre aagé de soixante dix ans quatre mois, desquels il en avoit passé 40 & six mois en la vie Religieuse. Le Souverain, Pontife Calixte III pleura amerement sa mort & permit dés lors d'exposer son image, en publique, & faire l'office d'un sainct Confesseur, & Docteur en l'Evesché de Sulmona, d'où il estoit natif: & depuis ayant operé quantité de miracles, Grégoire XV, dernièrement decedé le déclara solemnellement bien heureux, avec permission de celebrer sa feste & son office en tout l'ordre S. François.

Le Bien heureux frere Jacques de la Marque l'an 1490, convertit à la Foy le Royaume de Bosna; dans lequel y avoit plusieurs Payens. Il prescha douze ans entiers par les commandemens d'Eugène IV, Nicolas V, & Calixte III en la Hongrie, Sclavonie, Dalmatie, Pologne, Albanie, Prusse, Dannemarc, & haute Allemagne, & fit un tel progrez, & profit qu'il baptiza plus de deux cents mille ames, soient Payens convertis, ou Schismatiques reunis à l'Eglise: suivant laquelle ils n'avoient pas esté deuement baptisez, manquant quelque chose d'essentiel au Baptesme. Il prescha 40 ans durant avec une infinité de miracles, mourut aagé de 90 ans, dont il en avoit vescu 61 en Religion, avec une rigueur & austerité incroyable. Sixte IV, à qui il avoit prophetizé qu'il seroit General, Cardinal, & puis Pape, commanda qu'on mit son image en l'Eglise pour y estre venerée, son manteau au Convent de Montbrandon où il prit l'habit, chasse les Diables encor à present, & sa corde & son habit font le mesme au Convent de nostre Dame la neufve à Naples où il est enterré.



Des deux Indes Orientales & Occidentales, & des conversions admirables que les Freres Mineurs y ont operé, & comme dés l'an 1622, ils avoient dans la seule Mexique plus ce cinq cens Convents en 22 Provinces.

CHAPITRE XXXIX

DEux puissantes raisons avoient induits Aristote & quelques autres à se persuader qu'il n'y avoit autres gens au monde que les habitans d'Europe, d'Asie & d'Afrique; La premiere estoit la grand largeur de la mer, qui leur fist estimer que les hommes ne sçauroient passer tant d'eaux avec aucune force ou industrie, & ce fut ce qui meut S. Agustin à nier les Antipodes.

L'autre raison: qui deceut les anciens fut qu'ils creurent que la Zone Torride estoit inhabitable pour son excessive ardeur, de mesme que les Polaires pour leur froideur insupportable, mais ils se sont trompés comme tout le monde sçait à present, sans qu'il soit necessaire d'en descrire icy les particularitez puisque d'autres en ont desja escrit, seulement je diray que ce monde nouveau fust descouvert en l'an 1497 par Americq Vespuce Florentin, qui luy imposa, ou d'autres à sa faveur, le nom Americques, bien que l'honneur en soit proprement deu à Christoffe Colomb Genois, qui l'a le premier descouvert en l'an 1492, cinq ans avant ledit Americq Vespuce selon quelques Autheurs.

Plarus Jesuite donne cette gloire à nos Religieux par dessus tous les autre, d'y avoir passé les premiers, deux desquels favoriserent grandement Christoffe Colomb envers le Roy Ferdinand pour une si haute & genereuse entreprise, laquelle estoit estimée pour une fable par les hommes d'estat, & traverserent les mers l'an 1493, sans apprehension des dangers, & hazards qu'ils trouvoient à toute heure pour parvenir en l'Amerique qu'on nomme Inde Occidentale, ou nouveau monde.

L'an 1516, ils edifierent deux Convents à Cubagna & Cumana, & un autre à Marcaparia, que les Sauvages bruslerent & massacrerent tous les Religieux. Les premiers qui furent jamais prescher aux Royaumes de Tlaxcalla, Mechioacan, & Mexico furent Freres Mineurs sans redouter la fureur de ses peuples barbares. L'an 1520, le Roy de Mechioacan Sunzinca qui pour regner tout seul avoit fait tuer ses quatre freres, adoucy par la predication evangelique, receut la Foy & le Baptesme, & se fist nommer François pour l'affection qu'il portoit à nos Religieux; il rendit son Royaume tributaire à l'Espagne, & procura peu aprés le salut de ses sujets, par les Sermons du P. Martin de JESUS Recollect.

L'an 1524, au mesme temps que l'Enfer eut vomy sa rage, & que Martin Luther Apostat se revolta dans l'Allemagne avec une partie des Provinces d'Occident; car quoy qu'il eust l'an 1517, commencé à prescher contre les indulgences, si est-ce qu'il demeura tousjours dans son cloistre avec l'habit Religieux, & ne dit point Adieu tout à faict à l'Eglise Romaine que l'an 1523, un autre homme de Dieu, & parfaict Religieux Frere Mineur Recollect; nommé Frere Martin de Valence exposa & sa vie & son industrie & travail pour la conqueste spirituelle des Indiens Americains; le Pape le créa Commissaire Apostolique avec toute sorte de pouvoir sur ce requis: Il s'embarqua avec unze Religieux, cette trouppe de gens, Apostoliques arriverent heureusement à Mexico capitale du Royaume.

Voilà deux Martins en campagne, l'un deserteur de la Foy, l'autre professeur d'une très estroitte pauvreté: l'un combat pour Sathan, l'autre pour Dieu, l'un perd les ames par sa pestilente doctrine, l'autre sauva par la prédication de l'Evangile, & travailla si assiduement & avec tant de bon-heur, que luy & ses compagnons convertirent jusques à 14 millions d'hommes, l'un desquels comme il est remarqué par quelque Autheur, en baptiza à sa part en plusieurs années environ quatorze cens mille, ce qui sembleroit quasi incroyable à ceux qui ne sçauroient pas le grand nombre des Provinces que le Roy des Espagnes possede au nouveau monde, & le nombre presque infiny de peuple qu'il y a si les Historiens qui ont esté dans le pays, & ceux mesmes, qui sont moins portez pour la grandeur d'Espagne ne luy en asseuroient, & tesmoignoient en leur relation.

L'advis adressé à tous les Princes Chrestiens, publié cette année à Paris, declare hautement & generallement que cette Couronne, d'Espagne a conquis depuis environ cent ans, cent Royaumes ou Empires aux Indes, & de là jugez combien de peuple il y peut avoir, & combien de Freres Mineurs il y a, car nous en avons par tout.

Voicy ce que dit Dom Frere Barthelemy de las Casas Dominicain, qui a voyagé au nouveau monde environ l'an 1540 & 41, où il rapporte que les Espagnols y avoient desja conquis plus de pays que la Chrestienté n'est grande trois fois, puis poursuivant il dit: La premiere terre où les Espagnols entrerent pour habituer, fut la grande & tres fertile Isle Espagnole, laquelle contient six cens lieuës de tour en 5 grands Roiaumes principaux, & quelques autres Provinces separées, qui n'ont à present de Princes que le seul Roi d'Espagnes.

Il y a d'autres grandes & înfinies Isles à l'environ, & és confins à tous costez, lesquelles nous avons veuës les plus peuplées, & les plus pleines de leurs gens naturels, & d'un des plus excellens air que peut estre autre pays au monde, dont la pire est plus fertile que le jardin du Roy en Seville.

La terre ferme laquelle est loing de l'Isle Espagnole à 250 lieuës, contient au long de la coste de la mer, plus de dix mille lieuës qui sont desja descouvertes, & s'en descouvre tous les jours davantage, toutes pleines de gens comme une formiliere de formis. En ce que jusque à l'an quarante & un s'est descouvert, il semble que Dieu a mis en ces pays là le gouffre ou la plus grande quantité de tout le genre humain.

D'autres Autheurs rapportent que dans la seule ville de Mexique capitale du Royaume de mesme nom, au temps qu'elle fut reduite sous la puissance du Roy des Espagnes, ce qui advint en l'an 1520, le 13 d'Aoust, par Ferdinand Cortez, on y contoit en soixante & dix mille maisons, jusques à huict cens mille habitans, entre lesquels il y avoit trente Potentats, ou grands Seigneurs, qui avoient chacun cent mille vassaux, & trois mille Lieutenans qui en avoient encores d'autres sous eux, & en l'Isle Espagnola, autrement sainct Dominique qui n'est rien en comparaison de ce puissant Empire, qui enceint tant de Provinces, & de Royaumes, on a conté jusques à quinze cens mille hommes & en a on veu jusque à cent mille prendre la discipline processionnellement en memoire des coups de fouets dont on a meurtry le corps du Fils de Dieu, tant estoit grande leur ferveur & dévotion, & le grand fruict de nos Freres parmy ces pauvres Indiens.

Dieu benissoit tellement les travaux de ses seconds Apostres, que Surius Chartreux remarque, qu'il n'y en eut pas un qui n'en baptisast plus de cent mille pour sa part, & le Pere Motonilia Recollect Espagnol, qui fut le dernier de ces douze premiers Peres, en baptisa quatre cents mille; & pour sa grande pauvreté, les Indiens l'appelloient Motonilia, qui signifie pauvre en leur langue.

Le Souverain Pontife ayant ouy le grand fruict que ces zelans & servans Religieux avoient faict en cette nouvelle Espagne, à la requeste de l'Empereur Charles V, il pourveut du premier Evesché de Mexique l'an 1528, Frère Jean de Zumaragna, homme de saincte vie, & infatigable parmy ces penibles voyages qu'il fit sans jamais manier argent. Il fit toutes les visites de son Evesché à pied quelque decrepité qu'il fut, car il est mort aagé de quatre vingt ans, son corps se conserve encor miraculeusement tout entier. C'est d'une lettre qu'il escrivit à nos Peres au Chapitre tenu à Toulouze que nous apprenions tout plein de particularitez des Indes, de l'ordre qu'il establit en la conversion des Infidelles, institution des Colleges vis à vis de nos Convents: où les enfans estoient imbus & endoctrinés en la foy, & aux bonnes lettres.

Ce furent aussi les Freres Mineurs Recollects, de la Province de fainct Joseph, qui passerent les premiers aux Isles Philippines, & l'an 1540, le Roy de Portugal ayant esté instamment requis par le Roy de Zeilan, de luy envoyer des personnes qui le peussent instruire en la Religion Chrestienne, il en donna la commission à sept de nos Religieux, qui prescherent si utilement & fructueusement, qu'ils convertirent le Roy, & toute sa famille.

Le sang de nos Religieux qui a arrousé la terre du Jappon la leur a rendu plus fertile, qui pourroit raconter les supplices cruels, qu'on fit souffrir à six de ces bons Peres, l'an mille cinq cens nonante sept avant que de les faire barbarement mourir par le feu, & le fer, mais en recompense, ils ont bien gaigné des ames à Dieu, car l'an mille, six cents quinze, le cinquiesme d'Octobre, arriva à Rome Fraxicura Ambassadeur du Roy de Voxu, qui est une Province située à la partie Orientale du Jappon, ce solemnel Ambassade estoit de cent Gentilhommes Japponois, qui s'embarquerent le 28 Octobre de l'an mille six cens treize pour faire voyle en ces quartiers, & venir rendre l'obeissance au Souverain Pontife, la longueur & l'incommodité d'un voyage d'un an entier, ayant passé deux fois la ligne Equinoctiale, les ardantes & intolerables chaleurs qu'ils y souffrirent leur causa des maladies dont la pluspart moururent, excepté vingt cinq qui abordèrent en Espagne le 10 Novembre 1614. Ils estoient conduits par le Pere Louys Sotello Recollect qui harangua devant le pape, aprés qu'ils eurent esté magnifiquement receus & traictés à Rome, où rien ne fut oublié ny espargné, tant à leur, entrée Royale qu'au reste de la despence qui fut tres-splendide, & tout autre que ne portoit l'escrit qui enfin imprimé, comme m'a asseuré un très honneste Prestre seculier qui se trouva là present en toutes les ceremonies, & dans nostre Convent où lesdits Ambassadeurs estoient logez avec le Pere Louys, pour faire voir à ces Seigneurs Japponois la grandeur & puissance de Rome, & combien l'Eglise Romaine chérit & fait estat de ses enfans qui la recognoissent pour mere, & luy rendent l'obeissance filiale.

Fraxicura reconnut le Pape au nom de son Roy, pour Vicaire de Jesus-Christ en terre, & Père commun de tous les Chrestiens. Il rendit tesmoignage que le P. Louys avoit donné entrée à la prédication de l'Evangile dans le Royaume de Voxu, où il avoit travaillé l'espace de quatorze ans continuels, & requist instamment sa Sainteté de luy donner des Religieux de S. François pour la continuation d'un si bon oeuvre, promit de les ayder, & de bastir des Convents en ses terres, comme le Roy par tout son Royaume.

Son Roy nommé Idate pour marque de sa vraye conversion & zele à la Religion, ruina & brusla huit cens Idoles, avec leurs pagodes, il a permis à tous ses sujets de se faire Chrestiens, d'où on espere une ample & riche moisson d'ames; Il delivra 18 cens personnes de la mort qu'un Gouverneur sien cousin estoit resolu de faire mourir; le Jesuite Platus de son temps dit que nous y avions desja 13 Provinces, donc la moindre est de 12 Convents, & celle de Mexique en contenoit 50, par la dernière liste que nos Peres en ont veu de l'an 1621. Ils y ont remarqué plus de 500 Convents en 22 Provinces. Ces grandes entreprises, ces fameuses conversions ne sont que pour la vraye Eglise, laquelle de la mer d'infidelité tire au rivage du Christianisme les ames humaines, sous l'heureuse conduite des Religieux Catholiques qui ont fait surgir és ports reculés & inconnus, la nef de l'Eglise, ils ont ancré aux lieux où jamais les Apostres n'avoient abordés, leurs premieres traces sont marquées du sang bouillant de leur affection, bien souvent captifs ils ont captivé les hommes, & vainquans ont vaincu leurs vainqueurs, de sorte que nous pouvons dire que sous leur bannière l'Eglise est comme sortie du monde, pour acquérir de nouveaux mondes.

Pour l'Orientale, la descouverte & conqueste estoit au Roy de Portugal Dom Emanuel, qui en l'an 1500 y envoya 8 Freres Mineurs sous la conduite de Pierre Alvares de Cabral, qui y furent tous martyrisés excepté F. Héry de Conimbre, qui fut à son retour Confesseur du Roy, & Evesque de Cepta. Ils arriverent à Calicut, & de la passèrent à Cochin où ils commencerent à arborer la Croix, qu'ils prescherent à ces Nations Barbares.

L'an 1502, au seconds voyage qui fit Vasco de Gama, il y mena de nos Religieux qui baptiserent une multitude incroyable d'enfans, & les Chrestiens Orientaux tesmoignoient à Vasco, le contentement qu'ils avoient de voir des Chrestiens en leurs pays, & se tenoient fort ses obligez.

Frere Garcia de Padilla, fut creé le premier Evesque de l'Isle S. Dominique, autrement Espagnole. Et l'an 1510, fut basti un Convent à Goa fameuse ville & capitale du Levant, qui servit après comme de Séminaire, d'où l'on tirait les Religieux pour envoyer par les Royaumes de Cananori, de Cochin, Coilani, les autres alloient avec l'armée, preschoient servoient aux hospitaux, & s'occupoient aux oeuvres de charité; à enseigner & catechiser les enfans: jusques à ce que l'an 1542, ils resignerent le College au P. François Xavier, afin d'avoir moins d'embarras à prescher l'Evangile, dequoy faict foy la premiere vie de sainct François Xavier, imprimée in 8, & composée par Horace Turselin de la mesme compagnie, quoy que la derniere ait oublié ceste particuliere beneficence, ce qui a faict dire à Gonzague, tout le travail & la peine qu'il y a eu en l'Inde Orientale durant 40 ans continuels, soit à guerir les malades, soit à convertir les infidels, soit à instruire les Catechumenes, soit à administrer les Sacremens, ou bien enfin à exercer les autres oeuvres de charité, toute ceste fatigue estoit chargée sur le dos des Religieux de sainct François.



De la pesche du grand poisson & des ceremonies qu'ils y observent. Des Predicateurs des poissons, & de la grandeur de la mer douce.

CHAPITRE XXXX.

QUand je viens à considerer la vie, les moeurs & les diverses actions de ceux qui ne vous cognoissent point (ô mon Dieu) je ne sçay qu'en penser sinon que c'est un continuel aveuglement & un abisme de folie. Desireux de voir les ceremonies & façons ridicules que nos Hurons observent à la pesche du grand poisson, je partis du bourg de S. Joseph, avec le Capitaine Auoindaon, au mois d'Octobre, & nous embarquames sur la mer douce, moy cinquiesme dans un petit canot, puis aprés avoir long-temps navigé & advancé dans la mer par la route du Nord, nous nous arrestames & primes terre dans une Isle commode pour la pesche, où des ja s'estoient cabanez plusieurs Hurons, qui n'attendoient rien moins que nous.

Dés le soir de nostre arrivée, l'on fist un festin de deux grands poissons, qui nous avoient esté donnez par un des amis d'Auoindaon, en passant devant son Isle où il peschoit: car la coustume est entr'eux, que les amis se visitans les uns les autres au temps de la pesche, de se faire des presens mutuels de quelques poissons. Nostre cabane estant dressée à l'Algoumequine, chacun y choisit sa place selon l'ordre ordonné, aux quatre coins estoient les quatre principaux,& les autres en suitte, arrangez les uns joignans les autres assez pressez. On m'avoit donné un des coins dés le commencement comme à un chef, mais au mois de Novembre qu'il commença à faire un peu de froid, comme il faict ordinairement és contrées du Nord, je me mis plus au milieu, & ceday mon coin à un autre, pour pouvoir participer à la chaleur des deux feux, que nous avions dans la cabane.

Tous les soirs on portoit les rets environ un quart ou demie lieuë au plus, avant dans la mer, & puis le matin venu, dés la pointe du jour on les alloit lever souvent garnis de tres-bons gros poissons, comme assihendos, truites, esturgeons, & autres qu'ils esventroient comme l'on faict aux molues, puis les estendoient sur des ratteliers de perches dressez exprés, pour les faire seicher au Soleil, où en temps incommode & de pluyes, les faisoient boucaner à la fumée sur des clayes, ou au dessus des perches de la cabane, puis serroient le tout dans des tonneaux, de peur des chiens & des souris & non des chats, car ils n'en ont point, & ceste provision leur sert pour festiner, & pour donner goust à leur potage, pricipallement en temps d'Hyver qu'ils tiennent fort la maison, & manquent de douceurs.

Quelquefois ils reservoient des plus grands & gras assihendos, lesquels ils faisoient fort bouillir en de grandes chaudieres pour en tirrer l'huyle, laquelle ils amassoient fort curieusement avec une cueillier par dessus le bouillon, & la serroient en des bouteilles d'escorce d'un certain fruict ressemblant à nos calbasses, qui leur viennent d'un païs fort esloigné à ce qu'ils me disent: cet huyle est aussi douce & aggreable que beure fraiz, aussi est-elle tirée d'un tres-bon poisson, incogneu aux Canadiens & encore plus icy.

Quand la pesche est bonne, & qu'il y a nombre de Sauvages cabanez en un lieu, on n'y voit que festins & banquets, reciproques, qu'ils se font les uns aux autres, & s'y resjouissent de fort bonne grace, sans aucune dissolution ny action qui sent de la legereté ou sottize. Ceux qui se font dans les bourgs & villages sont passablement bons; mais ceux qui se font à la pesche & à la chasse sont les meilleurs de tous, quand l'heure en donne, car ils n'y espargnent rien. Comme à une personne de laquelle ils faisoient estat, ils avoient accoustumé de me donner à tous les repas, le ventre de quelque grand assihendos, parce qu'il est fort plein de graisse & tres-excellent, mais comme je n'ay jamais esté beaucoup amateur de la graisse qui est le sucre des Sauvages, je le changeois volontiers contre un morceau plus maigre, & eux se consoloient du mien. Neantmoins tout bien considéré le plus asseuré est suivant le conseil de S. Bonnaventure, mange simplement ce que l'on te donne & ne point faire choix des viandes, sous pretexte mesme de rendre du pire.

Ils prennent sur tout garde de ne jetter aucune arreste de poisson dans le feu, & y en ayant jetté, ils m'en tancèrent & les en retirerent fort promptement, disans que je ne faisois pas bien, & que je serois en fin cause qu'ils n'en pourroient plus prendre, pour ce (disent ils,) qu'il y avoit de certains esprits, ou l'esprit des rets ou des poissons mesmes, desquels on brusloit les os, qui advertiroient les autres poissons de ne se pas laisser prendre, puis qu'on les traictoit de la sorte & sans aucun respect.

Les Canadiens & Montagnais ont aussi ceste coustume de tuer tous les eslans qu'ils peuvent, attraper à la chasse, croyans que ceux qui eschappent vont advertir les autres de se cacher au loin peur de leurs ennemis, & ainsi en laissent ils par fois gaster sur la terre, quand ils en ont des-ja suffisamment pour leur provision, qui leur seroient bon besoin en autre temps, pour les grandes disettes qu'ils souffrent souvent, particulierement quand les neiges sont basses, auquel temps ils ne peuvent que tres-difficilement attraper la beste, & encore en danger d'en estre offencé, mais le plus grand mal que cause ceste superstition est, qu'ils ruinent la chasse du poil, de l'eslan & du cerf, comme nos Hurons ont faict celle du castor en leur païs, qu'il ne s'en trouve plus aucun, & par ceste destruction, ils s'enjoignent souvent des jeusnes plus rigoureux que ceux de l'Eglise, & des plus austeres Religieux des Cloistres. Un jour, comme je pensois brusler au feu le poil d'un escurieux mort, qui m'avoit esté donné, ils ne le voulurent point permettre, & me l'envoyerent brusler dehors, à cause des rets, qui estoient pour lors dans la cabane, disans: qu'elles le diroient aux poissons, je leur dis que les rets ne voyoient goute & n'avoient aucun sentiment, ils me respondirent que si, & qu'elles entendoient & mangeoient: donne leur donc de la sagamité, leur dis je, quelqu'uns me repliquerent, ce sont les poissons qui leur donnent à manger & non point nous.

Je tançay une fois les enfans de la cabane, pour quelques mauvais & impertinens discours qu'ils tenoient, il arriva que le lendemain ils prindrent fort peu de poisson, ils l'attribuerent à cette reprimende, qui avoit esté rapportée par les rets aux poissons, & en murmurerent, disans, que si mes prieres leur obtenoient par fois du poisson, que j'avois esté cause à ce coup qu'ils n'avoient rien pris, & pour chose que je leur pû dire du contraire, ils resterent dans leur croyance premiere, que tancer leurs enfans du mal, estoit empescher leur pesche.

Un soir que nous discourions des animaux du pays, voulans leur faire entendre que nous avions par toutes les Provinces de l'Europe, des lapins & levraux, qu'ils appellent Quieutonmalisia, je leur en fis voir la figure par le moyen mes doigts en la clarté du feu, qui en faisoit donner l'ombrage contre la cabane, par hazard on prit le lendemain matin du poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces figures en avoient esté la cause, & me prièrent de prendre courage & d'en faire tous les soirs de mesme & de leur apprendre ce que je ne voulu point faire, pour n'estre cause de cette superstition & pour n'adherer à leur folie & simplicité, digne de compassion.

En chacune des cabanes de la pesche, il y a un Prédicateur de poisson, qui a accoustumé de les prescher, s'ils sont habilles gens ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils croyent que les exhortations d'un habile homme, ont un grand pouvoir d'attirer les poissons dans leurs rets, comme eux l'éloquence d'un grand Ciceron à sa volonté. Celuy que nous avions s'estimoit un des plus ravissans, aussi le faisoit il beau voir demener & des mains & de la langue quand il preschoit, comme il faisoit tous les soirs, aprés avoir imposé le silence & faict ranger un chacun en sa place, couché de son long, le ventre en haut comme luy.

Son thème estoit; que les Hurons ne bruslent point les os des poissons & qu'on ne leur faict aucun mauvais traitement, puis en suitte avec des affections nompareilles exhortoit les poissons, les conjuroit, les invitoit & les supplioit de venir, de se laisser prendre & d'avoir bon courage, & de ne rien craindre, puis que c'estoit pour servir à de leurs amis, qui ne bruslent point leurs os. Il en fist aussi un particulier à mon intention par le commandement du Capitaine, lequel me disoit aprés, hé, mon nepveu, voyla-il pas qui est bien? ouy, mon oncle, à ce que tu dis, luy respondis je, mais toy & tous vous autres Hurons avez bien peu de jugement, de penser que les poissons entendent, & ont l'intelligence de vos sermons & de vos discours, il croyoit que si neantmoins, & ne pouvoit estre persuadé du contraire.

Pour avoir bonne pesche ils bruslent aussi du petun, en prononçans de certains mots que je n'entends pas. Ils en jettent aussi à mesme intention dans l'eau, à des certains esprits qu'ils croyent y presider, ou plustost à l'ame de l'eau, car ils croyent que toute chose materielle & insensible, a une ame qui entend & comprend, la prient à leur manière accoustumée d'avoir bon courage, & de faire qu'ils prennent bien du poisson, & fassent une pesche qui leur soit profitable & advantageuse. Voilà où aboutissent toutes leurs prières, ou pour leur ventre, ou pour leur santé, on pour la ruyne de leurs ennemis, & n'en font point d'autres à quelque esprit que ce soit, sinon pour les voyages & la traicte, car de rendre graces à Dieu, ou de luy demander pardon, avec promesse de mieux faire, il ne s'en parle point, non plus que des autres choses qui regardent le salut, si on ne leur en discourt.

Les simplicités que je vous ay descrites, tesmoignent assez que nos Sauvages n'ont pas l'esprit cultivé, & qu'ils vivent dans une grande ignorance, mais si nous considerons de près, nous trouverons en France des personnes aussi mal polyes qu'eux & presque en pareille ignorance, & si j'oze dire plus ignorances, j'ay veu des François aux Hurons, enseigner aux Sauvages des folies & des inepties si grandes, que les Sauvages mesmes s'en gaussoient avec raison, & comment n'eussent ils estalé leur marchandises & leurs folles opinions devant un peuple sans science; puis qu'à nous mesmes ils nous en proposoient de si ridicules qu'elles ne seroient pas pardonnables à des enfans, & cependant c'estoient personnes de plus de trente cinq à quarante ans d'aage, fort incapables d'estre envoyez parmy un peuple, que l'on doit reduire & amener à Dieu par science & bonne vie.

Nous trouvasmes dans le ventre de plusieurs grands poissons, des ains faicts d'un morceau de bois accommodé avec un os, qui servoit de crochet & lié fort proprement avec de leur chanvre, mais la corde trop foible pour tirer à bord de si gros poissons, avoit faict perdre & la peine & les ains de ceux qui les avoient jettez en mer, car véritablement il y a dans cette mer douce des esturgeons, assihendos, truittes & brochets, si monstreusement grands qu'il ne s'en voit point ailleurs de plus gros, non plus que de plusieurs autres especes de poissons qu'on y pesche & qui nous sont îcy incognus.

Cette mer douce de laquelle tant de personnes sont desireuses de sçavoir, est un grandissime lac qu'on estime avoir prés de trois cens lieuës de longueur de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante de large, fort profond, car pour le sçavoir par experience nous jettames la sonde vers nostre bourgade assez proche du bord en un cul de sac, & trouvasmes quarante huict brassées d'eau, mais il n'est pas d'une égale profondeur par tout, car il l'est plus en quelque lieu & moins de beaucoup en d'autres.

Il y a nombre infiny d'Isles, ausquelles les Sauvages cabanent quant ils vont à la pesche ou en Voyage aux autres nations qui bordent ceste mer douce. La coste du midy est beaucoup plus aggreable que celle du nort, où il y a quantité de rochers en partie couverts de bois, fougeres, bluets & fraizes, l'on tient que la chasse de la plume y est bonne, & à quelqu'uns celle du poil, & qu'il y a force caribous & autres animaux rares & de prix, mais ils sont difficiles à prendre. Le truchement Bruslé avec quelques Sauvages, nous ont asseuré qu'au de-là de la mer douce, il y a un autre grandissime lac, qui se descharge dans icelle par une cheute d'eau que l'on a surnommé le saut de Gaston, ayant prés de deux lieuës de large, lequel lac avec la mer douce contiennent environ trente journées de canaux selon le rapport des Sauvages & du truchement quatre cens lieuës de longueur.

Lors qu'il faisoit un grand vent, nos Sauvages ne portoient point leurs rets en l'eau parce qu'elle s'eslevoit alors comme la grand mer, & en temps d'un vent mediocre, ils y estoient encore tellement agités, que c'estoit assez pour me faire louer Dieu qu'ils ne perissoient point là dedans, & sortoient avec de si petits canots du milieu de tant de flots que je contemplois à dessein du haut de quelque rocher, où je me retirois seul tous les jours, ou dans l'espaisseur de la forest, pour dire mon office & faire mes prieres en paix.

Ceste Isle estoit assez abondante en gibier, outardes, canars & autres oyseaux de rivieres, pour des escurieux il y en avoit telle quantité, de suisses & autres commun, qu'ils endommageoient fort la secherie du poisson, à laquelle ils estoient continuellement attachez, bien qu'on taschast de les en dechasser par la voix, le bruit des mains & à coup de pierres qu'ils craignoient peu, & estans saouls ils ne faisoient que jouer & courir les uns aprés les autres soirs & matin. Il y avoit aussi des perdrix grises l'une desquelles m'approcha un jour de fort prés en un coin dans le bois, où je disois mon office, & m'ayant regardé en face, s'en retourna à petit pas comme elle estoit venue faisant la roue comme un petit coq-d'inde, & tournant continuellement la teste en arriere regardoit & contemploit doucement sans crainte, aussi ne voulu je point l'effaroucher ny mettre la main dessus, comme je pouvois faire, & la laissay aller.

Un mois & plus s'estant escoulé, on commença de penser de nostre retour, comme le grand poisson du sien, car il change de contrée suivant les Lunes & les saisons comme les molues en la mer: Mais comme il fut question de partir, le Lac s'enfla si fort qu'il fit perdre aux Sauvages l'esperance d'ozer s'embarquer ce jour là, craignant le danger eminent de quelque naufrage par la tourmente qui s'alloit renforçant. Cependant je demeurois seul dans nostre cabane, lors qu'à l'issue de leur conseils ils me vinrent trouver pour avoir mon advis, & sçavoir ce qu'il estoit question de faire, car sous pretexte que je leur parlois souvent de la toute bonté & puissance de nostre Seigneur, il leur estoit advis que j'avois quelque crédit envers sa divine Majesté, & que rien ne m'estoit impossible non plus qu'incognu, c'est ce qui me donnoit bien de la peine, & plus que n'eust pas faict une autre opinion de moy, car au trop il y a tousjours du danger. Il me fallut à la fin aller voir la mer pour les contenter, autrement je n'eusse point eu paix avec eux, puis que tous s'estoient resolus à ce que j'ordonnerais, comme si j'eusse eu quelque experience de la marine, ou que Dieu m'eust donné asseurance des choses à venir: je l'avois desja veuë dans ses choleres, depuis un quart d'heure, & sçavois, qu'il y alloit d'un grand hazard de s'y embarquer, neantmoins pour les contenter, il me fallut derechef sortir dehors, & la considerer dans ces furies plus d'une fois.

L'ayant bien considerée, & les eminents perils qu'on pouvoit à bon droit apprehender, je priay Dieu qu'il me donnast lumiere pour donner bon conseil, & n'estre cause de refroidir en ces pauvres gens, par mon peu de foy, la confiance qu'ils commençoient d'avoir de sa divine Majesté: Mais ou par presomption, ou par le juste vouloir de Dieu qui fait parler les muets, ou par une foy double que nostre Seigneur me donna lors. Je leur dis qu'ils devoient partir, & que dans peu la mer calmeroit à leur contentement, ce qu'ils crurent tellement, que ma voix se porta dés aussi tost par toutes les cabanes de l'Isle qui les fist si bien diligenter pour l'esperance de la bonace prochaine, qu'ils nous devancerent tous, & fusmes les derniers à desmarer, non par paresse ou crainte, mais par trop d'affaires & d'embaras.

Si tost que la flotte fut en mer, ô merveille du tout-puissant, les vents cesserent, & les ondes s'acoiserent calmes & immobiles comme un plancher, jusques au port de S. Joseph, où je rendis graces à Dieu, tandis que mes Sauvages disoient, ho, ho, ho, onniané, admirant ses merveilles.

Il estoit nuict fermée avant que nous y pusmes prendre terre, & puis mes gens estoient tellement embarassés de leurs poissons & fillets, qu'ils furent contraints de cabanner là jusques au lendemain matin qu'ils se rendirent au bourg; mais pour moy qui n'avois rien qui me pût empescher d'aller que deux petits poissons qu'ils m'avoient donné, je partis de là & m'en allay seul travers les champs & la forest en nostre cabane, qui en estoit à une bonne demie lieuë esloignée, j'eu bien de la peine de la trouver à cause de la nuict, & m'esgarois souvent, mais la voix de quelques petits Sauvages, qui chantoient là és environs me radressoit, autrement j'estois pour me voir coucher dehors, & me repentir de m'estre mis en chemin.

Ce qui m'avoit le plus pressé de partir seul à heure indue, estoit le doute de la santé du Père Nicolas, que les Sauvages m'avoient voulu faire mort, mais je le trouvay en tres-bonne santé, Dieu mercy, de quoy je fus fort joyeux, & eux au reciproque furent fort ayses de mon retour, & de ma bonne disposition, & me firent festin de trois petites citrouilles cuittes sous la cendre chaude, & d'une bonne sagamité de maiz, que je mangeay d'un grand appetit; pour n'avoir pris de toute la journée, qu'un bien peu de bouillon de bled d'Inde, fort clair, le matin avant partir.



De la santé & maladies des Sauvages. De leurs Medecins & Apoticaires, & de quelques racines de grandes vertus.

CHAPITRE XXXXI.

SI au Palais Royal est estimé & favori celuy que le Roy caresse: en la maison de Dieu est aussi préféré celuy que Jesus-Christ chastie. Depuis le peché de nostre premier Pere, tous les hommes ont esté sujects à maladies & infirmitez du corps ou de l'esprit. A la verité les causes de nos maux sont diverses, mais les remedes propres sont bien différens aussi. Dieu chastie les bons ou les esprouve par diverses afflictions & maladies, au contraire des meschans qui sont punis pour leurs propre demerites, helas, nous sommes souvent trompez en nos jugemens, car tels semblent estre sauvez, quand au jugement des hommes qui devant Dieu sont en voye de damnation, & ceux que l'on croit souvent estre reprouvez, sont du nombre des enfant de Dieu: car le monde ne juge que de l'escorce & Dieu juge le dedans. Dieu demeure avec les malades & affligez, & le diable avec ceux qui sont en prosperité, & à qui toutes choses viennent à souhait, tesmoin l'histoire de sainct Ambroise où il est dit, qu'il n'eust pas plustost adverty son compagnon de sortir de la maison, où toutes choses prosperoient comme une maison maudite de Dieu, que tout fust abismé & le Maistre & la Maistresse escrazé avec leurs enfans sous les ruynes. O mon Dieu! le B. Frere Gille compagnon de sainct François avoit bien raison de dire que le demon de la prosperité estoit plus dangereux que celuy de l'adversité, car nous en voyons plus se perdre dans l'abondance, que dans la disette, car peu se desesperent pour l'une & tous se glorifient pour l'autre.

Constans fils du grand Constantin, qui fit autant de maux à l'Eglise que son pere luy avoit fait de bien, heretique Arrien qu'il estoit, se flattoit sur la prosperité de ses victoires, & de là tenoit sa vie par une juste punition de Dieu, de s'imagimer qu'il estoit dans la vraye foy, puis qu'il recevoit tant de faveurs du ciel, comme si les faveurs plustost que les disgraces estoient des tesmoisnages du vray amour de Dieu. A quoy selon le dire de Seneque le Philosophe, qu'il n'y a rien pis que la felicité des meschans, luy respondit fort bien Lucifer Evesque de Salare contemporain du grand S. Athanase, en un livre qu'il intitula, Des Roys Apostats, où il luy monstre que la prosperité temporelle n'est pas une marque asseurée de la vraye foy, & que bien souvent Dieu permet que les plus meschans Princes regnent long-temps, & les bon peu, ce qu'il confirme par les exemples de Basa Roy d'Israël qui regna vingt quatre ans, & son fils trente cinq ans, & Manasses Roy de Juda, le plus meschant de tous les Roys, bien que fils d'un bon pere Ezechias, qui regna cinquante sept ans, ce qui nous doit assez faire voir la vanité de ce siecle, où les plus mauvais ont plus grand part que les gens de bien, auquel il semble souvent que toutes choses leur aillent à contrepoil, ce que Dieu permet pour les chastier comme enfans, ou pour les rendre plus conformes à luy comme amis, & pour cet effet leur promet des ennemis pour les punir de leur fautes (car il n'y a si bon qui ne manque) ou pour les empescher l'attache des grandeurs d'icy bas, ou ils se pourroient aysement perdre sans la malice de ses ennemis, qui émoussent leur gloire, car d'un advertissement ou conseil d'amis on en fait assez peu d'estat s'il n'est à nostre goust, bien que Diogenes dise que pour cognoistre soy-mesme ses fautes, il faut avoir un vray amy, ou ennemy, car l'un ny l'autre ne vous celle rien, mais quand les péchez sont grands, & que nous avons trop offencé, si Dieu ne nous dit mot, c'est signe que nous sommes perdus, sinon il nous envoye des maladies, des pertes de biens, des traverses d'amis, & de plus il esleve les mechans contre nous qui nous esprouvent comme l'or dans le creuset. Et de fait Anastasius rapporte qu'un bon Religieux se plaignant à Dieu, de ce qu'il avoit permis que Phocas aprés, avoir tué l'Empereur Mauritius, & ses enfans, s'empara de l'Empire; Dieu luy respondit, qu'il l'avoit permis pour punir son peuple, & que s'il en eut trouvé un plus meschant pour luy mettre la couronne sur la teste, il l'eust faict.

Parlons maintenant de la santé du corps, & des maladies ordinaires qui arrivent indifféremment & naturellement aux bons, & aux mauvais, afin de ne nous esloigner trop, de nostre premier sujet, & disons que les anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé, car ils tenoient pour maxime, indubitable, que les maladies corporelles ne provenoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, & par consequent qu'il n'y avoit aucun remede meilleur, pour la santé, que le vomissement & la diette, mais la diette principalement.

Troque Laerce, & Lactance, dient la cause pourquoy les Grecs demeurent si long temps sans avoir Medecins, ce fut pour ce qu'ils cueillaient au mois de May des herbes odoriferantes qu'ils gardoient en leurs maisons, se faisoient seigner une fois l'an, & non pas tous les jours comme l'on faict à Paris, se baignoient une fois le mois, & ne mangeoient qu'une fois le jour, & estoient si exacts observateurs de cette temperance & sobrieté, que Platon ayant esté interrogé s'il avoit veu aucune chose nouvelle en Sicile; Je vy, respondit-il, un monstre en nature, c'est un homme qui se saouloit deux fois par jour. Cela, disoit il, pour Denys le Tiran, lequel fut le premier qui introduit la coustume de manger deux fois par jour, sçavoir est disner à midy, & souper au soir, car toutes les autres Nations avoient accoustumé seulement de souper le soir, & les seuls Hebrieux disnoient à midy.

De vouloir à present exiger cela de nous en général, il y auroit bien des oppositions, mesmes dans les Cloistres, car la nature n'a plus les forces du passé, & va tousjours débilitant à mesure que la fin du monde approche, c'est une science que j'appris du R. P. Gontery Jesuite, en une conference qu'il eut en la presence de la Reyne Marguerite, avec un Maistre des Requestes, qui disoit au contraire (mais assez mal à mon advis) que si le corps, & les forces corporelles eussent tousjours diminué depuis la création de l'homme, que nous serions à present comme de petits fourmis. Cela estoit un peu brusquement parlé devant cette sage Princesse, mais qui avoit tant de respect aux gens Doctes & de merites, qu'elle en souffroit mesmes les petites saillies d'esprit, lors qu'eschauffez dans les disputes elles leurs eschapoient avant d'y avoir pensé.

Il est vray que nous ne pouvons pas esgaler, ny imiter de bien prés les austeritez & penitences des anciens, à qui toutes rigueurs sembloient autant douces & faisables, comme à nous ameres & insupportables, soit pour nostre foiblesse & imbecilité, ou pour nostre deffaut d'amour de Dieu, qui est nostre plus grand mal, mais encores si en trouve il d'assez forts qui pourraient faire davantage qu'ils ne font s'ils vouloient, pour le salut, ou pour la santé corporelle, de laquelle nous sommes fort amateurs, & souvent mauvais conservateurs, car nous ne voulons pas nous mortifier en rien, & voulons vivre en paix & ayse, & suivre nos appetits, sans distinguer des choses propres ou impropres, & de là vient que nous tombons si sonvent malades & restons indisposez, où abrégeons nostre vie; mais quoy la sobrieté a perdu son procès, il n'y a plus d'Advocats pour elle, les frippons l'ont bannie des bonnes compagnies, & n'est plus receuë qu'où elle est le plus en hayne.

L'Empereur Aurelian vescut jusques en l'an septante & sixiesme de son aage, durant lequel temps il ne fut jamais seigné ne médeciné, hormis que tous les ans il entroit au bain, tous les mois il se provoquoit à vomir, & si jeusnoit un jour toutes lés sepmaines, & tous les jours prenoit une heure pour se promener, qui estoient tous regimes & remedes faciles & aysez à pratiquer par ceux qui en ont le desir, car il n'y a si pauvre ny si riche qui ne le puisse faire, & observer de point en point, mais qui commencera.

Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui leur sont utils à la conservation de leur santé (car j'en ay veu quelqu'uns passer les jours entiers sans manger) mais ils ont encores d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir les estuves & sueries, par le moyen desquelles ils s'allegent & previennent les maladies, & puis ils sont tellement bien composez qu'ils sont rarement malades, & encores plus rarement goutteux, graveleux, hypocondres ou pulmoniques, mais ce qui ayde encor grandement à leur bonne disposition est, qu'ils sont engendrez de parens bien sains & dispos, d'un humeur & d'un sang bien temperé, & qu'ils vivent en une parfaite union & concorde entr'eux sont tousjours contens, n'ont aucun procés, s'interressent fort peu pour les grades & biens de la terre, qu'ils possedent avec une grande indifférence, c'est à dire, que les perdans ils ne perdent pas leur tranquilité, ainsi en usent les gens de bien, & non les autres, qui n'ont point d'amour de Dieu, & se piquent pour la moindre perte qui leur arrive.

Il n'y a neantmoins corps si bien composé ny régime si bien observé qui le puisse maintenir pour tousjours dans une egale santé, qu'il ne faille à la fin s'affoiblir ou succomber par divers accidens ausquels l'homme est sujet. Pour donc prevenir & remedier à tous ces deffauts & incommoditez du corps humain: outre les susdits remedes nos Sauvages ont des Medecins, Apoticaires, & Maistres des ceremonies qu'ils appellent Oki, ou Ondaxi, & d'autres Arondiouane, ausquels ils ont une grande croyance, pour autant qu'ils sont pour la pluspart grands Magiciens, grands devins, & invocateurs de Demons: Ils leur servent de Medecins, & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un petit sac de cuir dans quoy ils tiennent quelques petits remedes pour les malades, comme poudres de simples ou de racines, avec la tortue que l'Apoticaire luy porte en queue.

Ceux qui font particulière profession de consulter le diable, & predire les choses à venir ou cachées, (car tous n'en ont point le grade) ont quelques autres petits instrumens qui leur servent à ce mestier, dont je vous diray ceux qui se trouverent dans le sac de Trigatin, estimé bon Pirotois, & tres-excellent Medecin. Il y avoit premièrement une pierre un peu plus grosse que le poing taillée en ovalle, de couleur un peu rouge, ayant un traict noir tout autour prenant d'un bout à l'autre, dont ils tiennent que quand quelqu'un doit mourir de la maladie dont il est atteint, elle s'ouvre un peu par le petit traict noir, & que s'il n'en doit pas mourir elle ne s'ouvre point, s'entend qu'il faut que le Pirotois approche la pierre du malade.

Il y avoit aussi dans ce sac, cinq petits battons de cedre, longs de six ou sept pouces chacun, & un peu bruslé autour, desquels ils se servent pour predire les choses à venir, & pour advertir des passées. Qu'il ne s'y mette tout plein de bourdes parmy leurs propheties, personne n'en peut douter, c'est pourquoy est malheureux celuy qui hebeté s'y fie. Je ne fais point icy mention du petit tabourin de basque avec quoy ils resveillent l'esprit des malades, & conjurent le diable, pour ce que j'en ay parlé ailleurs, mais je vous diray que nous avons une grande obligation à nostre bon Dieu, de nous avoir donné de meilleurs Medecins, & pour le corps & pour l'ame, qui doit un jour jouyr de son Dieu.

S'il y a quelque malade en un village on l'envoye aussi tost querir, on l'informe de la maladie, on luy declare le temps qu'elle a commencé, si elle est naturelle, ou par fois: car il y a des meschans parmy eux aussi bien qu'entre les Epicerinys, qui en donnent à garder à ceux contre qui ils en veulent. Aprés quoy il fait des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions avec une pierre trenchante, en succe le mauvais sang, & fait en fin tout le reste de ses inventions, selon les maladies, car pour les sorts, il faut que les dances, chansons, Negromantie, soufflemens, bruits & hurlemens marchent aussi bien que les festins & récréations, qu'il ordonne tousjours pour premier appareil, afin de participer luy mesme à la feste; puis s'en retourne avec ses presens.

S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes ou advenir, aprés avoir interrogé son demon, il rend ses oracles, mais le plus souvent faux ou douteux, & quelquefois veritables: car le diable parmy les mensonges leur dit quelque verité pour se mettre en credit, & se faire croire habile esprit.

Un honneste Gentilhomme de nos amis nommé le sieur de Vernet, qui a demeuré une année avec nous au pays des Hurons, nous a asseuré, que comme il estoit dans la cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint frapper trois grands coups sur la couverture de la cabane, & que la Sauvagesse qui cogneut que c'estoit son Demon, entra dés aussi tost dans sa petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracles, & entendre les discours de ce malin esprit. Ce bon Gentilhomme, preste l'oreille, & escoutant le colloque entendit le diable que se plaignoit à elle, disant qu'il estoit fort las & fatigué, pour venir de fort loin guerir des malades, & que l'amitié particulière qu'il avoit pour elle, l'avoit obligé de venir voir ainsi lassé, puis pour l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient bien tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de là les Navires arriverent, & aprés que la Sauvagesse l'eut remercié, & fait ses demandes, le Demon disparut.

L'un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent à en la garde d'un Sauvage, auquel ils dirent. Si cestuy nostre camarade meure, tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse & l'enterrer dedans, car aussi bien ne feroit elle que se pourrir dans la terre. Ce bon Sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que ces François faisoient de leur compatriot, qu'il s'en plaignit par tout, disant qu'ils estoient des chiens d'abandonner ainsi leur compagnon malade, & de conseiller qu'on l'enterrast tout nud s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps mort bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe pour le couvrir, que de luy oster la sienne pour m'en servir.

L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie partit aussi-tost de sainct Gabriel, que nous appellons autrement la Rochelle, où Quieuindahon, d'où il estoit pour l'aller querir, & assisté de ce Sauvage qui l'avoit en garde l'apporterent dans une hotte sur leur dos jusques dans sa cabane, où en fin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut enterré en un lieu particulier hors du Cimetiere des Sauvages, le plus honorablement, & avec le plus de ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible; dequoy les Sauvages resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec tous nos François, qui s'y trouverent avec leurs armes, car ils sont ensemblement ayse de voir honorer les trespassez. Ils ne voulurent pas neantmoins que ce corps fut enterré dans leur Cimetière, pour autant, disoient-ils, que nous n'avions rien donné, pour ses os, & qu'il faudrait qu'il eut part en l'autre vie, aux biens de leurs parens & amis deffuncts, s'il estoit enterré avec eux.

Nonobstant, les femmes & filles, firent les pleurs & lamentations accoustumez avec l'ordre du Médecin, qui luy-mesme s'estoit presenté pour faire son sabbat, & ses superstitions ordinaires envers ce pauvre garçon, mais nos Religieux ne luy voulurent pas permettre qu'il en approchast, car il n'avoit aucun remede naturel propre à la maladie, c'est pourquoy il fut renvoyé, & payé d'un grand mercy & puis à Dieu.

Je me suis informé d'eux, des principales plantes, & racines, desquelles ils se servent pour leurs maladies & blessures, mais entre toutes ils font principalement estat de celle appellée Oscar, les effects de laquelle font merveilleux & divins en la guerison des playes, ulceres, & blessures, aussi les Hurons en font une estime si grande que peu s'en faut qu'ils ne l'adorent, tant ils relevent & venerent ses vertus, & les bons effects qu'ils en reçoivent. Ils m'en donnerent un morceau, de la tige environ de la longueur du petit doigt, & gros un peu moins, je la consideray curieusement, & me sembla en tout approchant au fenouil, quoique ce soit une autre plante, & qui leur est rare, car on n'en trouve qu'en certains lieux.

Ils ont tout plein d'autres plantes, & racines de grande vertu, & mesme des arbres qui portent une escorce grandement excellente pour vomitif, & autres cures, mais je ne me fuis point informé des noms, ny de leurs principales proprietez, sinon de quelqu'unes qui me sont encores eschappées de la memoire, pour le peu d'expérience que j'ay aux choses de médecine.

Je croy que le Createur a donné aux Hurons le tabac ou petun, qu'ils appellent Hoüanhoüan, comme une manne necessaire pour ayder à palier leur miserable vie, car outre qu'elle leur est d'un goust excellentissime, elle leur amortit la faim & leur faict passer un long-temps sans avoir necessité de manger: & de plus elle les fortifie comme nous le vin, car quand ils se sentent foibles ils prennent un bout de petun, & les voyla gaillards. Elle a beaucoup d'autres vertus, qui nous sont icy incognues & non point à plusieurs Espagnols, qui la nomment pour cet effet l'herbe saincte, mais l'usage en est beaucoup meilleur & salubre aux Sauvages qu'à nous autres, à qui Dieu à donné en autre chose tout ce qui nous faict besoin, & conseillerois volontiers à tous les Gaulois de n'en user point, que par grande necessité, pour ce que le goust en est tellement charmant qu'en ayant pris l'usage, on ne s'en peut deffaire qu'avec grande difficulté dont j'en ay veu aucuns maudire l'heure de s'y estre jamais accoustumés.

J'ay dit quelque endroit de ce volume, que le Mayz ou bled d'Inde a beaucoup de suc & de substance, pour la nourriture du corps humain, mais plusieurs ont philosophé sur les autres vertus, ont jugé & trouvé par expérience, qu'il est fort propre à guerir les maux de reims, les douleurs de la vessie, la gravelle, & retentions d'urine, dequoy ils se sont advisez, pour avoir pris garde qu'il n'y a presque point d'Indiens qui soient travaillez de ces maladies, à cause de leur boisson ordinaire, qui est faicte de Mayz.

Nos Sauvages ont aussi des racines tres-venimeuses, qu'ils appellent Ondachiera, desquelles il se faut donner de garde, & ne se point hasarder d'y manger d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache leurs effects & leurs vertues; de peur des accidens inopinez qui nous sont quelquefois arrivez.

Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, qui pour en avoir mangé d'une qu'il avoit luy mesme arrachée dans les forests, devint tout en un instant pasle comme la mort, & tellement malade que nous fusmes contraints d'avoir recours aux Sauvages pour avoir quelque remede à un mal si inopinement arrivé, lesquels luy firent avaller un vomitif composé d'eau & de simples, avec de l'escorce de certains bois qui luy fit rendre tout le venin qu'il avoit dans l'estomach, & par ce moyen fut guery, & appris pour une autre fois, de ne manger d'aucune herbe ny racine, que celles que les Sauvages luy diroient, ou desquelles il cognoistroit luy mesme les effects.



Continuation du traitté de la santé, & maladies des Sauvages, & de celles qui sont dangereuses & imaginaires. Des estuves & sueries, & du dernier remede qu'ils appellent Lonouoyroya.

CHAPITRE XLII.

IL nous arriva encore une autre seconde apprehension, mais qui se tourna bientost en risée, ce fut que certains petits Sauvages ayans des racines qu'ils appellent Ooxrat, ressemblans à un petit naveau ou chastaigne pellée, qu'ils venoient d'arracher pour leurs cabanes, un jeune garçon François nostre disciple, leur en ayant demandé & mangé une ou deux sans s'informer de ses effets, les trouva bonnes au commencement, & d'un goust assez agreable, mais qui se convertist soudain en de très-cuisantes & picquantes douleurs, qu'il sentoit par tout dans la bouche & la langue, qu'il avoit comme en feu, & outre cela, les phlegmes luy distiloient continuellement de la bouche qu'il tenoit ouverte, la teste panchée en bas pour leur donner cours, ce qui me faisoit compassion.

S'il estoit bien empesché en ses maux, l'apprehension de la mort luy estoit la plus sensible, comme à nous mesmes l'ignorance de sa maladie, jusque à ce que les Sauvages nous eurent adverty en se gaussant plaisamment, que le garçon en tenoit, mais qu'il n'en mourroit pas pourtant. Cela nous consola fort, car je vous asseure que nous nous trouvions bien empeschez, & ne sçavions quel remede apporter à ce mal inopiné.

Je vous manifesteray comme les Sauvages en usent pour leur santé, avec fruict & sans douleur, mais au préalable, il faut que je vous die, que nostre petit disciple n'y pas le dernier pris, car quelques François s'estans trouvez presents à sa disgrace, y trompèrent plusieurs de leurs compagnons, qui en murmuroient assez pendant que les autres s'esgorgeoient de rire. Cela fut en partie la cause que je n'en apportay point en Canada pour la France, peur qu'on ne dis que j'avois apporté de quoy rire, preferant ce petit interest d'honneur, au grand estat qu'on en eut fait d'ailleurs, pour son excellente propriété de purger le cerveau, & d'esclaircir la face, mieux qu'aucune autre drogue que nous ayons icy.

Lors que nos Hurons, vieillards & autres se sentent le cerveau par trop chargé d'humeurs & de phlegmes qui leur incommodent la santé, ils envoyent de leurs enfans (je dis de leurs enfans, pour ce qu'ils n'ont ny vallets, ny chambrieres, non plus que de manoeuvres ou gens à la journée, en tout ces pays là) chercher de ces petits naveaux, lesquels ils font cuire sous les cendres chaudes, & en mangent un, deux, ou trois au matin, ou à telle heure de la journée qu'il leur plaist, & n'en ressentent aucune douleur ny incommodité que de tenir leur teste panchée, pendant que les flegmes leur distillent de la bouche.

Lescot dit que les Montagnais & Canadiens ont un arbre appelle Annedda d'une admirable vertu, contre toutes sortes de maladies corporelles, intérieures, & exterieures, duquel ils pilent l'escorce & les feuilles qu'ils font bouillir en de l'eaue, laquelle ils boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les parties enflées & malades, & s'en trouvent bien-tost guéris, principalement d'un mal de terre qui a fort couru.

J'ay veu de nos Hurons lesquels pour se rendre plus souples à la course, se découpent le gras des jambes, en chausses de Suisses, avec des pierres tranchantes, & les parties enflées pour les purger des mauvaises humeurs, qu'ils sapoudroient de je ne sçay quelle poudre, aprés que L'oki avoit craché dessus. Je ne veux pas dire qu'il soient grands Chirurgiens, car je me tromperois, mais encores ne sont ils point tant impertinens qu'on pourroit bien dire, il leur reussit quelquefois de guerir des playes assez dangereuses avec les seuls simples sans composition, & n'ont pour toute ligature, linge ou compresse, que des écorces de bouleaux & d'un certain arbre appellé Atti, qui leur est util en beaucoup de choses.

Allant voir les malades parmy les Hurons, il me falloit souvent faire du Medecin & n'y cognoissois rien, mais il le falloit faire pour les contenter, car m'ayans veu taster le poulx à l'un d'iceux & dit qu'il ne mourroit point de cette maladie, (c'est que je n'y trouvois point de fiebvre,) il me fallut aprés toucher le poulx de tous les autres & en dire mon advis. C'estoit un mestier qui m'estoit bien nouveau & n'en parlais que comme un aveugle des couleurs, car à dire vray, si la fiebvre n'est fort violente, je ne la cognois point à moy mesme, comme il parut bien il y a quelques années que je me trouvois tres mal d'une fiebvre fort violente, pour la première fois de ma vie, je dis au Medecin que je sentois du mal par tout, mais sans fiebvre.

Selon que j'ay pû apprendre & cognoistre dans la communication ordinaire & familiere que j'ay eue avec nos Hurons, les Sauvages ne sçavent l'art de tater le poulx, ny de juger d'une urine, & ne cognoissent non plus la fiebvre, sinon par le froid ou dans les grandes ardeurs qu'ils rafreschissent (joinct nos Canadiens) avec quantité d'eau fresche, qu'ils jettent sur le corps du malade, & non pas nos Hurons.

Ils ne sçavent aussi que c'est de purger le corps, ny de guerir les maladies, si elles ne sont extérieures, car pour le dedans ils n'ont autre remede, que les vomitifs & les superstitions, c'est pourquoy les pauvres malades ont beau languir, & tirer la langue sur la terre nue fors une natte de joncs, qui leur sert de lict, avant qu'ils puissent recevoir guerison de leur chanterie & superstitions. Ils nous demandoient de Lenonquate, c'est à dire quelque chose propre à guerir, mais n'ayant autre drogue, je leur donnois un peu de canelle, ou un peu de gingembre avec tant soit peu de sucre, (car je n'en avois gueres,) qu'ils delayoient & faisoient tremper (apres estre bien pulverisé,) dans de l'eau claire, laquelle ils avalloient comme une medecine salutaire, & s'en trouvoient bien, du moins ils en restoient fort contens, & le coeur fortifié.

Neantmoins la compassion que j'ay de ces pauvres malades, me faict vous dire derechef, que c'est une grande pitié de les voir languir; couchés de leur long, à platte terre sur une meschante natte de jonc, sans couchette, sans lict, sans linceuls, sans mattelats & sans chevet, privés de toute douceur & rafraichissement, fors de quelques petits poissons boucanez fort puants, & de la sagamité ordinaire, pour quelque maladie qu'ils ayent. O mon Dieu! ils ne geignent neantmoins point tant que nos malades, ils ne disent pas, mon chevet est trop haut ou trop bas, mon lict n'est pas bien faict, on me rompt la teste, les sauces ne sont point à mon appetit, je ne puis prendre goust à tout ce que vous faictes, car ils demeurent couchez sur la natte, patiens comme des Saincts.

Quand ils se trouvent las du chemin ou appesantis par accident, (ce qui arrive fort rarement) ou qu'ils veulent fortifier leur santé, ou prevenir quelque maladie, qui les menace, ils ont accoustumé de se faite suer dans des estuves qu'ils dressent au milieu de leurs cabanes, ou emmy les champs, ainsi que la fantasie leur en prend, car voyageant mesmes ils en uzent pour se soulager & delasser du chemin, mais il faut qu'ils soient plusieurs, autrement la suerie ne seroit pas bonne, & ne pourroient pas s'exciter suffisamment.

Or quand quelqu'un veut faire suerie, il appelle plusieurs de ses amis, lesquels sont aussitost prests, car en faict de courtoisie ils sont assez vigilans, soit pour la faire, soit pour la recevoir; estans assemblez, les uns picquent en terre des grosses gaules environ un pied l'une de l'autre, qu'ils replient à la hauteur de la ceinture en façon d'une table ronde, pendant que les autres font chauffer dans un grand feu six ou sept cailloux, qu'ils mettent aprés en un monceau au milieu de ce four qu'ils entourent d'écorces, & couvrent de leurs robes de peaux après que les hommes y sont entrez tout nuds assis contre terre, serrez en rond les uns contre les autres, & les genouils fort eslevez devant leur estomach, peur de se brusler les pieds. Et pour s'eschauffer encore davantage & s'exciter à suer, ils chantent là dedans incessamment frappant du tallon contre terre & doucement du dos les costez de ces estuves, puis un seul chante & les autres repetent comme en leurs dances, se refrein het, het, het, & estans fort lassez, ils se font donner un peu d'air, & par fois ils boivent encores de grands coups d'eau froide, qui seroient capables de donner de grosses maladies à des personnes moins robustes puis se font recouvrir, & ayans sué suffisamment, ils sortent de là & se vont jetter dans la riviere, sinon, ils se lavent d'eau froide, ou s'essuyent de leurs robes, puis festinent & se remplissent pour dernier médicament.

S'ils sont en doute que la suerie leur doive reussir, ils offrent du petun & le bruslent en sacrifice à cet esprit qui la gouverne, comme s'il estoit un Dieu ou une puissance souveraine. Je m'estonnois fort de voir de nos François dans ces estuves pesle mesle avec les Sauvages, car à mon advis ils y sont comme estouffez sans aucun air, & si pressez, les uns contre les autres, qu'ils se peuvent à peine retourner.

Il arrive aucunes fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs malades de sortir du bourg, & d'aller cabaner dans les bois ou à quelque lieu à l'escart, pour luy aller là observer ses diaboliques inventions, ne voulans estre veu de personne en de si estranges & ridicules ceremonies, mais cela ne s'observe ordinairement qu'à ceux qui sont entachez de maladie salle ou dangereuse, lesquels on contrainct de se separer des autres peur de les infecter & d'aller cabaner au loin jusques à entiere guerison, qui est une coustume louable & qui devroit estre pratiquée par tout, pour les inconveniens qui arrivent tous les jours par la fréquentations de personnes mal nettes, plus frequentes icy que là, où les François semblent avoir des-ja mis quelque mauvaise racine, car qu'elle y fust auparavant je n'en ay rien sçeu, ny appris de personne.

Je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite nation des Quiennonteronons, pour chercher quelque petits fruicts à manger, comme j'apperceu un peu de fumée au travers les bois, qui me donna la curiosité de vouloir sçavoir que c'estoit, j'advançay donc & tiray celle part, où je trouvay une cabane faicte en façon d'une tour ronde ayant au faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumée: non content, j'ouvris doucement la petite porte pour voir qui estoit là dedans, & trouvay un homme seul, estendu de son long sur la platte terre, enveloppé dans une méchante couverture de peau, auprés d'un petit feu.

Je m'informay de luy de la cause de son esloignement du village, & pourquoy il se deuilloit; il allongea son bras sur luy & me dit moitié en Huron & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit que la mort; & que pour de semblable maladies ils avoient accoustumé entr'eux de se separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient entachez; peur de gaster les autres par la frequentation, & neantmoins qu'on luy apportoit les petites necessitez & partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas davantage pour lors, à cause de leur pauvreté & que plusieurs d'iceux estoient morts de faim l'Hyver passé. J'avois beaucoup de compassion pour luy; mais cela ne luy servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus auprés de luy: car de luy donner quelque nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois moy mesme à demy mort de faim & tellement necessiteux, que je cherchois par tout dans les bois quelques petits fruicts pour amortir ma faim & fortifier mon estomach tout abbatu.

J'ay veu au païs de nos Hurons de certains malades, qui sembloient plustost possedez du malin esprit ou fols tout à faict, qu'affligez de maladie naturelle, ausquel il prendra bien envie de faire dancer toutes les femmes & filles ensemble, avec l'ordonnance de Loki; mais ce n'est pas tout, car luy & le medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus souvent hors d'eux mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux estincelans & effroyables, quelquefois debout & quelguefois assis, ainsi que la fantaisie luy prend; aussitost une quinte luy reprendra, & fera tout du pis, renversera brisera & jettera tout ce qu'il trouvera en chemin avec des insolences nompareilles, puis se couche où il s'endort quelque espace de temps, & se resveillant en sursaut r'entre dans ses premières furies, lesquelles se passent par le sommeil qui luy prend. Aprés il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il y appelle. D'où il arrive que quelqu'uns de ces malades se trouvent gueris & des autres au contraire joignent la maladie du corps avec celle de l'esprit.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces hipocondries, & saillies d'esprit, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre comme bestes, & font mille grimasses & gestes de personnes insensées & allienées de leur esprit; ce que voyant le Magicien, il commence à chanter puis avec quelque mine la soufflera, luy ordonnant de certaines eauës à boire, & qu'aussi-tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare, neantmoins il est aussi-tost prest.

Le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusque à une autrefois, qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez, & luy ordonnera encore 3 ou 4 festins tout de suitte, & s'il luy vient en fantaisie commandera des mascarades, & qu'ainsi accommodez ils aillent chanter prés du lict de la malade, puis courir les rues pendant que le festin se prepare; auquel ils reviennent, mais souvent bien las & affamez.

J'ay esté quelquefois curieux d'entrer au lieu où l'on chantoit les malades, pour en voir toutes les ceremonies; mais les Sauvages n'en estoient pas trop contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions. Ils rendent aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez.

Pendant qu'on chante, il y a des pierres qui rougissent au feu, lesquelles le medecin empoigne & manie entre ses mains, puis masche des charbons ardans, faict le demon deschaisné, & de ses mains si eschauffées, frotte & souffle avec un sifflement, qu'il faict bruire entre ses dents, les parties dolentes du patient, ou crache sur le mal de son charbon masché. Cette dernière ceremonie des pierres & du charbon ne s'observe pas à tous indifferemment, mais à des particuliers selon l'ordre du medecin, qui n'oublie jamais la tortue au païs de nos Hurons, ny entre nos Montagnais le petit tambour de basque, que les Pirotois portent allans voir leurs malades, avec le reste de leur boutique & petits agisios.

Lors que tous les remedes humains n'ont de rien servy, ny les inventions ordinaires de nos Sauvages, ils tiennent Conseil, auquel ils ordonnent la ceremonie qu'ils appellent, Lonouoyroya, qui est l'invention principale & le moyen plus excellent, (à ce qu'ils disent,) pour chasser les diables & malins esprits de leurs bourgs & villages, qui leur causent & procurent toutes les maladies & infirmitez qu'ils endurent & souffrent au corps & en esprit.

Le jour de la feste estant assigné, ils en commencent la ceremonie dés l'aprés souper du soir precedent, mais avec des furies, des fracas & des tintamarres si grands qu'ils semblent un sabat de demons, car les hommes brisent, renversent & jettent tout ce qu'ils rencontrent en leur chemin, de sorte que les femmes sont en ce temps là fort occupées à serrer & mettre de costé ce qu'elles ne veulent point perdre. Ils jettent le feu & les tizons allumez par les rues crient, chantent, hurlent & courent toute la nuict par le village & autour des murailles ou pallissades comme fols & insensez.

Aprés que le sabat a esté bien demené ils s'arrestent un peu à la première pensée qui leur vient en l'esprit de quelque chose qui leur fait besoin, sans en parler à personne, puis le matin venu ils vont de cabane en cabane, & de feu en feu, & s'arrestent à chacun un petit espace de temps, chantans doucement les louanges de ceux qui leur donnent quelque chose; disans: Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & autres semblables complimens, qui obligent les autres mesnages de leur donner quelque chose, qui un cousteau, qui un petunoir, un chien, une peau, un canot, ou autre chose qu'ils acceptent de bonne volonté sans autre ceremonie, & continuent de recevoir par tout, jusques à ce que par rencontre on leur donne la chose qu'ils avoient songée, & pour lors la recevant ils font un grand cry & s'encourent hors de la cabane joyeux & contans d'avoir rencontré leur songe, pendant que ceux qui y restent crient, l'acclamation ordinaire, hé,é,é,é,é,é, & ce present est pour luy & l'augure qu'il ne doit pas si-tost mourir: mais pour les autres choses qui ne sont point de son songe, il les doit rendre après la feste, à ceux qui luy ont baillées.

Il s'y coule neantmoins quelquefois de la tromperie, car tel retiendra une piece qu'il dira avoir songée, qui n'y aura pas pensé, comme il arriva à un François nommé Matthieu, lequel ayant donné à un jeune Sauvage une chaine de rassades, pensant qu'elle luy deut estre rendue, l'autre luy dit qu'elle estoit son songe & fut pour luy, bien qu'on aye après sçeu sa fourbe & tromperie.

Cette feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant ce temps là n'ont pû trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent & tourmentent, & s'estiment miserables, comme des gens qui doivent bien-tost mourir. J'y ay veu des femmes aussi-bien que des hommes porter à quatre une grande peau d'Eslan, chargée de mille beatilles & de presens. Il y a mesmes des pauvres malades qui s'y font porter, sous l'esperance d'y trouver leur songe & leur guerison, & neantmoins il ne remportent qu'une lassitude & un rompement de teste, qui les conduit souvent de la feste au tombeau.

Je n'ay rien remarqué de particulier aux Canadiens qui ne puisse convenir aux remedes de nos Hurons, car si les Médecins des uns sont bien impertinens & superstitieux, les Pirotois des autres sont auffi peu sages & experimentez en leur art. Ce petit Sauvage qui mourut sur mer à son retour de France, dans le mesme vaisseau des PP. Gallerant & Piat qui le baptizerent, fist bien contre la maxime de leurs medecins en mangeant, toujours pour sauver sa vie, car ils font faire à leurs malades des diettes nompareilles, & ne trouvent pas bon qu'on les importune de manger beaucoup, disans qu'estans malades ils ne peuvent avoir d'appetit, & par consequent qu'ils ne doivent pas manger ou fort peu, pour n'incommoder leur estomach.

Ils soufflent leur malades comme nos Hurons, leur faisant souvent à croire que c'est par cette partie là qu'ils tireront leur mal, & pour mieux faire leur jeu ils leur disent que c'est un homme d'une nation estrangere, qui leur a donné ce mal là, où il s'est formé une petite pierre qui leur cause la douleur, & comme bon charlatans en ayans pris une petite dans la bouche, aprés avoir bien soufflé la partie dolente ou autre part, ils la sortent de le bouche & leur disans que c'est celle qui leur faisoit douleur, ce que les malades croyent & s'en tiennent soulagez, mais c'est dans l'imagination.

Ils uzent aussi quelquefois de vrays remedes, comme de decoctions d'herbes & d'escorces qui leur servent grandement, & en reussit de bonnes cures qui mettent en crédit leur charlataneries, autrement on auroit bien-tost descouvert leur piperies aussi bien faictes que celles de quelques malicieux Chirurgiens, dont j'ay experimenté une fois en une playe qu'on m'entretint l'espace de six sepmaines sans amendement, qui se guerit aprés en trois jours sans aucun onguent, peut estre neantmoins que celuy qui me traictoit n'en sçavoit pas davantage, & que je le dois excuser, mais tousjours est-ce une grande faute d'employer des ignorans.

Il y eut un jour un Sauvage appellé Neogabinat, lequel avec quelque autres Sauvages de ses amis, ayans beu avec excès d'une eau de vie qu'ils avoient traictée des François pour de la chair d'eslan, estans tous bien enyvrez & de repos prés d'un grand feu dans leurs cabanes, quelqu'uns d'eux demanderent à Neogabinat s'il vouloit lutter, & esprouver ses forces, lequel ayant respondu que non & persisté à ce refus, ils luy dirent qu'ils le coucheroient donc au travers du feu, & n'y manquèrent pas, car les uns le prirent par les pieds & les autres par la teste & le couchèrent tout au travers des charbons tout nud qu'il estoit, & y demeura courageusement autant long-temps qu'il fallut pour donner loisir aux femmes de l'en retirer, autrement il s'y fust laissé brusler & consommer comme un homme mort car il ne fretilloit point, non tant à cause du vin que de son courage qu'il vouloit faire paroistre en se tourment, elles ne le purent neantmoins si promptement oster de dessus ses charbons ardans, qu'ils avoient esbrasillé exprés, comme un lict d'honneur, qu'il n'en demeurat tout rosty depuis la teste jusques à la plente des pieds, de manière qu'il luy fallut oster les charbons qui luy tenoient par tout à la chair, dont il fut fort malade & en danger de mort, ce qui luy donna l'envie d'envoyer en nostre Convent, prier qu'on le vint baptiser, mais il fut si admirablement bien secouru qu'au bout des dix jours il commença de se lever, & nous aller visiter jusques chez nous, où il monstra à nos Religieux ce dequoy il s'estoit servy pour se guerir, qu'estoit de la seconde escorce d'un arbre, appellé pruche espece de sapin, laquelle ces gens luy faisoient bouillir & de la decoction ils l'en lavoient continuellement, ce qui le rendit sain & gaillard en moins de trois sepmaines.



Pourquoy les Sauvages errants tuent aucunefois de leurs parens trop vieux ou malades. D'un François qu'ils voulurent assommer, & de la cruauté de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys.

CHAPITRE XXXXIII.

LEs vieillards decrepis, & personnes malades dans l'extremité entre les peuples errans sont en cela plus miserables que ceux des nations sedentaires, que ne pouvans plus suivre les autres, ny eux moyen de les nourrir & assister, (si ces malades le trouvent bon,) leurs parens les tuent aussi librement comme l'on pourroit faire un mouton, encores pensent ils en cela leur rendre de grands services, puis qu'estans dans l'impuissance de les pouvoir suivre & eux de les assister, faudrait qu'ils mourussent miserablement par les champs, qui est neantmoins une grande cruauté & qui surpasse celle des bestes bruttes, desquelles on ne lit point qu'elles fassent le mesme envers leurs petits.

Le Truchement des Honqueronons me dit un jour que comme ils furent un long-temps pendant l'Hyver sans avoir de quoy manger autre chose que du petun, & quelque escorce d'un certain arbre que les Montagnais nomment Michian, lesquels ils fendent au Printemps pour en tirer un suc doux comme du miel, mais en fort petite quantité, autrement cet arbre ne se pourroit assez estimer; je n'ay point gousté de ceste liqueur, comme n'ay faict de celle du fouteau, mais la croy tres-bonne au goust de l'escorce de laquelle j'ay mangé parmy nos Hurons, bien que fort peu souvent & plustost par curiosité que par necessité, d'autant qu'ayant autre chose à disner ils laissent ceste viande là pour les plus necessiteux Canadiens, qui manquent souvent de tout & autre chose. Ce pauvre garçon me dit donc qu'il pensa estre au mourir de ce jeusne trop estroit, & que les Sauvages plus robustes le voyant en cest estat, touchez de compassion le prierent qu'il agrea qu'on l'achevast de faire mourir, pour le delivrer des peines & langueurs dont il estoit abbattu, puis qu'aussi bien faudroit il qu'il mourut miserablement par les champs, ne les pouvans poursuivre ny eux l'assister n'ayans pas dequoy, mais il fut d'avis que l'on ne touchast point à sa vie, & qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur que de mourir comme une beste qui ne se se confie point en Dieu, aussi avoit il raison, car à quelques jours de là, ils prindrent trois Ours, qui les remirent tous sur pieds; & en leurs premieres forces, aprés avoir esté 14 ou quinze jours en jeusnes continus laissé sans prendre autre nourriture que la fumée du petun, & quelque escorce d'arbre, qui estoit quelque chose de plus que ne souloit prendre un certain Gentilhomme Venicien, lequel ayant receu quelque desplaisir se mit au lit en resolution de ne manger point, & de faict quelque remonstrance qu'on luy pû faire il demeura (au grand estonnement d'un chacun) 63 jours sans prendre autre chose que l'eau du puis de sainct Marc, au bout desquels il deceda en crachant & vomissant du sang.

Il me semble avoir appris que l'Escriture Saincte ne fait mention que d'un seul enfant mangé en Jerusalem par ses propres parens, au temps de la famine, qui fut trés grande durant le siege des Romains; mais voicy une histoire bien plus estrange arrivée en Canada environ l'an 1626 ou 27 de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys, le pere & le fils, dont on eut beaucoup de regret à l'habitation, tant pour leur malheureuse fin, que pour la bonne affection qu'ils avoient tousjours euë pour les François, qui les aymoient aussi reciproquement: L'un estoit un bon vieillard de 80 ans, ou environ, appellé Oustachecoucou, autrement nommé par les François, le grand oncle du pere Joseph, ainsi appellé pour avoir passé un Hyver avec luy dans les bois. L'autre estoit son fils aisné aagé de quelque trente ans ou environ estimé un des meilleurs chasseurs de sa Nation, desquels je vay vous declarer succinctement comme le malheur de leur mort arriva.

Apres la pesche de l'anguille qu'on a accoustumé de faire tous les ans environ le mois d'Octobre, le bon vieillard Oustachecoucou, prevoyant à la necessité future, en pensoit serrer quelque quantité de pacquets boucannés dans nostre Convent pour leur servir au temps de la necessité, & des basses neiges (pendant lesquelles on ne peut attrapper l'eslan, ny le cerf) mais sa femme un peu trop acariate, n'y voulut jamais consentir, car elles ont un tel pouvoir sur leurs marys, qu'il semble que les hommes ne peuvent délibérer sans elles, & fallut luy obeyr, comme à la maistresse, ils les furent donc cacher dans les bois au delà du fleuve du costé du Sud, & après s'en allèrent dans les terres, vers le Nord, environ 15 lieues de nostre Convent, chargez du reste de leurs vivres, qui ne consistoient en tout, pour dix ou douze personnes qu'ils estoient, qu'en trois petits sacs de bled d'Inde, & six ou huict pacquets de 50 anguilles chacun, en ayant laissé environ autant dans leur cache ou magasin, dequoy ils se repentirent bien apres, mais tard, car les neiges estant trop basses, ils ne purent prendre de bestes, & tout ce qu'ils avoient porté de vivres estant consommé, il fallut prendre nouveau conseil pour vivre, & se tirer de misere.

Ils resolurent de retourner à leur magasin pour avoir de la provision, mais le fleuve estoit pour lors tellement embarassé de glaces que la marée faisoit debatre & s'entrechoquer, qu'ils ne purent jamais trouver passage, & fallut se resoudre à la patience, & à un jeusne exacte de huict ou dix jours, sans pain, sans viande, & sans poisson, ce qui les amaigrit; tellement qu'il ne leur restoit plus que la peau collée sur les os, car d'aller demander des vivres aux François ils n'oserent peur de se rendre importuns, où crainte d'estre esconduits, car les Montagnais sont si souvent en necessité, qu'il seroit bien difficile de leur pouvoir tousjours satisfaire, c'est ce qui les obligera à la fin de cultiver les terres, comme faisoit ce bon homme qui avoit recueilly d'un petit desert cinq ou six sacs de bled d'Inde, la mesme année que nos Religieux luy eurent appris à travailler, ce qu'il faisoit avec tant de contentement qu'il se blasmoit luy-mesme, & ceux de sa Nation de leur paresse, & du peu de soin qu'ils ont de pourvoir à leur vivre pour la necessité.

La mere, & la bru appellée Ouscouche, (presque d'un mesme aage) avec trois ou quatre petits enfans, leur crioient tous les jours à la faim, les appellans paresseux, & les vouloient contraindre d'aller querir des victuailles aux François, ou chercher de la beste (c'est leur façon de parler de la chasse) autrement qu'elles mourroient de faim avec leurs enfans. Les pauvres marys ne sçavoient comment les contenter, car leurs ventres n'avoient point d'aureilles pour leurs raisons, ny de patience pour endurer; O mon Dieu, que c'est une furieuse batterie que la faim, il n'y a place qu'elle n'emporte, ils leur repetoient souvent patientons encor un peu, il neigera peut estre bien-tost, & nous tuerons des bestes qui nous rassasieront tous sans estre importuns aux François, mais cela ne leur donnoit point à manger.

Elles resolurent à la fin de manger le bon vieillard, si bien-tost il n'apportoit des vivres, car il n'y avoit plus d'excuses qui les pût contenter. Elles choisirent donc leur temps, & prirent si bien leur mesure qu'elles executerent leur malheureux dessein, un matin apres que le gendre fut sortit de la cabane pour la chasse, car ayans pris chacune une hache en main, elles en donnerent tant de coups sur la teste du pauvre bon homme couché de son long, les pieds devant le feu qu'il en mourut sur le champ, puis le mirent en pieces, & en firent cuire à l'instant quelque morceaux dans la chaudière pour s'en rassasier, & cacherent le reste dans la neige pour le manger à loisir. O mon Dieu, il est vray qu'en descrivans cecy j'ay horreur d'y penser seulement, & neantmoins leur rage, & leur faim ne peut estre assouvie de l'excez d'une telle cruauté & barbarie, furieuse au delà de celles des bestes les plus feroces & carnassieres de l'Afrique. Elles resolurent encore de tuer le jeune homme à son retour, crainte qu'il ne vengeast sur leur vie, la mort de son pere, qui ne se pouvoit celer & se liberer de soupçon.

Il faut notter que ce jeune homme estant sorty de la cabane pour la chasse, entendit bien frapper, & les cris de son pere, mais il ne se fut jamais imaginé une telle meschanceté de sa mere, & de sa femme, c'est pourquoy il ne retourna point pour s'en esclaircir & poursuivit son chemin jusques à la rencontre d'un chasseur Montagnais, auquel il raconta leur extrême famine, & luy demanda s'il avoit point veu de pistes de bestes, & comme l'autre luy eut dit que non & qu'il en cherchoit pour estre luy mesme en pareille necessité. Je te prie, luy dit-il, de passer par nostre cabane, car je crains qu'il soit arrrivé quelque accident à mon pere, l'ayant ouy crier après que j'en ay esté party, & en suis en peine; l'autre luy promit d'y aller puis se separerent.

Quelque temps apres nostre pauvre jeune homme rencontra un eslan qu'il tua, & l'ayant esventré, il prist le coeur & les intestins qu'il porta à sa cabane, après avoir caché la beste dans les neiges: car ils ont accoustumé de les porter, & quelquefois la langue ou la teste, pour les manger promptement, ou pour asseurer que l'animal est à bas.

Ayant chargé son pacquet sur son dos il s'en revint à la maison, & en approchant il fit un cry selon leur coustume, pour advertir de sa venue, puis ayant laissé son espée & ses raquettes à la porte, & levé la couverture de peau qui sert d'huys, pour entrer en se courbant bien fort, car leurs portes sont fort basses, les deux femmes estoient au dedans des deux costez, chacun une hache en main, desquelles elles luy deschargerent plusieurs grands coups sur la teste, & l'estendirent mort sur la place avant que d'avoir apperceu le coeur & les intestins de la beste qu'il avoit tuée, ce qui leur devoit estre une grande tristesse, car telle beste estoit seule capable de les tirer tous de la necessité, au lieu que leur impatience leur tourna à malheur, elles ne laisserent pourtant, de manger ce corps meurtry, elles & leur enfans, leur disans que c'estoit de la chair d'un ours que leur pere avoit tué.

Deux jours après, le Sauvage qui avoit eu charge du fils trespassé de se transporter à sa cabane, pour sçavoir des cris de son pere, y arriva chargé d'un morceau d'eslan qu'il leur apportoit, mais un peu trop tard, car il avoit esté retardé par la prise de la beste qu'il rencontra fortuitement en son chemin, laquelle ayant tuée, il en porta quelque morceau eu sa cabane, & renvoya quérir la reste par les femmes avant partir, pour son message.

Or comme il fut entré en la cabane des meurtris, il s'informa des enfans qu'il trouva là assis, où estoient leur pere & leur mère: pour nos papa, dirent les enfans, nous les croyons à la chasse, & nos meres chercher l'eslan qu'ils ont tué, lequel neantmoins elles ne trouverent pas, à cause des grandes neiges qui estoient tombées depuis, & couvert par tout les traces & marques des raquettes, il leur demanda de plus, dequoy ils avoient vescu depuis deux jours qu'il avoit rencontré leur pere au bois. Ils dirent de la chair d'un ours que leur grand papa leur avoit envoyé, & qu'il ne leur en restoit plus guère: où est donc ce reste, car je ne voy rien de pendu à vos perches, leur repartit cet homme. Lors les enfans ne sçachans encor le malheur arrivé à leur père (car il est croyable qu'ils estoient absens lors qu'ils furent tuez) luy dirent que leur mere avec leur grand maman l'avoient caché dehors, & luy montrèrent à peu près l'endroit que le Sauvage chercha, & l'ayant trouvé & fouillé dans la cache, il en tira, au lieu de la patte d'un ours, la jambe d'un homme, bien estonné, il mit derechef la main dans le trou, d'où il en tira encore deux autres jambes, esmerveillé au possible, il demanda aux enfans que cela voulait dire, & si on avoit là tué des hommes, ils respondirent qu'ils n'en sçavoient rien, & que leurs peres luy rendroient raison de tout, s'il vouloit attendre leur retour, comme il fit.

Estant arrivées, il leur demanda ou estoient leur marys, elles ne sçachans pas encores qu'il eut trouvé la cache, luy dirent qu'elles n'en sçavoient rien, & qu'ils pourroient estre quelque part à la chasse: Vous mentez, leur répliqua le Montagnais, car vous les avez tué, & mangé la chair avec vos enfans, puis leur monstrant une des jambes, leur dit, est-ce là la jambe d'un Hiroquois que vous avez tué, sont ils venus jusques icy, non, ce sont vos marys que vous avez meurtris miserablement, vous estes des meschantes & ne valez rien. Elles bien estonnées de se voir descouvertes, ne sceurent que répliquer, car car leur monstrant le reste des corps desquels elles avoient premièrement mangé les testes, elles ne prirent autre excuse pour se justifier d'un cas si enorme, sinon que mourans de faim elles avoient esté contraintes de les tuer pour vivre, elles & leurs enfans, puis qu'ils n'avoient pas eu soin de leur chercher à manger, voyla comme on est mal asseuré avec des gens affamez, & qui n'esperent point en Dieu.

Le Montagnais n'y pouvant apporter autre remede, ny empescher que la chose ne fut faite, laissa là les deux miserables avec leurs enfans, & retourna à sa cabane porter ses tristes nouvelles & partout où il alloit il en advertissoit les Sauvages detestant cet acte inhumain, il nous en donna aussi advis quinze ou seize jours apres, mais nos Religieux l'avoient desja sceu par le petit Naneogauachit appellé à son Baptesme Louys. Une telle nouvelle attrista fort nos Freres, pour l'affection qu'ils avoient à ce bon Oustachecoucou, mais d'ailleurs le procedé du petit Louys en fut fort agréable & plaisant, car venant tout esploré de Kebec, d'où il avoit appris ceste fascheuse histoire de la mort de son parent; demanda à nos Religieux où estoit le Père Joseph, helas, dit il, qu'il sera fasché de la triste nouvelle que je viens d'apprendre à Kebec, tost, tost, mon frère, dit-il à l'un de nos Religieux, ouvrez moy promptement la porte de vostre chambre, que je voye si Oustachecoucou est dans l'Enfer, car il est mort sans estre baptisé. C'estoit un grand jugement en taille douce, dans l'Enfer duquel il pensoit trouver dépeint avec les autres damnez, car nos Religieux avoient accoustumé de leur monstrer cette Image, pour leur mieux faire comprendre les fins dernières de l'homme, la gloire des bienheureux, & la punition des meschans. En verité les Images devotes profitent grandement en ces pays là, ils les regardent avec admiration, les considerent avec attention, & comprennent facilement ce qu'on leur enseigne par le moyen d'icelles. Il y en a mesmes de si simples qui ont cru que ces Images estoient vivantes, les apprehendoient & nous prioient de leur parler, c'estoient les livres où ils apprenoient leurs principales leçons, mieux qu'en aucun de ceux desquels ils ne faisoient que conter les feuillets.



Comme les deux femmes qui avoient mangé leurs maris furent condamnées par tes Sauvages à l'une d'estre assommée, & l'autre d'estre bannie, laquelle en fin fut ensevelie sous les glaces, après avoir bien rodé & contrefait la furieuse.

CHAPITRE XLIV.

UN malheur n'arrive jamais seul, ny un peché sans l'autre, voyez en l'expérience aux mauvais, ils ne sont pas sortis d'un crime qu'ils en commettent un autre. Abissus abissum invocat. On dit de nostre jeune Sauvagesse Ouscouche qu'avant de tuer son père, & son mary, elle en avoit donné advis à un sien frère, auquel elle promit deux de ses enfans pour luy servir de nourriture, en attendant qu'il eut pris de la beste, c'est à dire de la venaison, & qu'il en mangea l'un, & l'autre resta à la mère. Je ne veux pas asseurer que la chose soit vraye, tant y a que les Sauvages nous l'ont asseuré: & ont par plusieurs fois monstré cet inhumain à nos Religieux, leur disans, tenez, voyla le frere d'Ouscouche, qui a tué, & mangé son propre nepveu.

C'est la coustume des Sauvages Montagnais de se rendre vers Kebec au renouveau pour traicter avec les François, & ordonner des choses necessaires à leur Nation, car encore qu'ils vivent presque sans Loy, ils ont encore quelque forme de justice, & de gouvernement politique entr'eux. En cette assemblée leur première expedition fut de donner sentence contre les deux femmes meurtrières, non à l'estourdy & par precipitation, mais après avoir meurement consideré l'importance du fait, & bien debatue les raisons de part & d'autre, dont la faveur emporta neantmoins pour la plus jeune (c'est à dire que la corruption se glisse par tout) car deux Capitaines avec plusieurs anciens, ayans conclu à la mort de toutes les deux, le troisiesme Capitaine nommé Esrouachit, ny voulut jamais consentir pour la dernière, à cause qu'elle avoit autrefois espousé son frere, & fut seulement bannie.

L'exécution neantmoins en estoit un peu difficile, car comme ils n'ont point de Ministres ordonnez pour de pareilles actions, il falloit trouver un homme assez hardy pour l'entreprendre, & personne ne se presentoit, aussi font ils grande difficulté de mettre la main sur aucun de leur Nation, non pas mesme pour l'offencer tant soit peu, & encor moins sur les femmes, & petits enfans qu'ils supportent avec patience & charité. A la fin le Capitaine nomme Mahiconatic, ayant rehaussé la vox & demandé devant toute l'assemblée, si quelqu'un voudroit se charger de la punition de ses deux femmes, (car ils ne contraignent personne contre son sentiment) Alors le Sauvage Renoemar, surnommé par les François le Camart, homme adroit, & de bon jugement, s'offrit publiquement d'en faire l'exécution & d'y aller au plustost, car qu'elle apparence, disoit-il, que personnes si meschantes demeurassent impunis après tant de cruauté; il ne m'importe que la vieille soit ma parente ou non, je ne la recognois plus pour telle, suffit que je sçay qu'elle a tué & mangé son fils, & son mary, & ayant esté accepté du Conseil, il prit congé pour sa commission, & passa par nostre Convent pour nous en donner advis.

Le bon Père Joseph tascha bien, mais en vain de le dissuader de faire mourir la vieille, sans au préalable avoir sondé si on la pourroit rendre Chrestienne, mais il ne fut possible de l'y combler, & dit qu'elle ne meritoit pas cette grace là, & qu'au reste nous avions bien peu d'esprit (c'est leur façon de reprimender) de procurer la vie à celle qui avoit donné la mort à de nos meilleurs amis, & que les autres François l'avoient encouragé de s'en promptement deffaire, afin qu'il ne fut plus parlé d'elle, & là dessus sortit de nostre Convent, fut coucher à sa cabane, & dés le lendemain matin se rendit à celle des criminelles, lesquelles il trouva fort affligées, & en l'attente de la mort qui leur avoit esté annoncée sous main par un de leurs amis, pour leur donner temps de s'evader.

Mais au contraire ces pauvres femmes touchées d'un desplaisir extreme de leur faute passée, commencerent à s'escrier disans, helas; à quel propos nous enfuyr, puisque nous avons meritées la mort, en celle de nos maris; non, nous attendrons icy comme coupables, la punition de nos demerites, & comme criminelles, la juste sentence de nos Capitaines, c'est pourquoy allez-en paix, & nous laissez icy pleurer nos infortunes, puis que vous ne pouvez faire que nos pechez ne soient commis, & nous rendre de coupables innocentes, mourons donc puis qu'il faut mourir ma chere fille, disoit la vieille à sa bru, car nous ne pouvons survivre nos maris qu'en abomination, & deshonneur de tout le monde, j'ay desiré le crime pour rassasier ma faim, & tu as suivy mes mauvaises volontez, j'en suis la plus coupable, & tu n'es pas innocente; ô mort pourquoy souffre tu un si long-temps de si miserables creatures sur la terre, oste nous cette vie, ô mort, qui nous fait rougir devant le reste des créatures, car pour moy je suis lassée de vivre, & mourray de tristesse, si la vie par la violence, ne m'est bien-tost ostée. Comme la vieille achevoit ses tristes discours, ausquels respondoient d'un mesme ton, ceux de la jeune aussi affligée qu'elle; arriva Kenoemar, chargé de leur condamnation bien resolu de la mettre en effet, comme il fit apres les y avoir disposées & prudemment preparées. Il entra donc dans la cabane sans frapper à la porte, car ils n'ont pas accoustumé d'y frapper en entrant non plus qu'au pays des Hurons, & se scisent là sans saluer, ny dire mot, sinon quelquefois le ho, ho, ho, qui est leur plus grand compliment.

Estant assis il demanda à manger, disant qu'il avoit une grand'faim, lors la vieille se mit en devoir de luy en disposer promptement avec la chair d'eslan qu'elle mit cuire dans une chaudiere sur le feu. Comment, dit-il, tu me veux donc faire festin (car ils appellent festin tous les repas où il y a un peu de bonne chere.) Est-ce point encore de la chair de ton mary, ou de ton fils, sont-ce là des restes de ta cruauté. Aquoy ces pauvres femmes ne respondirent autre chose, sinon nous ne vallons rien, & avons bien merité la mort, ce qu'elles dirent avec tant de regrets, de larmes & de souspirs, comme personnes qui se voyaient prochaines de la mort, & de celuy qui la leur devoit donner, qu'il fust justement esmeu & contrainct de dissimuler un peu avec elles, & les prier de ne pleurer plus, & d'oublier tout le passé & prenant de petun dans son petit sac, leur en presenta à petuner, mais elles le refuserent disant. L'amertume de nos ames & les ressentimens de nos fautes passées, nous a osté l'envie, & la force de pouvoir petuner, plustost fais nous promptement mourir puisque tu es venu à ce dessein, car nous ne faisons que languir, & allonger nostre martyre. Ce que voyant, & qu'il ne pouvoit les appaiser, ny ne vouloient avoir part au festin qui se preparoit, il jetta alors le masque, & leur dit qu'en effet elles ne valloient rien, & meritoient la mort, & s'adressant à Ouscouche la première, il luy dit. Les Capitaines t'ont condamnée de sortir de la Nation, & de t'en aller ailleurs où tu pourras avec ton enfant, tous avoient oppiné à ta mort comme meschante, mais ton beau frere a prié pour ta vie, parquoy remercie l'en à la premiere rencontre, & ne fais plus estat de nous voir, ny nous, ny les Algomequins, avec lesquels nous avons alliance.

Apres se tournant vers l'autre, il luy dit, & toy vieille qui devois avoir plus de vertu que ta bru, tu mourras de la mesme mort de ton mary, & de ton fils, puis levant sa hache il luy en deschargea un si grand coup sut la teste, qu'il l'estendit morte sur la place, & luy ayant couppé le col, il emporta la teste aux Capitaines, après avoir festiné de la viande, que la vieille avoit mise sur le feu.

Ouscouche qui devoit estre adoucie par la grace qu'on luy avoit faite en devint au contraire, plus insolente & furieuse, car rodant les bois, elle laissa premièrement son enfant à la première cabane qu'elle rencontra, puis leur dit, sçachez que je ne mourray jamais que je n'aye encore mangé des hommes, & des enfans, & par tout où j'en trouveray je les assommeray, & en feray curée. Ce qui donna une telle espouvente à tous les Sauvages, qu'on la redoutoit par tout, comme une furieuse lyonne qui a perdu ses petits. Si quelqu'un la rencontroit par les bois il s'en d'estournoit, car un seul ne l'eut osé aborder. Ils disoient qu'elle avoit le diable au corps, & qu'elle estoit plus forte que cent hommes, pourquoy tous tiroient de long peur de la rencontrer.

Environ le mois de Juillet de la mesme année, il prit envie à nostre F. Gervais d'aller par canot au lac de la riviere de S. Charles avec Neogaemat afin de voir la difficulté du chemin en estoit si grande que les Sauvages nous depeignoient, car jamais aucun François n'y avoit esté que sur les neiges, ou sur les glaces pendant l'Hyver. Ayans donc passé unze ou douze saults, dont aucuns sont assez difficilles, non pas neantmoins à l'égal de ceux des Hurons, qui sont espouventables, & dangereux, au delà de la pensée de ceux qui n'y ont pas esté. Ils se cabanerent sur le bord de la riviere, en un lieu que les Sauvages appellent le Capacagan, d'où il faut quitter la riviere & aller par dans les terres environ trois lieuës de chemin chargé de son equipage.

Or pendant le jour, chemin faisant, ils avoient rencontré la trace de quelque personne nouvellement passée par là, ce qui donna une telle espouvente au pauvre Neogaemat qu'il n'en pû dormir toute la nuict & fut tousjours au guet pendant que les autres dormoient, craignant à toute heure de voir Ouscouche à ses espaules, & ne voulut permettre qu'on fist du feu pour le souper, car comme il croyoit qu'elle eut passé par là il alleguoit qu'elle sentiroit la fumée du feu, qui luy feroit descouvrir leur giste & les assommeroit tous en dormant. Il fallut donc patienter de son humeur, se contenter d'un petit morceau de pain sec, & se coucher au pied d'un arbre, jusques au lendemain matin qu'ils continuerent leur chemin vers le lac.

On a appris du depuis que ces traces imprimées sur le sable, estoient du bon frere Jean Gaufestre Jesuite, lequel s'estant égaré dans les bois, avoit repris le bord de la riviere pour retrouver le chemin de sa maison perdue, car les plus experimentés y sont souvent pris, s'ils ne sont conduits par les Sauvages, qui comme les oyseaux retrouvent tousjours leurs nids, quoy que fort esloignés, ou pour petits qu'ils soient.

Nostre pauvre Ouscouche comme une beste egarée, rodoit par tout sans trouver qui la voulut recevoir; elle ne cherchoit qu'à mal faire, & tous la fuyoient comme dangereuse & indigne de la conversation humaine. Si elle alloit aux Algoumequins ils la rebutoient & la chassoient de leur compagnie. Si à Tadoussac de mesme, tellement qu'elle estoit comme dans un desespoir de pouvoir jamais trouver qui la voulut recevoir à grace jusques à ce que deux jeunes hommes Sauvages, dont l'un s'appelloit Sy Sysiou, Montagnais de nation, lequel avoit auparavant demeuré avec les RR. PP. Jesuites, & depuis quitté comme un las de bien faire, & l'autre estoit un Algoumequin, nommé Chiouytonné, lesquels abandonnans leur nation, se mirent en la compagnie de cette mauvaise femme, & faisoient ensemble les manitous & endiablés, menaçans de ne vouloir vivre que de chair humaine & d'assommer tout autant de personnes qu'ils pourroient attraper.

Cela mist une telle alarme par tout le camp que petits & grands en apprehendoient les approches. Le Capitaine Esrouachit appellé par les François la Fouriere avec quelque autres Capitaines tindrent conseil par entr'eux pour adviser aux moyens de se deffaire de ses deux compagnons avant qu'il en arrivast plus grand accident, & conclurent qu'il les falloit faire assommer tous deux sans autre forme de proçez. Ce qui fut incontinent executé, car s'estans venus ranger vers Tadoussac où estoient ces Capitaines, ils furent surpris & mis à mort en leur prononçant leur Sentence plustost que d'avoir sçeu qu'on s'estoit assemblé pour eux, car là il n'y a point d'appel, ils sont des juges souverains, qui ne sçavent que c'est de chicanerie, un procez est aussitost jugé qu'il est intenté. On n'y faict point d'escritures, on n'y paye point d'espices; les Advocats, Procureurs & Sergens en sont bannis, c'est un conseil de vieillards & de gens prudens qui ne se precipitent point en affaires, ruminent ce qu'ils veulent dire & suivent facilement la raison, qu'ils voyent apparente, autrement il y a peu de faveur pour qui que ce soit.

La determinée Ouscouche fut bien estonnée quand elle vit ces deux hommes par terre, la peur d'un pareil chastiment luy fist alors croistre des ailles aux pieds, mais qui la precipiterent dans une mort plus rigourense & sensible, car s'estant jettée seule dans son canot pensant traverser la riviere, qui a 6 ou 7 lieuës de large en cet endroit, elle fut ensevelie sous les glaces que la marée faisoit debattre & s'entrechoquer, desquelles elle ne put se deffendre, & là perit miserablement, celle qui estoit auparavant la terreur & l'espouvante de tous ceux de sa nation.

Voyla une fin funeste & mal-heureuse qui nous doit apprendre que tost ou tard la justice vengeresse de Dieu attrape les meschans, & les punit d'autant plus rigoureusement qu'il tarde à leur eslancer ces foudres.



Des deffuncts, & du festin qui se faict à leur intention. Comme ils les pleurent & ensevelissent & de leurs sepultures. Du deuil & de la resurrection des hommes valeureux, avec deux notables exemples pleines d'instruction.

CHAPITRE XLV.

PAr Arrest du tres-haut, il a esté ordonné, que tout homme riche & pauvre mourra un jour, & rendra compte devant Dieu de toute la vie passée, mais helas le pauvre & le riche seront bien differens en la mort, beaucoup plus qu'en la vie, pour ce que si le pauvre meurt ce sera pour reposer, & si le riche meurt ce sera pour peiner: de manière que Dieu tres-juste privera l'un de ce qu'il possedoit, & mettra l'autre en possession de ce qu'il desiroit, & par ainsi chacun aura son tour, le riche deviendra pauvre, & le pauvre deviendra riche, ô Jesus, des biens de vostre Paradis.

Bienheureux est celuy qui n'est point attaché aux vanitez & richesses de cette vie, & qui se maintient tel en la vie qu'il desire estre trouvé en la mort: car il vaut beaucoup mieux mourir comme un pauvre Lazare estant en la grace de Dieu, abandonné de tous, que de mourir puissant comme le riche gourmand, & estre assisté de tous.

On meurt bien differemment & de diverses maladies naturelles & violentes; mais dans l'ordinaire, le seul manger & boire tue les bestes & les hommes, brutaux qui en prennent au delà de leur suffisance; mais les hommes sages & gens d'esprit ne meurent jamais, fors que d'ennuis, disoit Ciceron escrivant à Atticus son amy.

Toutes les nations les plus barbares aussi bien que Chrestiennes, ont tousjours eu un soin tres particulier d'ensevelir les morts & de venerer les trespassez. Le bon Tobie en receut les promesses de Dieu comme il se lit és sainctes lettres, & tous les livres sont plains d'exemples des personnes devotes qui se sont addonnées à ceste Chrestienne & pieuse occupation, qui est reverée mesme de nos Hurons & Canadiens, qui y apportent l'ordre que je vous vay d'escrire.

A mesme temps que quelqu'un de nos Hurons est decedé l'on l'enveloppe dans sa plus belle robe, de telle sorte que le menton touche les genouils, ils le lient avec de leurs couroyes de cuir, qu'ils font de peau d'eslan ou de l'escorce qu'ils apellent ati. Si c'est un Montagnais ou Canadien, ils luy donnent des gands & des chausses, & l'ayant enveloppé dans une robe toute neuve, puis lié en une piece d'escorce, ils le portent en leur cimetière. Pour les Hurons aprés que le corps a esté enveloppé dans sa plus belle robe, il est aprés posé sur la natte où il est mort, couvert d'une autre robe qui luy sert de poisle & deslors n'est plus sans assistance d'hommes ou de femmes ou des deux ensemble, qui se tiennent là en grand silence assis sur les nattes & la teste panchée sur leurs genouils, sinon les femmes qui se tiennent assises à leur ordinaire avec un visage pensif, qui denote le dueil.

Cependant tous les parens & amys du deffunct, tant des champs que de la ville sont advertis de cette mort, & priez de se trouver au convoy par les plus proches, & diriez qu'ils ayent appris, ces ceremonies des Chrestiens, desquels ils veulent mesme surpasser en leur soin.

Le Capitaine de la police de son costé, faict ce qui est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy, ou son assesseur, en en faict le cry par tout le bourg, & prie un chacun disant: Etsagon. Etsagon, prenez courage, prenez courage, & faites tous festin au mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou une telle qui est decedée. Alors tous les parens & alliez du deffunct; chacun en leur particulier, font un festin dans leurs cabanes, le plus excellent qu'ils peuvent & de ce qu'ils ont à commodité, puis le departent & l'envoyent à tous leurs parens & amys à l'intention de deffunct, sans en rien reserver pour eux, & ce festin est appellé Agochin atiskein, le festin des ames.

Les Montagnais font quelquefois des festins des morts, auprés des fosses de leurs parens trespassez & leur donnent la meilleure part du banquet qu'ils jettent au feu, mais je ne me suis pas enquis des autres nations s'ils en font de mesme, ou comme ils en usent, d'autant que cela est de peu d'importance, & qu'il est facile par ce que je viens de dire, de leur persuader les prieres, aumosnes & bonnes oeuvres pour les deffuncts, puis que des-ja ils en font en quelque maniere dans leur obscurité, croyans soulager les ames.

Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere & mere avec chants de joye. Les Thraciens ensevelissoient leurs morts en se resjouissans, d'autant (disoient-ils) qu'ils estoient partis du mal & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs en pleurs & tristesses, neantmoins tellement moderées & reglées au niveau de la raison, qu'il semble que les femmes qui doivent pleurer ausquelles seules la charge en est donnée, ayent un pouvoir absolu sur leurs larmes & sur leurs sentimens, de manière qu'elles ne leur donnent cours que dans l'obeïssance, & les arrestent par la mesme obeïssance, où plusieurs femmes Chrestiennes pleurent demesurement, au lieu qu'à l'imitation des Essedons & Thraciens elles devroient se resigner à la volonté de Dieu en la mort de leurs parens, & pleurer plustost en leur naissance pour les voir chargés de crimes & du peché de la conception.

Avant que le corps du deffunct sorte de la cabane, les femmes & filles là presentes y font les pleurs & lamentations ordinaires, lesquelles ne commencent ny ne finissent jamais, (comme je viens de dire,) que par le commandement dû Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le commandement donné, toutes unanimement commencent à pleurer, & se lamenter à bon escient, & femmes, & filles, petites & grandes, (& non jamais les hommes, qui demonstrent; seulement une mine & contenance morne & triste, la teste & les yeux abaissez) & pour s'y esmouvoir avec plus de facilité, elles repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est mort, & ma mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, & toutes fondent en larmes, sinon les petites filles, qui en font plus de semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encores capables de ses sentimens.

Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur faict le hola, & toutes cessent de pleurer comme si elles n'y avoient point pensé. Il y en a qui entremestent en leurs complaintes funebres, les hautes louanges du deffunct & exagerent ses vertus & prouesses, pour en faire regretter la perte, & donner un facil accez à leurs larmes qui autrement seroient souvent taries, car de grace sans ses inventions, quelle apparence y auroit il de pouvoir pleurer une personne, à qui vous n'auriez aucune obligation & ne vous seroit ny parente ny amie, ny de cognoissance.

Or pour monstrer combien il leur est facile de pleurer, par ces ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons & Huronnes souffrent assez patiemment toutes autres sortes d'injures: mais quand on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de leurs parens est mort, ils sortent alors fort aysement des gonds & de la patience, car ils ne peuvent supporter ce ressouvenir, & feroient en fin un mauvais party à qui leur reprocheroit: & c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelquefois perdre patience & se cholerer ouvertement.

Au jour & à l'heure assignée pour le convoy chacun se range dedans & dehors la cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart en forme de civiere couverte d'une peau, puis tous les parens & amis avec un grand concours de peuple le suivent processionnellement devant & derriere jusques au cimetiere ordinairement esloigné d'une portée d'arquebuse du bourg, où estans tous arrivez, chacun se contient en silence, les uns debouts & les autres assis, selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on l'accommode dedans sa chasse, faicte & disposée exprés pour luy: car chacun corps est mis dans une chasse à part, bastie de grosses escorces, & posé sur quatre gros piliers de bois, un peu peinturez, haut eslevé de neuf ou dix pieds, où environ, ce que je peux conjecturer en ce qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un pied ou deux prés.

Les Corinthiens & presque tous les peuples d'Asie, avoyent de coustume d'enfouir dans la terre avec les corps des deffuncts, tous les plus beaux vaisseaux d'oeuvre de poterie qu'ils eussent; & pensoient à leur fol jugement, & vaine superstition, que les Dieux qui en avoient la garde comme Dieux domestiques, venoient boire & manger avec eux, aprés leur trespas, & leur apportoient de la viande des Dieux celestes, & de leur breuvage aussi. J'ay veu une petite idole de terre cuite de la longueur de cinq ou six poulces, plombée de vert, qu'on avoit apportée d'Egypte & prise dans le corps d'un deffunct, selon l'ancienne coustume des Egyptiens de mettre dans les corps morts de ceux de leur nation, une semblable idole, comme un Dieu tutelaire posé pour leur garde & conservation.

Nos Sauvages sont bien fols à la verité, mais ils ne le sont pas davantage que ces Sages Egyptiens en ce cas, car bien qu'ils enferment avec les corps de leurs parens deffuncts, de l'huyle, de la galette, des haches, cousteaux, & autres meubles, si est-ce qu'ils ne croyent pas que les Dieux domestiques, terrestres, ny celestes viennent manger avec eux dans la fosse, ny qu'une petite idole de terre cuitte, pétrie par la main d'un potier soit un Dieu tutelaire, qui les puisse deffendre, & par ainsi il ne faut point trouver estrange s'ils ont de folles croyances, puis que des peuples policez estimez Sages & non Sauvages, ont eu de si ridicules superstitions.

Le corps estant posé & enfermé dans la chasse avec tout son petit équipage, on jette de dessus la biere deux battons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros comme 4 doigts, l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre pour les filles, après lesquels ils se mettent comme Lyons à qui les aura, & les pourra eslever en l'air de la main pour gaigner un certain prix, qui leur couste presque la vie tant ils s'empressent pour l'avoir. Il y a des ceremonies & des jeux où l'on peut prendre quelque esbat, mais à celuy-cy il n'y en a point du tout, & donne plustost horreur que contentement & récreation, particulierement la violence & l'empressement que ce font les filles, qui pourtant n'en font que rire, non plus que les garçons de leurs sueurs & perte d'haleines, qui feroient estouffer personnes plus delicates; mais ceste ceremonie ne s'observe pas envers tous.

Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre costé un officier monté sur un tronc d'arbre, qui reçoit les presens que plusieurs font à la vefve, ou plus proche parent du deffunct, pour essuyer ses larmes, qui est une bonne invention, car par ce moyen le dueil en est bientost passé. A chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en l'air à la veue de tous, & dit; voyla une telle chose qu'un tel ou une telle a donné, pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se baisse & luy met entre les mains: tout estant achevé, chacun s'en retourne d'où il est venu avec la mesme modestie & silence.

J'ay veu en quelque lieu des corps mis en terre, (mais fort peu,) sur lesquels il y avoit une chasse d'escorce dressée, & à l'entour une pallissade toute en rond, faicte de pieux picqués en terre, de peur des chiens & bestes carnassieres, ou bien par honneur & reverence des deffuncts.

Les Canadiens, Montagnais, & les autres peuples errants, ont quelques autres ceremonies particulières envers les morts qui ne sont pas communes avec celles de nos Hurons, car premierement les Montagnais ne sortent jamais les corps, des trespassez par la porte ordinaire de la cabane où il est mort, ils levent en un autre endroit une escorce par où ils le font sortir, disans pour leur raison, que l'on ne doit pas sortir un deffunct par la mesme porte où les vivans entrent & sortent, & que ce seroit leur laisser un fascheux resouvenir, & pour quel que autre raison que je n'ay pas apprise.

Ils ont encore une autre ceremonie particuliere de frapper sur la cabane ou quelqu'un vient de mourir, en disant: oué, oué, oué, pour en faire sortir l'esprit, disent ils, & ne se servent jamais d'aucune chose de laquelle un trespassé se soit servy en son vivant, & pour le reste des funerailles aprés que le corps a esté enseveli & garotté à leur accoustumée, ils l'eslevent couvert d'une escorce sur des fourches ou habitacle fort haut, avec tous ses meubles, & richesses, en attendant que tous ses parens & amis se soient assemblez pour l'enterrement: car de laisser le corps en bas dans les cabanes il y pourroit par fois estre trop long-temps, ce qui les incommoderoit fort, & causeroit une autre plus mauvaise odeur que leur poisson puant. O bon Jesus, qui ne leur seroit pas plus en horreur & desdain qu'est à nous la putrefaction de ces vaines créatures du monde quand elles viennent à mourir, à aucunes desquelles j'ay assisté & n'y ay pas esté satisfait.

Estans vagabonds & sans aucune demeure permanente, ils ne peuvent avoir de cimetière commun & arresté comme les nations sedentaires, mais aux lieux plus commodes où ils se trouvent, ils font une fosse capable, laquelle estant faite ils mettent au fons 2 ou 3 bastons, puis le corps dessus qu'ils entourent de branches de sapin sans y mettre de terre, le couvrent d'une escorce, & par dessus cette escorce d'une quantité de busches qu'ils couppent de longueur plus grandes que la fosse, d'autres redoublent la fosse par tout de rameaux d'arbres, puis de peaux de bestes, & en suitte y mettent tout le meuble du deffunct, si c'est d'un homme, son arc, ses fleches, son espée, sa masse & quelque escuelle, petite chaudiere & un fuzil. Si c'est une femme, sa corde pour aller au bois, sa hache, quelque escuelle & ses petites ustencilles à travailler, tant à peindre leurs robes que leurs esguilles à coudre; puis tout cela est couvert d'escorces & de busches; quelquefois font tomber dessus plusieurs gros arbres en croix les uns sur les autres comme un bucher, crainte des bestes, & un autre debout pour signal, qu'ils peindent un peu de rouge par en haut.

Il y en a qui n'y en mettent point pour en oster la cognoissance aux estrangers & François desquels ils craignent plus l'avarice, que la gueule devorante des bestes féroces & carnassieres, tant ils sont religieux conservateurs, des biens & des os de leurs parens deffuncts, de maniere qu'on ne sçavoit en rien tant les offencer, qu'à fouiller dans leurs sepultures, comme ont quelquefois fait les François pour en tirer les castors, lesquels s'ils y eussent esté surpris par les Sauvages, ils en eussent suby la peine que meritoit leur avarice & impiété, & comme m'ont dit quelquefois les Hurons, il faudroit faire estat de subir une mort plus cruelle que pour avoir vollé les vivans, ou s'y pourroit assez assurer dans ce tesmoignage averé, qui si le feu s'estoit pris en leur village, & en leur cimetiere, ils accourroient premierement esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.

La fosse estant couverte (entre nos Canadiens) l'on faict un grand feu à l'un des bouts, où tous les assistans & gens de convoy s'approchent pour festiner & faire bonne chere, des meilleures viandes, soit chair ou poisson, que l'on a peu recouvrer. Ce festin est à tout manger, en deut-on crever à la peine, si l'on ne se rachepte. Les plus proches parens du deffunct ont soin (bien qu'en deuil) de faire cuire les viandes qui sont dans les chaudières, pendant que le Capitaine ou plus ancien de la compagnie faict les harangues, & oraisons funebres à la louange du trespassé, lesquelles finies l'on commence à vuider les marmites, sinon la femme ou le mary de la deffuncte & autres parens proches, qui demeurent en silence sans manger, jusques à une autre heure hors de compagnie, ils se peignent le visage de noir, qu'ils entretiennent, un an durant pour habit de deuil, puis en retournent chacun à sa cabane.

Ils font de la différence & distinction aux sepulchres des Capitaines, lesquels ils font en façon d'une Chappelle ardente: ils plantent des pieux à l'entour, redoublez d'escorces, sur lesquelles ils peignent quelque personnage dessus, il y en a à quelqu'uns dont on ne met point d'escorces, mais forces busches que l'on entasse les unes sur les autres; on dit aussi que à la mort de ces Capitaines ou personnes d'authorité, les parens & amis du deffunct, avec le reste du peuple, vont trois ou quatre fois l'an, chanter & dancer sur leur fosse, & que s'il y reste quelque chose du festin, il est jetté dedans le feu, au lieu qu'aux autres il faut tout manger; & en cela ils se conforment aucunement à l'ancienne coustume de plusieurs Chrestiens, qui souloient banqueter sur les sepultures, interpretant l'escriture qui dit: met ton pain & ton vin sur la sepulture du trespassé.

A ce propos des sepultures de Capitaines, il me souvient avoir veu un petit Islet au milieu d'un grand lac au païs des Algoumequins, couvert d'un fort haut bucher avec une grosse piece de bois dressée debout par dessus, je le contemplay & l'admiray un fort long-temps avec opinion que ce devoit estre la sepulture d'un des plus grands de leur nation, puisque le bucher en estoit si haut, qu'il estoit le travail de beaucoup d'hommes. Mes Sauvages ne m'en sceurent donner autre raison, aussi y avait il bien de l'apparence. Ce lac estoit si grand qu'il comprenoit plus de 50 Isles dans son enceinte, mais celuy du bucher estoit le plus petit de tous, car il ne contenoit simplement que le bucher.

En quelque nation, non seulement les Sauvages ont accoustumé de se peindre le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de deuil: mais aussi le visage du deffunct, & enjolivent son corps de matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre le Capitaine fait une harangue comme une oraison funebre devant le corps, où assistent tous ses parens & amis, lesquels il incite & exhorte de prendre promptement vengeance d'une telle meschanceté, & que sans delay on aille faire la guerre à leurs ennemis, afin qu'un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye plus la hardiesse de leur venir courir sus.

Les Attiouindarons font des resurrections des morts, principalement des grands Capitaines & personnes signalées en valeur & merite, à ce que la mémoire des hommes illustres revive en quelque façon en autruy, par exemples de vertus semblables que doit donner celuy que l'assemblée subroge.

Or l'election se faist par les gens du conseil de la personne qu'ils croyent plus approcher en corpulence, aage, & valeur, de celuy qu'ils veulent ressusciter. Aprés quoy il se levent tou